‹ Prévost-Paradol; étude suivie d'un choix de lettresChapitre 3 sur 42 · Nouveaux Essais de yolitique et de littérature, p · texte numérisé non relu

Nouveaux Essais de yolitique et de littérature, p

des égards qu'il témoignait au talent, il était décidé à faire son devoir, à ne donner aucun sujet de plainte légitime, ni dans son cours, ni hors de son cours; quant à s'enrôler sous la bannière où on l'invitait à prendre rang, « il aurait plutôt tout jeté là ». C'est dans l'opposition qu'il voyait l'honneur et le salut du pays. Pendant quelque temps il avait fait venir le Times d'un cabinet de Paris, non sans frais appréciables pour sa- bourse, et sauf à n'y trouver que des nouvelles vieilles de huit jours : au moins les avait-il, comme il les voulait, indépendantes et sûres. Parmi les journaux français, il se donnait, chaque matin, la tache d'en lire un, une feuille officieuse; et, lorsque l'article en valait la peine, il s'amusait à dresser un plan d'attaque ou de riposte pour se faire la main. Le jour où arriva la lettre de Rigault, qui, de la part de M. de Sacy, lui offrait aux Débats une place devenue libre (7 décembre 1856), on raconte que, avant de répondre, il se donna le temps de faire trois fois le tour de son petit jardin; il n'avait pas achevé le premier, je le crois bien, que sa détermination était prise.

Bien 'qu'âgé de vingt-sept ans à peine, Prevost- Paradol arrivait à la vie publique mûr et prêt. En 1861, Sainte-Beuve s'étonnait qu'après avoir dispersé dans divers recueils tant d'articles sur toute sorte de sujets, la pensée ne lui fût pas venue de les réunir. Était-ce sévérité pour lui-même ou indifférence? — Sévérité peut-être, en partie au moins : Prevost-Paradol se jugeait sans complaisance. C'est très volontairement qu'il avait condamné à l'oubli les essais de sa première jeunesse. A peine crut-il pouvoir y relever plus tard un certain nombre de fragments : quelques observations générales, des maximes, cinq ou six pages de l'éloge de Bernardin de Saint-Pierre. Il traitait ces études de début comme les heureux de la terre, qui ne font pas état de toutes leurs richesses. Mais ce qui émeut surtout Sainte-Beuve, c'est que la critique littéraire proprement dite semblait lui être de peu de prix, et, en cela, il ne se trompait point. Tout au plus, en effet, dans les sujets qui y prêtent le plus, Prevost-Paradol fait-il de la critique littéraire, d'un mot, à la fin, négligemment. Cet artiste consommé ne tenait chez les autres presque aucun compte de l'art. Ce lettré si fin était plus touché pour lui-même des vertus de combat auxquelles les lettres l'aguerrissaient que du délicieux repos de leur commerce. « Salut, lettres chéries, douces et puissantes conso-

latrices ! s'écriera-til au lendemain d'un échec immérité ; vous êtes comme ces sources limpides cachées à deux pas du chemin sous de frais ombrages! Celui qui vous ignore continue à marcher d'un pied fatigué ou tombe épuisé sur la route ; celui qui vous connaît, nymphes bienfaisantes, accourt à vous, rafraîchit son front brûlant, lave ses mains flétries et rajeunit son cœur. Vous êtes éternellement belles, éternellement pures, clémentes à qui vous revient.... » Mais cette éloquente invocation n'était que le cri d'un cœur blessé. Prevost-Paradol s'est reposé sous le toit hospitalier des lettres; il ne s'y est jamais fixé. Elles le charmaient, sans le retenir. Dans la préface même du volume qui contient cette apostrophe devenue classique, il disait que, « s'il n'écrivait point sur la politique sans y porter quelque préoccupation littéraire, il ne faisait guère de littérature sans songer à la politique ». « Je voudrais qu'il en fût autrement, répondait-il à Sainte-Beuve qui le pressait, que je ne le pourrais pas. Je suis comme les amoureux qui retrouvent au bout de toutes leurs paroles et de toutes leurs pensées l'image ou le nom de leur maîtresse. » (4 novembre 1861.)

Tout politique, digne de ce nom, est un moraliste. Ceux-là seuls peuvent légitimement aspirer à gouverner les hommes, qui ont étudié le cœur humain. C'est le moraliste qui s'annonce chez Prevost-Paradol dès ses premiers ouvrages, comme il se marquera dans ses ouvrages postérieurs, chaque fois avec plus de force et d'éclat. La Revue de l'histoire universelle est une œuvre morale, œuvre de jeunesse, où l'on sent trop souvent une science de fraîche date et de seconde main, mais œuvre vigoureuse dans sa conception première et qui vaut

surtout par Fidce que l'auteur y poursuit ; or ce qu'il se propose de démontrer, c'est que, suivant le mot de Pascal, l'humanité est un grand être qui vit et se développe perpétuellement; que, dans le mouvement général de la civilisation, il n'y a ni affaiblissement ni arrêt; que la décadence d'une nation prépare la grandeur d'une autre; que les défaites du bon droit ne sont que des dérèglements momentanés de l'ordre universel; qu'en un mot l'histoire du genre humain ne donne point de démenti à la conscience humaine. C'est une œuvre morale aussi que le mémoire sur le Râle de la famille dans Véducatio7i^ dont on a pu dire, caractérisant à la fois ses défauts et ses mérites, que l'àme et l'intelligence de l'enfant y sont vues à l'antique sous leurs traits les plus généraux, comme dans un rapide traité de Xénophon. L'observation morale est encore la grâce piquante de l'étude sur Swift; elle est, dans Elisabeth et Henri /F, le fond lumineux des peintures si curieuses de la cour d'Angleterre. Quand enfin, pour paraître devant un public dont l'opinion pouvait décider de son avenir, Prevost-Paradol choisit, dans la pleine indépendance de ses goûts, le sujet de son premier cours, n'est-ce pas au cœur de la grande tradition des moralistes français qu'il s'établit?

Le volume qu'il a tiré de ce cours est son chefd'œuvre. Il y suit tour à tour, dans leurs spéculations diverses, avec une égale sagacité, Montaigne, La Boétie, Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère et Yauvenargues. Ses analyses, sobres et vives, sont éclairées par des citations bien préparées, coupées avec art, merveilleusement encadrées. Rien ne lui échappe de ce que ces investigateurs du cœur

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humain onl plus ou moins laissé dans l'ombre de leur esprit. Il remonte le courant de leur pensée, en ressaisit les origines lointaines, la pénètre et la complète. A-t-on jamais mieux vu dans « l'arrièreboutique » de Montaigne, et sondé plus à fond l'àme de Yauvenargues ou de La Boétie?

Mais, outre son intérêt spécial, le livre des Moralistes a cet avantage sur tous les écrits de Prevost- Paradol qu'aucun ne fait mieux comprendre sa méthode de critique. Or il n'y faut point chercher les libres allures des grandes biographies littéraires de Sainte-Beuve, ces percées inattendues, ces digressions fécondes, cette infinie richesse de détails choisis qui replacent un personnage dans son cadre et le font vivre. Rien non plus qui rappelle la théorie puissante des milieux et de la qualité maîtresse, dont Taine a posé les principes et donné tant d'applications vigoureuses. Sur les hommes qu'il veut faire connaître, Prevost-Paradol sait peu de chose en dehors de leurs ouvrages, et il ne croit pas nécessaire d'en beaucoup savoir. Lorsqu'il se mit à écrire, à Aix, l'éloge de Yauvenargues, il n'avait sous la main que la notice de Suard ; elle lui suffit. L'histoire de Montaigne a été faite ; pourquoi la. refaire? A peine rappelle-t-il les événements auxquels La Rochefoucauld a été mêlé, les misères domestiques dont La Bruyère a souffert. Du premier bond, sans effort, sans secousse, il quitte terre, il s'élève à larges coups d'aile, il s'espace, il plane. Et de cette hauteur, les idées générales seules lui apparaissent. Ce que les penseurs qui l'occupent ont d'individuel est ce qui le touche le moins. Ce sont les grands ressorts des actions humaines, les vérités morales, universelles et éternelles, qui Tinté-

ressent. « Quiconque a exprimé avec bonheur une de ces vérités qui ne changent point, et que chaque pas de l'humanité conhrme, est assuré de vivre dans notre race, disait-il, et mérite en elîet de vivre. » A Aix, ces développements étaient la principale substance de son cours; il les appelait ses petits sermons. Il avait aussi ses grands sermons, ses sermons de prédilection. Tels les morceaux sur l'ambition, la tristesse, la maladie, la mort, qu'il a insérés à la suite des Moralistes, comme pour mieux marquer le lien.

Le plus grand nombre des articles littéraires de ses trois volumes d'Essais participent du môme esprit. Pour ne parler que de l'antiquité, nul n'a mieux senti l'austère sévérité de Thucydide, la grâce légère de Xénophon, la passion de Démosthène, l'ironie de Lucien, tout ce que le génie grec recelait de fierté élégante et mâle. Ses jugements rappellent tour à tour l'ampleur éloquente de Bossuet, la finesse solide de Saint-Évremond, la pénétrante sagacité de Montesquieu. Mais, môme en histoire, les traits du génie national sont pour lui d'ordre secondaire. « La vérité, l'honnêteté, le respect des principes permanents de la morale et de la justice, voilà, à ses yeux, le fond de f histoire et de la vie. » Ainsi conclut-il avec Thucydide, ainsi fait-il pour Macaulay. Le plus souvent, à peine entré en matière, il rompt avec l'auteur inscrit en tôte de son étude et s'engage dans une dissertation sur quelque réflexion philosophique que le sujet a éveillée en lui. Sans les allusions politiques qui rappellent avec plus ou moins de précision le moment où a dû paraître le morceau, il serait difficile de lui assigner une date.

Les anciens ont connu, sous le nom de lieux communs, ce genre de considérations. Les lieux communs constituaient comme un trésor psychologique où puisaient les orateurs et les hommes d'État. Prevost-Paradol, qui avait beaucoup pratiqué Sénèque et les écrivains du premier siècle de l'ère chrétienne, se complaît dans ces grands thèmes d'éloquence morale. Le plus souvent il les renouvelle. Où le fond de l'observation originale est moins nourri, il reprend les idées des maîtres sous une forme qui lui est propre ; il élargit les horizons, il y répand d'admirables traînées de lumière. Ce qui, à l'origine, dans la grâce allongée et l'éclat scintillant de son style, pouvait subsister de procédés d'école, s'atténua de jour en jour et finit par disparaître. M. Mignet l'avait averti de resserrer çà et là sa période et d'éteindre parfois ses feux. « Je sens bien, quand mon article hebdomadaire me pèse un peu, le vieil homme académique et pompeux reparaître, écrivait-il lui-même à Scherer; mais il suffit que la passion s'éveille pour le chasser, et, grâce à Dieu, les sujets de se passionner ne manquent pas à notre commune existence. » Un critique délicat, rassemblant son œuvre littéraire, a pu dire : « Il en était venu à ce point de perfection qu'en tout genre, il savait s'arrêter à la limite au delà de laquelle, le bon goût cessant, le pédantisme commence avec l'emphase ou le raffinement*. »

Mais autant cette méthode était calme, reposée, sereine, autant était vive et enflammée la pensée qu'elle servait. Nous l'avons vu par l'explosion de

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