SAINTE-BKUVE A PREVOST-PARADOL
Juillet 1868.
Cher et aimable confrère, il y a longtemps que je vous am^ais remercié pour la lecture de votre beau et savant livres si je n'avais été presque continuellement souffrant. Je l'ai lu, médité, relu par parties ; j'ai goûté cette fermeté sobre sous l'élégance, cette force dans l'atticisme.
Plus d'un chapitre m'a frappé — toute politique à part et indépendamment de l'opinion que je puis avoir — par sa philosophie et par son élévation. Le chapitre sur la guerre est de ceux-là, et votre raison, en ces matières sévères, continue de ne marcher qu'avec une certaine grâce ; elle ne saurait s'en séparer.
Les considérations historiques seraient matière à débats et à disputes sans fm. Votre portrait de Napoléon I'^'" n'est pas si éloigné de l'idée que je m'étais l\iite du grand homme en de certains jours : l'expression en est originale et vous restera en propre.
\ous savez que je ne regrette pas autant que vous que certains régimes, qui n'ont pas su vivre, soient tombés. Trop de Louis XVI aurait à la fm moutonné et encotonné la France; il est vrai qu'elle a été terriblement remuée et Dantonisée en revanche. Qui pourrait savoir, après coup, la juste mesure de ce qu'il aurait fallu ?
Mais tout cela est bien ingénieux, modéré de forme,
piquant d'aiguillon, et calculé juste à point pour ne pas
faire cabrer, môme des Athéniens, si tant est que nous le
soyons encore.
Tout à vous,
Saikte-Beuve.