Voir ci-dessous. leUre XXXIY
repos d'Auteuil à Paris, qui entreprend la Renaissance et la Réforme, qui se prépare laborieusement un douteux avenir, et qui a grand désir de revoir son cher Lud., l'enfant gâté de la fortune.
Anatole.
P[\fc:VOST-PARADOL A GRiiARD
2 juin 1855
Cher Octave, que fais-tu? Que lis-tu? Que désires-tu? Quel est ton dada actuel enfin, et vers quoi tend ta vie? Voilà ce que je veux savoir, et ce qu'il est de ton devoir de ne pas me laisser ignorer. En attendant, je vais te parler de moi, à charge de revanche.
Je roule toujours dans les mêmes parages sans grande tempête et sans beau temps, écrivaillant mon histoire et en désirant ardemment la fin, aussi vivement que je désirerai ensuite quelque chose, et ensuite quelque chose encore, et ainsi de suite, jusqu'à ce que ma petite lampe soit éteinte et mon rideau tiré. Croirais-tu que cette seule pensée de l'infinie succession de nos désirs, faite pour contrister l'âme, me console, au contraire, en m'empêcliant de m'attacher trop fortement au désir présent, comme font ceux qui croient toujours toucher au port et mettre la main sur le repos? — Je voudrais maintenant avoir fini ma Renaissance, ma Réforme que j'ai commencée aujourd'hui. J'ai fait mon plan jusqu'au bout, avec l'aide de l'excellent Chéruel. Tout calculé, au 50 août, si rien ne m'empêche, j'écrirai la dernière ligne de mon Histoire; resteront l'Appendice et l'Impression.
Une nouvelle lettre m'est venue de la Revue des Deux Mondes, me priant de me hâter et de me faire tout à eux. J'ai engagé ma liberté future, il s'agit maintenant de la
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conquérir. Je vois toujours M. Cousin : il imprime des leçons sur le vrai, le bien et le beau^ foudroie contre le panthéisme allemand, continue sa Longueville, écrit sur l'art français dans la Revue, m'engage à faire Saint-Simon pour l'Académie et fait suer son pauvre petit secrétaire devant son écritoire !
J'ai vu Edouard à Paris la semaine dernière. Nous sommes allés voir ensemble le Vieux Caporal, pauvre pièce, admirable acteur, Frederick Lemaître, dans un rôle de muet. Puis il est parti, emportant de nouveaux projets de thèses et de nouvelles espérances, comme tout le monde ; nous le reverrons aux vacances.
Voici Taine à son tour hors de son doctorat et brillamment reçu lundi dernier. Sa thèse sur La Fontaine, que je vais t'envoyer en son nom, est un chef-d'œuvre de méchante malice et de spirituelle exagération. M. Saint- Marc a étincelé en sens contraire. M. Garnier a protesté contre la philosophie, à lui déjà connue, de l'être. Tout s'est gaiement et agréablement passé, et voilà Taine un peu plus en lumière. Si tu lis le journal de Hachette, jeudi prochain, tu y verras sans doute le récit de la séance. C'est la seule chose que depuis bien longtemps j'aie mise dans ce malheureux journal, et j'attendrai, pour recommencer, le doctorat de mes amis. Puissé-je te célébrer bientôt! Quant à moi, Geruzez m'y poussant, je m'étais arrêté à Saint-Evremond. Voici Saint-Simon qui revient me hanter, incarné dans M. Cousin. Bref, j'attendrai avant tout mon loisir, c'est-à-dire l'hiver.
Ce Ludovic, que tu connais, goûte aussi de la province, mais en souverain et dans une allure héroï-comique. Il est secrétaire de M. Villemain — frère du vrai, — conseiller d'État en mission; et tous les deux inspectent avec une majestueuse lenteur — six mois — un quart de la France, les vingt-deux départements du sud-ouest de notre malheureux pays. C'est une curieuse et instructive revue pour mon Lud. que cette course de préfecture en
préfecWre, que ce défile d'autorités brodées et quêteuses; chaque village veut être ville, chaque coucou locomotive : que de désirs inassouvis, que de manières d'être ambitieuses! Lud. est amusé par cette fantasmagorie; il ne sera pas gâté par les honneurs civils et militaires dont on comble son brillant uniforme. Il a trop d'esprit pour se prendre au sérieux, lui et tout le reste. Quant à M. Villemain, il doit sourire au dedans, lui qui est philosophe et, qui plus est, de la bonne école, m'assure-t-on.
C'est ainsi, mon cher petit Octave, que tout se remue autour de nous, sans que nous bougions, toi ou moi, en aucune façon, ce qui ne veut pas dire que nous soyons tranquilles, moi surtout que menacent mille catastrophes. Voilà ma sœur malade et revenue par congé à la maison ; palpitations, évanouissements et le reste. Mon père songe à partir avec sa fdle pour la mer ou le Midi. Ces dépenses m'effrayent, quand je pense qu'au mois de septembre mes élèves vont à Bordeaux, et qu'à leur retour, ils seront probablement lancés l'un à la Bourse, l'autre en peinture, sans que j'aie remplacé ce qu'ils me font gagner. Suppose en même temps ime charge nouvelle et inévitable pour moi-même, et vois si ma situation n'est pas bien sombre; j'en imagine difficilement une plus périlleuse, en attendant qu'elle devienne réellement cruelle. N'oublie donc pas ton ami, et écris-lui beaucoup, car il ne peut parler qu'avec toi de tant d'inquiétudes, et il lui faut avoir l'air ferme et presque gai, quand de telles pensées l'étouffent.
Tout à toi, Anatole.
PREVOST-PARADOL A GRÊARD
26 juin 1855.
Cher ami, hier, j'ai entendu M. Mignet à l'Institut sur Jouffroy. Relie séance, va, et des applaudissements à tout rompre, et des allusions éloquentes, et des traits à tout percer, et une peinture de la liherté constitutionnelle à émouvoir un paysan, s'il savait le français! Rref, un admirable discours et un succès de haute opposition. M. Mignet a dit des leçons de Jouffroy cette belle phrase que, dans mon compte rendu — paraîtra-t-il ? Hachette le sait, — j'applique à son discours même : « La pensée se traduisait avec grandeur, et dans l'auditoire couraient des frissons, comme autrefois dans les assemblées où s'entretenait l'intelligence et où battait le cœur du pays ». N'est-ce pas que c'est beau? Plus d'un passage était aussi majestueusement séditieux que celui-là, et comme on applaudissait, de tout cœur, et à consoler de tout! Pourquoi n'y étais-tu pas?...
Il me faudrait une séance pareille tous les jours pour compenser les ennuis multipliés et divers qui m'assiègent. La thèse de Taine m'a réjoui deux jours, puis après je retombe. Où? Le plus souvent dans mon incommensurable Histoire. Je vais égorger les protestants à la Saint-Rarthélemy, tuer Waldstein et Gustave-Adolphe, décapiter Charles P% et j'aurai alors fini mon XIV^ livre, qui s'appellera la Réforme. Resteront le XV« et le XVI% et l'Introduction et l'Appendice. Je marche donc, quoique lentement et péniblement. Pourvu que de tout cela sorte quelque chose, et qu'à la longue je devienne quelqu'un, je ne m'en plaindrai pas ; mais qui sait l'avenir?
PREVOST-PARADOL A LUDOVIC HALÉVY
Lundi, 11 juillet 1853.
Cher Lud,
Pourquoi ce long silence? Que deviens-tu à Agen? La province se venge-t-elle de tes épigrammes, en te rendant muet et endormi? En subis-tu déjà l'influence inévitable? Réchauffe-toi un peu, en m'écrivant quelque longue lettre sur tes voyages de découverte dans la Gironde.
Pour moi, je n'ai rien de nouveau, car l'ennui est mon vieux compagnon. Je me trouve plus seul que je ne l'aurais cru par le départ de toute la maison, qui esta Étretat. Je marche à pas de tortue dans mon histoire. La chaleur en est la cause, je n'en ai jamais souffert autant que depuis h«it jours. Depuis hier, c'est plus supportable : il était temps. Que doit-ce être à Rordeaux? Figure-toi le courage qu'il faut pour aller tous les jours à Auteuil, dans cette petite boîte roulante qui, d'un bouta l'autre du chemin, est au grand soleil et toujours pleine. J'arrive épuisé pour travailler avec mes disciples. Des trois, c'est bien moi qui travaille le plus. Ils ont une bonne volonté qui est décourageante ; impossible de les gronder d'une ignorance qui passe l'imagination et qu'on ne peut guérir. C'est la mer à combler avec des voitures de sable, et, tous les jours, j'en verse une, sans qu'il y paraisse. La belle chose que les pensions pour empêcher les enfants de s'instruire! D'ailleurs, ils sont aimables, et P'ernand n'est pas du tout une médiocre intelligence, mais son amour de la discussion et du sophisme le gâte bien souvent. Il devient rouge de conviction et réfute son père et sa grand'mère d'un ton qui, à son âge, m'eût fait mettre immédiatement à la porte. On fera de lui quelque chose.
Quant à la population d'Auteuil, tu la sais par cœur. Les Zimnierrnann, Gounod, Boilay y abondent, mais je ne fais qu'entrevoir tout ce monde. Tes tantes, Esther, Bébé, animent le tableau. Mes élèves considèrent avec le respect dû à un grand homme, un M. de Beaucliene, qui a écrit une élégie en prose sur Louis XVII, et que j'ai à peine vu. Je crois pourtant que les histoires des Mousquetaires leur semblent plus belles encore que le livre Beauchêne. Que veux-tu que je fasse contre de pareilles influences et contre de telles admirations? Allez donc ensuite leur faire goûter V Antonio Ferez de Mignet, et Tacite ou Pascal. Plus je vois tout cela, plus je sens, cher Lud, qu'un entourage raisonnable est le plus grand bienfait que le sort puisse donner à des enfants. Cela ne se remplace pas.
Reviens, mon cher Lud, et, en attendant, écris-moi.
Anatole.
PBEVOST-PABADOL A GBÉABD
21 octobre 1853.
Si c'est un ennui, cher Octave, d'écrire aux gens auxquels on n'a rien à dire, comme je viens de l'éprouver, c'est un grand embarras que d'avoir à dire tant de choses à son ami qu'une journée n'y suffirait pas. Ma première corvée, et celle-là n'est pas longue, c'est de te gronder comme toujours. Pourquoi ne m'as-tu pas encore répondu, et plutôt dix fois qu'une ? Je sais bien tes tristesses, mon pauvre ami; je connais peu de jeunesses plus éprouvées que la tienne, et la vie, s'il y a une justice, te doit une belle revanche. Mais il faut s'y préparer. Ce n'est pas assez de travailler, comme tu le fais : tu nous dois de te laisser distraire. Écoute-moi donc.
Le 18 octobre, je reçois de Poitiers une lettre éplorée
de Treille, que tu te rappelles sans doute. Il avait écrit, dans je ne sais quel journalicule, je ne sais quoi, et il a été suspendu net. Vivre de leçons à Poitiers est suspect! Voilà le problème qu'a résolu ce pauvre diable. Il se serait bien tué, mais il a une femme et un enfant, et il a tout fait pour vivre. Bref, après des mois et des mois, on s'est adouci, on a eu pitié, que sais-je? et on a demandé par un rapport le replacement du délinquant suffisamment maigri, à ce qu'il a paru. Et Treille m'écrit une lettre suppliante pour que je suive son affaire. J'ai fait ce que j'ai pu et j'attends. Voilà ma première histoire.
La seconde est plus gaie. Je reçois dimanche une lettre de Richarville. Mystère! Je la flaire et la retourne, liien ne m'amuse comme une lettre inconnue ; mais une fois ouverte, rien de plus simple. C'est ce bon M. Geruzez; quatre belles pages de franche amitié et la prière de passer chez l'imprimeur des Essais littéraires, en format Charpentier, pour lire l'épreuve de l'Introduction et y corriger mon nom. — Ton nom, et qu'y fait-il? — Il y figure dans une petite note, en guise de niche, où l'on assure que je promets à l'histoire et à la philosophie un penseur et un écrivain. Je souhaite fort que ce soit vrai, mais j'ai été plus intimidé que réjoui de cet éloge anticipé, qui est lourd à porter. En revanche, j'ai été vraiment touché de l'amitié vraie de cet excellent homme. Il m'encourage contre les traverses de la vie ; il est loin de les soupçonner, mes traverses. J'ai répondu de mon mieux à cette bonne lettre, embarrassé comme toujours de dire des choses aimables, même lorsque je les sens le mieux et que mon affection est sincère.
Mes élèves sont enfin à Paris; il était temps que ce voyage perpétuel cessât; j'en étais malade, j'arrivais à Ris et je revenais à Paris les pieds mouillés, brisé par le chemin de fer; et ce sont des fatigues que peut-être je payerai plus tard. Le plus jeune de mes élèves va au bureau tra-
vailler avec l'aîné ; c'est à moi de profiter du temps que leur laissent les chiffres et les affaires. Quand donc auraije quelques centaines de mille francs à leur confier en disant : « croissez et multipliez? » J'ai au sujet de ces deux enfants, et surtout du plus jeune, d'incroyables alternatives de joie et de découragement : tantôt de l'intelligence et même de la noblesse d'esprit à étonner, tantôt des faiblesses à désespérer ton très patient ami. Ce qui les tue, c'est cette vie au grand air de la famille, cette indépendance précoce, ce bonheur trop constant et la vue de toutes les plaies du monde. La famille, quoi qu'en disent les sots, est rarement une bonne école. Mieux vaut encore la république collégiale. Enfin je ferai d'eux ce que je pourrai ; ce qui est sûr, c'est que l'aîné ne sera jamais un philosophe, et le jeune jamais un financier. Ils ont tous les deux, en sens opposé, leurs limites infranchissables.
Il y a trois jours une centaine de conscrits ayant l'air d'avoir quinze ans étaient dans le même convoi que moi. Deux pensées m'ont frappé en même temps : la première, qu'ils étaient tous en blouse et que jamais la bourgeoisie ne passait par l'armée; la seconde, que cette belle occasion d'élever en commun et d'améliorer qnatre-vingt mille jeunes Français par an était perdue, et qu'ils reviendraient de là un peu plus abrutis qu'ils ne partent. Enfin j'ai plaint les mères et j'ai entrevu dans l'avenir beaucoup de morts et d'estropiés. Tu t'étonneras de me voir ainsi philosopher en chemin de fer. Sache bien, mon ami, toi qui n'ignores rien de moi, que, si je ne promenais sans cesse ma pensée sur les choses générales, je deviendrais fou en vivant dans mes affaires particuhères et que nul autre n'y résisterait.
Interrompue hier par le déjeuner, la leçon et le reste, ma lettre recommence et devient une réponse à la tienne que j'ai reçue hier soir.
Tu as deviné, cher ami, l'emploi de mes soirées. Mais
mes matinées sont plus tristes encore ; mon père malade et plus que sombre m'afflige plus que mon petit ange qui a du courage, de l'esprit et de l'âme pour vingt beaux corps comme le sien et qui, au milieu de toutes ses douleurs, ne vit que pour moi et ne pense qu'à moi. « Quelle vie tu mènes! » me dit-elle souvent. Et elle est vraiment infernale, cette vie; et si l'amour et aussi l'orgueil de bien lutter et de n'être interrompu par aucun chagrin ne me soutenait un peu, cela ne durerait pas huit jours. Se conduire devant vingt personnes en jeune homme tranquille, indépendant, occupé seulement de travail et de littérature et une heure après faire face au présent et à l'avenir, sentir s'appuyer sur soi un père désespéré, une femme inquiète et porter deux familles !... Quand tout cela sera fini, je n'y croirai pas. A quand l'enfant? on l'ignore. Ce qui est certain, le voici : il sera protestant, baptisé rue Ghauchat. Thérèse a arraché à Mme de Saint-Pierre la promesse d'être marraine, malgré son confesseur, parla menace, moitié gaie, moitié sérieuse, de venir la tourmenter après sa mort. Tu seras parrain, et on t'attendra au jour de l'an.
Tout ce petit monde est toujours agité d'espérances financières et roule sur l'or... dans l'avenir. Quant à moi, j'espère joindre à ma leçon une autre leçon qui nous mette à flot, et là s'arrête mon ambition.
A toi de cœur, réponds-moi et bavarde beaucoup, j'en ai besoin.
Anatole.
PREYOST-PARADOL A GRÉARD
25 octobre 1853.
Cher Octave, que dis-tu de l'industrie de l'exploitation du charbon de tourbe dans un département, d'une grande
fortune à faire en douze ans, de l'Université à planter là, etc.? Hélas! tout ce que j'en dis moi-même! Cela est trop beau pour ne pas toucher à la chimère, soit, mais cela est bien ancré dans la tète de ce digne M. Daniel et de celte excellente Mme de Saint-Pierre.
On veut que je t'en parle un peu pour toi et beaucoup pour moi-même. J'ai dit : Écrivez une lettre et je l'enverrai. — Où est-il? — A Metz. — Ah Dieu ! c'est à Metz que se font les choses? Qu'il voie M. Hébert, M. Gaillard, à la fonderie militaire. — Oui-, dit M. Daniel, mais s'il allait traiter directement avec M. Hébert, que devient le huitième des bénéfices nets à partager entre M. Anatole et moi? — Ah! ai-je répondu, c'est un honnête frère que j'ai là-bas, et je vous jure que ce n'est pas là qu'est mon inquiétude; j'ai bien plus peur qu'il ne prenne rien du tout que de le voir tout prendre. — Comment? Il reculerait devant ce coup de fortune ! 11 resterait dans cette galère où mon frère, François Collet, a ramé vingt ans pour se retirer avec douze cents francs de retraite ! Ce serait tant pis pour lui. — Mais, chers amis, il est comme moi, sans le sou, hors d'état de mettre les vingt mille francs. — A la rigueur, on les lui trouverait. »
J'ai bondi alors, cher Octave, voyant qu'on te menaçait sérieusement défaire fortune. Je t'envoie donc la lettre de Mme de Saint-Pierre et je la commente en te disant : va toujours aux renseignements, ne serait-ce que pour m'en donner de raisonnables sur une affaire qui me touche de si près. Et si, ce que je n'ose espérer, c'était réellement un signe amical de la bonne Déesse, soyons hardis. Quoi qu'il en soit, fais tout cela avec une rapidité industrielle, c'est tout dire. A toi de cœur.
Réponds-moi vite, bien vite.
Anatole P.
Au milieu de tout cela, mon père va mal, et c'est le plus réel de mes chagrins.
PREVOSÏ-PARADOL A GRÉARI)
Samedi 26 octobre 1853.
Ton refus m'a singulièrement étonné, cher Octave; mais je n'ai ni crié, ni frappé du pied par la bonne raison que je ne veux pas y croire. Les motifs que tu m'en donnes ne sont pas sérieux, tu le comprends toi-même. Chercher pour un baptême de puissants protecteurs est un enfantillage, et aurions-nous celte puérile fantaisie, notre union ne la comporte pas dans le petit cercle de personnes qui possèdent notre secret. Même au delà, tu m'es la plus chère, et voilà ma raison. Thérèse te connaît par moi, t'aime à cause de moi, te désire comme moi, et voilà mon autre raison. Tu es mon ami, comme elle est ma femme, et nous devons tous les trois nous serrer la main rue Chauchat; toi seul as connu les débuts, la suite, les peines, les plaisirs de cette union, tu es notre conscience intérieure, et il faut que tu sois le père moral de notre enfant. Répondre à tout cela par une mauvaise étoile que je brave, la mienne étant pire, c'est ne pas répondre. Donne-moi une raison sérieuse, décisive, acceptable à l'amitié, et je te tiens quitte de me faire cette joie, qui m'est pourtant si nécessaire. Si tu persistes à refuser sans motif raisonnable, notre amitié n'en souffrira pas; mais je te le jure, au milieu des chagrins qui m'entourent ou qui me menacent, celui-là aura été le plus cuisant.
Et je te prie de croire que j'ai l'esprit bien malade. D'affreux malheurs arrivés dans ma famille, dont je t'ai souvent entretenu, sont faits pour troubler la raison et menacent par contre-coup une grande partie de mes ressources. Je te raconterai, au mois de janvier, ces
étranges drames, et tu verras à quoi tiennent les prospérités en apparence les plus sûres. Il me suffit de t'avertir aujourd'hui des terreurs et des leçons que je te réserve.
Mon livre s'imprime. Quatre feuilles sont corrigées et tirées, et déjà des fautes d'impression, restées dans le tirage définitif, me piquent comme autant d'aiguilles. Tout cela t'est déjà conté dans une de mes lettres précédentes.
Quant à Duplessis-Mornay, — mon sujet de thèse provisoire — , M. Mignet, à qui-j'en ai parlé, m'en détourne, comme d'un personnage ordinaire; il m'offre des lettres inédites de Coligny, tout en m'en détournant encore. Bref, il m'aidera dans mon choix définitif, et je crains qu'il ne m'impose un trop important personnage.
Ici tout roule comme d'ordinaire. About, Taine, travaillent. Que de choses j'aurai à te dire, quand nous serons ensemble, cher Octave, et quelle consolation pour tous nos maux que d'en causera cœur ouvert!
Écris-moi tout de suite que tu acceptes.
A toi de cœur, A. P.
PHEVOST-PARADOL A GRÉARD
29 octobre 1853.
Merci, cher Ottavio, je te retrouve, ou plutôt je sais bien de quel cœur délicat venaient tes scrupules. Nous l'appellerons Lucien ou Lucy, veux-tu?
Réponds pour la Tourbière.
Je l'embrasse, Anatole.
PaEYOST-PARADOL A GRÉARD
Dimanche malin, 50 octobre 1853.
Cher ami, je m'attendais à ta réponse, je l'aurais dictée. Nous n'avons pas ce qu'il faut pour tenter les meilleures aventures, et nous devons les laisser aux faiseurs. Quant à M. Gaillard, c'est à l'arsenal de Metz qu'on le trouve; pour M. Hébert, c'est à une tourbière, qui est à douze lieues de Metz, qu'il fait ses expériences. Mme de Saint- Pierre m'enverra pour toi des renseignements plus précis et plus complets, ne serait-ce que pour satisfaire notre curiosité.
En attendant, le petit diable fait son chemin, moins vite encore que je ne le voudrais; on l'attend avant mercredi. En tout cas, cher Octave, lui, il attendra son parrain jusqu'au i^'^ janvier. Sois donc exact au rendezvous. D'ici là nous aurons déjà, s'il faut en croire Mme de Saint-Pierre, recueilli quelque chose de toutes nos affaires industrielles. Si je dois être riche un jour, ce sera un grand contraste avec ma situation présente. Le lendemain est pour moi un problème, mais la bonne Déesse est là, qui m'envoie des ressources inespérées.
Je vais faire, sur les Essais littéraires de M. Geruzez, — en reconnaissance de la note dont je t'ai parlé — deux longs articles qui vaudront bien cent cinquante francs. Ces jours-ci, est venu sonner chez moi un M. Brédif qui demandait pour son fils cinq leçons par semaine pour soixante francs par mois. Taine et About l'avaient repoussé avec perte; je l'ai pris; cela ne me coûte qu'un détour en allant donner ma leçon rue de la Victoire. Enfin M. Duhamel, de l'Institut, mon ancien appui à l'École polytechnique, m'est venu offrir de faire pour le fils du grand
226 PREYOST-PARADOL.
Eug. Pereire ce que je faisais pour les Rodrigues : causer avec lui et lui apprendre les grosses choses qu'il est honteux d'ignorer. Les heures et les arrangements ne peuvent être fixés que dans quelques jours ; mais l'afYaire est à peu près sûre. Ce serait environ trois cents francs par mois de plus dans mon budget, qui irait ainsi à plus de six cents francs; aussi disposerais-je de la leçon Brédif en faveur de quelque destitué. Je serais alors bien audessus de mes affaires; mais n'escomptons pas l'avenir, bien que, sans lui, le présent soit impossible à supporter.
La petite colonie des échappés du bagne universitaire est ici en émoi à propos du pauvre Lamm, qui, depuis un mois, a disparu sans dire gare, et qu'on soupçonne d'avoir été tout droit dans l'autre monde par la Seine. Vingt ans de travail et de douleur sans un jour de plaisir, et au bout de cela la misère et la mort, voilà une carrière qui dispense de l'enfer!
Les conversions se multipHent dans le protestantisme, et les journaux ici commencent à en parler. Il n'y a pas de peuple sans religion, et pour moi le protestantisme et la liberté ne font qu'un.
Ma thèse est enfin décidée. Je songeais à Duplessis- Mornay. Rien d'inédit, me disais-je, et cela m'arrêtait. Mais Chéruel m'a indiqué là-dessus de l'inédit à en revendre. Je causerai de tout cela avec toi, et j'y travaillerai comme un forcené.
Mon Histoire est finie, et Hachette l'a chez lui. J'attends des épreuves; je ferai l'Appendice au jour le jour et l'Introduction après tout le reste.
A toi de cœur. Écris-moi.
Anatole.
J'ai découvert une omission dans mon dernier chapitre. Il n'y a rien sur Law. Si tu peux m'écrire là-dessus une page de généralités, je l'insérerai textuellement.
LETTRES. m
Dimanche, 20 novembre 1853.
Monsieur Octave, je suis fort fâché contre Votre Seigneurie, et je lui dirais bien des injures pour avoir laissé ma lettre sans réponse, si je n'avais une grande nouvelle à lui annoncer.
Il est certain, cher Octave, que les cris de ces petits êtres nous vont 'au cœur, et qu'avec mon indifférence ordinaire pour les babies, j'ai été tout surpris de me sentir à ce point remué par le cliant plaintif de ma petite fille. C'est avant-hier matin, à o heures, que miss Lucy, ta filleule, est entrée dans ce monde de douleurs, me délivrant par un premier bienfait des inquiétudes mortelles que me causait l'état de sa mère.
Tu es pour la cérémonie, comme disent les Arabes, le maître de l'heure. Tout nous sera bon, au mois de janvier, pourvu que nous te serrions la main et que tu sois le père spirituel de ce petit être que Thérèse, avec une gravité qui me faisait rire et pleurer à la fois, appelait, en le confiant à la nourrice, les trois parties d'ellemême.
J'ai à te dire sur mon livre et sur le reste mille choses que je réserve. Cette lettre doit appartenir tout entière à celle qui vient de tomber du ciel parmi nous.
Je t'embrasse de tout mon cœur.
Anatole.
PREYOST-PARADOL A GliÉARD
Dimanche soir, décembre 1853.
Cher Octave,
Tu es venu aujourd'hui à la maison malheureusement trop tard pour nie trouver, et je n'ai pas besoin de te dire combien je l'ai regretté. lime manque quelque chose depuis que je ne puis plus bavarder avec toi de temps en temps et vider mon sac de complaintes. Que de choses à dire me restent sur le cœur! Non omnibus omnia!
Je me sens bien seul depuis que tu es heureux, et comme ce bonheur-là doit durer longtemps — si Dieu est juste — je voudrais bien concilier notre ancienne et chère intimité avec ta vie nouvelle K Enfin, tu songeras à tout cela. Ton retour à Versailles s'y prêtera.
Mon livre est enfin complètement terminé; les brocheurs seuls me le font attendre. Je manque de patience. Je voudrais commencer dès demain mes thèses et, d'un autre côté, je ne veux pas aller chez M. Mignet sans mon livre. Je t'envoie, cher Octave, la préface ; lis-la en pensant un peu à moi et réjouis-toi de me voir au bout — tant bien que mal — de cette terrible entreprise. Tout le monde me promet un succès, et M. Hachette médite force réclames. Tu sais que l'espérance n'est pas mon délaul, et je me contente de la joie d'avoir fini, sans compter sur aucune autre.
J'ai repris le train de l'été, allant coucher trois fois par semaine au château de Fromont. Tu sais combien cela doit
1. Gréard venait de se marier, et d'être nommé au lycée de Versailles.
me fatiguer et me sembler dur; mais j'ai vu d'autres chagrins que ceux-là, et je suis préparé à bien d'autres.
Adieu, mon cher Octave, je t'embrasse de tout mon cœur et je voudrais bien une lettre de toi. Autrement j'en viendrais à regretter le temps de ton exil en province ; car j'y gagnais tes lettres.
A toi de cœur, Anatole.
PREVOST-PARADOL a ERNEST IIAYET
Janvier 1854.
Cher Maître,
Je suis bien heureux du jugement favorable que vous portez sur mon Histoire universelle, et je ne vous cacherai pas la joie que votre letlre m'a causée. Je vous sais bon juge et, qui plus est, sincère. Si mon travail vous a contenté, j'ai l'approbation du public éclairé. Mais pour trouver ce livre bon, il faut le lire, et c'est ici que la difficulté commence. Vous-même, si le nom de l'auteur et le souvenir bienveillant que vous avez gardé d'un ancien élève ne vous y avaient engagé, auriez-vous bien eu le courage d'ouvrir cet énorme volume et de déchiffrer ces lignes entassées sur deux colonnes? Vous aurez, je le crains, peu d'imitateurs, même parmi les personnes qui me connaissent et à qui j'ai envoyé mon ouvrage. Les conditions matérielles décident en grande partie de la destinée des livres et me font mal augurer du mien. Je ne pourrais espérer de changement qu'à une seconde édition, qui n'existera jamais, si la première rebute les lecteurs.
Vos éloges sont donc pour moi une consolation plutôt qu'une espérance, et ils me viennent en aide contre le
découragement dont je me suis senti un instant menacé. Je me prépare cependant à prendre ma revanche; j'espère dans quelques mois présenter au public, sous une forme plus acceptable, un travail plus restreint où je n'aurai plus à lutter contre l'étendue du sujet et contre l'insuffisance de mon érudition. Sous ce titre : Négociations de Henri IV avec la cour de Rome, je voudrais exposer l'histoire diplomatique de la conversion et de l'absolution de Henri IV et, plus tard, dei'édit de Nantes. Une grande partie de ces négociations est inédite, et j'espère que la Faculté voudra bien accepter mon travail comme une thèse pour le doctorat.
Je n'ai aucun droit à ce repos que vous avez la bonté de me conseiller. Je ne suis pas dans les conditions où l'on se repose, et les vacances même que l'Université accorde aux professeurs sont pour moi le fruit défendu. Je m'estimerais très heureux, si je pouvais m'attacher exclusivement à Henri IV, et s'il ne me fallait mêler à l'histoire des occupations moins attrayantes. J'ai donc plus d'une raison de regretter de n'avoir pu devenir le répétiteur de votre cours à l'École polytechnique; c'est la liberté du travail que j'ai un instant espérée et perdue.
VcuiHez agréer encore une fois mes remerciements pour votre aimable lettre et me croire toujours votre bien dévoué.
A. Prévost- Paradol.
PREVOST-PARADOL A SALVANDY
Paris, 6 septembre 1854.
Monsieur,
Je suis à la fois affligé et heureux de la lettre que vous
1. A la suite d'un compte rendu très élogieux de la séance publil'Académie française du2i août 1854, séance dans laquelle
m'avez fait l'honneur de ra'écrire. Je regrette vivement d'avoir blâmé avec trop peu de réserve un ami des lettres qui, au pouvoir, les encourageait, qui, dans la retraite, les cultive, et auquel l'Université doit ses derniers jours de protection et de liberté ; mais je suis heureux d'avoir l'occasion de vous dire, sans paraître indiscret, ma pensée pleine et entière sur un sujet qui me tient au cœur.
Vous avez dû voir. Monsieur, que la note qui termine mon article fait un étrange contraste avec l'article luimême. J'étais encore sous le charme des nobles et touchantes paroles que vous avez prononcées à la séance, lorsque la lecture de la partie supprimée de votre discours m'a causé la plus vive douleur. C'est cette douleur sincère qui a un instant aigri mon langage et que je vous demande la permission de vous expliquer. Peut-être ne vous sera-l-il pas indifférent de connaître l'opinion d'une partie de la jeunesse éclairée, qui se souvient de votre bienveillance pour elle et que vous paraissez n'avoir pas oubliée.
Lorsque le 2 décembre emporta, avec la république, le gouvernement parlementaire, ce fut une grande leçon pour plusieurs d'entre nous, que les effets despotiques du suffrage universel inséparable de la république avaient déjà inquiétés sur son avenir. Vous connaissez. Monsieur, ce besoin de la jeunesse de s'attacher à quelque chose et
M. de Salvandy avait fait le rapport sur les prix de vertu, Prevost- Paradol avait inséré la note suivante {Revue de V Instruction publique du 31 août 4854) : a Notre article était terminé, lorsque nous est parvenue la partie du discours de M. de Salvandy qui n'a pas été lue à ' la séance, et qui a été trop remarquée au dehors. Ce n'est pas sans î étonnement que nous voyons M. de Salvandy se jeter avec si peu de ' retenue dans cette croisade récemment organisée contre la philosophie du xvm« siècle, et déjà si ridicule; nous ne dirons rien de plus de ces reproches qui échappent à toute discussion, qui ont mérité et déjà subi les féhcitations de V Univers. » De là deux lettres de M. de Salvandy et les deux réponses de Prevost-Paradol ; la clarté avec laquelle le sujet y est traité nous dispense de tout commentaire.
de remplacer une illusion, aussitôt qu'elle est détruite. L'oppression commune qui pesait depuis ce jour sur les républicains et sur le parti constitutionnel, la désillusion des premiers, l'accord de toute la classe éclairée sur les principales garanties qui lui manquent, l'unanime dégoût de l'arbitraire, tout me fit entrevoir le succès du parti constitutionnel et la restauration par ses mains des libertés publiques. Il me parut alors, Monsieur, et je persuadai à plusieurs de mes amis que la formation d'un grand parti libéral, aspirant avant'tout au gouvernement parlementaire et aux garanties constitutionnelles, serait fatale au régime actuel et déciderait de l'avenir; que les deux ou trois grands objets de ce parti méritaient quelques sacrifices des nuances dont il serait,formé; que la résolution commune de rendre le gouvernement à la classe éclairée devait dominer toutes les autres, que la monarchie constitutionnelle avait fait ses preuves et que la république avait trompé tout le monde.
Telles étaient, Monsieur, mes espérances. Ces pensées me semblaient si simples, si nécessairement présentes à tous les esprits éclairés, que je ne doutais pas qu'elles ne fussent les vôtres et celles de vos amis, et j'oserais croire encore que, si les chefs de l'opinion constitutionnelle avaient tenté cette fusion vraiment nationale entre tous les amis d'un gouvernement libre, ils eussent déjà détruit à demi ce qui pèse sur nous et tiré cette nation de la terre d'Egypte. Tout au contraire, les chefs de cette opinion ont semblé refouler au dedans d'eux-mêmes leurs inclinations libérales ; ils n'ont pas attaqué ce gouvernement dans ce qu'il a de despotique, mais dans ce qu'il a gardé malgré lui de la Révolution ; ils se sont, pour ainsi dire, convertis au rebours, effrayant le parti libéral qu'ils auraient dû conduire, le laissant sans chef, ne lui offrant aucune sécurité pour l'avenir, mais plutôt la crainte de changer de servitude. C'est cet abandon de ceux que nous aurions voulu voir à notre tête, c'est cette cruelle
déception après un instant d'espoir qui m'a inspiré ce langage amer, où \ous avez cru à tort voir de l'ingratitude.
Lecteur assidu des journaux anglais, me reposant dans l'image d'une liberté qu'il faut rendre à ce pays, de ce self- government qu'il n'a pas assez connu et que vos amis me semblaient appelés à lui faire connaître, je ne passe pas sans amertume de cette lecture à celle d'un journal, qui est, dit-on, l'organe de vos amis et qui paraît incliner plutôt vers les institutions de l'Autriche que vers les garanties de l'Angleterre. Ce n'est pas ainsi qu'on détournera ce pays de sa présente servitude, ni surtout qu'on fera connaître et aimer à la jeunesse ce gouvernement constitutionnel qu'elle vous aiderait à rétablir, si vous le lui proposiez, comme la forme la plus noble et la plus durable de la liberté.
Enfin, Monsieur, un dernier événement est venu confirmer la séparation de vos amis et de la jeunesse libérale ; c'est cette alliance avec l'Église Romaine qui, du nord au midi de l'Europe, fait la guerre aux institutions constitutionnelles et qui s'est récemment, dans ce pays, associée avec éclat à la destruction des libertés publiques. Il n'y a rien. Monsieur, de rassurant pour l'opinion libérale dans l'alliance de ses anciens chefs avec un parti qui, en Angleterre, en France, en Autriche, et en ce moment môme en Piémont, ne cache pas ses sentiments et ne consent à user des institutions hbérales que dans l'espoir de les détruire par elles-mêmes.
Votre discours. Monsieur, a semblé un nouveau gage donné à ce parti, et votre nom justement respecté en a augmenté la malheureuse importance. Nul n'ignore qu'il n'y a parmi les hommes éclairés qu'une opinion sur les deux faces opposées du xvni« siècle, sur sa grandeur et sur sa misère ; mais l'opportunité de mettre en lumière l'une ou l'autre de ces deux faces est ici seule en question, et c'est un acte politique plutôt qu'un jugement phi-
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losophique que vous avez cru devoir faire et que j'ai trop vivement blâmé.
Veuillez en agréer ici, Monsieur, mon regret bien sincère. Je vous remercie de vous être souvenu de moi, qui ai si peu de titres à être connu de vous. Je vous remercie — en m'excusant d'en avoir usé si longuement — de l'occasion que vous m'avez olîerle et qui sans doute ne se présentera plus, de faire parvenir jusqu'à vous quelques idées qui n'agiront guère sur votre esprit, mais qui vous peindront l'état du mien et de bien d'autres.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mon profond respect.
PREVOST-PARADOL A SALVANDY
Novembre 1854.
Une indisposition assez longue m'a empêché de répondre plus tôt à votre lettre du 50 septembre. Sans avoir jamais craint que les lignes que j'ai pris la liberté de vous soumettre fissent une impression fâcheuse sur un esprit élevé comme le vôtre, je n'osais espérer une réponse aussi bienveillante et surtout aussi conciliante que celle dont vous avez bien voulu m'honorer. Elle me confirme dans cette idée que la grande faiblesse de l'opinion constitutionnelle est de ne pas prendre assez le soin de se montrer sous son véritable jour et de laisser dans l'ombre les tendances libérales qui feraient sa force, ne serait-ce que parce qu'elles contrastent heureusement avec celles qui dominent aujourd'hui en France.
La double devise de l'opinion constitutionnelle o Ordre et liberté » lui donne un double aspect, et il faut qu'elle se présente sous celui qui est le plus capable de lui rai-
lier la classe éclairée de ce pays. Depuis la révolution de 1848, la première partie de sa devise était la plus précieuse, lorsque le coup d'Etat vint donner un attrait tout nouveau à la seconde. Cette bonne fortune de pouvoir rallier à la fois les esprits les plus modérés par des souvenirs d'ordre et les esprits les plus ardents par des espérances légitimes de liberté, il me semble, et j'ose vous le dire, qu'on l'a négligée et perdue. Le coup d'État a été considéré comme un incident de la Révolution, et les organes de l'opinion constitutionnelle ont continué une polémique exclusive et impopulaire contre les idées libérales. C'était après tout s'associer aux théories du nouveau gouvernement ; et qui ne sait que ne point faire contraste avec les doctrines d'un gouvernement, c'est ôter au public l'envie de le changer et à soi-même tout prétexte d'en proposer un autre ?
Je sais, Monsieur, qu'aux yeux de certaines personnes, cette concordance dans les doctrines était rendue nécessaire par l'état de l'opinion publique. On se la représente comme livrée entièrement encore à la réaction produite par les crimes de Février ; on craint qu'elle ne soit en effet persuadée, comme les organes du gouvernement le lui veulent faire croire, que le régime parlementaire est le grand chemin du désordre, et l'on se dit : Attaquons, nous aussi, les excès de la liberté, parlons autorité encore plus haut que le gouvernement, et le public, retrouvant dans les organes de l'opinion constitutionnelle les idées et les passions dont il est en ce moment dominé, ne croira plus l'ordre inconciliable avec les libertés constitutionnelles, que nos noms et notre passé suffiront pour garantir.
Je crains. Monsieur, que ce raisonnement spécieux ne repose sur une fausse idée de l'état de l'opinion publique, d'ailleurs si difficile à connaître avec certitude. Février est loin de nous, et l'empire est sur nos têtes. Le mal présent agit toujours sur la nature humaine plus forte-
ment que les souvenirs, si récents qu'ils soient. Il est d'ailleurs évident que la partie active et logique de la nation est acquise aux idées libérales et ne sera ralliée au gouvernement constitutionnel que comme à un rempart contre le suffrage universel omnipotent, que comme à la meilleure garantie des libertés publiques.
Pardonnez-moi, Monsieur, ces réflexions et leur insistance. Elles me sont inspirées surtout par le respect que méritent les amis sincères de la liberté, par mon désir de voir tomber en des mains intelligentes les destinées de la Révolution et de ce pays. Que de problèmes nous apporte l'année qui va bientôt s'ouvrir, cette guerre, ces complications inévitables, ces grandes réunions de troupes, que sais-je? En vérité. Monsieur, quelle responsabilité pèserait sur les membres influents de l'opinion constitutionnelle, si un coup de fortune les mettait en présence d'une nation abusée sur leur compte et hésitant à recevoir d'eux sa liberté? Que ces deux années perdues paraîtraient alors précieuses ! Que de regrets et qu'ils seraient inutiles ! Tout le monde en France ne dit pas comme le respectable M. Vivien : « Je recevrais avec joie la liberté d'un Washington ; je l'accepterais d'un Monk, et je la prendrais même d'un Cromwell, s'il pouvait nous la donner. » Il n'est plus temps de donner la liberté à une nation, si on ne la lui a promise, si on n'en a rattaché l'espoir à son nom.
Veuillez agréer l'assurance de mon profond respect.
P. -S. Quant à la question religieuse, permettez-moi de la tenir à l'écart. Elle n'est qu'une des conséquences de la position prise par le parti constitutionnel; ou, si l'on veut la considérer en elle-même, elle demande un développement que ne comporte pas une lettre et que j'espère lui donner dans un travail dont votre bienveillante correspondance m'a inspiré l'idée. Je tiens d'ailleurs à ne pas
rendre la mienne importune, et j'aime mieux remettre à cet hiver la suite d'une discussion à laquelle vous m'avez fait l'honneur de vous intéresser, et dont je conserverai toujours un hien agréable souvenir.