‹ Prières et pensées chrétiennesChapitre 17 sur 18 · ET DANS LA YIE DE LA VIERGE · texte numérisé non relu

ET DANS LA YIE DE LA VIERGE

Dès qu'Adam eut connu le péché, la Douleur surgit. Elle fut la première-née de l'œuvre de l'homme et elle le poursuivit depuis lors sur la terre, par delà le tombeau, jusqu'au seuil même du Paradis.

Elle fut la fille expiatrice de la Désobéissance, celle que le baptême, qui efface la faute originelle, n'arrêta pas. Elle ajouta à l'eau du Sacrement l'eau des larmes ; elle nettoya les âmes autant qu'elle put, avec les deux substances empruntées au corps même de l'homme, l'eau et le sang.

...Elle marcha sous le poids de la malédiction de l'humanité pendant des siècles ; lasse de ne suggérer, dans sa besogne répa-

ratrice, que des colères et des huées, elle attendit, elle aussi, avec impatience, la venue du Messie qui devait la rédimer de son abominable renom et détruire ce stigmate exécré qu'elle portait sur elle.

...Elle ne fut vraiment l'amante magnifique qu'avec l'Homme-Dieu. Sa capacité de souffrances dépassait ce qu'elle avait connu. Elle rampa vers Lui en cette nuit effrayante où, seul, abandonné dans une grotte, il assumait les péchés du monde et elle s'exhaussa, dès qu'elle l'eût enlacé, et devint grandiose. Elle était si terrible qu'il défaillit à son contact ; son agonie ce furent ses fiançailles à elle ; son signe d'alliance était, ainsi que celui des femmes, un anneau, mais un anneau énorme qui n'en avait plus que la forme et qui était, en même temps qu'un symbole de mariage, un emblème de royauté, une couronne.

Elle en ceignit la tête de l'Époux, avant même que les Juifs n'eussent tressé le diadème d'épines qu'elle avait commandé et le front se cercla d'une sueur de rubis, se para d'une ferronnière en perles de sang.

Elle l'abreuva des seules blandices qu'elle pouvait verser, de tourments atroces et surhumains et, en épouse fidèle, elle s'attacha à Lui et ne le quitta plus ; Marie, Magdeleine, les Saintes femmes n'avaient pu marcher, à chaque instant, sur ses traces ; elle, l'accompagna au prétoire, chez Hérode, chez Pilate ; elle vérifia les lanières des fouets, elle rectifia l'enlacement des épines, elle alourdit le fer des marteaux, s'assura de l'amertume du fiel, aiguisa le fer de la lance, effila jalousement les pointes des clous.

Et quand le moment suprême des noces fut venu, alors que Marie, que Magdeleine, que saint Jean, se tenaient, en larmes, au pied de la Croix, elle, comme la Pauvreté dont parle saint François, monta délibérément sur le lit du gibet, et, de l'union de ces deux réprouvés de la terre, l'Église naquit ; elle sortit, en des flots de sang et d'eau du cœur victimal et ce fut fini ; le Christ devenu impassible, échappait pour jamais à son étreinte ; elle était veuve au moment

même où elle avait été enfin aimée, mais elle descendait du Calvaire, réhabilitée par cet amour, rachetée par cette mort.

. . .Elle avait eu barre sur le Fils pendant quelques heures; ...sur la Mère elle eut une plus longue prise...

La Vierge était la seule créature humaine dont elle n'avait pas logiquement le droit de s'éprendre. L'Immaculée Conception n'avait rien à démêler avec elle ; et, d'autre part, Marie n'ayant, durant son existence terrestre, jamais péché, se trouvait par cela même imperméable, dispensée de ses sévices compensateurs et de ses maux.

Il fallut donc pour qu'elle osât l'aborder, une permission spéciale de Dieu et le consentement de la Mère qui, pour se rendre plus semblable à son Fils et coopérer, selon la mesure de ses moyens, à notre Rédemption, accepta de compatir et d'endurer, sous la Croix, les affres souveraines du Dénouement.

Mais la Douleur n'eut point d'abord avec elle ses coudées franches. Sans doute,

elle la marqua de son épreinte, au moment même où répondant à l'ange Gabriel « Fiat » Marie aperçut, se détachant dans la lumière divine, l'arbre du Golgotha ; mais cela fait, il lui fallut reculer et se tapir à distance. Elle vit de loin la Nativité, mais elle ne put pénétrer dans la grotte de Bethléem ; ce ne tut que plus tard, alors que la fille de Joachim vint pour la Présentation, au Temple, que, sur le sésame prononcé par le prophète Siméon, elle bondit, de son embuscade, dans l'âme de la Vierge et s'y implanta.

...La Vierge ne pouvait, au reste, se dédire. Elle avait accepté la lourde tâche que lui avait léguée Jésus, celle d'élever l'enfant né sur le lit de la Croix. Elle la recueillit et pendant vingt-quatre ans, dit saint Épiphane, pendant douze ans, affirment d'autres saints, elle veilla ainsi qu'une douce aïeule, sur cet être débile que, nouvel Hérode, l'univers cherchait de toutes parts pour l'égorger ; elle forma la petite Église, lui désigna son métier de pêcheuse

d'âmes ; elle fut la première nautonnière de cette barque qui commençait à gagner le large sur la mer du monde ; quand elle mourut elle avait été Marthe et Marie ensemble ; elle avait réuni le privilège de la vie active et de la vie contemplative ; et c'est pourquoi l'Évangile de la messe du jour [de l'Assomption] est justement emprunté au passage de saint Luc, racontant la visite du Christ dans la maison des deux sœurs.

Sa mission est donc terminée. Remise entre les mains de saint Pierre, l'Église était assez grande pour voguer, sans touage, seule.

La Douleur qui ne s'était pas séparée de Marie, durant cette période, dut alors s'enfuir; et, en effet, de même qu'elle avait été absente des couches de Notre-Dame, de même elle se retira, lorsque l'instant de la mort fut venu. La Vierge ne mourut ni de vieillesse, ni de maladie ; elle fut emportée par la véhémence du pur Amour ; et son visage fut si calme, si rayonnant,

si heureux qu'on appela son trépas la Dormition.

Mais avant d'atteindre cette nuit tant souhaitée de l'éternelle délivrance, par quelles années de tourments et de désirs elle passa ! Car étant femme et mère, comment n'aurait-elle pas convoité d'être enfin débarrassée de son corps qui, si glorieux qu'il fût d'avoir conçu dans ses flancs le Sauveur, ne l'en attachait pas moins à la terre, ne l'empêchait pas moins de rejoindre son Fils !

Aussi pour ceux qui l'aimèrent, quel bonheur ce fut de la savoir enfin exonérée de sa geôle charnelle, ressuscitée telle que le Christ, couronnée, trônant, si simple et si bonne, loin de nos boues, dans les régions bienheureuses de la Jérusalem céleste, dans la béatitude sans fin des Empyrées I (LoMat.)

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