XCIY GUIZOT A PREVOST-PARADOL
Paris, •!'=■• août 1868.
Venu à Paris pour quatre jours, je comptais vous Yoir avant-hier à l'Académie, mon cher confrère. Vous n'y étiez pas, et l'on m'a dit que vous ne reviendriez de la campagne que mardi. Je serai retourné au Val- Uicher. Je n'ai pas voulu vous remercier avant de vous avoir lu.
J'ai lu la France nouvelle avec autant de satisfaction en finissant que d'intérêt en commençant. J'ai bien quelques objections, plutôt quelques regrets. Je regrette une ou deux de vos conclusions, et aussi que vous n'ayez pas toujours conclu très décidément. Dans les faits d'aujourd'hui, l'indécision règne et gouverne; mais les idées de votre livre valent mieux que les faits d'aujourd'hui et l'affirmation sied bien à la lucidité de votre esprit et de votre langage.
Vous serez certainement fort attaqué. Je vous en fais d'avance mon compliment. Vous êtes de ceux qui ont raison, et l'on n'a pas raison impunément.
Je compte revenir à Paris, pour quelques jours, vers la fin d'octobre. Vous y serez, je pense, alors, et nous causerons. En attendant, recevez, avec mes remerciements, l'assurance de mes sentiments les plus distingués et préls à devenir aussi affectueux que distingués.
GuiZOT.
LETTRES. 2or>
VEUILLOT A PUEVOST-PARADOL •
Le Tréport, 5 août 1808.
Monsieur, je vous remercie un peu tard de l'iionneur que vous m'avez fait en m'envoyant la France nouvelle. Je voulais l'avoir lu, ce qui s'appelle lu, et j'ai dû attendre un loisir. Je viens enfin de me donner cette satisfaction. Comme vous le pensez bien, elle n'a pas été sans mélange. Je ne parle pas seulement du sentiment de douleur que vous avez eu dessein de provoquer et qui n'est pas moins acre et profond chez moi que chez vous-même. C'est sur l'origine et le caractère du mal, partant sur le remède, que vous peignez d'une couleur si noble, si exacte et si éloquente, que je contredis. Je prendrai la périlleuse liberté de m'en expliquer pubhquement; mais je ne veux pas remettre à vous dire combien j'honore tout ce que votre livre me montre de réflexion, de droiture, de vrai
1 . Il ne sera peut-être pas sans intérêt de rapprocher cette lettre du jugement que L. Veuillot portait en 1875 sur Prevost-Paradol : « Pour arriver place St-Georges, j'ai passé devant une maison où j'ai fait une fois visite au pauvre Prevost-Paradol. C'était alors un garçon très lier du temps où il vivait. Peu d'années après, il n'a pu s'y supporter et s'en est tiré lui-même par la plus mauvaise porte. 11 croyait tant à la société moderne, à la liberté moderne, à la civilisalion moderne! Il félicitait tout le monde moderne de s'être délivré de la gêne catholique, et il l'exhortait si volontiers à compléter sa délivrance. Je lui disais que la pierre qui tondjerait de l'Eglise écraserait la maison voisine et bien d'autres choses au loin. Une pierre est tombée; elle a écrasé la maison de M. Thiers, la maison de M. Bertin, deux maisons à lui. Me dirait-il que la maison de M. Berlin est relevée et que celle de M. Thiers le sera? Peut-être. Je répliquerais qu'en ce cas la pierre, tombée de l'Eglise, sera replacée; sinon, au choc des pierres qui tomberont encore , rien ne restera debout, rien ne sera rebâti. » [Paris pendant les deux sièges, t. II, p. 447, Vue de Paris brûlé, 6 juin 1871.)
courage et de beaux chemins déjà tracés pour arriver plus haut. Je ne ci'ois pas que vous puissiez rester où vous êtes, et je suis sûr que vous sauriez encore moins descendre; vous monterez à un point où l'espérance renaîtra, au point où nous ne sommes pas morts. C'est bien haut, mais vous avez le jarret et même, Dieu merci, les ailes.
Veuillez me croire, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.
Louis Veuillot.
l*"^ mars 1869.
Je regrette sincèrement, mon cher confrère, de n'avoir pu me joindre hier à vos amis pour rendre les derniers devoirs à Mme ParadoP. Mon âge et mes enfants me l'ont interdit. Mais je tiens à vous exprimer ma profonde sympathie. J'ai traversé toutes les douleurs de la vie humaine. Je sais tout ce qu'elles font souffrir au moment où elles frappent, et tout ce qui en reste dans l'âme longtemps après leurs coups. Vous avez des enfants, du courage et un bel avenir en perspective. Vous porterez dignement votre fardeau, et vous n'oublierez pas.
Je vous prie de croire à mes sentiments les plus sympathiques, comme les plus distingués.
GuizoT.
i. Elle était morte le 26 février.
Paris. Samedi, 7 avril 1869. Mon cher ami,
Je n'ai lu que ce matin votre Lettre aux Débats. Elle est excellente et vous pose nettement. Quant à moi, je pense comme vous. La république vaudrait mieux que le faux gouvernement représentatif, lequel n'est qu'une machine à explosion.
Tout à vous, A. Thiers.
PREVOST-PARADOL A LUDOVIC IIALÉVY
^'antes, dimanche 9 mai 18G9.
Cher Ludovic qui es une perfection,
J'aimerais mieux courir le bois à cheval avec toi, même sur le petit arabe, que d'être candidat ici ou ailleurs. Ah! mon Ludovic, comme je serai consolé aisément, si j'échoue! Pour quelques bons Français éclairés et honnêtes, dont la vue réjouit le cœur, combien de vilaines gens et surtout d'imbéciles ! Car après tout, les sentiments vraiment mauvais sont rares, mais la bêtise est maîtresse du monde. Tu n'imagines pas ce que sont les cléricaux d'ici, comme on les appelle, et le parti avancé est plus sot encore. Les uns veulent qu'on leur promette d'abolir l'armée et les impôts ; les autres mettent tout sous les pieds du pape. Et quand on pense que
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la France en est partout là, comment être tenté de mettre la main aux affaires dans ce temps-ci ! Je parlerai ce soir de mon mieux, mais je ne ferai ni une concession, ni un mensonge. Je le voudrais que tu sais que je ne le pourrais pas, tant ma nature s'y refuse! Je me montrerai bien tel que je suis, et si je ne leur conviens pas et qu'ils me laissent académicien comme devant, je serai bien loin de m'en plaindre.
Je fais toutes sortes de beaux projets, en cas d'échec; et, à quarante ans, il est largement temps de commencer une vie nouvelle. Néanmoins je vais combattre comme un lion, et, si je suis nommé, tu sais que je prendrai la bataille au sérieux; mais quelle vraie délivrance, si je ne le suis pas ! Mille tendresses.
Anatoie.
PREVOST-PARADOL A LUDOVIC ÎIALÉVY
Nantes, mardi H mai 1869.
Mon cher Ludovic,
La soirée d'hier a été bien amusante. Figure-toi la Bourse remplie de plus de deux mille personnes, une estrade, une tribune, un commissaire de police et un tapage d'enfer pendant une demi-heure. J'étais là, les bras croisés, attendant le silence, et il me semblait aussi impossible d'être entendu qu'en pleine mer. Mais quand j'ai compris que c'étaient des Guépinistes et des Lareintistes qui avaient résolu de m'empécher de parler, la colère m'a pris, et j'ai commencé si haut et si clair que le silence est venu et que j'ai parlé deux heures avec un vrai succès. Je ne voyais plus rien que la chose à dire et l'effet produit, et j'ai découvert avec plaisir que c'est
mon vrai métier. Tu verras probablement dans les journaux un abrégé bien maigre de tout ce que j'ai dit là; mais j'ai été bien surpris, en relisant ce matin les notes d'un avocat, d'avoir pu parler comme je l'ai fait. Malgré tout ce qu'on me dit de mon succès, je ne crois pas l'ellet très favorable; j'ai été vraiment éloquent, parce que j'ai été dur et insolent pour des adversaires que je croyais voir en face et que j'avais un plaisir extrême à mettre en déroute.
Cher Lud, je sens que je plais de plus en plus et beaucoup à tous les gens sensés et honnêtes de Nantes ; mais la queue de gauche et la queue de droite m'exècrent et avec grande raison. Le commissaire n'a rien dit, et le })réfet ne bouge pas. Les Bretons sont le plus sérieux et le plus indépendant des peuples. On les ménage comme les anciens rois ; ils sont tous libres par caractère et parce qu'on les connaît. Ce sont d'ailleurs de braves gens.
A toi de cœur, Anatoli-:.
PREVOST-PARADOL A LUDOVIC HALÉYÏ
Nantes, dimanche 16 mai 18G9.
Cher Lud,
N'aie pas peur pour moi. Je suis épuisé surtout de la gorge et des courses de canton, mais je vais bien et j'en verrai la fm. Il faudrait que je fusse bien malade pour lâcher les incomparables braves gens qui m'entourent. Mais je suis un colis dans leurs mains ; ils m'emballent, me déballent, me font parler, me remportent, et ainsi de suite du matin au soir, de telle sorte que je ne puis pas même aller embrasser Lucy, ni lui écrire. Quand je ne
t'écris pas, cela veut donc dire seulement que je n'ai pas respiré un seul instant.
Hier soir, grande réunion dans un théâtre. J'ai parlé une heure un quart, j'ai bien parlé et avec un vrai succès. Cette fois pas de tapage, quelques cris Guépinistes que couvrait aussitôt l'indignation de la salle. Puis un républicain a parlé pour moi, mais sans pouvoir se faire entendre, et on a levé la séance. Je dois faire encore ici deux conférences littéraires sur Corneille et Fénelon pour faire connaissance avec les dames de Nantes. Le Préfet a refusé, à cause de la loi sur les cinq jours. Immédiatement sommation par huissier avec les meilleures signatures de Nantes; il a écrit au Ministre et cédera, je le •crains.
S'il y a un second tour, mon élection devient bien probable ; mais j'y tiens de moins en moins.
Anatole.
Les émeutes de Paris peuvent tout perdre ici.
PREVOST-PAMDOL A LUDOVIC HALÉVY
Nantes, mercredi matin d9 mai 1869.
Cher Lud, les choses ne vont pas mal; mes deux ■concurrents, Guépin et Lareinty, perdent et je gagne du terrain tous les jours. L'Espérance du peuple s'est disloquée en m'attaquant; enfin, depuis hier soir, des signes mystérieux m'avertissent d'un certain retour du clergé •et du parti clérical vers ma candidature. Le danger est d'abord d'être battu tous les trois au premier tour, ou bien de n'être pas le premier des trois dans l'ordre du nombre des voix. Mais, si Guépin n'est pas nommé, et si j'ai le plus de voix après lui, je suis presque déjà député
LETTRES. tjOO
de Nantes. C'est une ville solide, des têtes de fer et sensées auxquelles je plais en général, sauf la queue socialiste et la queue cléricale. Lareinty, pour qui la députation est une question de vie ou de mort, est, paraît-il, exaspéré; il y a de quoi. Guépin est irrité, au dernier degré; tout cela rend l'accord difficile au second tour, et pourtant il n'y a de succès qu'à ce prix.
Mille tendresses, mon Lud.
Anatole.
Nous nous attendons à quelque grand déluge de calomnies et de faux bruits à la veille de l'élection. C'est l'usage.
PREVOSÏ-PAIUDOL A MARTIN D'AIX
Jeudi, 20 janvier 1870.
Cher, excellent, vrai Martin, vous m'avez bien ému par votre bonne lettre et par ce bon souvenir qui faisait tant de plaisir à ma chère femme, tous les ans. Mon bon cher Martin, si vous saviez comme le cœur généreux de cette bonne et noble femme me manque, et comme je sens quel appui elle était pour moi, depuis que je l'ai perdue. Certes nous avons eu nos querelles où j'avais tous les torts, mais quelle affection, quel dévouement absolu, et qu'y a-t-il de comparable à cela dans le monde ! Rien ne remplace ce vide, cher bon Martin. Je puis avoir de l'amitié, de l'attachement pour d'autres femmes; mais rien n'arrivera jamais au niveau du sentiment que m'a laissé cette admirable nature, et je donnerais tout pour me persuader que je la retrouverai un jour. Mais j'oublie, cher ami, vous que j'aime en mémoire d'elle plus encore qu'autrefois, de vous remercier de vos trop beaux pré-
500 PREVOST-PARÂDOI..
sents. Mes enfants étaient habitués à votre boîte de douceurs; cette fois, vous vous manifestez sous les deux espèces du pain et du vin. Nous vous avertirons, cher Martin, de l'arrivée de votre tonneau. Je vous embrasse de cœur en attendant, et je serais bien heureux de vous revoir. Votre chambre vous attend ici, si vous venez à Paris.
P. Paradol.
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Jeudi, 10 heures du soir, 30 juin 1870.
Mon cher ami,
C'est une heure avant de quitter Paris que je vous dis tendrement adieu, ou plutôt au revoir; car je sens bien que je ne resterai pas 1res longtemps hors de France. Il y a ici trop à faire, et les événements vont trop vite pour que mon absence se prolonge beaucoup. Mon cher ami, vous êtes ému, plus qu'il ne faut, des niaiseries qui se disent ou s'écrivent contre moi. Ces choses-là ont bien peu d'importance. Le temps est un galant homme qui rend justice à tout le monde. Ceux qui crient le plus haut comprendront mieux un jour.
Ecrivez-moi là-bas, cher ami, et ne me laissez pas sans nouvelles; ce sera pour moi une grande douceur de vous répondre et de causer comme toujours avec vous. J'embrasse Mme Borély et vous de tout cœur.
PREVOST-PARADOL A QWFAIW)
New-York, 12 juillet 1870.
Cher Ottavio,
Me voilà débarqué et tout enveloppé de tristesse. Que je voudrais t'avoir près de moi, avec ton bon sens pénétrant, délicat et ferme, pour me réconforter doucement, ainsi que tu l'as fait tant de fois! Croirais-tu que ce matin, au réveil, les souvenirs de l'Ecole me hantaient, comme un rêve à la fois douloureux et charmant ! Que tout cela est loin ! Que je suis loin de vous tous ! Et combien je le sens! Jamais je n'ai eu tant hâte de revenir. Enfin, aléa jacla est. Tu vois qu'on sait encore son latin . Par exemple, je ne suis pas aussi bien en règle avec mon arithmétique. Tout à l'heure je n'ai pu compter au juste les degrés du thermomètre à la porte de l'hôtel : mais quelle chaleur!
Lucy est auprès de moi, un peu désorientée aussi, qui embrasse son parrain.
A toi du fond du cœur.
Aïs A TOLE.
ÇV PREYOST-PAÏIADOL A LUDOVIC IIALÉVY
Washington, vendredi 15 juillet 1870
Cher Lud, Nous sommes tous ici, allant encore bien, mais avec une chaleur si épouvantable que je vais conduire lundi tout mon monde à Newport, près New-York. Je tremble
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que la chaleur ne nous rende malades avant ce temps-là. Je t'écrirai de Newport avec détails. Sache seulement que je serai ravi de me revoir à Paris, et que je ne veux rester ici que le temps décemment nécessaire.
J'espère que vous êtes en paix. Ici nous ne savons rien.
L'effort matériel que je fais pour écrire est incroyable ; je ne soupçonnais pas cette chaleur. Je serai reçu demain par le Président et je veux quitter Washington lundi.
Le prix de tout est fou : c^uinze fi'ancs une course de voiture ; le reste à proportion.
Anatole.
ÏABL
Avertissement y
Etude sur Prevost-Parauol \
Prevost-Paradol à Tai.ne (21 mars 1849) 141
— — (26 mars 4849) 14;,
— — (18 avril 1849) 150
— — (27 avril 1849; 154
— - (20 juin 1849) 155
— - (21 juin 1849) 157
— — (11 juillet 1849) 158
— À Ludovic Halévy (15 juillet 1849) 160
— À Taine (16 juillet 1849) ' 162
— — (9 août 1849) 164
— À Ludovic IIalévv (2 juillet 1850) 165
— À Gre'ard (7 septembre 1851) 167
— — (l^-- octobre 1851) 171
— À Taine (7 novembre 1851) 175
— — (10 décembre 1851) 180
— — (17 décembre 1851) 181
— — (24 décembre 1851) 184
— — (14 janvier 1852) 185
— — (1-^^ février 1852)' 188
— — (21 février 1852) 190
— — (20 mars 1852) 191
— À Ludovic Halévy (5 mai 1852) 193
— À Gréard (25 mai 1852). . . ' 194
— À Taine (21 juin 1852) 195
— — (50 juillet 1852) 190
— À Levasseur (19 octobre 1852) 198
— À Ernest Havet (25 octobre 1852) 200
— À Gréard (28 octobre 1852) . . 201
— — (24 novembre 1852) 203