‹ Prévost-ParadolChapitre 18 sur 27 · PREVOST-PARA DOL A ERNEST HAVET · texte numérisé non relu

PREVOST-PARA DOL A ERNEST HAVET

Janvier 1854.

Cher Mailre,

Je suis bien heureux du jugement favorable que vous portez sur mon Histoire universelle^ et je ne vous cacherai pas la joie que votre letlre m'a causée. Je vous sais bon juge et, qui plus est, sincère. Si mon travail vous a coatenlé, j'ai l'approbation du public éclairé. Mais pour trouver ce livre bon, il faut le lire, et c'est ici que la difficulté commence. Vous-même, si le nom de l'auteur et le souvenir bienveillant que vous avez gardé d'un ancien élève ne vous y avaient engagé, auriez-vous bien eu le courage d'ouvrir cet énorme volume et de déchiffrer ces lignes entassées sur deux colonnes? Vous aurez, je le crains, peu d'imitateurs, même parmi les personnes qui me connaissent et à qui j'ai envoyé mon ouvrage. Les conditions matérielles décident en grande partie de la destinée des livres et me font mal augurer du mien. Je ne pourrais espérer de changement qu'à une seconde édition, qui n'existera jamais, si la première rebute les lecteurs.

Vos éloges sont donc pour moi une consolation plutôt qu'une espérance, et ils me viennent en aide contre le

découragement dont je me suis senti un instant menacé. Je me prépare cependant à prendre ma revanche; j*espère dans quelques mois présenter au public, sous une forme plus acceptable, un travail plus restreint où je n'aurai plus à lutter contre l'étendue du sujet et contre Tinsuffisance de mon érudition. Sous ce titre : Négociations de Henri I V avec la cour de Rome, je voudrais exposer Thistoire diplomatique de la conversion et de Tabsolution de Henri IV et, plus tard, de Tédit de Nantes. Une grande partie de ces négociations est inédite, et j'espère que la Faculté voudra bien accepter mon travail comme une thèse pour le doctorat.

Je n'ai aucun droit à ce repos que vous avez la bonté de me conseiller. Je ne suis pas dans les conditions où l'on se repose, et les vacances même que l'Universilé accorde aux professeurs sont pour moi le fruit défendu. Je m'estimerais très heureux, si je pouvais m'attachcr exclusivement à Henri IV, et s'il ne me fallait mêler à l'histoire des occupations moins attrayantes. J'ai donc plus d'une raison de regretter de n'avoir pu devenir le répétiteur de votre cours à l'École polytechnique; c'est la liberté du travail que j'ai un instant espérée et perdue.

Veuillez agréer encore une fois mes remerciements

pour votre aimable lettre et me croire toujours votre bien

dévoué.

A. Prevost-Paradol.

Paris, 6 septembre 1854.

Monsieur,

Je suis à la fois affligé et heureux de la lettre que vous ^

1. A la suite d'un compte rendu très élogieux de la séance publil'Académic Trançaise du 24 août 1854, séance dans laquelle

m'avez fait Thonneur de m'écrire. Je regrette vivement d'avoir blâmé avec trop peu de réserve un ami des lettres qui, au pouvoir, les encourageait, qui, dans la retraite, les cultive, et auquel FUniversité doit ses derniers jours de protection et de liberté ; mais je suis heureux d'avoir l'occasion de vous dire, sans paraître indiscret, ma pensée pleine et entière sur un sujet qui me tient au cœur.

Vous avez dû voir, Monsieur, que la noie qui termine mon article fait un étrange contraste avec l'article luimême. J'étais encore sous le charme des nobles et touchantes paroles que vous avez prononcées à la séance, lorsque la lecture de la partie supprimée de votre discours m*a causé la plus vive douleur. C'est cette douleur sincère qui a un instant aigri mon langage et que je vous demande la permission de vous expliquer. Peut-être ne vous sera-t-il pas indifférent de connaître l'opinion d'une partie de la jeunesse éclairée, qui se souvient de votre bienveillance pour elle et que vous paraissez n'avoir pas oubliée.

Lorsque le 2 décembre emporta, avec la république, le gouvernement parlementaire, ce fut une grande leçon pour plusieurs d'entre nous, que les efTets despotiques du suffrage universel inséparable de la république avaient déjà inquiétés sur sou avenir. Vous connaissez. Monsieur, ce besoin de la jeunesse de s'attacher à quelque chose et

M. de Salvandy avait fait le rapport sur les prix de vertu, Prevost- Paradol avait inséré la note suivante {Bévue de V Instruction publique du SlaoOt 1854) : a Notre article était terminé, lorsque nous est parvenue la partie du discours de M. de Salvandy qui n*a pas été lue à la séance, et qui a été trop remarquée au dehors. Ce n'est pas sans ètonnement que nous voyons M. de Salvandy se jeter avec si peu de retenue dans cette croisade récemment organisée contre la philosophie du xviii» siècle, et déjà si ridicule ; nous ne dirons rien de plus de ces reproches qui échappent à toute discussion, qpi ont mérité et déjà subi les félicitations de l'Univers, » De là deux lettres de M. de Salvandy et les deux réponses de Prevost-Paradol ; la clarté avec laquelle le sujet y est traité nous dispense de tout commentaire.

de remplacer une illusion, aussitôt qu'elle est détruite. L'oppression commune qui pesait depuis ce jour sur les républicains et sur le parti constitutionnel, la désillusion des premiers, l'accord de toute la classe éclairée sur les principales garanties qui lui manquent, l'unanime dégoût de l'arbitraire, tout me fit entrevoir le succès du parti constitutionnel et la restauration par ses mains des libertés publiques. 11 me parut alors, Monsieur, et je persuadai à plusieurs de mes amis que la formation d'un grand parti libéral, aspirant avant tout au gouvernement parlementaire et aux garanties constitutionnelles, serait fatale au régime actuel et déciderait de l'avenir; que les deux ou trois grands objets de ce parti méritaient quelques sacrifices des nuances dont il serait formé; que la résolution commune de rendre le gouvernement à la classe éclairée devait dominer toutes les autres, que la monarchie constitutionnelle avait fait ses preuves et que la république avait trompé tout le monde.

Telles étaient. Monsieur, mes espérances. Ces pensées me semblaient si simples, si nécessairement présentes à tous les esprits éclairés, que je ne doutais pas qu'elles ne fussent les vôtres et celles de vos amis, et j'oserais croire encore que, si les chefs de l'opinion constitutionnelle avaient tenté cette fusion vraiment nationale entre tous les amis d'un gouvernement libre, ils eussent déjà détruit à demi ce qui pèse sur nous et tiré cette nation de la terre d'Egypte. Tout au contraire, les chefs de cette opinion ont semblé refouler au dedans d'eux-mêmes leurs inclinations libérales ; ils n'ont pas attaqué ce gouvernement dans ce qu'il a de despotique, mais dans ce qu'il a gardé malgré lui de la Révolution ; ils se sont, pour ainsi dire, convertis au rebours, efTrayant le parti libéral qu'ils auraient dû conduire, le laissant sans chef, ne lui offrant aucune sécurité pour l'avenir, mais plutôt la crainte de changer de servitude. C'est cet abandon de ceux que nous aurions voulu voir à notre tète, c'est cette cruelle

déception après un instant d'espoir qui m*a inspiré ce langage amer, où vous avez cru à tort voir de l'ingratitude.

Lecteur assidu des journaux anglais, me reposant dans riniage d'une liberté qu'il faut rendre à ce pays, de ce self-govemment qu'il n'a pas assez connu et que vos amis me semblaient appelés à lui faire connaître, je ne passe pas sans amertume de cette lecture à celle d'un journal, qui est, dit-on, l'organe de vos amis et qui paraît incliner plutôt vers les institutions de l'Autriche que vers les garanties de l'Angleterre. Ce n'est pas ainsi qu'on détournera ce pays de sa présente servitude, ni surtout qu'on fera connaître et aimer à la jeunesse ce gouvernement constitutionnel qu'elle vous aiderait à rétablir, si vous le lui proposiez, comme la forme la plus noble et la plus durable de la liberté.

Enfin, Monsieur, un dernier événement est venu confirmer la séparation de vos amis et de la jeunesse libérale ; c'est cette alliance avec TÉglise Homaine qui, du nord au midi de l'Europe, fait la guerre aux institutions constitutionnelles et qui s'est récemment, dans ce pays, associée avec éclat à la destruction des libertés publiques. Il n'y a rien. Monsieur, de rassurant pour l'opinion libérale dans l'alliance de ses anciens chefs avec un parti qui, en Angleterre, en France, en Autriche, et en ce moment même en Piémont, ne cache pas ses sentiments et ne consent à user des institutions libérales que dans l'espoir de les détruire par elles-mêmes.

Votre discours, Monsieur, a semblé un nouveau gage donné à ce parti, et votre nom justement respecté en a augmenté la malheureuse importance. Nul n'ignore qu'il n'y a parmi les hommes éclairés qu'une opinion sur les deux faces opposées du xvni® siècle, sur sa grandeur et sur sa misère ; mais l'opportunité de mettre en lumière l'une ou l'autre de ces deux faces est ici seule en question, et c'est un acte politique plutôt qu'un jugement phi-

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losophique que vous avez cru devoir faire et que j'ai trop vivement blâmé.

Veuillez en agréer ici, Monsieur, mon regret bien sincère. Je vous remercie de vous être souvenu de moi, qui ai si peu de litres à être connu de vous. Je vous remercie — en m'excusant d'en avoir usé si longuement — de l'occasion que vous m'avez offerle et qui sans doute ne se présentera plus, de faire parvenir jusqu'à vous quelques idées qui n'agiront guère sur votre esprit, mais qui vous peindront l'état du mien et de bien d'autres.

Veuillez agréer. Monsieur, l'assurance de mon profond

respect.

Novembre 1854.

Une indisposition assez longue m'a empêché de répondre plus tôt à votre lettre du 30 septembre. Sans avoir jamais craint que les lignes que j'ai pris la liberté de vous soumettre fissent une impression fâcheuse sur un esprit élevé comme le vôtre, je n'osais espérer une réponse aussi bienveillante et surtout aussi conciliante que celle dont vous avez bien voulu m'honorer. Elle me confirme dans cette idée que la grande faiblesse de l'opinion constitutionnelle est de ne pas prendre assez le soin de se montrer sous son véritable jour et de laisser dans lombre les tendances libérales qui feraient sa force, ne serait-ce que parce qu'elles contrastent heureusement avec celles qui dominent aujourd'hui en France.

La double devise de l'opinion constitutionnelle <* Ordre et liberté » hii donne un double aspect, et il faut qu*ellc se présente sous celui qui est le plus capable do lui rai-

lier la classe éclairée de ce pays. Depuis la révoltition de 4848, la première partie de sa devise était la plus précieuse, lorsque le coup d'État vint donner un attrait tout nouveau à la seconde. Cette bonne fortune de pouvoir rallier à la fois les esprits les plus modérés par des souvenirs d'ordre et les esprits les plus ardents par des espérances légitimes de liberté, il me semble, et j'ose vous le dire, qu'on l'a négligée et perdue. Le coup d'État a été considéré comme un incident de la Révolution, et les organes de l'opinion constitutionnelle ont continué une polémique exclusive et impopulaire contre les idées libérales. C'était après tout s'associer aux théories du nouveau gouvernement; et qui ne sait que ne point faire contraste avec les doctrines d'un gouvernement, c'est ôter au public Tenvie de le changer et à soi-même tout prétexte d'en proposer un autre ?

Je sais. Monsieur, qu'aux yeux de certaines personnes, cette concordance dans les doctrines était rendue nécessaire par l'état de l'opinion publique. On se la représente comme livrée entièrement encore à la réaction produite par les crimes de Février; on craint qu'elle ne soit en eiïet persuadée, comme les organes du gouvernement le lui veulent faire croire, que le régime parlementaire est le grand chemin du désordre, et l'on se dit : Attaquons, nous aussi, les excès de la liberté, parlons autorité encore plus haut que le gouvernement, et le public, retrouvant dans les organes de l'opinion constitutionnelle les idées et les passions dont il est en ce moment dominé, ne croira plus l'ordre inconciliable avec les libertés constitutionnelles, que nos noms et notre passé suffiront pour garantir.

Je crains. Monsieur, que ce raisonnement spécieux ne repose sur une fausse idée de l'état de l'opinion publique, d'ailleurs si difficile à connaître avec certitude. Février est loin de nous, et l'empire est sur nos tètes. Le mal présent agit toujours sur la nature humaine plus forte-

ment que les souvenirs, si récents qu'ils soient. Il est d'ailleurs évident que la partie active et logique de la nation est acquise aux idées libérales et ne sera ralliée au gouvernement constitutionnel que comme à un rempart contre le suffrage universel omnipotent, que comme à la meilleure garantie des libertés publiques.

Pardonnez-moi, Monsieur, ces réflexions et leur insistance. Elles me sont inspirées surtout par le respect que méritent les amis sincères de la liberté, par mon désir de voir tomber en des mains intelligentes les destinées de la Révolution et de ce pays. Que de problèmes nous apporte Tannée qui va bientôt s'ouvrir, cette guerre, ces complications inévitables, ces grandes réunions de troupes, que sais-je? En vérité. Monsieur, quelle responsabilité pèserait sur les membres influents de l'opinion constitutionnelle, si un coup de fortune les mettait en présence d'une nation abusée sur leur compte et hésitant à recevoir d'eux sa liberté? Que ces deux années perdues paraîtraient alors précieuses ! Que de regrets et qu'ils seraient inutiles ! Tout le monde en France ne dit pas comme le respectable M. Vivien : « Je recevrais avec joie la liberté d'un Washington; je l'accepterais d'un Monk, et je la prendrais même d'un Cromwell, s'il pouvait nous la donner. » Il n'est plus temps de donner la liberté à une nation, si on ne la lui a promise, si on n'en a rattaché l'espoir à son nom.

Veuillez agréer l'assurance de mon profond respect.

P.-S. Quant à la question religieuse, permettez-moi de la tenir à l'écart. Elle n'est qu'une des conséquences de la position prise par le parti constitutionnel; ou, si l'on veut la considérer en elle-même, elle demande un développement que ne comporte pas une lettre et que j*espëre lui donner dans un travail dont votre bienveillante correspondance m'a inspiré l'idée. Je tiens d'ailleurs à ne pas

rendre la mienne importune, et j*aimc mieux remettre à cet hiver la suite d'une discussion à laquelle vous m'avez fait l'honneur de vous intéresser, et dont je conserverai toujours un bien agréable souvenir.

YILLEMAIN A PREVOST-PARADOL

7 septembre 1855.

Monsieur,

J'avais remarqué votre bon souvenir et j'en étais bien reconnaissant de cœur*. Sans accepter vos éloges au degré où votre amitié les porte, je voulais vous remercier de cet aveu si complet donné à des choses que n'osent avouer ceux qui les ont si longtemps professées. Le Siècle craint de citer un mot de cette défense des principes qu'il a exagérés pendant vingt ans. Un autre journal m'insulte; un autre m'oublie tout à fait. Je suis bien touché, moi, de votre approbation si désintéressée.

Je vous remercie aussi de l'envoi de votre thèse historique, savante et spirituelle, sur Elisabeth et Henri IV; je vous demande la thèse latine sur Swift et je vous montrerai, à ce sujet, une page latine assez curieuse de votre héros, bien spirituel et bien piquant écrivain, mais que je n'aime guère, et qui ne méritait ni Vanessa, ni Stella.

Agréez de nouveau. Monsieur, mes compliments et mes vœux bien afTectionnés.

A. YiLLEMAIN.

1. Prevost-Paradol, dans le compte rendu de la séance publique annuelle de l'Académie française, avait relevé l'éloquence avec laquelle Villemain rappelait les principes du gouvernement constitutionnel.

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