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PREYOST-PARADOL A ERNEST HAVET

26 septembre 1855.

Mon cher Maître,

Vous n'imaginez qu'imparfaitement le prix que j'attache à vos éloges, et avec quelle impatience j'attends vos jugements sur les écrits que je prends la liberté de vous envoyer. Je vous remercie donc avec un vif plaisir de votre appréciation sur Elisabeth et Henri IV. Elle est pour moi très encourageante, car ce livre est mon véritable début dans l'histoire, comme je l'entends et comme j'essaierai de l'écrire. J'ai en mains un autre sujet, restreint aussi, mais dont l'unité est plus apparente et dont Tintérêt est plus vif, une histoire de la Conversion de Henri I V, Je ne l'ai pas encore abordé et je ne fais que l'entrevoir; mais je vais m'y livrer tout entier, si je suis encore à Paris au mois de novembre. Car vous savez sans doute que je demande une suppléance de Faculté en province, et que je crains de l'obtenir. Mais, en vérité, mon devoir est de la demander et de m'assurcr quelques années de sécurité relative et de repos. S'il est difficile de faire quoi que ce soit en province, il est impossible d'y faire de l'histoire. D'un autre côté, j'essaierai mes forces dans un cours de Faculté, et cette épreuve, qui peut échouer, veut être tentée loin de Paris, dans une obscurité protectrice.

Pour en revenir à mon travail et à cette page 64 que vous y avez remarquée, j'ai à peine le courage de prétendre que vous avez trop bonne opinion de la nature humaine et en particulier de la nature française; mais là, je crois, est le fond de la question.

Vous croyez cette nation capable de république, comme

VOUS la croyez capable de philosophie. Il ne faut cependant, pour être digne d*un gouvernement constitutionnel et pour le supporter, qu'une moitié des viriles qualités et des beaux défauts nécessaires à la vie durable d'une république, et le gouvernement constitutionnel n'a trouvé dans ce pays, ni des hommes d'Etat capables de la conduire, ni des partis capables de l'améliorer. Je veux bien convenir que nous sommes à la fois meilleurs et pires que l'Angleterre et ne pas me plaindre de notre lot, mais je ne conclus pas de notre incapacité pour un gouvernement déjà très élevé à une aptitude particulière pour un gouvernement supérieur et qui exige davantage de la nature humaine. Ce n'est qu'avec embarras et défiance de moi-même que je porte de tels jugements ; mais ils me semblent sortir plutôt de l'histoire contemporaine que de ma propre pensée.

Veuillez agréer, cher Maître, mes remerciements et l'assurance de mon respect.

Mercredi, novembre 1855.

Cher Octave, si je ne t'ai pas donné signe de vie depuis la bonne soirée que j'ai passée chez toi, c'est qu'attendant du nouveau de jour en jour, je ne voulais l'écrire que pour t'envoyer une bonne nouvelle. J'appelle bonne nouvelle une nomination quelconque, tant je suis las de celle incertitude! Mais la meilleure de toutes serait ce Strasbourg, qui pourrait bien, ou ne pas devenir vacant, ou m'échapper. M. Vidal, professeur à Aix, est venu ici me vanter sa chaire d'Aix et me prier de la demander, afin de favoriser ses desseins sur Strasbourg. J'ai refusé

réchange, mais il peut bien faire l'échange sans mon aveu. Sauf M. Guignault, très zélé pour mon affaire, et M. Lesieur, s'il faut l'en croire, je n'ai personne auprès du Ministre, et, à vrai dire, je ne cherche à y avoir l'appui de personne. Voilà, cher Octave, l'état incertain de mes affaires; je ne voulais pas t'en fatiguer au point où elles sont.

J'ai achevé samedi dernier ma lecture à l'Académie des sciences morales : l'effet en est bon ; mais une fois parti, tout cela ne peut plus me servir à grand'chose. J'ai eu mes deux filles malades chacune à son tour, et la seconde est encore en coqueluche. Tout cela nous entraîne, outre la mauvaise santé de la mère et le froid. Que ne demeures-tu cependant à Paris! Viens le plus tôt possible. J'ai

besoin de toi.

PIŒVOST-PARADOL A GRÉARD

Dimanche, 1*' décembre 1855.

Mon cher Ottavio,

Je verrai le champ de bataille des Cimbres et Fourrières,... mais je ne verrai plus de longtemps mon cher Octave; car je vais h Ai\, chargé du cours de littérature française, la chaire de M. Fortoul.

Cher Octave, il serait horrible de partir sans l'embrasser. Que faire? Écris-moi vite ce qui te convient le mieux, et aime-moi toujours bien.

A. Prévost.

LEnRES. 241

Âlx, 24 décembre 1855.

Mon cher Ludovic,

Aussitôt que tu auras reçu cette lettre avec le mandat qu'elle contient, tu m'achèteras le volume des Causeries de Sainte-Beuve, où est Yauvenargues; tu le mettras afîranchi à la poste, — tu sais que c'est un sou par feuille, vingt-cinq ou trente sous, — à mon adresse provisoire, qui est la poste restante, en attendant que j'aie fait mettre un numéro à la petite maison de campagne que j'ai louée.

.le t'écris, les fenêtres ouvertes, avec un soleil d'été, à peine supportable dehors; à côté de vos onze degrés de Paris, cela paraît bon, et pourtant quand le soleil se cache comme hier, nous avons plus froid que vous, avec trois ou quatre misérables degrés contre lesquels on est sans défense. Je commencerai mon cours le dix janvier, sur les Principaux Moralistes français depuis le xvi* siècle. Je lirai la première leçon et j'attends l'inspiration pour les autres.

De la solitude et de la tristesse d'Aix, tu ne t'en feras jamais une idée, à moins de venir dans mon château et dans mon parc plein d'oliviers, de mûriers, de figuiers, de cyprès. Ce qui ressemble pour nous à une serre-cimetière. Au fond, tout cela est admirable, et je crois avoir mis la main sur le Paradis.

Embrasse tout le monde pour nous et prie ton père dç m'écrire, car je suis bien seul.

Tout à toi,

î:42 prevost-paradol.

Ail, 26 janyier 1856.

Mon cher Ludovic, merci de Ba-ta-clan^ merci de Figaro qui te reviendra régulièrement le lundi, merci enfin de tes lettres qui auront bientôt des réponses plus régulières.

Mon cours, cher Ludovic, m'occupe beaucoup moins que Vauvenargves. Voilà mon vrai souci. Si peu de temps pour un tel travail, et qui pis est, si peu de renseignements sur sa vie ! J*en ai pris mon parti et je ne dirai de lui que ce que m'apprend Suard. Hais j'aurai ma revanche avec les œuvres et j'ai en tète et en note quelques bonnes pages. Pour l'envoyer, je compte faire comme pour ma thèse, quand je l'ai envoyée à Orléans; le chemin de fer accepte tout ce qui dépasse un kilogramme. Je mettrai Tèloge dans une petite caisse avec quelques livres et je l'enverrai à ton père. Je tâcherai d'avoir le temps de le recopier, afin d'avoir ici un texte à envoyer, coûte que coûte, par la poste, si l'autre lardait en route ou s'égarait. Je te parle longuement de tout cela, parce que c'est ma porte de derrière pour m'èchapper et marcher sur Paris. Non que je sois mal à Aix : au contraire; partout ailleurs en province, climat, habitants, fonctions, tout serait pire. Hais j'étouffe, cher Ludovic, Tair me manque.

Je suis de mieux en mieux avec mon vieux Recteur, qui vient et revient à mon cours, et qui a déjà écrit beaucoup de bien de moi à Paris. Hes collègues sont excellents et mon cours va bien ; dès ma seconde leçon, j'ai parlé à mon aise sans autre préparation que trois ou quatre ligues de plan écrites la veille et regardées le

matin. J'improvise tout, mon Ludovic, et je réussis. J*ai du monde, des dames, enfin un petit succès de province.

Cependant tout le monde est ici si aimable en paroles qu'il est impossible, faute d'un ami, de savoir au vrai l'effet produit. Aussi figure-toi mon plaisir, jeudi dernier, quand, après mon petit sermon, descendant la rue au milieu des étudiants qui ne me reconnaissaient pas — il fait nuit à six heures et je relève mon paletot, — j'entendis ce dialogue : « Eh bien, qu'en penses-tu? — Moi, j'ai dormi tout le temps. — Comment as-tu pu dormir? Il vous a une parole, celui-là...! » Comme je suis sûr de ne pas crier, cela veut dire, à coup sûr, qu'ils me trouvent intéressant, et voilà le premier compliment qui m'ait rassuré, depuis que je suis à Aix. D'ailleurs, cher Ludovic, quel doux métier depuis que je me suis découvert la bosse du professorat! Deux jours occupés par semaine et le reste pour le travail libre ou pour la paresse, selon les goûts. J'ai déjà bien des projets pour remplir mes journées après Vauvenargues,

J'étais déjà en demi-relation avec M. B***, très aimable homme, et, pour cette ville, très distingué; mais il lui manque quelque chose que je ne sais dire. Il parle trop sérieusement, ou, ce qui est pire, il plaisante sérieusement. Je n'ai pu encore rencontrer M. Borely chez lui, mais je donnerais beaucoup pour être bien avec celui-là. C'est parce que tu ne le connais pas encore, vas-tu dire. D'abord peut-être; et puis, parce qu'il a végété dix-sept nns à Aix, comme procureur général de M. Thiers et de la Révolution, et qu'il s'est fait volontairement destituer pour un discours d'opposition en décembre 1847. Depuis, il vit retiré, en grand seigneur, monte beaucoup à cheval et doit ronger son frein. Mais, cher Ludovic, la fatalité s'en mêle et j'ai appris que le seul homme d'Aix avec lequel je pouvais espérer de causer était sourd à ne plus rien entendre. Ai-je assez de motifs, mon cher Lu-

dovic, pour désirer revoir la coupole de Tlnstitut et me rassasier du ramage de Valentine? Mes amitiés à tout le monde. Je t*embrasse.

Aix, 10 février 1856.

Chère Madame,

Je serais bien désolé que vous fussiez incompétente pour ma leçon d'ouverture et pour mon cours. Ce serait un bien mauvais signe, et je craindrais de devenir inintelligible pour toutes les personnes de goût. Ici on n'a pas peur de paraître bas-bleu en venant à la Faculté, et un auditoire de dames, comme on dit, est la meilleure garantie de succès.

Mais je laisse la Faculté pour passer à la cuisine, où vous voulez bien jeter les yeux. Elle est bonne. jNous n'avons perdu ni le lait, ni le beurre, et nous y avons gagné, avec les olives, de beau raisin conservé, qui vaut cinq francs à Paris et ici cinq sous, parce que Tannée a été mauvaise; autrement, c'est deux ou trois sous. Mais que cela ne vous fasse pas croire à une terre promise! La viande médiocre, le pain excellent, les légumes rares; tout est cher et, au bout du compte, nous dépensons autant qu'à Paris; ce qui est bien injuste, car, en réalité, on vit ici moins qu'à Paris, et il devrait être permis de ne payer que moitié une demi-existence.

Mais le fléau et la curiosité du pays sont les domestiques. Nous en sommes au numéro 3. Le numéro 1 mettait la journée à faire un lit, le lendemain à faire Tautre, le surlendemain au troisième. Il n'y avait donc jamais qu'une personne de bien couchée. Elle est partie, cette

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lente personne, et nous la regrettons, et nous allons la reprendre, si nous pouvons.

Voici pourquoi : le numéro 2 laissait coucher ses maîtres dont vous connaissez la confiance, se levait pour aller coucher on ne sait où, laissant les portes du jardin et de la maison ouvertes et emportant même les clefs, en personne prudente qu'elle était, pour assurer le retour. Ma profonde habileté a eu raison de la sienne. A onze heures du soir, j'ai glissé au-dessus du loquet de la porte du jardin un morceau de bois d'olivier — voilà à quoi sert l'olivier en ce pays I — qui l'a empêchée d'ouvrir ma porte, avec ma clef, pour rentrer dans ma maison. Elle est revenue, le lendemain matin, à neuf heures et avait, sans dire un mol, commencé à faire le salon, avec un sang-froid que vous n'imaginez pas, quand je lui ai conseillé un départ prompt et définitif.

Le numéro 5 entendrait mieux le patois que le français, si elle pouvait entendre quelque chose; mais elle est entièrement sourde et, après de grands cris qui vous épuisent, on lui voit faire le contraire de ce qu'on lui a crié.

Sachez, chère Madame, que ces trois exemples ne sont pas l'exception, mais la règle, et que le numéro 1 est l'idéal du pays. Voilà notre histoire domestique. Vous connaissez notre histoire politique et littéraire; elle va bien, comme chez vous, où Ba-ta-clan brillera longtemps encore.

Je vous souhaite une charmante maison de campagne. Quand donc pourrai-je la chercher avec vous?

Votre tout dévoué, Anatole.

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