‹ Prières et pensées chrétiennesChapitre 16 sur 18 · LA DOULEUR, APPRENTISSAGE DE LA SAINTETÉ · texte numérisé non relu

LA DOULEUR, APPRENTISSAGE DE LA SAINTETÉ

Lorsque Dieu juge que les ténèbres spirituelles, dans lesquelles sainte Lydwine est plongée, ont asse^ duré, Il lui envoie un prêtre, du nom de Jan Pot, qui lui explique sa voca-

tion mystique et lui révèle Vart de souffrir en union avec le Christ . Les réflexions de Jan Pot sont de celles qui s'appliquent à tous les malades, désireux d'offrir leurs maux en expiation de leurs fautes ou de celles du prochain.

Ma fille, vous avez trop négligé jusqu'ici de méditer la Passion du Christ. Faites-le désormais et vous verrez que le joug du Dieu des amoureuses douleurs deviendra doux. Accompagnez-le au Jardin des Olives, chez Pilate, sur le Golgotha et dites-vous que lorsque la mort lui interdira de souffrir encore, tout ne sera pas fini, qu'il vous faudra dorénavant, comme une fidèle veuve, accomplir les dernières volontés de l'Époux, suppléer par vos souffrances à ce qui manque aux siennes.

Sainte Lydwine essaie de cette méthode d'oraison. Mais elleaheau méditer sur les tortures du Christ, c'est aux siennes qu'elle songe. Lorsqu'elle confesse ses angoisses à fan Pot, celui-ci la rassure et lui précise le sens de cette phrase de saint Paul « parfaire la Passion du Christ ».

11 lui apprit que l'humanité est gouvernée par des lois que son insouciance ignore, loi de solidarité dans le Mal et de réversibilité dans le Bien, solidarité en Adam, réversibilité en Notre-Seigneur, autrement dit, chacun est, jusqu'à un certain point, responsable des fautes des autres et doit aussi, jusqu'à un certain point, les expier ; et chacun peut aussi, s'il plaît à Dieu, attribuer, dans une certaine mesure, les mérites qu'il possède ou qu'il acquiert à ceux qui n'en ont point ou qui n'en veulent recueillir.

Ces lois, le Tout-Puissant les a promulguées et il les a, le premier, observées en les appliquant à la Personne de son Fils. Le Père a consenti à ce que le Verbe prît à sa charge et payât la rançon des autres ; il a voulu que ses satisfactions qui ne pouvaient lui servir, puisqu'il était innocent et parfait, profitassent aux mécréants, aux coupables, à tous les pécheurs qu'il venait racheter ; il a fallu qu'il présentât , le premier, l'exemple de la substitution mystique, de la

suppléance de celui qui ne doit rien à celui qui doit tout ; et Jésus, à son tour, veut que certaines âmes héritent de la succession de son sacrifice.

Et, en eflfet, le Sauveur ne peut plus souffrir par lui-même, depuis qu'il est remonté près de son Père, dans la liesse azurée des cieux ; sa tâche rédemptrice s'est épuisée avec son sang, ses tortures ont fini avec sa mort. S'il veut encore pâtir, ici-bas, ce ne peut plus être que dans son Église, dans les membres de son corps mystique.

....Vous souffrez parce que vous ne voulez pas souffrir. Le secret de votre détresse est là. Accueillez-la et offrez-la à Dieu cette douleur qui vous désespère et il l'allégera ! il la compensera par de telles consolations que le moment viendra où vous vous écrierez : mais je le leurre ! il a contracté avec moi un marché de dupe ; je me suis offerte pour expier par les plus terribles châtiments les forfaits du monde et il m'inonde d'un bonheur sans dimension, d'une allégresse sans mesure ; il m'expatrie, il me dépossède.

il me débarrasse de moi-même, car c'est lui qui rit et qui pleure, c'est lui qui vit en moi !

...Dites à Jésus : je veux me placer moimême sur votre croix et je veux que ce soit vous qui enfonciez les clous. Il acceptera ce rôle de bourreau et les anges lui serviront d'aides; — eh oui ! il vous prendra au mot, votre Sauveur ! — on lui apportera les épines, les tarières, les cordes, l'éponge, le fiel, la lance, mais lorsqu'il vous verra, écartelée sur le gibet, suspendue entre ciel et terre, ainsi qu'il le fut sur le bois, ne pouvant encore vous élancer vers le firmament, mais ne touchant plus au sol, son cœur se fondra de pitié et il n'attendra pas que sa Justice soit satisfaite pour vous descendre. De même que Nicodème et Joseph d'Arimathie, il soutiendra votre tête, alors que la Vierge vous couchera sur ses genoux, mais il n'y aura plus de sanglots. Marie sourira ; Madeleine ne pleurera plus et elle vous embrassera, 'gaiement, telle qu'une grande sœur !

...Ne vous imaginez pas que votre supplice est plus long, plus aigu que celui de la Croix qui fut relativement court; ...aucune torture ne se peut comparer à celle de Jésus.

Songez au prélude de la Passion, au jardin de Gethsémani, à cet inexprimable moment où, pour ne pouvoir s'empêcher <i'être intégralement géhenne dans son âme et dans son corps, le Verbe arrêta, mit, en <]uelque sorte, en suspens sa divinité, se spolia loyalement de sa faculté d'être insensible, afin de se mieux ravaler au niveau de sa créature et de son mode de souffrir. En un mot, pendant le drame du Calvaire, l'humanité prédomina chez l' Homme- Dieu et ce fut atroce. Lorsqu'il se sentit, tout à coup, si faible et qu'il envisagea l'effroyable fardeau d'iniquités qu'il s'agissait de porter, il frémit et tomba sur la face.

Les ténèbres de la nuit s'ouvraient, enveloppaient de leurs pans énormes, comme d'un cadre d'ombre, des tableaux éclairés par on ne sait quelles lueurs. Sur un fond

de clartés menaçantes, les siècles défilaient un à un, poussant devant eux les idolâtries et les incestes, les sacrilèges et les meurtres, tous les vieux méfaits perpétrés depuis la chute du premier homme — et ils étaient salués, acclamés au passage par les houras des mauvais anges ! — Jésus excédé baissa les yeux — lorsqu'il les releva, ces fantômes des générations disparues s'étaient évanouis, mais les scélératesses de cette Judée qu'il évangélisait, grouillaient en s'exaspérant, devant Lui. Il vit Judas, il vit Caïphe, il vit Pilate, il vit... saint Pierre ; il vit les effrayantes brutes qui allaient lui cracher au visage et lui ceindre le front de points de sang. La croix se dressait, hagarde, sur les cieux bouleversés et l'on entendait les gémissements des Limbes. Il se remit debout, mais, saisi de vertige, il chancela et chercha un bras pour se soutenir, un appui. — Il était seul. —

Alors il se traîna jusqu'à ses disciples qui dormaient, dans la nuit demeurée paisible, au loin, et il les réveilla. Ils le regar-

dèrent, ahuris et craintifs, se demandant si cet homme, aux gestes éperdus et aux yeux navrés, était bien le même que ce Jésus qui s'était transfiguré devant eux sur le Thabor, avec un visage resplendissant et une robe de neige, en feu. Le Seigneur dut sourire de pitié ; il leur reprocha seulement de n'avoir pas pu veiller, et, après être encore revenu, deux fois, près d'eux, il s'en fut agoniser, sans personne, dans son pauvre coin.

Il s'agenouilla pour prier, mais maintetenant il n'était plus question du passé et du présent, il s'agissait de l'avenir qui s'avançait, plus redoutable encore ; les siècles futurs se succédaient, montrant des territoires qui changeaient, des villes qui devenaient autres; les mers mêmes s'étaient déformées et les continents ne se ressemblaient plus ; seuls, sous des costumes différents, les hommes subsistaient identiques ; ils continuaient de voler et d'assassiner ; ils persistaient à crucifier leur Sauveur, pour satisfaire leurs besoins de luxure et leur

passion de gain ; dans les décors variés des âges, le Veau d'or s'érigeait, immuable et il régnait. Alors, ivre de douleur, Jésus sua le sang et cria : Père si vous vouliez détourner de moi ce calice ; puis il ajouta, résigné, cependant que votre volonté se fasse et pas la mienne !

...Cependant le paroxysme de ses souffrances n'était pas atteint ; il ne le fut que sur la Croix ; sans doute, son supplice physique fut horrible, mais combien il semble indolore si on le confronte avec l'autre ! Car, sur le gibet, ce fut l'assaut de toutes les immondices réunies des temps ; les gémonies du passé, du présent, de l'avenir, se fondirent et se concentrèrent en une sorte d'essence corrosive ignoble et elles l'inondèrent; ce fut quelque chose comme un charnier des cœurs, comme une peste des âmes qui se ruèrent sur le bois pour l'infecter. — Oh ! ce calice qu'il avait accepté de boire, il empoisonnait l'air ! — Les anges qui avaient assisté le Seigneur au Jardin des Olives n'intervenaient plus ; ils pleuraient

atterrés devant cette mort abominable d'un Dieu ; le soleil s'était enfui, la terre bruissait d'épouvante, les rocs terrifiés étaient sur le point de s'ouvrir. Alors Jésus poussa un cri déchirant : Père, pourquoi m'avezvous abandonné ?

Et il mourut.

Pensez à tout cela, Lydwine et assurezvous que vos souffrances sont faibles en face de celles-là ; remémorez-vous les inoubliables scènes du Jardin des Olives et du Golgotha, regardez le chef dévasté par les soufflets, le chef ébouriffé d'épines de l'Époux, mettez vos pas dans les empreintes des siens et, à mesure que vous le suivrez, les étapes se feront plus débonnaires, les marches forcées se feront plus douces.

(Sainte Lidwyne de Schiedam.)

Huysmans déclare que sa vie de sainte Lydzvine ne s'adresse pas aux gens qui vivent en bonne santé, car il leur serait difficile de la bien cojnprendre ; mais qu'elle fut écrite à l'usage des « pauvres êtres atteints de mala^ dies incurables et étendus à jamais sur une couche ».

Ceux-là sont, pour la plupart, des victimes de choix ; mais combien, parmi eux, savent qu'ils réalisent l'œuvre admirable de la réparation et pour eux-mêmes et pour les autres ? Cependant pour que cette œuvre soit véritablement satisfactoire, il sied de l'accepter avec résignation et de la présenter humblement au Seigneur. Il ne s'agit pas de se dire : je ne saurais m'exécuter de bon cœur, je ne suis pas un saint, moi, tel que Lydwine, car, elle non plus, ne pénétra pas les desseins de la Providence lorsqu'elle débuta dans les voies douloureuses de la Mystique ; elle aussi, se lamentait, comme son père Job et maudissait sa destinée; elle aussi, se demandait quels péchés elle avait bien pu commettre pour être traitée de la sorte et elle ne se sentait pas du tout invitée à offrir, de son plein gré, ses tourments à Dieu ; elle faillit sombrer dans le désespoir ; elle ne fut pas une sainte du premier coup ; et néanmoins après tant d'efforts tentés pour méditer la Passion du Sauveur

dont les tortures l'intéressaient beaucoup moins que les siennes, elle est parvenue à les aimer et elles l'ont enlevée dans un ouragan de délices jusqu'aux cimes de la vie parfaite ! La vérité est que Jésus commence à faire souffrir et qu'il s'explique après. L'important est donc de se soumettre d'abord, quitte à réclamer ensuite. Il est le plus grand Mendiant que le ciel et la terre aient jamais porté, le Mendiant terrible de l'amour ! Les plaies de ses mains sont des bourses toujours vides et il les tend pour que chacun les emplisse avec la menue monnaie de ses souffrances et de ses pleurs.

Il n'y a donc qu'à lui donner. La consolation, la paix de l'âm-e, le moyen de s'utiliser et de transmuter à la longue ses tourments en joie, ne peuvent s'obtenir qu'à ce prix. Le récepte de cette divine alchimie qu'est la Douleur, c'est l'abnégation et le sacrifice. Après la période d'incubation nécessaire, le grand œuvre s'accomplit ; il sort du brasier, de l'athanor de

l'âme, l'or, c'est-à-dire l'amour qui consume les abattements et les larmes; la vraie pierre philosophale est celle-là. {Sainte Ly divine.')

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