Du rôle de la famille dans l'éducation, liv. I, chap. ni
à mon imitation et donnèrent à ma conduite un nouveau caractère de persévérance et de raideur.... Les punitions n'étaient, à mes yeux, que les accroissements passagers de ces épreuves, et, dans mes moments de loisir, je faisais quelques pensums d'avance pour les mauvais jours. Mais l'instruction et les maîtres tenaient peu de place dans ma vie : j'étais tout entier à mes pensées et à mes passions.... La pompe de mon stoïcisme, la disproportion qui existait entre mes invectives et leur objet, ne pouvaient échapper au ridicule qui a conservé au collège cette puissance mortelle qu'il semble avoir perdue dans le monde. J'endurai pourtant ce ridicule, je tirai vanité des surnoms mérités qui me frappèrent, et mon isolement s'en accrut avec mon orgueil. »
L'esprit hospitalier de l'École normale semblait fait pour le détendre. L'École lui avait dès longtemps apparu comme le port de salut. S'il eût échoué, quel pouvait être son avenir? Faire son droit? Et où le droit le mènerait-il? S'engager? C'était un parti extrême. Cependant il s'y fût résolu pour lui-même assez aisément. Mais son père, dont la santé s'affaiblissait, sa sœur, dont il était le soutien, tous ceux qui avaient le droit de compter sur lui, que deviendraient-ils? C'est avec ces angoisses qu'il avait abordé le concours. Son admission le rasséréna, et l'accueil qu'il reçut — je le lui ai souvent entendu dire — en doubla le prix.
On s'empressait autour de son talent. L'usage était de se communiquer d'une promotion à l'autre les devoirs marquants. Prevost-Paradol avait fait sur les Économiques de Xénophon et le De re rustica de Caton une étude comparative, qu'il a plus
tard jugée lui-même digne d'être imprimée dans les appendices de son Histoire universelle. Le premier aux mains de qui elle arriva s'était écrié, dans un de ces élans d'enthousiasme qui ne se piquent pas de mesure : « Messieurs, il nous est né un grand écrivain ». Et le mot avait fait, avec le travail, le tour de l'École. Il n'était personne qui n'admirât la magistrale ordonnance de ses compositions, ses vues larges, l'élévation soutenue et l'ampleur académique de son style. Ce qui nous frappait le plus, nous, ses camarades immédiats, qui le voyions de près, c'est l'aisance supérieure avec laquelle il saisissait et traitait un sujet. J'ai dans le souvenir une pensée de Vauvenargues qui nous avait été donnée comme matière de dissertation littéraire : « La netteté est le vernis des maîtres ». Nous en étions encore à rassembler nos idées que déjà il avait mis sur pied quatre pages exquises : définitions, comparaisons, exemples, tout était trouvé, disposé et exprimé à souhait; l'œil le plus exercé n'aurait pu découvrir une défaillance, une impropriété, une tache, un grain de poussière, suivant le mot qui lui était accoutumé. Ce don de conception si prompte et d'exécution si sûre, il le portait dans les études auxquelles il semblait le moins préparé. N'ayant eu, au cours de ses études» que des relations respectueuses avec l'antiquité, comme il disait spirituellement, il n'est jamais arrivé à écrire le latin avec facilité, mais il le comprenait en maître. Lucrèce, qu'il ne supportait pas de voir comparer à Yirgile, le ravissait ; il n'était pas moins transporté par la mâle et tragique beauté de Tacite. Nous nous réunissions quelquefois un certain nombre pour lire ensemble les textes. Chacun avait son tour de parole.
D'autres que moi sans doute se rappellent encore la séance où Prevost-Paradol expliqua tout d'une haleine les onze premiers chapitres du quatorzième livre des Annales : la traduction jaillissait de source; le commentaire suivit, riche et nerveux, avec des bonheurs de tour et d'expression qui faisaient penser à la langue de Saint-Simon.
Cependant la réserve inquiète de son caractère tenait à distance ceux-là mêmes que son talent eût attirés. La promotion qui précédait la nôtre est une des plus brillantes que l'Université ait produites. Elle réunissait Taine, Sarcey, About, Paul Albert, de Suckau, Libert, Merlet et bien d'autres qui se sont fait un nom dans la critique ou dans l'enseignement. Prevost-Paradol appréciait, autant que personne, l'esprit étincelant d'About, l'activité et les ressources de son admirable intelligence ; cependant il en était plus émerveillé que touché. Il tenait en grande estime F. Sarcey, la solidité et l'étendue de son savoir, la pénétration et la fermeté de son jugement, la sagacité de son tact littéraire, sa verve. Il aimait la causerie spirituelle et nourrie de Paul Albert, ce lettré philosophe de fine et forte race, fils direct du xyiii*^ siècle. La nature tendre et déliée d'Edouard de Suckau, avec qui il s'était rencontré chez M. Flemming, l'avait séduit dès l'abord; la sincérité de son esprit, la douceur germanique de son caractère, et de cruelles épreuves, noblement supportées, achevèrent plus tard de l'attacher à lui étroitement. L'affection qu'il portait à Taine était empreinte de déférence. C'est en rhétorique qu'il s'était comme placé sous sa direction, de nouveau à vétéran : il lui enviait sa connaissance profonde de l'antiquité; en philosophie, alors que Taine était
déjà à l'École, il avait entre Icnu avec lui une correspondance suivie. « J'ai lu Spinoza, lui disait-il; toi, tu l'as digéré, et c'est par toi que je l'ai compris.... » « Toi qui es spécial en tous les genres... », lui écrivait-il un autre jour. La satisfaction de vivre de son commerce intime sous le même toit fut certainement une des raisons qui le déterminèrent à affronter les difficultés du concours de l'École. Il se plaisait donc dans cette élite autant qu'il y plaisait ; mais il ne frayait guère qu'avec elle, et pour quelques-uns encore, par occasion. On eut toujours de la peine à l'entraîner dans les communes réunions, où, après souper, rassemblés autour du poêle de la grande salle, anciens et nouveaux, scientifiques et littéraires, devisaient des hommes et des choses à toute volée. Même avec notre promotion où il se sentait chez lui, il se gardait, comme autrefois. Quand, dans une salle d'étude ou de conférence, il était maître de choisir sa place, il la prenait à l'extrémité d'une table, près du mur, afin de n'avoir qu'un voisin. Il adorait la lecture, la controverse à deux, mais seulement à deux. Que de fois je lui ai entendu répéter le paucis liumanum vivit genus^ en l'interprétant selon le sens de son humeur solitaire! Et un jour, à la suite d'une causerie où pour la centième fois nous avions passé en revue ses rêves d'avenir, comme je lui faisais remarquer qu'on n'agit sur les hommes qu'en se mêlant à eux : «Ah! me répondit- il avec un éclair dans les yeux, je ne gouvernerai jamais que par la parole, mais je gouvernerai de haut! »
En même temps, par un singulier contraste, tout trahissait en lui l'impatience de vivre; l'étude pour
l'étude ne lui suffisait pas. Un souffle puissant agitait à cette époque et pénétrait l'École. Toutes les opinions, toutes les croyances y avaient, comme dans les périodes de développement libéral, leur pleine liberté de défense et d'action. Mais, à travers ces divergences, un courant général portait les esprits vers un ordre nouveau de recherches, auxquelles chacun, pour ses propres tendances, demandait une lumière et un appui. L'observation des faits en philosophie, en morale, en histoire, en littérature, était arrivée à prendre une part notable de la place qu'avait occupée par privilège et non sans excès l'étude des pures théories. L'École normale a été un des berceaux de la critique appelée depuis la critique scientifique. On dévorait les articles de Sainte- Beuve. Balzac excitait l'enthousiasme : c'était, pour les veillées prolongées ou pour les matinées commencées aux premières lueurs du jour, le livre de chevet; à ceux que retenait la consigne du jeudi ou du dimanche, les règles de la camaraderie prescrivaient d'apporter un volume de la Comédie humaine. On suivait avec la même curiosité réfléchie les découvertes de la chimie et de l'histoire naturelle, les progrès de la physiologie. Claude Bernard et Pasteur n'ayant pas encore publié les résultats de leurs travaux, on lisait un physiologiste allemand fort en vogue, le professeur Burdach. Prevost- Paradol était entré très avant dans ce mouvement d'idées. Au Collège de France, dont les cours nous étaient ouverts, il se dérobait, quand il pouvait, aux explications de Boissonade — qui, il est vrai, n'était arrivé en lin d'année qu'au dix-septième vers de VAjax — pour suivre les démonstrations de Magendie. Il assistait le jeudi dans les hôpitaux aux
opérations et aux pansements : la première fois il se trouva mal, mais il s'aguerrit vite. « J'aime à chercher, disait-il, dans les phénomènes de la maladie et de la mort l'explication de la vie. » La vie, voilà ce qu'il étudiait aussi dans Balzac, dont il était un des plus fervents admirateurs, la vie avec son activité et ses passions.
A voir la flamme qui jaillissait de son regard, après ces visites ou ces lectures, on sentait les ardeurs qui couvaient en lui. Un des attraits les plus séduisants de son caractère, c'est la franchise primesautière, presque fougueuse, avec laquelle, une fois qu'on avait gagné sa confiance, il se livrait. Point d'arrière-pensée ni de réserve; un abandon absolu. Dès nos premiers entretiens, il me mit au courant de la crise intellectuelle et morale qu'il venait de traverser, crise grave qui n'avait pas encore donné à sa vie l'impulsion décisive, mais qui marquait la direction profonde et, ainsi qu'il disait plus tard, l'entraînement inéluctable de sa vocation. Prévost -Paradol a toujours devancé le développement normal et, pour ainsi dire, l'âge des choses. Jl achevait à peine sa seconde rhétorique, quand il avait abordé avec Taine les plus hauts problèmes de la métaphysique. Après des discussions prolongées avec l'infatigable élan de la jeunesse durant de longues promenades et poursuivies parfois jusqu'au milieu de la nuit, « ils avaient d'un même mouvement jeté toutes leurs idées, toutes leurs croyances dans l'abîme du scepticisme. » Pour Taine, ce n'était que le scepticisme cartésien, le doute par provision; et dès son entrée à l'École, il avait travaillé froidement, géométriquement, à renouer l'enchaînement de sa pensée, à se refaire
des principes. Prévost -Paradol commença par le suivre; puis tout d'un coup, rompant avec cette communauté de réflexions patientes, il s'était déclaré résolu à s'ouvrir ses voies propres.
La révolution de 1848 l'avait tout-^. la fois troublé et excité. Il s'était jeté dans l'étude de Fourier et de Proudhon ; et les lettres de cette période de sa vie témoignent de la clairvoyance de ses vues non moins que de la chaleur enthousiaste qu'il y apportait. Sans rien donner à la chimère, il était frappé du péril social — le mot existait dès lors comme la chose • — et pénétré de la nécessité des réformes qu'appelait le malaise profond de la France, de l'Europe, du monde entier. Ce malaise, « il fallait se boucher les yeux pour ne le point voir ^5. Où trouver le remède? Prevost-Paradol n'avait pas la prétention de l'avoir découvert. Mais c'était le commun devoir de le chercher. Et dans le déchaînement des passions contraires, qu'avaient à faire les raisonnements de la métaphysique? Aussi bien la science moderne, en reconnaissant l'identité de la force qui, sous les noms divers de lumière, d'attraction, d'électricité, de magnétisme, régit tous les éléments de la nature, l'homme comme les autres, n'avait-elle pas rejeté les questions supranaturelles dans les oiseuses discussions de la scolastique? De la grande loi de l'unité du monde, philosophiquement démontrée par Spinoza et confirmée par les résultats de l'observation scientifique contemporaine, dérivait pour l'humanité une morale, une politique nouvelle : la morale des désirs légitimes, la politique des intérêts à satisfaire. « Les passions sont dans l'homme aussi naturelles et aussi salutaires que le feu des soleils, le courant des eaux, la marche des astres.
L'ignorance des règles et de leur développement nous oblige à les tenir en bride pour le salut de la société. Se rendre compte de ces règles et fonder sur leurs assises un ordre de choses où l'homme trouve le bonheur par l'accomplissement de sa destinée, tel est le problème, l'unique problème, et la spéculation n'a rien à y voir ; il doit se résoudre par l'action. » En vain ïaine objectait-il que les découvertes de l'histoire naturelle et de la physique, si merveilleuses fussent-elles, — et nul n'en était plus touché que lui — n'avaient pu supprimer, ne supprimeraient jamais la science des principes, et que c'est une morale sans consistance, une politique sans ancre de sûreté, que celle qui ne prend pas son point d'appui dans les inébranlables données de la métaphysique. Était-ce bien à dix-neuf ans d'ailleurs qu'on pouvait se flatter de posséder le secret du gouvernement des hommes et de la pacification des sociétés? Le pire de tous les dangers enfin n'était-il pas une ambition tumultueuse et prématurée? Avant d'agir, ne fallait-il pas avoir étudié, réfléchi, « psychologisé », s'être convaincu? — Des convictions! Prevost-Paradol ne présentait pas ses visées comme telles. Il se réservait de leur donner plus tard un caractère mieux arrêté, sinon définitif. 11 ne voulait pour le moment qu'indiquer les tendances de son esprit, ses hypothèses. Que cette fièvre d'agir fût de l'ambition, il n'y contredisait point. « Oui, s'écriait-il, j'ai mille raisons d'être ambitieux et amoureux de la vie! Je voudrais être puissant, je voudrais être riche, je voudrais être aimé! » Au surplus, à quoi bon s'attacher à le détourner de la lutte? Il y était irrévocablement engagé. En même temps qu'il poursuivait non sans peine sa prépara-
tion à l'École, il avait écrit — et avec quel plaisir! — son premier manifeste politique. Sous le nom de Conseils à la jeunesse^ il traçait la règle de conduite à suivre pour ceux qui, comme lui, allaient entrer dans la carrière. Aux discours du parti conservateur il opposait les discours du parti socialiste, se rangeant lui-même parmi les socialistes, c'est-à-dire dans le camp de ceux qui voulaient travailler à la réforme des mœurs sociales et des institutions civiles, au nom de la justice et de la liberté ^ Trouverait-il à faire imprimer le livre, et quelque effort qu'il eût fait pour comprimer le bouillonnement de sa pensée, cette publication n'allait-elle pas soulever bien des tempêtes? Il s'attendait à tout; mais il ne reculerait devant rien, « pour sortir de sa médiocrité et faire son entrée dans ce monde qu'il fallait prendre d'assaut ». J'entends toujours cette longue confidence, faite sur un banc du petit jardin de l'inlirmerie, où nous nous trouvions ensemble, et qui, malgré les différences d'opinion qui nous séparaient, scella notre amitié : rien ne saurait en rendre l'accent, l'entrain, l'emportement juvénile, pas même la correspondance où j'en ai retrouvé le vivant souvenir.
La régularité des travaux quotidiens de l'École avait un peu amorti ces ardeurs. Sous le toit commun, les deux adversaires s'étaient aisément rapprochés au sein même de la philosophie, en
1. Le travail a été imprimé en 1851 sous un nom d'emprunt. Il est aujourd'hui presque introuvable. En voici le titre complet : Conseils à un jeune homme. Du choix d'un -parti, par Lucien SoREL. Suit cette épigraphe tirée de Xénophon : « Jeune homme, faites vos efforts pour n'être pas compté parmi les races serviles. » — Paris, in-16, 91 pages.
s'empruntant ce qu'ils pouvaient s'olTrir l'un à l'autre de meilleur. « Je t'ai donné Spinoza, disait Taine; tu m'as donné Burdach et Geoffroy Saint- Hilaire. Je t'ai initié à la métaphysique; tu m'as appris la physique et la physiologie. Frères en philosophie, en politique, en littérature, nos deux esprits sont nés ensemble et l'un pour l'autre, et si je te perdais, il me semble que je perdrais tout mon passé. » Prevost-Paradol avait copié ces lignes sur une carte qu'il a longtemps portée avec lui parmi ses notes intimes. Cependant Taine n'était pas bien assuré qu'au fond la métaphysique eût repris possession de son ami. Plus d'une fois, quand il nous voyait seuls, il venait le trouver pour travailler à affermir sa conversion chancelante. Je ne sais rien de plus pressant à la fois et de plus doux, de plus nerveux et de plus aimable, que les discours qu'il tenait pour le désintéresser de l'action et le « faire définitivement rentrer au couvent ». Il lui représentait l'inanité des efforts de l'homme politique, de l'orateur, du journaliste qui se dépense au jour le jour, le plus souvent sans profit pour lui-même ni pour personne : combien plus enviable la puissance du philosophe qui recueille, analyse, coordonne, condense des trésors de connaissances et de pensées pour son propre perfectionnement et pour le progrès général de l'humanité! Il l'avertissait des séductions de la rhétorique, des pièges qu'elle tend à la vanité trop aisément satisfaite, des regrets que pouvait créer — prophétie douloureuse
— une cause mal engagée, se faisant pardonner la gravité menaçante du conseil par l'exquise et affectueuse simplicité du ton. Nouveau Polyeucte enfin,
— la comparaison lui était familière — il usait de
tous les arguments pour arracher cette intelligence si chère au culte des idoles et la ramener à l'amour du vrai dieu. L'inoubliable contraste que celui de ces deux esprits, de premier ordre l'un et l'autre, qu'avait étroitement unis au point de départ la solidarité des vues philosophiques non moins que la réciprocité d'un attachement sincère, et qui, dès les premiers pas, se trouvaient irrésistiblement poussés en sens opposés par l'originalité même et la puissance de leur talent : celui-ci grave, serein, replié sur lui-même, jouissant de la recherche solitaire et de la moindre parcelle de vérité conquise comme du souverain bien, — celui-là non moins perçant ni moins profond, pour peu qu'il appliquât sa pensée, mais sollicité par toutes sortes de passions, épris de toutes les jouissances du monde, dévoré du désir d'en savourer l'ivresse! Je ne crois pas que Prevost-Paradol, à qui la réplique ne faisait point défaut, — une réplique alerte et incisive, — ait un seul moment inspiré à Taine le désir ou simplement le goût de l'action. Je sais que les raisonnements de Taine, si élevés, si forts, — il maniait supérieurement la langue philosophique, — ont plus d'une fois touché l'esprit très impressionnable de Prevost-Paradol; mais il n'en est point qui ait réussi à l'entamer : sa résolution était arrêtée « de se jeter, dès qu'il le pourrait, dans la grande aventure de la vie ».
On le vit bien, le jour où éclata le coup d'État. Le 2 décembre 1851, à la première nouvelle de l'arrestation des membres de la Chambre, il monta chez le directeur en qualité de chef de la troisième année, et lui déclara, avec la solennité de la jeunesse faisant pour la première fois acte d'indépendance
et de virilité, que l'École était avec l'Assemblée. Huit jours après , nous assistions à la dernière leçon faite en Sorbonne par M. Jules Simon. « La belle, l'admirable séance! écrivait Prevost- Paradol. Cet homme est né orateur. Quel feu, quelle voix, quel geste, quel naturel entraînant! Il fut magnifique ce jour-là » (24 décembre 1851). Au retour, dans une dissertation intitulée : De la classe éclairée d'une nation^ il rédigeait lui-même une sorte de prolestation du droit contre la force, de l'élite contre la foule. Si véhémente que fût son indignation et même alors qu'il ne cherchait pas à y résister, elle ne l'aveuglait point. Il écrivait, il parlait, il se multipliait avec calme et décision, nous donnant, pour ainsi dire, la vision des talents que la politique lui permettrait de produire, si les circonstances lui fournissaient un jour l'occasion de les mettre en œuvre. Autour de nous, il n'était bruit que de retraites, de suspensions, de démissions, et l'on se demandait de quel côté était le devoir. Un fragment de lettre a été cité où Prevost- Paradol disait : « Nous ne sommes pas tenus de donner un inutile exemple, nous que l'État tient à la chaîne d'indispensables appointements. » Ce n'était qu'une partie de sa pensée et la moindre. Ayant trop d'esprit pour s'exagérer son importance et incapable de se payer de sophismes, s'il reconnaissait que « devant la nécessité il eût été puéril de paraître jouer à l'héroïsme «, dans ses entretiens intimes il ajoutait que le corps enseignant, dont la fonction permanente est supérieure aux mouvements passagers des passions populaires, se devait à lui-même de travailler à maintenir les grands courants de l'opinion libérale. A ses yeux, pour
tous les membres de l'Université, pom' ceux qui, dans leur impuissance, étaient obligés de rester à leur poste, comme pour ceux que leurs engagements publics forçaient à s'en détacher, l'obligation la plus pressante était d'aider énergiquement le pays à reprendre possession de lui-même : audessus de la forme du gouvernement, il y avait la France. Ce sentiment ne jette-t-il pas comme une première lueur sur les mobiles de sa vie?
Cependant, les premières agitations passées, il fallut se résoudre. Les générations qui appartiennent à ces promotions de l'École ont été parfois sévèrement blâmées d'avoir déserté l'enseignement; il faut reconnaître qu'on ne cherchait pas à les y retenir. Après un échec à l'agrégation de philosophie qui avait fait scandale, — tant l'injustice était révoltante! — Taine, en moins d'un an, avait passé par quatre collèges, Toulon, Nevers, Poitiers et Besançon, en butte à des attaques aussi ridicules que déloyales, accusé ici d'avoir fait devant des enfants l'éloge des Provinciales^ là d'avoir dénigré Tibère, et chaque fois descendant d'un degré dans la hiérarchie des classes, de philosophie en rhétorique, de rhétorique en sixième. Sarcey, qui avait été condamné à traverser la France entière de l'est à l'ouest, de Chaumont à Lesneven, pour s'être un moment défendu de faire couper sa barbe, ainsi que le prescrivait une circulaire dictatoriale, se consolait gaiement de sa disgrâce en faisant répéter à ses élèves, pour la distribution des prix, les Fourberies de Scapin^ sagement expurgées sous les yeux de son spirituel et aimable principal, l'abbé Gohannet. Mais Lamm, relégué comme lui en Bretagne et de toute part poursuivi, — non qu'il eût commis
quelque imprudence de conduite ou de langage, — mais simplement parce qu'il était né israélite, allait bientôt revenir à Paris et, à bout de ressources, se jeter dans la Seine. On savait qu'à la Rochelle, J.-J. Weiss avait failli succomber aux mêmes persécutions — bien qu'il y eût trouvé l'appui de ses coreligionnaires calvinistes : le temps n'était pas encore venu, il ne devait venir que sept ans plus tard, où le premier président de la cour de Dijon, défendant la candidature du futur publiciste à la chaire d'histoire de la Faculté, pourrait faire entendre au conseil académique que les croyances religieuses d'un homme de talent n'intéressent que sa conscience et ne sauraient lui fermer l'accès d'une chaire publique du haut enseignement. A ces causes communes du découragement que les violences de la réaction entretenaient dans l'École, s'ajoutaient pour Prevost-Paradol des raisons d'inquiétude particulière. L'agrégation de philosophie à laquelle il se destinait était supprimée. Devait-il le regretter? L'enseignement philosophique était devenu un péril; il l'avait senti, dans sa rectitude, bien avant les événements. « Hypocrisie ou destitution, destitution surtout, voilà, écrivait-il le 2 juillet 1850, ce qu'avec mes opinions la philosophie me promet : cela est plus clair pour moi que le soleil. » Le caractère étroitement scolaire de l'agrégation des lettres l'effrayait ; il ne se voyait pas d'ailleurs sans embarras corrigeant un thème grec dans une classe d'humanités. Et puis le pédantisme de collège, qui lui était un jour apparu personnifié, en habit râpé et en cravate blanche sale, lui répugnait. Ce n'est qu'au sein des Facultés, dans la littérature française, dans les langues vivantes ou dans
l'histoire, qu'il entrevoyait un asile digne et relativement sur. Décidé à préparer ses thèses de doctorat, et libre de le faire partout, rien ne l'attachait plus dès lors à l'École, dont le nouveau régime lui pesait.
En prévision de cet avenir mûrement délibéré, il s'était par avance ouvert les accès de la presse. Il était encore sur les bancs du collège, quand il avait demandé aux amis de sa rnère d'y protéger ses débuts. La Liberté de penser avait reçu, sous le nom de Louis Brégan et de Lucien Sorel, ses premiers essais de philosophie sociale. La Liberté de penser venait d'être supprimée. Mais il lui restait la Revue de V instruction publique^ où .il était devenu le rapporteur ordinaire des grandes séances de l'Institut. Le compte rendu de l'éloge de Geoffroy Saint- Hilaire par M. Flourens et de la réception de M. Montalembert à l'Académie française, surtout un article sur la Notice consacrée à Droz par M. Mignet, dans une séance annuelle de l'Académie des sciences morales, l'avaient mis en lumière, presque en faveur, auprès des maîtres de la critique littéraire, qui étaient en même temps les chefs de l'opinion libérale. Il espérait mieux encore. En 1851, le sujet choisi par l'Académie française pour le prix d'éloquence était l'éloge de Bernardin de Saint -Pierre. Il avait passé ses vacances à travailler, dans sa petite chambre de la rue du Cherche-Midi, le matin avant que vinssent les visiteurs. Nous n'étions que trois, Taine, Levasseur et moi, dans la confidence. Les concurrents étaient nombreux et brillants. Après une discussion qui avait longtemps tenu en suspens le jugement de la commission, la majorité des
suffrages s'était décidée pour lui. Mais le jour où il m'écrivait (25 mai 1852) : «Victoire! j'ai le prix tout seul, tu entends bien, tout seul », il ajoutait : « Es-tu en état de me faire dîner au Palais-Royal?... J'ai douze sous à moi. »
La « grande aventure de la vie » commençait pour lui. Dans sa carrière si remplie, je ne sais rien de plus honorable que la lutte qu'il soutint contre les nécessités de l'existence pendant les trois années qui précédèrent sa nomination à Aix. « Je n'ai jamais eu la force de me gêner, je ne l'aurai jamais », disait-il à vingt ans. Plus tard il répétera encore volontiers, trop volontiers, qu'il ne peut s'imposer aucune contrainte et qu'il aime à suivre son penchant. Durant ces trois années, sa vie fut une vie de labeur acharné et de gêne étroite.
Il ne lui eût pas été impossible de se faire jour dans le monde des gains faciles et des loisirs malsains; le hasard des relations qui s'offrent, sans qu'on les cherche, faillit même l'y introduire plus d'une fois. Mais il avait en aversion la jeunesse dorée des premiers jours de l'Empire, « ces fils d'agent de change et de banquiers, race anoblie des Mercadet, n'ayant plus à la seconde génération l'actif savoir-faire du père, mangeant fastueusement de l'argent mal acquis, blasphémant politique bêtement et cruellement, sans plus de cœur que d'esprit, vrais fils d'affranchis qui oublient le collier de leurs ancêtres et mériteraient de le porter (1«' octobre 1851). » C'est d'un tout autre côté, c'est vers les hommes « dont la fortune scientifique et littéraire représentait une dépense
énorme de talent et de patience » que se portaient son ambition et son courage. Nous vivons et nous mourons au concours, écrivait-il non sans un peu d'ironie; mais il acceptait ces conditions, et ne demandait qu'à « faire vaillamment sa trouée ».
Encore fallait-il cependant avoir les moyens de s'y préparer. Son père, ayec sa modique pension, possédait tout juste assez pour subvenir aux frais de l'éducation de sa sœur. Les quinze cents francs du prix d'éloquence, sur lesquels il avait fondé tant d'espérances, n'étaient qu'une ressource de transition. Grâce à un maître dévoué, M. Geruzez, un traité avec une grande maison de librairie lui assurait, pendant quelque temps, moyennant un travail considérable, un modeste revenu mensuel. « Entre les soussignés Louis-Christophe Hachette et Anatole- Lucien Prevost-Paradol, élève de l'École normale, demeurant rue du Cherche ...., disait-il gaiement, a été convenu ce qui suit : le pauvre jeune homme fera un gros volume intitulé Revue de Vhistoire universelle^ avec quelques faits et force considérations générales. Il a, pour ce faire, treize mois ou moins, s'il le peut, et le premier de chaque mois il touchera deux cent cinquante francs jusqu'à ce qu'il ait touché — et dépensé, hélas! — trois mille francs. » D'autre part, M. Léon Halévy, qui lui portait une vive affection, lui avait procuré quelques leçons. Il comptait aussi sur les concours de l'Institut, même sur les scénarios de l'Académie des Beaux-Arts. Mais tout cela n'était pas assez pour assurer le lendemain.
Chaque jour, après une matinée de travail commencée en plein hiver à cinq heures, à la lueur d'une bougie, les jambes enveloppées dans la cou
verture de son lit, faute de feu, il partait et parcourait Paris dans tous les sens, allant de projet en espérance, et trop souvent d'espérance en déception. Un moment il se flatte d'être chargé de la suppléance du cours de littérature française à la Sorbonne; mais M. Geruzez, pour être suppléé, doit d'abord obtenir la chaire, et la chaire lui échappe. Pendant quelques semaines, il poursuit l'emploi de répétiteur de langue et de littérature françaises à l'Ecole polytechnique; il y est désiré, presque attendu : l'emploi est supprimé. La bibliothèque de l'Ecole normale lui est offerte, il n'attend plus que la nomination, quand il apprend qu'un de ses maîtres a posé sa candidature : il se désiste. Puis c'est la Revue des Deux Mondes qui lui fait des avances : le choix de l'article qu'il doit fournir est arrêté avec M. de Mars; il traitera du roman contemporain. Mais voici que M. de Mars trouve l'article trop court: il réclame des recherches nouvelles et quelques développements. Des recherches pour un homme qui n'a jamais eu le goût d'en faire et qui a moins que jamais le temps de s'y livrer! Des développements pour qui se sent absolument incapable d'étendre ce qui peut clairement, d'un mot, s'indiquer ou s'insinuer! Mieux valait s'en tenir aux colonnes moins exigeantes de la Revue de V instruction publique. Aussi bien, sous la direction de Rigault, la Revue^ devenue un Recueil critique de la littérature, des sciences et des beaux-arts^ avait groupé autour d'elle toute une pléiade d'écrivains distingués ; Ch. Levêque, Bersot, Caro, Taine, J.-J. Weiss, E. Hervé, F. Baudry, J. Girard, A. Claveau. Quelle compagnie plus souhaitable, quel moyen plus à portée pour payer ses dettes, dettes de ménage et dettes
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de reconnaissance envers ceux dont il avait éprouvé le bienfaisant patronage! — Un jour enfin, c'est la fortune elle-même qui semble se présenter à sa porte. Une mine de charbon a été trouvée par un ami, toute prête à être exploitée : on va réunir les capitaux et il sera associé aux bénéfices ! Il ne s'agit plus d'un accroissement passager de bien-être, mais d'une aisance définitive et de l'indépendance dont elle sera la garantie. Quel rêve! Les semaines se passent, les capitaux n'ont pu être réunis, et le rêve s'évanouit.
Cette poursuite d'une sécurité qui, à peine aperçue, lui échappe, n'allait pas sans bien des crises de découragement et de langueur. Depuis sa sortie de l'École, Prevost-Paradol n'avait auprès de lui personne en qui se décharger, comme il aimait à le faire, du poids de ses tristesses. Pendant les premiers mois, il tint une sorte de carnet où il notait ses impressions de chaque jour. Et il y avait consigné tout d'abord (13 juin 1852) une analyse de ses dispositions intimes avec une précision impitoyable. Ah! il ne cherchait pas à se tromper sur lui-même ni à se flatter! Le scalpel pénètre dans les chairs, sans que la main tremble.
« Élevé avec soin et intelligence, par ma mère, disait-il, abreuvé d'ennuis au collège, dégoûté de l'enseignement à l'École normale, j'aborde ce monde avec des mouvements d'ambition que j'entretiens de mon mieux, — car ils sont ma vie — et avec un fond d'indilîérence qui tôt ou tard prendra le dessus. J'ai des amis dévoués, de bons camarades, un père excellent, et, dit-on, un brillant avenir; avec tout cela, il n'est pas de jour où je n'éprouve plusieurs fois le désir d'être mort. L'extrême lassitude que je
porte en tout ressemble à de la lâcheté. Ceux qui me reprochent de ne pas les aimer ont tort de m'accuser d'égoïsme ; je m'aime encore moins qu'eux. Mes travaux, mes actions, mes désirs sont des voyages. L'indifférence est ma patrie.... » N'est-ce là qu'un thème de réflexions générales? Non : sous chacune de ces observations se place un incident réel, un fait de sa vie commençante : « J'ai quitté l'École. C'était une laide carrière. Pas d'avenir et mille dégoûts. Mais puisque je n'ai pas voulu marcher, il faut courir. Il y a deux pas de faits : mon traité avec la librairie, mon prix à l'Académie. Le traité me vaut jusqu'ici quelque argent et beaucoup de travail. Attendons la fm. Le prix m'a valu des réprimandes de mes anciens supérieurs, le plaisir de voir contents quelques vrais amis : mes maîtres Geruzez et Chéruel, Mme Halévy, mes chers camarades Gréard et Ludovic. J'ai vu, à cause de ce prix, le salon où Yillemain repose sa tête brisée, la bibliothèque où Cousia étonne et émerveille son monde, le cabinet où travaille Mignet, le charmant Mignet, qui m'a frappé par une vraie grandeur. Ce prix me vaudra encore d'autres plaisirs et d'autres ennuis, puis ira rejoindre dans le néant tout ce qui m'a occupé jusqu'ici.... » «Cependant, ajoute-t-il, et bien que je me retrouve toujours au point de départ, le souvenir de ces excursions rapides a ses charmes et je veux le conserver. » C'est pour cela qu'il en laissera dans son journal des traces légères, sensibles pour lui seul, afin que, dans les moments de repos, il puisse « repasser les agitations qu'il aura traversées, revoir les choses qui, après l'avoir vivement touché, lui seront devenues étrangères ». Il y recueillera quelque
plaisir peut-être, assurément une leçon. Nous y trouvons à notre tour le témoignage de sa lutte contre lui-même, et des efforts qu'il fait pour se rattacher aux conditions de la vie commune.
ce Quand je jouis d'un beau rayon de soleil, d'un grand calme intérieur, d'un beau spectacle, enfin quand j'éprouve un plaisir quelconque, j'ai conscience que ces moments fugitifs sont rares dans la vie et en font tout le prix, que l'ambition la plus active et la plus patiente ne peut me donner mieux, et je regarde fuir ces secondes-là, comme un avare verrait s'envoler son or. La vie n'est donc pas toujours et partout méprisable. Le grand art est de savoir à propos prendre au sérieux ce qui l'occupe, ou la compter, elle et tout son mouvement, pour rien. « Et quand il sent que cet art lui échappe, il cherche des raisons de le retenir. « Pourquoi ne s'en pas tenir à l'apparence? N'est-elle pas la réalité du moment? Heureuses en cela les bêtes ! J'arrive du Jardin des Plantes, je les ai vues, mes chères bêtes, et, par une singulière rencontre, un grand nombre de personnes infirmes, qui, en face des sveltes captifs du jardin, faisaient honte à l'humanité. Mais quand la nature humaine est belle, quelle autre l'égale! » Cette réflexion qu'il a nourrie, en revenant de sa visite, le remet en présence de la beauté de la vie universelle et le console de son néant. « Si tout ce qu'il y a d'incontestablement beau dans l'espèce humaine était quelque part réuni, l'imagination serait confondue. Elles existent pourtant, ces créatures sublimes, et, depuis Hélène et Paris, combien de chefs-d'œuvre ont enchanté leur petit coin de terre ! H n'en est pas deux qui se ressemblent, et il en naîtra encore un nombre infini. Quelle vie
splendide que celle de Dicii-Océan, toujours nouveau et toujours éblouissant! Qii^^iid ma petite vague sera-t-elle submergée? Voici quelques milliers de secondes qu'elle élève sa petite crête écumante au soleil. » La journée est bonne pour se gourmander et se rabattre : il se mortifie. « La vanité est une fanfare qui chante les victoires de notre folle et incurable ambition.... » Dans la sincérité de cette intelligence, tour à tour révoltée et résignée, qui ne trouve le calme et l'oubli d'elle-même qu'en se rattachant à la contemplation de l'ordre général du monde n'y a-t-il pas quelque chose qui rappelle, toute mesure et toute différence gardées sans doute, la pensée à la fois tourmentée et sereine de Pascal? Parfois aussi, comme Pascal, Prévost- Paradol essaie des « divertissements ». Mais il confesse que dans le monde il se trouve le plus souvent emprunté et maladroit; il ne devait y réussir que plus tard. Voici comment il raconte une de ses aventures : « 11 est un temps où notre âge plaide pour nous et un autre temps oi^i il nous faut plaider pour notre âge, et alors que de causes perdues! Hier j'ai été frappé de mon assurance avec Miss X.... Il n'est rien de tel pour enhardir les gens timides que de ne pas parler dans sa langue. La crainte de rester court fait tout dire; les mots emportent la pensée, comme la rime force la raison. .le ne me reconnaissais guère pendant ce bavardage. Étrange contraste : en français, j'eusse été timide jusqu'à la niaiserie; en anglais, j'ai été hardi jusqu'à la fatuité. Parler beaucoup échauffe; parler beaucoup dans une langue étrangère enivre. L'animal est ainsi fait. » Au fond, le bruit de sa parole n'a fait que l'étourdir; il n'en conserve pas longtemps l'ivresse.
« Quelle vie que celle de cette créole courant le monde avec sa jeunesse et son argent, entendant parler d'amour dans toutes les langues et portant partout son babil et ses yeux noirs ! On se croirait entoure de gens heureux, si l'on ne savait soi-même comment on fait illusion aux autres et comment chacun porte décemment sa blessure. » Non seulement le monde ne le calme point, mais il l'irrite. Qu'on en juge par cette note poignante, une des dernières portées au carnet : « Oui, nous avons notre enfer, nous autres gens prétendus raisonnables, et je m'en aperçois depuis deux jours qu'on m'a interrompu sur ce vilain mot : le monde ! Qui m'a interrompu? Planât ^ Et il m'a raillé de mon goût exclusif pour le travail, de mon ignorance des choses de la vie, de mon mépris pour le plaisir. Quel à propos dans tout cela, et que de fois nos conseils et nos remarques doivent ainsi tomber au rebours de la situation des gens! Peut-être lui ai-je dit, sans m'en douter, des choses aussi ridicules. Celui qui connaîtrait pleinement le fond des cœurs rirait bien. Il pleurerait, s'il était capable de pitié : tant la nature humaine est misérable et ingénieuse à se créer des supplices!... Si cette vie doit être courte, au moins devrait-elle doucement finir. Mais que la nature est rigoureuse! Qu'on soit usé par les plaisirs ou par les chagrins, elle vous emporte avec la même indifférence, comme on brûle un instrument brisé, qu'il soit détruit par la brutalité d'un sot ou par la passion d'un grand artiste. »
On sent ici l'amertume. C'est que, par moments,
1. Un condisciple du collège Bourbon, ami de Taine, celui qui, sous le nom de Marcelin, a été l'un des fondateurs et est resté longtemps le directeur de la Vie Parisienne.
la lassitude est la plus forte. Mais il y aurait danger de se méprendre, si, à côté des notes du carnet, on ne lisait les lettres qui portent les mêmes dates. Là ce n'est plus de philosophie générale qu'il s'agit, mais de lui et de lui seul. Or, au fond sans doute, sa tristesse est la même; mais, soit qu'il éprouve quelque soulagement à en faire la confidence à un cœur ami, soit que, par le fait seul de la correspondance, le sentiment de son isolement lui devienne moins lourd, l'expression de sa pensée est moins tendue. « Se conduire devant vingt personnes en jeune homme tranquille, indépendant, occupé seulement de travail et de littérature, et une heure après faire face au présent et à l'avenir, sentir s'appuyer sur soi un père désespéré, une femme inquiète — il venait de se marier — et porter deux familles : ah! quand tout cela sera fini, si la vie me devient jamais douce et aisée, je n'y croirai pas (21 octobre 1853). » Point d'emportement ni d'aigreur; une soumission fière. « Je reste toujours dans les mêmes parages (2 juin 1853), sans grande tempête et sans beau temps, écrivaillant mon Histoire et en désirant ardemment la fin, aussi vivement que je désirerai ensuite quelque chose encore, et toujours ainsi, jusqu'à ce que ma petite lampe soit éteinte et mon rideau tiré. » Il semble même que ces épreuves le rassérènent : « Croirais-tu que la seule pensée de l'infinie succession de nos désirs, faite pour contrister l'àme, me console, au contraire, en m'empêchant de m'éprendre trop fortement du désir présent, comme font ceux qui croient toujours toucher au port et mettre la main sur le repos ? »
i Le repos, c'est k travail seul, à vrai dire, qui le
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lui apporte. L'éloge de Bernardin de Saint-Pierre ne lui fut pas heureux jusqu'au bout. Le fragment, dont il avait été donné lecture dans la séance publique de l'Académie française, était resté sans elïet. Huit jours après, Prevost-Paradol écrivait sur son carnet (26 août 1852) : « La séance du 19 est une déroute. L'admirable rapport de M. Yillemain, la fatigue du public et l'uniformité ennuyeuse de ma prose m'ont porté malheur. Philarète Chastes m'a bien mordu. Les Débats m'ont trahi. Tout cela est à réparer. M. Cousin m'a ouvert la porte de la Revue. Le reste est mon affaire. La passion du travail me revient. » Et, comme pour s'encourager, il ajoute : ce La belle thèse de M. Renan est un modèle. Quel avenir ! « Lorsqu'il était ainsi en haleine, le labeur quotidien des répétitions, qui constituaient sa meilleure ressource, bien loin de lui peser, le soutenait. C'était un professeur accompli. La page qu'il écrivait de l'Ecole normale à Ludovic Halévy pour l'engager à lire Tacite, « le plus nourri, le plus beau, le plus saisissant des romans », est une merveille de critique saine et haute. Nul n'avait de l'antiquité un sens plus juste, plus vivant, plus frais : selon le mot d'un de nos maîtres de l'Ecole, quand il l'expliquait, il semblait qu'il la découvrît. C'est cette curiosité qu'il cherche à inspirer à ses élèves. Il aime à les jeter tout vifs dans les grands livres. Il lit avec eux Hérodote, Xénophon, Tite-Live, et, chemin faisant, il leur ouvre l'esprit à toute sorte d'idées nouvelles : ce sont des enthousiasmes sans fm. Il en jouit avec eux et autant qu'eux. Ah! que ne l'a-t-on ainsi affriandé au collège, au lieu de le dégoûter par d'ennuyeuses et stériles élucubrations ! Si occupées d'ailleurs que fussent ses journées,
il avait ses moments de véritable réconfort et d'excitation féconde. Il entretenait d'étroits rapports avec ses anciens professem^s : Gcruzez. Chéruel, Havet, Yacherot, J. Simon. Ses relations avec le monde académique s'étaient étendues et fortifiées. Son prix lui avait facilité tous les abords; il en était aussi surpris que reconnaissant. « Je suis partout bien reçu, ce qui m'étonne toujours, moi qui connais mon peu de valeur et qui ne puis me regarder sans rire. » (24 novembre 1852.) Jamais il n'aurait cru qu'il fût aussi aisé a de se laisser protéger ». M. Yillemain était presque jaloux de l'affectueux intérêt que lui témoignait M. Mignet, et chaque fois redoublait d'attentions flatteuses. M. Michelet avait demandé à le voir, à l'occasion d'un article qu'il lui avait consacré : l'éloge du jeune critique tournait un peu court ; son admiration avait eu trop de sousentendus ; le maître n'était pas homme à ne le point laisser voir; mais, après ce léger froissement d'amour-propre, quelle large expansion de bienveillance et quelle conversation savoureuse ! Chez M. Garnier, il rencontre Renan, « le grand Renan, avec qui un quart d'heure de causerie l'a lié, il l'espère, pour toute la vie». Ailleurs, c'est Augustin Thierry, Génin, Guigniaut, Paulin Paris, Hauréau. Les éloges qu'il trouve l'occasion de faire des uns ou des autres ne sont pas le seul lien des relations qu'il noue : la critique d'un discours académique lui vaut de la part de M. de Salvandy une discussion courtoise et plus tard un appui. Il « fréquente » chez M. Cousin. « J'ai passé hier ma soirée avec lui, de sept à dix, en tête à tête (24 novembre 1852). La séduisante créature ! Comme il accouche les esprits ! comme il peint ce qu'il sait ! Il m'a raconté sa
Loiigueville, son Condé : il m'a joué le xvii*^ siècle, les Carmélites. Je l'ai suivi, animé, et nous avons visité ensemble le ciel et la terre. A quoi n'a-t-il pas touché et que ne sait-il embellir? Il me presse toujours de revenir.... Je lui veux arracher une théorie du roman à l'usage de mon article de la Revue des Deux Mondes. »
Tout ce que Prevost-Paradol recueillait de directions judicieuses, tout ce qu'il amassait de renseignements utiles, ne lui profitait pas à lui seul. Il était notre commun intermédiaire et notre meilleur conseiller. Un tel est malade ou malheureux, il faut lui écrire. Tel autre s'endort, il faut le stimuler. Très sûr, très fidèle, très tendre même en amitié, il compatit à toutes les tristesses. Lui qui fléchit si souvent et qui en souffre, il se fait un devoir de soutenir les défaillants : « Ceux qui maudissent la société ressemblent à ceux qui maudissent la tribune : c'est qu'ils ne savent pas s'y tenir. » Il indique les sujets de thèse que l'on peut traiter et ceux dont il est prudent de se garder. Point de métaphysique : elle est suspecte ; en histoire même, un choix habile est nécessaire. Un travail de Taine sur la Sensation avait été écarté par la Sorbonne. « Qu'importe! lui écrit-il. Il te reste un livre, de la jeunesse, l'habitude de l'application et, si j'en crois mes espérances, quelque chose de plus que du talent.... Il faut patienter et t'exercer, voleter en attendant que l'espace s'ouvre aux larges ailes, manger ton cœur quelques années. Je te supplie de deux choses : l'une, c'est de préparer une thèse littéraire inoffensive et de paraître avoir renoncé à la philosophie; l'autre, c'est de faire de la philosophie plus que jamais.» (30 juillet 1852.) Ainsi nous poussait-il tous au souci de l'avenir.
Il n'oubliait pas le sien, et, fidèle aux promesses qu'il avait faites à sa famille, il travaillait à s'assurer l'accès de l'enseignement supérieur, — sans enthousiasme, car il était clair qu'il lui faudrait quitter Paris, mais avec résolution : n'était-ce pas là le seul moyen de se frayer la carrière? Au cours de son Histoire universelle^ il s'était passionné pour le xvi'^ siècle, et il en voulait tirer sa thèse française. Il avait successivement tâté Duplessis-Mornay, Coligny, Duperron, d'Ossat ; mais aucun d'eux n'offrait de l'inédit, et l'inédit était en honneur à la Sorbonne. M.Mignet l'invitait à prendre un sujet plus ample : la Conversion de Henri IV] c'était l'occasion d'examiner si l'esprit français n'aurait pas gagné à s'engager dans la religion du libre examen. De cette proposition Prevost-Paradol retint seulement l'idée qu'une étude sur la politique religieuse de Henri lY pouvait avoir de l'intérêt. Dans son Histoire de Marie Sticart, M. Mignet avait au passage signalé l'esprit et le caractère de l'ambassadeur Hurault de Maisse, alors détaché en Italie. Or il existait, aux archives du ministère des affaires étrangères, « un manuscrit de sept cent six pages sur l'ambassade de M. Hurault de Maisse en Angleterre vers la royne Elisabeth, es années 1597 et 1598, touchant la paix qui depuis fut conclue à Yervins ». Pendant plusieurs semaines, Prevost-Paradol s'enferma dans un petit cabinet, au ministère, du matin au soir, sentant que chaque journée de travail le rapprochait du but qu'il était de plus en plus pressé d'atteindre. En même temps, il rassemblait ses souvenirs sur la Vie et les œuvres de Joyiathan Sivift^ qui devaient lui fournir le sujet de sa thèse latine. « De l'écrire en français n'était rien ; la difficulté
fut de faire ce long- thème. » Le P' décembre 1855, quinze jours après la soutenance, « la plus brillante qu'eût entendue la Sorbonne depuis trente ans, une de celles qui annonçaient un homme non moins qu'un écrivain, » disait Saint-Marc Girardin, je recevais ce billet : « Je verrai le champ de bataille des Cimbres, mais je ne verrai plus de longtemps mon cher Ottavio; car je vais à Aix, chargé du cours de littérature française comme suppléant de M. Fortoul. »
Entre les épreuves de sa jeunesse et l'activité militante de ses dernières années, le séjour à Aix est, dans la vie de Prevost-Paradol, une halte de repos et comme une oasis. Ce qu'il avait eu l'ambition de trouver tout de suite à la Sorbonne n'était pas, quant à présent, réalisable. Aucun devoir ne le retenait à Paris : son père était mort, sa sœur était en passe d'entrer, ainsi qu'elle le désirait, dans le cadre des maîtresses de la Légion d'honneur de Saint-Denis. Il emportait avec lui tout son bonheur.
Il était encore à l'École normale, quand il avait rencontré, chez M. Flemming, la jeune Suédoise qu'il devait épouser. Une beauté qui lui rappelait celle de sa mère, un rare talent d'artiste, une grande élévation de sentiments, un tour d'imagination poétique, l'avaient charmé. J'ai lu jour par jour les lettres qu'il adressait à la suite de chaque entrevue, et plus tard, pendant plusieurs années, j'en ai eu le secret dépôt. Je ne crois pas que la passion ait jamais parlé une langue plus noble et plus sincère. De cet amour, dont les commencements avaient dû s'envelopper de mystère, étaient nés trois enfants ^ et, dans les agitations de sa fiévreuse esis-
1. Lucy, Yalmar et Thérèse. — Yalmar est mort le 22 décembre 1877; Lucy a succombé quelque temps après, le 17 mars 1878, au couvent des dames de la Retraite, où elle s'était retirée pour prendre le voile; Thérèse est aujourd'hui, avec sa tante, dans l'ordre de Notre-Dame de Sion, au couvent de Ramleh, en Egypte.
tence, Prévost- Paradol se reprochait de ne leur point assez appartenir. Aix se prêtait au repos qu'il cherchait.
Pour mieux assurer son indépendance, il avait pris domicile à la campagne, dans une rustique maison d'où il embrassait la vallée de l'Arc et la pittoresque ceinture des collines qui l'enserrent. Avec ses collègues de la Faculté et le recteur, M. Mottet, ancien député, ancien conseiller d'État, demeuré libéral, il ne voyait guère qu'un vieux procureur général de la monarchie de Juillet, ami de M. Thiers et de M. Mignet, homme de cœur, original et instruit, mais si sourd qu'on osait à peine risquer avec lui un banal entretien. De Paris, il ne lui restait plus, il ne voulait plus du moins conserver— avec l'afTection de ses amis — que deux souvenirs dont il vivait : avant son départ, il avait déposé à l'Académie des sciences morales un mémoire pour le concours ouvert sur le Rôle de la famille dans V éducation^ et, à peine arrivé à Aix, il avait écrit, en moins de trois semaines, un éloge de Yauvenargues : c'était le sujet du prix d'éloquence proposé par l'Académie française en 1856. Et il se laissait aller au courant nouveau qui le portait doucement. « Ma petite fille, monsieur le soleil, mon jardin que je vais orner de poules, mon cabinet de lecture et mes journaux, mon cours qui me réveille une fois par semaine et me chatouille, mon cher Borély avec qui je crie un peu tous les jours et dont l'oreille n'a plus de secret pour moi — quant à son esprit, il y a longtemps que j'y suis et lui dans le mien — tout cela me roule si paisiblement à travers la vie qu'elle me semble un chemin de mousse qui peut me conduire au néant sans que j'y songe. A peine si la demi-certitude où
je suis de la chute de Vauvenargues et si la sourde inquiétude que me cause sur YÈducalion l'instinctive antipathie du rapporteur ont le pouvoir de me troubler. Il me faut un effort pour m'affliger de ces échecs lointains qui perdent ici de leur réalité. » (10 avril 1856.) L'automne de la Provence surtout le ravissait : « Imagine la température et l'atmosphère des Champs Élysées de Fénelon.... Vraiment je suis ici le plus patient des hommes, parce qu'en déiinitive, sauf vous autres, rien ne me manque, et que cette vie tranquillement occupée est tout à fait de mon goût. Croirais-tu que je commençais à trouver les vacances un peu longues? « (22 octobre 1856.) Ce qu'il goûte plus encore, c'est le bonheur de sa femme, qui a recouvré la santé, et celui de ses enfants, qui grandissent; sa dernière fille seule, sa quatrième enfant, née à Aix et qui ne vécut que dix-huit mois, l'inquiète « par son appétit irrassasiable ». « Comment conduire dans le monde une personne aussi affamée, qui mange des deux mains et toujours? >i
Qui n'a pas suivi Prevost-Paradol, à ce moment, dans son intérieur de famille, qui ne l'a pas vu ailleurs, auprès du lit d'un de ses enfants mourants, au chevet de sa femme usée par la souffrance, ou prodiguant, jusqu'au dernier souffle, à la vieille gouvernante de sa mère les soins les plus dévoués, ne l'a pas connu tout entier. Sa correspondance avec Mme Léon Halévy qui, de Paris, veillait sur lui avec une sollicitude maternelle*, le montre gou-
1. « Votre billet, lui écrit-il (4 janvier 1856), a ramené mon imagination en arrière jusqu'au jour où vos lettres venaient consoler et rassurer un petit écolier qui avait perdu sa mère, et qui souvent allait l'oublier, le dimanche, auprès de vous. Votre écriture est
4i PKEYOST-PAIUDOL.
vernant son ménage dans le plus minutieux et le plus touchant détail. Il avait trouvé dans sa fonction la tranquillité, non l'aisance : force était de se restreindre, de se priver; la dépense d'un voyage à Marseille était une affaire; quant à Paris, il n'y fallait point songer. D'une intégrité rare, incapable de compter avec les autres quand il s'agissait de mettre le prix à son talent, Prevost-Paradol a toujours compté pour lui; plus tard, même alors que le goût du plaisir l'entraînait, sa vie resta toujours ordonnée. Rien de plus amusant dans leur précision spirituelle que les renseignements qu'il donne à Mme Halévy sur le prix du beurre et des olives, de la viande et du pain, qui ne coûtent pas moins cher qu'à Paris : ce qui est bien injuste, car on vit à Aix moins qu'à Paris, certes, et, en bonne conscience, on ne devrait payer que moitié une demiexistence, — ou sur les domestiques, n° 1, n°2, n"3, n" 4, par lesquels, en moins d'un mois, il a dû passer (12 février 1856).
Il sourit d'ailleurs de ses Provinciales^ c'est le nom qu'il donne à ses lettres ; et il semble, en effet, que le provincialisme le gagne. Un scandale local l'occupe, comme s'il était du pays. Les événements de son journal sont une promenade au Tholonet où, M. Zeller, son collègue, lui faussant compagnie, il a bu seul une pleine bouteille d'un petit vin pétillant qui a failli le mettre à mal ; — une représentation de la Juive^ dans une petite salle de la cour d'assises, par une Rachel de soixante-cinq ans, ridée, cassée, essayant de chanter d'une voix trem-
restée pour moi attachée à ces souvenirs, et par là elle m'émeut et me fait redevenir enfant.... »
Liante : (^ Et cependant il va venir ^^ et laissant, faute de dents, échapper des sons commencés; — ou bien encore une chasse malheureuse chez M. Borély : « Oui, j'ai chassé, j'ai tué des grives et ce qu'on nomme ici des palombes; j'ai même tué, à deux pas du pigeonnier, un pauvre pigeon que j'ai eu la naïveté de prendre pour une palombe : « Sacrédienne! «criait M. Borély en me voyant ajuster l'animal au vol; et moi, qui interprétais l'exclamation par : n'allez pas le manquer, je lui ai coupé la tête, comme M. de Framboisy à sa femme. » (22 octobre 1856.)
Cette bonne humeur était entretenue par le succès de son cours. On a rappelé, sur le théâtre même de ses débuts ^ quel etfet produisit sa leçon d'ouverture (10 janvier 1856). Rien n'avait été négligé sans doute pour le préparer. « Le grand événement de la semaine dernière, à la Faculté des lettres, écrivait le doyen, a été l'inauguration du cours de littérature française. Pour la rendre aussi solennelle que possible, je l'avais fait annoncer par des affiches spéciales, placardées aux portes de la Faculté des lettres et de l'École de droit. De plus, comme le Mémorial refusait depuis longtemps d'insérer un avis de cette sorte, parce que nous n'étions pas abonnés, j'ai décidé mes collègues à nous y abonner ainsi qu'au journal la Provence^ au moyen d'une cotisation rendue nécessaire par l'exiguïté de notre budget. » Ce singulier détail n'est-il pas plus curieux encore par l'idée qu'il donne des ressources atfectées alors à notre enseignement
1. Prevost-Paradol à Aix en 4856. Discours prononcé à la séance solennelle de la rentrée de la Faculté des lettres, le 14 novembre •1887, par M. Gaston Bizos, doyen delà Faculté.
supérieur que par le sentiment de faveur qui avait, (lès l'abord, accueilli Prevost-Paradol? Cette grande attente et ces sacrilices n'avaient pas été déçus. Prononcée debout, d'une voix simple et pénétrante, soutenue par un geste sobre et gracieux, sa leçon enchanta l'auditoire. Cet enthousiasme du premier jour n'était, à la vérité, qu'une avance sur celui qu'il devait réellement mériter. Le bruit des applaudissements avait retenti jusqu'à Paris. Le ministre y avait aussitôt mêlé les siens. Lorsqu'il reçut, peu après, le discours, qui, suivant l'usage, avait été imprimé, il regretta d'avoir eu l'éloge si prompt. « Je n'ai pas trouvé cette première leçon bien faite, écrivait-il au directeur du service; autrefois on se donnait plus de peine. Communiquer confidentiellement cette impression au recteur, qui conseillera le travail au jeune professeur. » Grâce à la bienfaisante lenteur des bureaux, l'avis ne parvint au recteur que lorsque le jeune professeur, qui ne s'était pas d'ailleurs jugé moins sévèrement que le ministre, avait définitivement pris possession de sa chaire par une série d'expositions aussi solides qu'agréables. Lui seul en était encore à douter de son succès. Mais, un soir, comme il descendait la rue, la nuit tombée et le collet de son paletot relevé, au milieu des étudiants qui ne le reconnaissaient point, il entendit ce dialogue : « Eh bien, qu'en penses-tu? — Moi, j'ai dormi tout le temps. — Comment as-tu pu dormir? Il vous a une parole, celui-là! — Et comme je suis sûr de ne pas crier, ajoute-t-il, cela veut dire qu'ils me trouvent intéressant; voilà le premier compliment qui m'ait rassuré, depuis que je suis à Aix! » (26 janvier 1856.) Au reste, il n'avait pas tardé à se mettre à
l'aise : dès la deuxième leçon, rompant avec l'usage des leçons écriles, il parlait sans notes : trois ou quatre lignes, d'un plan mûrement arrêté la veille et médité le matin, lui suffisaient. En outre, il était décidé à ne pas se piquer de remplir à tout prix l'heure réglementaire : dès qu'il avait dit ce qu'il voulait dire, il se retirait; rarement restait-il en chaire plus de quarante minutes. Il ne cherchait pas davantage à séduire par la nouveauté de la matière. La première année, il avait pris pour texte d'études les Moralistes français; la seconde, il devait traiter VHistoire de la poésie française au x\u^ siècle. C'est sur la grandeur des sujets qu'il comptait pour nourrir « son petit succès ». Le 20 novembre, il reprenait la parole « devant un public de cent soixante-dix-huit Aixois, dont vingt-trois Aixoises ». « En vérité, disait-il en envoyant cette statistique qui témoignait d'une popularité croissante, j'aime fort mon cours et mon auditoire. »
Y était-il aussi décidément attaché qu'il s'efforçait de le croire? Nul doute qu'il eût pris sérieusement le goût de l'enseignement public. Ses amis avaient le dessein de faire créer à son profit une chaire annexe de littérature à Marseille; outre les avantages qui devaient en résulter pour le bien-être de sa famille, l'idée de « haranguer les arrièrepetits-fils des Hellènes » lui souriait. D'Aix même, il prenait assurément tout ce qu'il pouvait prendre, et il énumérait à ses amis sincèrement, comme il se les répétait à lui-même, les raisons qu'il avait de ne s'y pas trop déplaire. Il s'ingéniait à se trouver heureux. Dans sa bonne volonté de résignation délibérée, il n'était pas jusqu'à la façon dont avait tourné le concours sur Vauvenargues qui finalement
ne l'eût presque satisfait. Certes le prix, môme im prix partagé, l'aurait ravi. « Dans cette solitude d'Aix, tout succès paraît double : c'est un coup de tonnerre dans une cave. Et puis, mon cher Borély était si certain de me voir réussir que j'ai plus souilert encore de sa déception que de la mienne. » Impossible, au reste, de souhaiter un témoignage plus délicat que celui que Yillemain rendait « au cinquième ouvrage dont i'auteur, trop distingué pour ne réussir qu'à demi, avait montré par quelques pages seulement tout ce que la même main aurait pu faire ». N'ayant plus, dans tous les cas, rien à voir de ce côté, il avait bravement reporté toutes ses espérances sur X Éducation^ et le mémoire semblait en bonne voie. Un jour, il en a reçu la rassurante nouvelle, au moment où il montait en chaire; et, « soit que l'auditoire eût quelque soupçon de la chose, soit plutôt que son accent le trahît, il a été applaudi comme un homme à qui vient d'échoir un gros lot ». Mais il avait beau se raisonner ou se laisser exalter, il ne pouvait être longtemps dupe des autres, ni de lui-même. L'accahuie des premiers temps n'était pas durable. Il n'avait pas encore franchi le premier semestre, qu'il commençait à se comparer à un malade qu'on amuse à compter les lleurs de la tenture de sa chambre, qui travaille avec tout le monde à tromper son ennui, et qu'un beau matin la vigueur de sa santé renouvelée emporte à travers champs. Il éprouvait d'insupportables langueurs, suivies de sourdes colères. Ce huis-clos de province l'énervé. Il a soif du grand air. Il veut « marcher sur Paris >'. Ah! qui le rejettera dans le tourbillon! Au bout d'une de ces lourdes journées, où il s'est aban-
donné au flot qui le berce, si un coup de vent venait enfin à le ressaisir, « il regretterait Aix, pendant dix bonnes minutes peut-être «; mais les dix minutes passées, quel soulagement, quelle joie, quelle envolée!
« J'aime notre grand Paris, a-t-il dit un jour, je l'aime non seulement pour tout ce qu'il contient, mais pour lui-même. J'aime ses rues, ses places, ses jardins, son fleuve, ses aspects variés de jour et de nuit, ses bruits et ses silences.... Aucune capitale ne me semble, comme la nôtre, avoir été créée et mise au monde pour être le vrai théâtre de la pensée et des passions ^ 3> Pour lui, à cette date, Paris, tout Paris, c'était la région qui s'étend de la rue Saint-Jacques à la rue des Prêtres-Saint-Germainl'Auxerrois, de la Sorbonne au bureau des Débats. Il ne concevait pas de fortune plus souhaitable que celle de M. Saint-Marc Girardin, professeur à la Faculté des Lettres et journaliste. Encore le fond de ses ambitions n'appartenait-il vraiment pas à l'Université. Ce qu'il envie le plus à M. Saint-Marc Girardin, ce n'est pas sa chaire. Ah! si, comme Rigault, il avait pu prendre pied tout de suite aux Débats^ « il n'aurait pas pris le long détour d'Aix » 1
La politique l'attirait invinciblement. Les invitations à y prendre part ne lui manquaient point. Il n'eût tenu qu'à lui d'entrer à la Revue contemporaine, que le gouvernement venait de prendre sous son patronage. Mais il s'en défendait. Très reconnaissant à M. Fortoul du bien qu'il lui avait fait, sincèrement touché des projets de ce ministre pour le développement de l'enseignement supérieur et