LE PARDON DES OFFENSES
Oh ! je sais bien, mon Seigneur, le rêve est simple : effacer les empreintes, se débarrasser des images, opérer le vide en soi, pour que Votre Fils puisse s'y plaire, devenir assez indifférent à ses plaisirs et à ses soucis, assez désintéressé des alentours pour pouvoir limiter ses sentiments à ceux qu'exprime la liturgie du jour ; en un mot ne pleurer, ne rire, ne vivre qu'en Vous et avec Vous. Hélas ! l'idéal est inaccessible ;
personne ne s'exile ainsi de soi-même ; on ne tue pas le vieil homme, on l'engourdit à peine et, à la moindre occasion, ce qu'il s'éveille !
Les saints y sont pourtant parvenus, à l'aide de grâces spéciales et encore Dieu leur a-t-il laissé des défauts afin de les préserver de l'orgueil ; mais pour le commun des mortels, rien de semblable ne se réalise et plus j'y réfléchis et plus je me persuade que rien n'est plus difficile que de se muer en saint.
Certes beaucoup de gens ont mate la chair, ils pratiquent l'amour de Jésus, l'humilité ; ils refoulent, sans doute, le plus gros des dispersions ; ils vivent aux écoutes de l'arrivée de Dieu ; ils ne sont pas loin d'être des saints... Mais il y a une pelure, un zeste, sur lequel ils glissent et qui les fait choir et les rejette dans la foule des saintes gens et les saintes gens ne sont pas des saints, car ce sont eux qui s'arrêtent en haut de la côte et n'en pouvant plus, se reposent et bien souvent redescendent.
Or ]a pierre de touche de la sainteté, elle n'est pas dans les mortifications corporelles et les souffrances — qui ne sont que des véhicules et des moyens — elle n'est pas non plus dans l'extinction des forts et des moyens péchés ; avec l'aide du ciel tout homme vraiment pieux et de bonne volonté peut y prétendre ; elle est surtout dans la réalité de cette assertion du Pater que nous répétons si audacieusement que nous en devrions trembler, <.< comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Supporter, en effet, les fourberies et les injures, ne conserver aucune rancune des injustices, alors même qu'elles se prolongent et que la haine qui les attise finit par rendre l'existence intolérable ; les désirer presque par besoin d'humiliation et par convoitise d'amour divin ; ne souhaiter non seulement aucun mal à son bourreau, mais l'aimer davantage et demander sans arrière-pensée, sincèrement, du fond du cœur, qu'il soit heureux et cela naturellement, en excusant sa façon d'agir, en s'at-
tribuant tous les torts, eh bien ! cela, à moins d'une action très particulière de la grâce, c'est au-dessus des forces humaines ! (Uoblat.)