‹ Prévost-Paradol; étude suivie d'un choix de lettresChapitre 26 sur 42 · LXXIY COMTE DE FALLOUX A PREVOST-PARADOL · texte numérisé non relu

LXXIY COMTE DE FALLOUX A PREVOST-PARADOL

28 octobre 1860.

Monsieur, La jouissance profondément émue que je viens de goû-

1. M. Sainte-Beuve avait été nommé maître de conférences à l'École normale, en novembre 1857 ; il y resta jusqu'en août 1861.

ter resterait toujours incomplète, si elle ne vous était directement exprimée ! Vous avez fait comprendre Mme Swetchine aussi bien que vous l'avez saisie% et il me semble que vous voilà désormais étroitement uni à tous ceux qui l'ont aimée. Permettez donc aussi à l'un de ceux-là de vous dire tous les sentiments qui en naissent pour lui.

C'est maintenant en notre commune amie et près de Dieu que ma reconnaissance se plaira à vous aller chercher. Je suis sûr, Monsieur, que vous lui pardonnerez de prendre ce caractère presque intime et que vous y reconnaîtrez du moins le gage d'une inviolable fidélité.

Falloux.

PREVOST-PARADOL A SAINTE-BEUVE

Dimanche, 50 octobre 1860.

Monsieur,

La note dont vous me remerciez d'une façon si gracieuse est bien peu de chose, et je regrette infiniment d'avoir été devancé par un de mes collaborateurs, au sujet de votre Chateaubriand. J'aurais aimé à vous témoigner par un article aimable, — qui eût été en même temps un article juste, car on ne peut être juste sans être aimable en parlant d'un tel ouvrage, — combien je vous suis reconnaissant du compliment si délicat que vous avez bien voulu me faire dans une note du premier volume*.

i. Voir les Nouveaux Essais de Politique et de Littérature, p. 270.

2. Voici le passag^e de la note à laquelle Prevost-Paradol fait allusion : « Il y a quelques années déjà, qu'un de mes amis fort docte, et d'ailleurs bon républicain, me donnait l'idée d'un joli essai à faire sous ce litre : (jue la censure a été ulile au bon goût en littérature. Je ne conseillerais certes à persoime d'essayer de rétablir la censure; mais il faut être juste envers ses ennemis, surt-mt quand

Je me sens presque fier de voir ainsi confirmé par vous ce que j'ai dit plus d'une fois moi-même à mes amis : c'est que je suis le plus désintéressé des hommes en souhaitant le retour d'une liberté raisonnable; car c'est à la dure contrainte imposée à la presse que je dois cet art, dont vous me louez, de parler à demi-voix : si tout le monde crie, l'on ne m'entendra plus K Mais je m'en console aisément, Monsieur, en songeant que nous touchons peut-être au terme de ce régime, et que la France va peut-être reprendre possession d'elle-même. Ce grand intérêt me touche, je l'avoue, plus que tout le reste, et domine singulièrement chez moi toute préoccupation littéraire.

Ce n'en est pas moins pour moi une précieuse récompense que de voir mon nom associé à la vogue et à la durée de votre beau travail, et je vous suis sérieusement reconnaissant de l'honorable témoignage que vous me rendez, d'avoir voulu et pu me faire entendre, lorsque presque tout le monde était réduit à se taire.

Veuillez agréer, Monsieur, avec mes remercîments bien sincères, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

ils sont morts. Il en est de la censure comme de la rime; elle a servi beaucoup à la pensée, en la gênant; elle a forcé de s'ingénier et de trouver ce qu'en temps de pleine liberté on ne se donne pas la peine de chercher. Quand la censure n'étoulfe pas toute liberté, comme en Itahe, elle l'aiguise.... Ce qui précède a été écrit en 1849. Depuis lors, l'expérience a continué. Après le régime de la liberté absolue, si favorable à la grossièreté, on a eu le régime de la liberté restreinte, de la liberté avertie et intimidée : je n'en parle qu'au point de vue du goût : il me semble que quelques écrivains en ont profité pour montrer bien de l'esprit, pour donner à croire qu'ils auraient bien du talent, s'ils étaient moins gênés : M. Prevost-Paradol, par exemple, n'a pas à se plaindre de ce régime-là. » {Chateaubriand et 80)1 groupe littéraire sous VEmpire, tome II, p. 58-59, note.)

l. Ce n'est pas tout à fait en ces termes que Prevost-Paradol parle de cette contrainte, dans la préface des Nouveaux Essais de Littérature et de Politique. Il s'en plaint amèrement.

PREVOST-PARADOL A SAINTE-REUVE

Lundi, 4 novembre 18G1.

Monsieur.

Combien je souhaiterais, après vous avoir lu ce matin, pouvoir vous remercier de tout cœur et sans qu'aucun regret fût mêlé à mon plaisir ! * Mais la fin de votre article est si cruelle et le coup porté tombe si près de moi qu'il m'est impossible de ne pas le sentir. Non seulement M. Cuvillier-Fleury a encouragé jadis mes débuts au Journal des Débats sans le moindre sentiment de jalousie, mais il a contribué plus qu'aucun autre à m'y ramener, après mon court passage à la Presse. C'est un procédé trop rare et trop délicat pour que je l'oublie, et ma gratitude invariable pour lui me fait trouver bien amer le fond de cette coupe de lait et de miel que vous m'avez généreusement versée.

Vous m'avez traité en juge indulgent, beaucoup plus qu'en adversaire ; et s'il est, dans ce que vous avez dit, plus d'un éloge qui surpasse de beaucoup mes mérites, je reconnais que vous venez d'appliquer à un vivant cette rare puissance d'analyse et cet instinct pénétrant de la vérité qui vous ont permis de ressusciter heureusement tant de morts. Oui, Monsieur, — pourquoi ne l'avouerais-je pas à un psychologue, curieux uniquement de bien connaître le cœur humain et digne qu'on lui vienne en aide? — il y a en moi, je le sens et je l'avoue, sous des opinions très sincères et très arrêtées contre ce qui est, un regret involontairement personnel de ce qui était ou

4. Voir dans les Nouveaux Lundis, tome I, p. 544, l'article dans lequel Sainte-Beuve élevait Prevost-Paradol au détriment de Cuvillier- Fleury et le désignait à l'Académie comme le vrai et digne candidat.

de ce qui pourrait être. République ou monarchie, je voudrais voir au milieu de ce grand pays un gouvernement libre, ou, si vous l'aimez mieux, une mêlée ouverte aux gens de bien et dans laquelle on pût se jeter avec honneur. Je crois fermement que la France s'en trouverait mieux, et c'est ce qui met ma conscience en repos; mais je crois aussi, sauf les dures leçons de l'expérience, que je ne m'en trouverais pas plus mal, et, en se posant sur cette petite blessure, votre doigt a touché juste.

De là. Monsieur, et vous l'avez bien finement compris, mon indiftérence, nullement absolue, mais relative, aux œuvres littéraires et à mes essais si imparfaits de critique. Je m'y montre le plus souvent trop facile, non seulement à cause des usages et des relations du monde qui émoussent la critique et qui en font peu à peu une partie de la politesse, mais aussi parce qu'en écrivant sur de tels sujets, je pense le plus souvent à autre chose, et que j'arrive involontairement à parler d'autre chose, comme ces amoureux qui retrouvent au bout de toutes leurs paroles et de toutes leurs pensées l'image ou le nom de leur maîtresse.

Mais, s'il faut tout dire. Monsieur, — et je serais bien désolé que mon aveu vous parût un pur compliment en échange des vôtres — ce qui a surtout contribué à m'éloi- . gner de toule ambition sérieuse sur le chemin de la critique littéraire, c'est l'impossibilité de vous y dépasser et même de vous y rejoindre. Vous étiez pendant mon séjour à l'Ecole normale une de mes admirations les plus vives, et vos Causeries du Lundi me semblaient les leçons de littérature les plus attrayantes et les plus accomphes que notre génération pût recevoir. Ce sentiment ne s'est pas afTaibli avec le temps, bien au contraire; et vos nouvelles Causeries me guériraient bien vite de toute ambition de ce genre, si d'ailleurs d'autres pensées ne me possédaient tout entier.

C'est trop vous parler de moi. Monsieur, même pour

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reconnaître le talent supérieur et l'indulgence aimable de mon juge; et j'aime mieux vous dire, en terminant, que ce témoignage d'extrême bienveillance, donné par un confrère, me fait regretter plus amèrement aujourd'hui qu'hier l'espace qui nous sépare. Ce ne sont plus les nuances d'autrefois qui divisent nos partis politiques; malgré la paix qui règne dans nos rues, vous avez trop d'esprit pour ne pas sentir que nous vivons tristement, dans un temps de guerre civile. Vous êtes la force et surtout l'éclat du camp que j'assiège avec des forces bien inégales. Je mourrai, je l'espère, dans les ruines du mien, mais les dures lois de la guerre qui nous tiennent éloignés l'un de l'autre, n'empêchent pas qu'on ne quitte un instant ses armes, pour se saluer de la main ; et vous venez de le faire à mon égard, Monsieur, avec une générosité et une bonne grâce qui m'ont profondément touché. Veuillez agréer, Monsieur, avec tous mes remerciements, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

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