X. Doudan
ses sentiments dès l'École normale, dès le collège : Prevost-Paradol n'était rien moins qu'un contemplateur. De bonne heure il avait conçu sa règh^. de vie en dehors de toute idée métaphysique. Ce qu'à vingt ans il traitait encore d'hypothèse et de rêve était devenu une opinion raisonnée, un système. Spinoza est son maître: la conformité à l'ordre général de la nature, son idéal ; l'activité ou le développement de l'être, pour parler comme Spinoza, sa loi.
Cette activité, il en reconnaissait deux modes, l'action proprement dite et la science. Que la science fût un mode supérieur à l'action, il ne le contestait pas. ce Quelle plus noble ambition que celle de s'élever à la pleine intelligence de la nature! Elle seule met toute chose à sa place; elle seule est efficace contre les agitations de l'àme, parce qu'elle en réduit immédiatement les causes à leur valeur véritable, c'est-à-dire à rien ou à presque rien. » C'est un des sujets sur lesquels il aimait à écrire de brillantes variations : « Pauvres créatures que nous sommes ! Comme un coup de vent nous change ! Qu'avons -nous donc de stable en nous, et à quoi nous attacher? Mais pour être philosophe, il faut adorer nos variations même, qui sont dans l'ordre de la nature, comme les mouvements de la mer et comme les changements du temps. Qu'il est bon d'avoir conscience de soi et de contempler avec clarté, du haut de la raison, notre déraison elle-même, et l'inconstance aveugle de nos sentiments ! Figure-toi la terre ayant conscience des saisons et se résignant à l'hiver, comme Cérès à l'absence de Proserpine. Pluie, beau temps, amour, joie, mauvaise humeur, gaieté du Champagne, ivresse du travail et de l'in-
spiration, tout cela est le débordement de la nature, c'est son changement à vue, son opéra, son interminable pièce, qui n'a ni premier, ni dernier acte, et dont une seconde fait notre vie. » Viennent les jours d'épreuve : il cherchera dans cette adhésion aux lois naturelles la force nécessaire pour soutenir l'assaut : en sa jeunesse, il s'y réfugiait comme derrière un rempart inexpugnable; plus tard, elle l'aidera à quitter la vie. Toutefois, cette sagesse, à la fois soumise et superbe, il la tient en réserve, pour ainsi dire, et c'est le goût de l'action qui l'emporte.
Ce goût chez les hommes est à ses yeux comme le signe d'élection. Il décide de sa sympathie îprofonde pour La Boétie et Vauvenargues. L'énergique protestation de l'auteur de la Servitude volontaire a l'a pénétré jusqu'aux moelles ». Mais, au témoignage de Montaigne, La Boétie a souffert « d'être né à Sarlat plutôt qu'à Venise, d'avoir croupi aux cendres du foyer domestique, condamné à laisser oisives de grandes parties desquelles la chose publique eût pu tirer du service et lui de la gloire » : c'est par là qu'il l'aime de prédilection. Dans Vauvenargues, il semble parfois qu'il ait pressenti le secret de sa propre destinée : tant il s'ingénie à mettre en lumière ce que l'œuvre du jeune et brillant moraliste renferme de force en même temps que de grâce ! Il y trouve ce que personne n'avait vu : une théorie complète du libre arbitre; il en fait un émule de Spinoza, un précurseur de Kant; il le grandit et l'exalte. Mais, par-dessus tout, il se plaint que les moyens lui aient manqué pour exercer l'action dont le besoin le dévorait : les amitiés puissantes, la santé, l'occasion, la vie enfin au moment où allait
commencer pour lui la renommée. « L'action, s'écriet-il, voilà le mot qui revient peut-être le plus souvent dans les écrits de Yauvenargues, voilà l'image et le rêve qui obsédaient sa pensée, et il entendait par l'action l'influence sur les affaires humaines, la lutte de l'intelligence aux prises avec les choses et avec les hommes. »
Ne lui prête-t-il pas ici avec quelque excès ses propres idées ? Yauvenargues, avait dit judicieusement Mirabeau, parle par théorie. C'est le jugement que développe Sainte-Beuve, quand il écrit : « N'ayant pu être ambitieux lui-même et pour son compte, Yauvenargues demeure le plus vertueux professeur d'ambition. » Mais cette exagération même est chez Prevost-Paradol une lumière. Plus il découvre en Yauvenargues ce qui n'y était pas, plus il se découvre lui-même. « L'ambition, disait-il peu de temps après avoir quitté Aix, n'est pas autre chose que le désir du commandement et de la gloire, et le plus souvent de ces deux biens ensemble.... Désirer le commandement ou la gloire, c'est vouloir s'étendre comme le veut toute créature, c'est aspirer à vivre hors de soi, à reculer les limites de son être, à remplir un plus grand espace dans le monde.... Désirer le commandement, c'est entreprendre sur la volonté de ses semblables,... faire sienne leur volonté, agir par eux.... Fondé sur la loi générale de la nature, ce besoin d'agir est en même temps conforme aux règles de l'ordre moral. » Ce dont Prevost-Paradol sait le plus de gré à Yauvenargues peut-être après sa théorie kantienne du libre arbitre, c'est d'avoir pris la défense de l'homme, « jusque-là en disgrâce chez tous ceux qui pensent «. Le xvii^ siècle s'était montré sévère
pour la nature humaine, se défiant de ses élans et redoutant dans ses meilleurs instincts l'influence d'une perversité originelle. Yauvenargues remet en honneur les passions et s'etï'orce de montrer comment, ayant leur justification, leur rôle dans l'ordre universel, elles peuvent se concilier avec la vertu, comment elles peuvent môme le plus souvent y conduire. « Si vous avez quekpie passion qui élève vos sentiments, écrivait-il dans ses Conseils à un jeune homme, qui vous rende plus généreux, plus compatissant, plus humain, qu'elle vous soit chère! « Et il donnait à cette partie de ses écrits ce titre qui semble résumer son œuvre et raconter sa vie : ce Aimer les passions nobles ».
Aimer les passions nobles, telle pourrait être aussi la devise de Prevost-Paradol. « L'amour de soi, dit-il, est le fond indestructible et nécessaire de l'âme humaine. Chercher son bien en ce monde ou son salut dans l'autre, suivant la loi des chrétiens, est la règle naturelle de l'homme, sa raison d'être, le principe sur lequel repose sa vie, comme celle de l'univers, dont il n'est qu'une parcelle. Mais il y a deux façons de s'aimer : l'une basse et étroite, qui subordonne tout à soi et qui s'appelle le vice; l'autre intelligente, courageuse, qui subordonne son bien propre au bien général, ou plutôt qui les identifie l'un à l'autre, et qui s'appelle la vertu. » C'est ainsi qu'il arrivait à définir la vertu « l'art de faire remonter l'égoïsme à sa source la plus élevée ». Et tandis qu'il décrit les effets de « cette vertu agissante », il semble qu'il en savoure les joies. L'idée de l'action le fascine. Aussi bien n'est-ce pas par le commandement seul qu'elle s'exerce; elle s'impose également aux esprits par la parole, par la plume,
en dépit du pouvoir et contre le pouvoir lui-même. Si Prevost-Paradol fait état de la littérature politique, c'est qu'à ses yeux elle représente la littérature d'action.
L'ardeur de son goût pour l'action s'accroissait de sa confiance dans les résultats qu'elle peut produire. Prevost-Paradol ne croyait pas à l'excellence originelle de la nature humaine ; mais il n'admettait point que l'homme fût impuissant à se modiher sous l'aiguillon de la liherté. Le monde moral présentait à ses yeux, comme le monde physique, un composé de bien et de mal, bien et mal en lutte l'un avec l'autre, non seulement chez les individus divers, mais chez le même individu. Il a personnifié, avec une bonne grâce humoristique, cette lutte, tantôt sourde, tantôt violente, toujours ouverte, dans l'histoire de Mon ami Hermann.
Ilermann est un jeune étudiant d'une université allemande que la nature semble avoir comblé de ses dons. Philosophe voué à la recherche du vrai et au culte du bien, de mœurs douces et aimables, indépendant d'ailleurs par sa fortune comme par son caractère, il n'a que deux défauts, deux travers : il ne peut rester éveillé au delà du coucher du soleil, et il ne parle de lui-même qu'avec un indicible sentiment de tristesse. C'est qu'à la chute du jour et pendant la nuit, l'âme d'Hermann va aux antipodes, en Australie, habiter un autre corps, et devient l'âme d'un vagabond de la pire espèce, de Parker, qui, de vice en vice. Unit par tomber dans le crime. Un matin, Hermann^ le charmant Hermann, est trouvé inanimé dans son lit, et l'on apprend bientôt que le même jour, heure pour heure, par autorité de justice, Parker, l'infâme Parker, a été pendu. Et
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tirant la moralité de l'histoire, l'auteur conclut : « Le fait a-t-il rien de si merveilleux? Ne sommes-nous pas tous un bizarre assemblage d'Hermann et de Parker? La partie noble de notre nature peut-elle se séparer de nos parties inférieures et grossières, et ne portons-nous pas en nous une guerre civile? Aujourd'hui nous sommes Hermann et demain Parker, quelquefois tous deux ensemble, tant les motifs de nos actions sont mêlés et mobiles, tant nous sommes ondoyants et divers, tant le bien et le mal s'encheveh^ent profondément dans notre àme !... Que sont les nations elles-mêmes, sinon d'étranges et indissolubles assemblages d'Hermanns et de Parkers, doués de facultés et animés d'intentions ditférentcs, mais solidaires les uns des autres devant le monde et dans l'histoire? Hermann tire adroite et Parker tire à gauche ; mais qu'ils aillent ensemble ou séparément, ils ont même fortune.... Le monde est plein de mystères, et bien fin qui en donnera le dernier mot à la satisfaction générale. «
Si Prevost-Paradol se défend spirituellement d'expliquer l'énigme, encore moins se prête-t-il à en accepter l'apparente loi. Il pense, il veut penser qu'il appartient aux peuples, comme aux individus, de mettre à profit, en la dirigeant, la force que les passions leur donnent; et tel est l'objet de l'action qu'il entendait exercer.
KO
C'est le l'^'' janvier 1857 qu'il entra aux Débats, Il ne les quitta que quelques mois, pour la Presse^ du 9 avril au 12 août 1858. A partir de là, il n'a plus cessé de leur appartenir, même pendant sa campagne au Courrier du Dimanche^ il leur appartenait encore, lorsque le gouvernement de l'empire fit appel à ses services. C'est M. Thiers, M. Mignet, M. Yillemain, M. Saint-Marc Girardin, qui l'avaient présenté à M. Bertin. Son directeur était M. de Sacy. Il devait remplacer M. John Lcmoinne. On ne pouvait s'engager sous de meilleurs auspices. « Enfin, disait-il, j'ai rallié le drapeau! »
Le Bulletin, ou ce qu'on appelle ailleurs le Premier-Paris, était la rançon du noviciat. Rançon d'honneur : qui pouvait oublier que M. de Sacy l'avait payée près de vingt ans? Prevost-Paradol, qui occupa la place pendant dix-huit mois, y développa d'emblée les plus essentielles qualités du publiciste : la clarté, la simplicité, la concision, la justesse. La lucidité avec laquelle il exposait une question n'avait de comparable que la promptitude avec laquelle il en avait saisi le caractère. Suivant le mot de M. Thiers, à propos d'un de ses premiers articles, il allait droit au but. En quelques phrases, il avait dit tout ce qui était à dire; vingt lignes lui suffisaient pour faire le tour du monde : à la veille de la guerre de 1859, il dressa en une colonne le
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tableau complet de l'opinion des cabinets européens. Ses mois de service ^ on sait qu'il partageait l'année avec Alloury — étaient pour M. de Sacy « un avant-goût du repos et des douceurs du Paradis >•. L'art n'était pas étranger à cette rapidité lumineuse et sûre. Mais Prevost-Paradol cherchait surtout sa force dans l'indiscutable rectitude des appréciations. Pour lui, le suprême mérite du journaliste était de prononcer Le mot que tout le monde avait sur les lèvres, d'exprimer la veille ce que les honnêtes gens devaient penser le lendemain; el dès la première rencontre, ses adversaires avaient salué l'habileté de cette tactique supérieure avec une admiration non déguisée. « Il tirait sur nous, a dit Sainte-Beuve, mais il tirait bien. »
A cette solidité du fond Prevost-Paradol joignait un agrément sans égal. Il n'était pas de question qui, sous sa plume, ne prît un intérêt général et comme une portée philosophique. Intérêt d'autant plus saisissant que, presque chaque jour, au milieu des indications courantes, il changeait le sujet sur lequel il s'attachait principalement à répandre la lumière. Puis vint, et au bout de peu de temps, la malice : malice de rapprochements imprévus, de nouvelles déconcertantes, de sousentendus, de silences calculés, de procédés de toute sorte, où l'apparente innocence de l'attaque ne faisait que rendre la blessure plus cuisante. « J'entourerai mon épée de feuilles de myrte, dit un hymne athénien. » Bon conseil, remarque Prevost- Paradol : « pour être invisible, la pointe du glaive n'est pas moins perçante ». Personne n'a porté plus loin l'habileté à se rendre invulnérable en bravant les coups, à faire entendre ce qu'on ne
peut pas dire, à tout dire en se défendant de parler.
Quelques années après, alors qu'il était en i)leine possession de son autorité, Prevost-Paradol se plaignait des entraves qui enchaînaient sa main. Il s'indignait des rigueurs d'une législation qui aurait étouffé la voix d'un Pascal, d'un SAvift, d'un Junius, ou empêché leur talent de prendre tout son essor. 11 n'admettait pas que le grand art s'accommodât de cette gêne humiliante. Pour un peu de souplesse qu'on y pouvait gagner peut-être, que de force et de sincérité on s'accoutumait à perdre ! « Oui^ disait-il, je le connais, cet art misérable et j'en use, quand il le faut, en pleine conscience, mais j'en sens tout le poids, et ceux qui me louent parfois de l'avoir pratiqué avec quelque succès — il répondait à Sainte-Beuve — ne sauront jamais combien je le dédaigne, combien j'aurais voulu naître dans un temps qui m'eût permis de l'ignorer. » C'était, en vérité, faire trop bon marché de ce qu'il lui devait. Certes Prevost-Paradol possédait la plupart des qualités qui constituent la grande éloquence, et la période dans laquelle il enveloppe sa pensée a souvent des élans d'une rare puissance. Mais aurait-il longtemps soutenu le ton de l'invective? Avait-il un tempérament à faire retentir tous les jours, comme un Mirabeau, ces vérités qu'il se reprochait de balbutier» Il était plus juste pour l'art exquis dont il a fourni le modèle, lorsqu'en 1853 — ah! si Sainte- Beuve eût connu cette lettre ! — il en décrivait avec tant de bonheur l'attrait de haut goût et les raffinements : « Quelle volupté de compter et de peser ses mots, d'enfoncer délicatement l'aiguille, d'ajuster à coups posés! Vive l'oppression pour
donner toutes ses ressources et tout son prix à la l)ensée, pour nous instruire à la force contenue, aux nuances savantes, au mépris laconique et acéré! Que ce silence général est favorable! Les braillards se taisent : il faut une voix métallique, dure, vibrante, pleine d'intonations fines et mordantes. Plus de clianteur des rues; place aux artistes! Que je voudrais en être, pour mon plaisir encore plus que pour l'honneur! La main me démange et l'épée danse au fourreau. »
Cependant les traditions courtoises et prudentes du Journal des Débats lui imposaient parfois une modération à laquelle il ne se soumettait qu'en rongeant son frein. « Mon cher petit Prévost, soyez sage aujourd'hui comme une image, collée à la porte d'un savetier «, lui écrivait M. de Sacy. Et il était sage. Mais, si rien ne pouvait altérer sa fidélité aux amitiés dont le patronage lui était cher au-dessus de toute chose, le sacrifice n'en coûtait pas moins à son talent ; il sentait que sa polémique, étouffée par tant de sourdines, n'éveillait plus au dehors les mêmes échos. Une feuille jeune, confiante, décidée à tous les risques, le Courrier du Dimanche, lui offrait un terrain de lutte large et ferme. Il devait y trouver de vaillants compagnons, MM. Hervé, Villetard, Ferdinand Duval, J.-J. Weiss, qui lui avait succédé à Aix et pour qui il avait fait ce que Rigault avait jadis fait pour lui-même. Réservant aux Débats ses articles littéraires, il se jeta dans le Courrier, et il y introduisit avec lui « l'ironie, ce dernier asile, cette dernière dignité du faible et de l'opprimé, l'indomptable et insaisissable ironie, qui dissout peu à peu les dominations les plus superbes «.
Son premier article, qui portait sur les limites du droit de discussion, résonna comme un coup de clairon (décembre 1859). Et pendant quatre ans, de quinzaine en quinzaine, sous forme de lettres, il expliqua, commenta, discuta pied à pied les événements dont était occupé l'esprit public. Les mesures qui intéressaient le régime intérieur de la France l'attiraient de préférence ; outre qu'elles touchaient plus directement tout le monde, elles lui fournissaient contre le gouvernement un point immédiatement vulnérable. Mais il suivait, avec autant de sollicitude et plus d'inquiétude encore peutêtre, la menace des dangers qui, d'année en année, s'amoncelaient autour de nous, — l'unité de l'Italie, l'expédition du Mexique, le démembrement du Danemark et le principe des nationalités, Sadowa et l'abaissement de l'Autriche, — analysant à fond chacune de ces questions à mesure qu'elle se dressait devant l'opinion surprise et impuissante, y projetant les sinistres lueurs de l'avenir, jugeant sur le coup, comme tant d'autres, hélas! ne devaient juger qu'après l'événement et par ses conséquences.
Dans ces articles étincelants, l'esprit n'était que la parure du bon sens. Mais quelle richesse de moyens! Ici la fantaisie ailée d'Aristophane, là le ; sarcasme rieur de Lucien, ailleurs l'âpre raillerie de ! Swift, et cela dans une langue tantôt légère et brûj lante comme la flamme, tantôt froide et tranchante comme l'acier, toujours transparente et pleine, souple et nerveuse, toute de verve, qui rappelle tour à tour, sans l'ombre d'une imitation ou d'un pastiche, Ghamfort et P.-L. Courier, Montesquieu et Voltaire. « Dans ces jours malheureux où le sourire de l'hon-
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nête homme était la seule voix laissée à la conscience publique », un discours, un article de loi, un mot qui avait couru le monde, le moindre incident, lui servait de prétexte. Sous le couvert d'une comparaison, d'un apologue, d'un souvenir, d'une citation, il n'était rien qu'il ne réussît, de jour en jour davantage, à faire passer. Il avait à la fois toutes les prudences et toutes les audaces. La brochure où, sous le nom d'Anciens Partis^ il groupait les forces de l'opposition libérale, le procès qui s'en était suivi, sa condamnation triomphante, n'avaient rien laissé à faire pour l'éclat de sa renommée; les ce avertissements » réitérés du gouvernement ne servaient plus que son esprit, qu'ils contribuaient à aiguiser.
Dur envers le pouvoir, doué d'une incroyable puissance de mépris, il trouvait le moyen de blesser à fond ses adversaires, sans les injurier. Jamais poison plus subtil ne fut présenté dans une coupe plus élégamment ciselée. Même alors qu'il semble s'indigner, à Dieu ne plaise qu'il s'enfle ou se travaille! Le ton reste de bon goût, comme dans une conversation de salon. Mais le trait porte avec d'autant plus de vigueur qu'il semble lancé — le mot est de Sainte-Beuve — le cou penché et comme nonchalamment. La théorie qu'il donnait de son secret est plus hautaine encore peut-être que l'application qu'il en fait. « Parler légèrement d'un sujet grave, ramener aux proportions d'une question simple, familièrement, quelque théorie ambitieuse ou quelque fastueuse imposture, est déjà un élément d'ironie, et ce qu'on veut abattre est aussitôt ébranlé. La méthode contraire ne produit pas un effet moins puissant : soutenir gravement
ropinion qu'on veut combattre, apporter en sa faveur, avec une rigueur et un sang-froid imperturbables, des arguments choisis par leur absurdité même..., c'est laisser dans la plaie, au cœur même de l'adversaire, un fer qui ne peut plus en être arraché. » Mais l'art n'y suffit point, ajoutait-il, il faut le don, et il avait reçu le don. Je ne veux pas dire qu'il n'en a jamais abusé. Dans certaines lettres au Courrier^ l'ironie est trop prolongée. Il n'est rien dont on ne se lasse. A quelques années de distance, alors qu'il n'était plus dans le feu de l'action, Prevost-Paradol aurait été le premier à retrancher certains développements. Mais on n'écrira point l'histoire du second Empire sans consulter les Pages dliistoire contem'poraine^ où il a rassemblé presque tous les articles du Courrier^ et il en est qu'on lira pour elles-mêmes, tant qu'il y aura des hommes de cœur et des hommes de goût : elles font partie du meilleur patrimoine de l'esprit français.
Le plus heureux talent ne saurait s'assurer un crédit durable, s'il n'a pris haut son point d'appui. En tout pays, en France surtout peut-être, l'opposition aura toujours pour soi la faveur publique. Mais la faveur publique ne reste fidèle qu'à l'élévation des sentiments. En faisant passer dans la littérature les ardeurs de la passion politique, Prevost-Paradol aurait voulu faire entrer dans la politique la dignité des mœurs littéraires. Il professait sur le journalisme des opinions qui s'étaient fortifiées par le commerce des Débats. Après l'ambition de gouverner un peuple par la parole, il n'en voyait pas de plus généreuse que celle de l'éclairer par la presse. C'est une thèse qu'il développa un jour dans une séance publique de flnstitut. Sans doute il y a de
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mauvais journalistes; mais n'y a-t-il pas aussi de mauvais avocats, et le devoir de défendre l'innocence en est-il amoindri? Sans doute encore le mal fait par un mauvais journaliste est plus retentissant que celui que peuvent faire cent mauvais avocats; mais si le scandale est grand, il est court, et les meilleures de ces feuilles, à peine noircies, ne sont-elles pas emportées ,par le fleuve du temps, comme une écume légère? Que si l'on reprochait au journalisme de détourner des jeunes gens qui auraient fait autre chose, il répondait que peut-être, en effet, ils auraient fait de mauvais vers, de mauvaises comédies ou de mauvais romans, que neuf fois sur dix ils faisaient tout de même. Le journalisme était, à son sens, l'une des formes les plus nobles de l'éloquence délibérative, c'est-à-dire de l'éloquence qui a de tout temps réglé les intérêts des peuples, jaloux de présider eux-mêmes à leurs destinées. Comme l'éloquence délibérative, le journalisme a ses modèles ': Junius, Swift, Bolingbroke, Chateaubriand, Benjamin Constant. « Si au savoir, à l'habileté, à la force, on joint, concluait-il, la première condition que Caton impose à l'orateur en l'appelant vir bonus dicendi peritus^ et si l'on suppose que le publiciste est intègre, de bonne foi, indépendant à l'égard du pouvoir, ferme contre les passions injustes et dédaigneux d'une popularité trop facile, n'aura -t-on pas porté assez haut cet art indispensable aux sociétés modernes pour lui donner droit de cité dans les régions les plus élevées de la littérature?* »
Ses plus violents contradicteurs ne se refusaient
1. Des rapports de la politique et des lettres, lecture faite dans la séance annucllp des cinq académies (14 août 1868).
pas à trouver dans ce portrait le publiciste qu'il voulait être. En eomjjattant son opinion, on respectait son caractère. Nul ne lui contestait le droit de revendiquer le témoignage qu'il se rend, dans la préface des Pages contemporaines : « Je n'ai rien négligé pour faire entendre au plus distrait ou au moins éclairé de mes lecteurs que les affaires publiques étaient les siennes.... Si un seul d'entre eux sort de cette lecture plus attentif aux intérêts communs, plus occupé de l'avenir du pays, plus favorable à la liberté, j'ai fait mon devoir et j'en suis récompensé. »
Il n'est pas un seul de ses écrits où Prevost- Paradol n'ait plus ou moins directement travaillé à cette propagande libérale*. Mais c'est particulièrement dans les Essais^ dans les Pages cVhistoire contemporaine et dans la France nouvelle^ qu'il en a établi les principes. Qu'entre ces trois ouvrages eux-mêmes il se trouve quelques divergences de vues, on ne saurait s'en étonner. Prevost-Paradol avait trop le sentiment de l'opportunité, l'intelligence des besoins contingents, l'esprit politique, en un mot, pour ne pas tenir compte des circonstances et fléchir au temps. Il est d'ailleurs certains points, et non des points indifférents, sur lesquels il a eu peine à se résoudre. Mais finalement il s'est résolu, et il est aisé- de reconstituer sa doctrine de gouvernement; en cela, comme en toute chose, il n'a jamais laissé planer sur le fond de ses idées l'ombre d'un nuage.
Nous avions étudié ensemble, à l'École normale,
1. Nous avons rappelé ci-dessus ceux de ses ouvrages qui ont un caractère plus particulièrement historique ou littéraire : Essai sur l'histoire universelle 1854), Elisabeth et Henri IV (1855), Swift (1855), Du rôle de la famille dans l'éducation (1857), les Moralistes français (1865). Voici la liste de ses principales œuvres politiques : Essais de politique et de littérature (1859) ; Nouveaux Essais de "politique et de littérature {\^%1); Essais de politique et de littérature (3'' série) (1863); Quelques Pages d'histoire contemporaine (1862-1866), 4 vol.; la France nouvelle (1868).
la Démocratie en Ainérique. C'est ensemble également que nous avons lu, un dimanche, chez lui, les Œuvres et la Correspondance inédites d'Alexis de Tocqueville, le jour même où elles venaient de paraître (1862). Tocqueville n'était pas seulement l'àme pure, haute et fière, sans vanité, aimable et simple, de la Correspondances Prevost-Paradol se doutait bien que les Souvenirs^ mis en réserve par une amitié prudente, devaient révéler, avec la sagacité malicieuse de l'historien philosophe, quelques côtés plus humains de son esprit. Mais ce qui l'attirait en lui, c'était l'amour de la gloire, l'ambition du gouvernement, le dévouement aux idées libérales mêlé de lassitudes et de craintes, toute une communauté de sentiments qui lui faisaient dire, tandis que nous feuilletions la Correspondance avec passion : « ... C'est bien cela.... Et moi aussi, j'ai dû le dire, je l'ai dit.... Il faut en vérité que nous ayons eu quelque entretien intime là-dessus, lui et moi, dans un autre monde «. Et ces exclamations, d'une naïveté amusante, trahissaient exactement sa pensée. Après Spinoza, Yauvenargues et Tocqueville sont les deux hommes dont l'action sur Prevost- Paradol se manifeste peut-être le plus sensiblement : Yauvenargues dans les idées philosophiques et morales, Tocqueville dans la doctrine politique. Prevost-Paradol ne partageait pas seulement les principes de Tocqueville, il en envisageait les applications à la France de la même façon, tantôt avec une noble confiance, tantôt avec une sorte d'angoisse voisine du découragement, toujours avec une portée, une clairvoyance, une prescience des intérêts et des périls de l'avenir social, qu'aucun esprit en ce siècle n'a égalées ou surpassées.
Pour Prevost-Paradol, comme pour Tocqucville, la démocratie est l'état inévitable et légitime du monde moderne. Tous les peuples y marchent, et tôt ou tard y aboutiront. Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le regrette, il faut gouverner avec elle et pour elle. Prevost-Paradol était pénétre du sentiment de cette transformation. Il en avait compris la loi irrévocable, et elle ne lui déplaisait pas. Mais il en apercevait clairement les dangers et il aurait voulu les conjurer.
L'égalité est le fondement de la démocratie. Prevost-Paradol y voyait volontiers une des forces de renouvellement les plus sûres en même temps qu'un des instincts les plus invincibles et au fond les plus louables de l'esprit français. « Youlez-vous savoir, disait-il, quelles racines notre état social a jetées dans les âmes? Évoquez par la pensée la moindre division de castes, la moindre inégalité provenant du fait de la naissance, soit devant la justice, soit dans la répartition de l'impôt, soit dans l'accès aux fonctions publiques et aux grades militaires; tigurez-vous quelque distinction sérieuse et efficace reposant sur autre chose que la fortune et le talent, et vous sentirez aussitôt combien ces fantômes sont loin de nous, combien il est impossible d'en concevoir la résurrection, avec quelle force irrésistible la Révolution les a relégués dans l'histoire. » Mais, contraire aux revendications aristocratiques, il n'était pas moins éloigné de toute idée de privilège à rebours. Il flétrissait, comme un puéril abus de pouvoir, la proscription des titres de noblesse; il approuvait la politique du gouvernement de 1830, « qui en reconnaissait l'existence, sans leur donner la sanction publique d'une protection particulière
de la loi* ». A chacun selon son mérite : il admettait la formule pour tous; mais il la voulait imposer à tous. « Qui a pu lire sans douleur et sans quelque honte, écrivait-il, le passage des Mémoires de lord Normanby..., dans lequel il raconte la conversation de deux ouvriers qui se plaignaient, en 1848, de l'Assemblée nationale : « Us gagnent vingt-cinq francs par jour, ils nous font gagner trois francs par jour et ils appellent cela de l'égalité! » Yoilà la contre-partie de la nuit du 4 Août : l'âme de la France n'a jamais été plus sage, jamais plus folle, jamais plus grande, jamais plus basse, que lorsqu'elle a cédé à la passion ou à l'ivresse de l'égalité ^ « Il s'effrayait de cette ivresse pour l'avenir de la démocratie. Les outrages faits à la justice et au bon sens l'indignaient plus qu'ils ne l'inquiétaient, à vrai dire, un peuple, quel qu'il soit, ne les supportant jamais longtemps, parce qu'il n'est pas de société qui puisse vivre d'un régime d'absurdes violences. Le vrai péril, c'était l'esprit de nivellement qui, s'insinuant peu à peu dans les idées et dans les lois, travaille inconsciemment parfois, mais d'autant plus dangereusement, à tout réduire, à tout abaisser. Ainsi prépare-t-on à coup sûr l'anarchie ou la servitude, les criminels désordres de la foule ou l'avilissant despotisme d'un maître ^ Un peuple ne vaut que par ses élites. Le propre d'une démocratie est de faire incessamment sortir ces élites de son propre sein : c'est son honneur et son salut.
1. Essais de politique et de littérature : Sur la noblesse, p. 41.