‹ Prieur de la cote-d'orChapitre 2 sur 32 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

PRIEUR A RASSEMBLEE LEGISLATIVE

Prieur partit aussitôt pour Paris, et s'y installa dans les derniers jours de septembre 1791. Il n'avait alors que vingt-huit ans, c'est-à-dire qu'il se sentait plein d'ardeur et résolu à profiter des circonstances pour activer le mouvement réformiste auquel il s'était associé. Validé comme député, et sans discussion, dès le 2 octobre, il prêta, deux jours plus tard, le serment de fidélité à la Constitution qui était alors imposé non pas seulement aux fonctionnaires, mais aussi aux législateurs. Dans son extrême désir de se rendre utile et de contribuer à faire passer dans la praticfue les séduisantes théories qui jusqu'alors l'avaient charmé, le nouveau député de la Côte-d'Or vit aussitôt marquée sa place parmi les plus avancés de cette ardente assemblée, si pleine d'inexpérience et de bonne volonté ; mais il ne fut jamais de ceux qui aiment à se produire. Bien que les circonstances l'aient plus d'une fois obligé à prendre la parole, il estimait que les tournois d'éloquence arrêtent la marche des affaires et que le moindre acte vaut mieux que le plus brillant des discours. Aussi laissa-t-il s'agiter, un peu dans le vide, ses collègues de la Gironde ou de la Montagne. Il ne voulut s'attacher à aucun parti. Il préféra appartenir à cette majorité sagement réformatrice, qui consentait à garder provisoirement la royauté, mais à condition que le roi

sassociiU franchement et sans arrière-pensée à toutes les réformes. Cette sai^e réserve fut romarcjnt'e. On sut gré à l'rieur de ne se compromettre par aucun excès de zèle, et ses collègues lui témoignèrent leur confiance en rappelant, dès le mois d'octobre, à siéger dans trois importants comités. Le 22 octobre, le onzième sur vingt-(iuatre, il était nommé membre du Comité des assignats et de la monnaie ; le môme jour, le vingt-troisième sur vingtquatre, on le faisait (Mitrer dans le Comité de l'examen des comptes, enlln le 28, leciuatorzièmesur vingt-quatre, il était élu membre du (Comité de l'instruction publique. Ce n'était certes pas une sinécure dont on l'investissait, mais Prieur avait déjà la réputation d'un travailleur, et il était résolu à ne pas négliger son triple mandat.

Il ne négligea pas pour autant les intérêts de ses commetlants. L'Académie de Dijon, dans sa séance du 13 septembre 1791, avait reçu communication d'un rapport sur le titre de plusieurs espèces de monnaies, et notamment >ur celui des écus de six livres, marqués de la lettre i, et fabriqués à Limoges, qui paraissaient être bien au-dessous du titre prescrit par la loi. Elle décida que ce rapport serait envoyé à Prieur, avec toutes les pièces qui avaient servi aux expériences des commissaires. On ne sait quelle suite fut donnée à cette affaire, mais comme Prieur était membre du Comité des monnaies, et qu'il avait témoigné à diverses reprises son désir d'être utile à l'Académie, il est plus que probable qu'il s'en occupa avec ses collègues du Comité, et la résolu! au mieux des intérêts de la Compagnie.

Prieur avait été également chargé par l'Académie (1) de réclamer les fonds nécessaires pour la continuation des cours publics qu'elle subventionnait. C'est avec l'ar-

II) ('.iiiiiMiiiiiicMtiiin (In St'ri'cliiii-c ilr r.\('ii<lcnu('. M. Diiiiuiv.

gent provenant de la succession Pouffier que ces cours étalent payés. Les fonds affectés au paiement étaient fournis par la terre d'Aiserey. Or l'Assemblée Nationale avait déclaré que toutes les propriétés provenant de donations analogues seraient converties en biens nationaux et vendues. Il était à craindre que la terre d'Aiserey ne trouvât acquéreur avant que rx\cadémie n'eût énoncé ses droits et formé son opposition au district chargé de la vente. Par bonheur l'Assemblée nationale avait également décrété que tous les établissements d'enseignement public devaient être entretenus et continués comme précédemment; l'Académie fit remarquer avec raison que les sommes réclamées par elle étaient destinées à des objets d'utilité générale. Prieur s'empressa de transmettre sa réclamation au Comité de l'instruction publique. Dès le 22 mars (i) 1792, il prévint ses collègues que le Comité était saisi de la question. D'autres députés : Guyton-Morveau, Carnot et Navier avaient également proposé leurs bons offices, mais l'affaire traîna en longueur. Dans la séance de l'Académie du 19 avril 1792, le secrétaire annonçait qu'il avait reçu une nouvelle lettre de Prieur relative à la demande de subvention en faveurdes cours. Le Comité de l'instruction s'était occupé do cette demande, et le projet de décret présenté par le rapporteur chargé de cet objet avait été adopté. On espérait qu'il serait incessamment présenté à l'Assemblée Nationale. « Après la lecture de ces lettres, lisons-nous dans le procès-verbal des séances. (lui respirent le patriotisme le plus pur et le zèle le plus vif pour notre ville et pour l'Académie, le secrétaire a ajouté que, conformément à l'arrêté pris dans la séance précédente, il serait adressé à M. Prieur une notice sur l'établissement des

(i) ICxIrail des |»i'ofc^-\ crhinix de r.Vi'ailL'inii'. 22 mars i;i(U-

dilTérents cours publics qui existent dans cette ville, et il a été chargé de continuer et d'entretenir exactement la correspondance avec messieurs les députés. » Malgré le tourbillon des grandes alïaires qui suivirent, Prieur ne perdit jamais de vue la demande de l'Académie. A la séance du 21 juin (1) 1792, la Compagnie recevait encore une lettre de lui où il l'informait qu'il n'oubliait pas sa pétition, et qu'il espérait que le rapport en serait incessamment présenté à l'Assemblée Nationale. Lorsque plus tard, en novembre 1792, dans le cours d'une de ses missions aux armées, il passa par Dijon, et fut reçu en séance extraordinaire à 1 Académie de Dijon, il trouva l'occasion de renouveler ses assurances. « Des circonstances urgentes, ajouta-t-il. dos affaires majeures n'avaient pas permis jusqu'à présenta l'Assemblée Nationale de s'occuper de cet objet, mais il espérait trouver un moment favorable pour rappeler la demande de l'Académie, et le saisirait avec empressement pour faire valoir les droits de l'Académie. »

Ce n'étaient là que de belles promesses, non pas que Prieur les eût faites avec l'arrière-pensée de ne pas les tenir, mais les événements furent bientôt plus forts que sa volonté, et, alors qu'il s'agissait de sauver la France, il n'eut plus le loisir de s'occuper spécialement du domaine d'Aiserey et des réclamations des académiciens de Dijon. On trouve (2) pourtant encore dans les procèsverbaux des séances de l'Académie de Dijon, à la date du 27 décembre 1792, mention d'une lettre du citoyen Prieur qui invite l'Académie « à employer les moyens que le citoyen Guyton avait conseillés pour assurer le paiement de ce qui lui est dû >). Ces moyens consistaient à faire opposition à la vente des domaines qui formaient la

(0 Extrait des procès-verbaux des séances «le rAcadeniic i2> Extrait du procès-verbal des séances.

garantie de la rente Pouffier. L'Académie envoya des remerciements à Prieur et nomma des commissaires pour prendre tous les renseignements sur la marche à tenir dans la circonstance, mais ces précautions furent inutiles. Le vent de la Terreur soufflait déjà. L'Académie de Dijon, de môme ({ue toutes les académies du royaume, fut considérée comme un débris de l'ancien régime, et condamnée à disparaître.

C'est dans la séance de la Convention du 17 juillet, que le député Sergent (1) avait sonné l'alarme. « Il est temps enfin, s'était-il écrié, de prendre un parti sur ces corps monstrueux qui prodiguaient l'encens aux rois et le dégoût aux liommes de génie. Vous avez demandé à votre Comité d'instruction publique de vous faire un rapport sur ces corporations enfantées parle despotisme, qu'elles étaient accoutumées à servir. Je demande que ce rapport soit fait dans la séance ». Il ne fut que trop bien écouté. Aussi bien la suppression des académies était depuis longtemps à l'ordre du jour (2). Plusieurs conventionnels nourrissaient des préventions contre l'existence de toute corporation académique. Lors des premiers débats sur l'organisation de l'instruction publique, en 1792, ces préventions s'étaient déjà fait jour. Le titre d'académicien était presque devenu une injure, à un tel point que ceux qui en avaient été revêtus n'osaient plus se direqu'artistes (3). L'appel de Sergent résonna comme un glas funèbre. Grégoire fut chargé de rédiger un rapport définitif. Pensant qu'il fallait, pour conserver les hommes et les choses, avoir l'air de céder aux circonstances, il proposa la suppression de toutes les académies, sauf celles des sciences. L'article 6 de son

(1) .\J(jiiitfur (\n i(j juillet 1793, p. 8'ç).

(a) GiiLi-.vr.MK. J'rocés-vcrhau.v du Comilé d'inslrmlion i>iil)lhjiic, l. H. p. 34a.

('}» (>iii:<;nitti:. M('-in<jirc sur 1rs Acddrniicfi.

projet de décret portait en effet que « les cours de sciences, d'arts et métiers mécaniques et chimiques dépendant des sociétés supprimées par le présent décret, seront continués et payés comme par le passé jusqu'à l'organisation de l'instruction publique ». Les académiciens de Dijon, bien que supprimés, avaient donc la satisfaction de pouvoir continuer les cours publics, et Prieur était comme dégagé de toute promesse à leur égard, puisque, jusqu'au dernier moment, il avait soutenu les intérêts de la Compagnie.

Aussi bien les Dijonnais étaient si bien persuadés que Prieur ne perdail jamais de vue leurs intérêts, qu'ils n'hésitaient pas à lui confier môme des alïaires minuscules. On a conservé une lettre, en date du 30 avril 1702, que lui adressèrent, au sujet de divers envois (1), les administrateurs du Directoire départemental. La voici : « Nous vous adressons le catalogue de la bibliothèque du collège; nous vous prions de le présenter au Conjité. Dans peu, nous serons à même de vous faire passer celui des autres maisons et établissements supprimés. Nous avons reçu votre lettre par laquelle vous nous accusez la réception des tableaux (jue nous avions envoyés au Comité. Recevez nos remerciements et les félicitations qui sont dues au zèle que vous témoignez pour seconder nos vues. M. Navier a dû recevoir deux mémoires. L'un concernant l'aperçu des biens alïectés aux difïérentes maisons consacrées à l'éducation, mais plus complet que celui adressé au Comité dans les premiers jours de février; l'autre concernant l'Ecole de Peinture. Si vous ne les avez pas à votre disposition, nous pensons (ju'il est important (|uo vous les preniez en communica-

(i) Archives do la C.ôtc-crOr, Ka, ii' 2(). folio (IS. liciLrisI rc de (lon-cspondaiiro du Directoire du départeineiil.

tion. Nous attendons avec empressement le rapport du Comité de l'instruction publique.

(( Agréez l'assurance de notre fraternel attachement ».

On ne sait trop comment Prieur répondit à l'attente des directeurs. Ce qui alors le préoccupait, c'était la création d'un lycée à Dijon. Dans le plan de réorganisation de l'enseignement discuté par le Comité de l'instruction, les membres de réassemblée Nationale ne s'étaient pas mis d'accord sur le choix des villes où l'on créerait des lycées, c'est à-dire des établissements modèles d'enseignement secondaire. Prieur et ses collègues de la députation insistèrent pour que Dijon fût pourvu d'un lycée, et ils finirent par obtenir gain de cause. Dans la séance de l'Académie de Dijon du 19 avril 1792 le secrétaire (1) (( présenta plusieurs lettres et paquets qu'il avait reçus de MM. Prieur, Guyton et Carnot, faisant part du plan proposé au Comité d'instruction publique relativement aux lycées, et des discussions et observations qu'ils avaient faites au Comité, avec toute la députation du département, sur le placement de ces lycées, et des motifs qu'ils ont allégués pour déterminer le choix et le placement d'un de ces lycées à Dijon. Dans une dernière lettre en date du 13 avril, M. Prieur annonçait que les raisons qu'il avait présentées avec les difïérents députés et qui avaient été surtout vivement appuyées par MM. Guyton et Navier, avaient enfin prévalu ; que le Comité avait décidé qu'il y aurait neuf lycées dont l'un serait placé à Dijon; qu'il espérait beaucoup que le plan ne souHrirait pas de grands changements à l'Assemblée Nationale, et que tous les députés du département, ainsi que plusieurs des départements voisins, emploieraient tous les moyens pour faire dans notre ville un établisse-

(ii I"\liMits (les proccs-vcrb.aux tlcs séances de rAcadéiuio.

ment propre à la dédommager des pertes qu'elle a essuyées ».

C'est donc à Prieur que revient l'honneur d'avoir été comme le créateur du lycée de Dijon. Ce lycée porte aujourd'luii le nom de Carnot. Nous sommes bien éloigné de protester contre cette diMiomination. Prieur était cependant le parrain désigné. Peut-être un jour quelque buste se dressera dans l'une des cours de ce somptueux établissement, un des plus beaux de France, en l'honneur de celui (|ui a travaillé à le créer, et ce ne sera que justice.

La ville d'Auxonne a été mieux inspirée. En vertu d'une délibération du conseil municipal, prise à l'unanimité des membres présents, le 27 mai 1878, et confirmée par un décret présidentiel du 2.'} août 1878, le nom de Prieur avait déjà été attribué à une des vieilles rues d'Auxonne, la rue des Hospices, C'était un premier hommage. Il n'a point paru sutTisant aux compatriotes de l'rieur. Une seconde délibération du conseil municipal, en dale du 22. mai 1895, avait émis le vœu que le nom de Prieur fût encore donné à l'une des places et au collège conmiunal. Par un premier décret, en date du 18 juin 1895, et par un second décret en date du 9 avril 1895, la ville d'Auxonne a été autorisée à consacrer par une double dénomination le souvenir d'un de ses plus glorieux enfants. C'est un acte de sage administration dont il faut savoir gré à la municipalité. Les villes s'honorent en honorant la mémoire de ceux de leurs concitoyens (|ui ont augm^'ulé le patrimoine de gloire nationale, et certes Prieur de la Côle-d'Or est un de ceux dont les services ont été les plus martjuants et les plus durables.

Toujours attentif a tenir l'Académie au courant de ce qui pouvait l'intéresser, Prieur lui envoya, dès qu'il l'eut

en sa possession, un exemplaire du Rapport et projet de décret sur l'orgo.nisation générale de l'Instruction publique présenté à l' Assemblée Nationale par M. Condorcet. Il accompagnait cet envoi d'une lettre (1) « où il priait l'Académie de l'agréer comme une marque de son attachement et de sa disposition constante à la servir dans tout ce qu'elle pouvait désirer. Il demandait aussi qu'on lui fît part des ditTérentes observations et objections que ferait naître la lecture de ce rapport. Pour répondre aux vues de M. Prieur, MM. Boullemier, Mailly, Caillet, Baillot, Antoine l'ingénieur, Hoin, Cliaussier et Jacotot ont été chargés de prendre en communication le rapport et le projet de M. Condorcet, de réunir leurs remarques et observations pour les présenter à l'Académie le plus promptement qu'il sera possible. Tous les académiciens ont été invités à concourir à ce travail, et le secrétaire a été chargé de faire à M. Prieur les remerciements de la compagnie. »

Prieur ne put, il est vrai, s'occuper, comme il l'aurait désiré, des projets de Condorcet. Il avait été malade, probablement en avril 1792, ainsi qu'il résulte d'une lettre (ju'il envoya à l'Académie de Dijon et qui fut lue à la séance du 13 mai. En outre, la situation politique devenait criti(|ue, et, bien que fort attaché à la Bourgogne et à Dijon, sa conscience l'obligeait à se préoccuper avant tout des intérêts généraux du pays. Aussi bien, à l'Assemblée législative, il avait eu l'occasion de prendre la parole en diverses circonstances, et de prouver combien il était attaché à ses nouveaux devoirs. Sans doute il ne prit pas une part directe aux débats retentissants qui divisaient alors Feuillants ou Girondins, mais il ne se désintéressa pas pour autant des redoutables problèmes

(I) l'r<)ci's-v<M'l)al do la si-anco de rAcadrniic du lo mai 1702. Coiniiiiiiiicatioii de M. If sccirtairo Dumav.

alors en discussion ; seulement il accorda son attention surtout au côté pratique des choses. Il ne fut jamais un métaphysicien. Il pensait que l'homme est né pour l'action, et, dans toute question, ce qui surtout le préoccupait c'était le fait tangible, matériel. On parlait beaucoup alors (les métaux destinés soit à fondre des cloches, soit plutôt à couler des canons. Un certain Sauer prétendait avoir un secret destiné à faciliter l'alHaî^e du cuivre et de l'étain. Son procédé était fort discuté. On attaquait jusqu'à sa personne. Le Joiirndl de Pai'is se signalait par la violence de ses accusations. Prieur ne connaissait Sauer que par ce qu'il avait entendu dire à la barre et à la tribime de l'Assemblée, mais comme il s'intéressait vivement à toutes les questions d'armement et de défense nationale, il se crut obligé d'intervenir et répondit au Journal de Paris ^m' un article (1), d'ailleurs fort modéré, qu'il fit insérer dans le Moniteur Universel iXu l() novembre 1791 (n° 320). Ainsi qu'il le faisait remar(|uer lui-mèrne il n'avait cherché (ju'à bien poser la question et à écarter du débat scientifique des causes d'erreurs qui auraient pu le transformer. C'était déjà cet esprit de justice et d'impaitialité qui plus tard animera

(Il « N'olrc iiilciilinii. Monsieur. ii"csl |>;is sans doiilf «rrlrc iiijiisif envers personne, eependant. je vi>is. (I;ins la leiiille dn 'i novembre de votre Jonrnid, <|ne vous laites des rellexions sur les propositions de M. Sain-r. eoninie s"il eût promis tie donner ;i l'ailiag-e simple de deux métaux des (|ualités partienlieres. ce ipii serait certainement al)surde. Vos raisonnements, (pn)i(|ue ton<les sur les vi-ais i)rincipes. ri'posent sur une eri-eur de l'ait (jue le r»'spect de la vérité m'(d)li},'e de relever. M. Sauei-. en parlant de son jimcétlé. a dit (|u"il ajoutait une poutlre particidiére à ralliaî,'e des métaux, (j-lte nouvelle donnée suftit pour laii-e disparaître lalisurdité et en même temps le cliai-latanisme du secret. En elVel si cette poudre est un occide (sic) ou cliaiix de enivre, elle doit produir<- le double ell'et de porter de nouveau cuivre dans le niélan>re et il'en enlever de IVlain par le jeu des aftinités. Il est inèine bien facile dans cette sup]iosition de l'alcnlci' (|nelle serait la quantité de pondre nécessaire pour ramener le métal de eloclie au jioint i)récis di" son idliance dir<'cti' avec partie ég-ale de enivre ])ur. (;<• n"est donc pas une chose surl)renanto que les pièces de M. Sauer aient pu supporter la pression du balancier. »

le membre du Comité de Salut Public, aux heures critiques où il s'agira non plus de discuter un problème, mais de sauver le pays.

Ce n'était là que de la discussion théorique. Prieur allait bientôt montrer qu'il ne reculait pas davantage devant l'expression de sa pensée, quand il s'agissait d'apprécier des événements tout contemporains. Des troubles avaient éclaté à Reims. Dans cette ville toute hantée de souvenirs royalistes, et dont la plupart des habitants acceptaient encore la domination du clergé, les réformes de la Législative avaient été mal accueillies. En novembre 1791, les partisans de l'ancien régime, qui étaient en majorité, avaient d'abord formé des attroupements. Ils ne s'étaient pas contentés de crier ou de briser quelques vitres : ils avaient saccagé deux maisons et menaçaient leurs ennemis politiques d'une sanglante réaction. Il n'était que temps d'arrêter le désordre. Etaient alors en garnison à Reims deux bataillons de volontaires de la Côte- d'Or. De concert avec la garde nationale de Reims, et par de simples marches et contremarches, sans qu'ils aient eu besoin de recourir aux derniers arguments, ceux de la force brutale, car leurs fusils n'étaient même pas chargés, volontaires et gardes nationaux réussirent à ramener l'ordre. Il n'y eut pas de collision entre la troupe et la population, et cette grande cité put de nouveau tourner vers l'industrie la turbulente activité de ses habitants. Prieur, qui s'intéressait tout particulièrement aux volontaires de la Gôte-d'Or, fut tout de suite mis au courant et des troubles et de leur prompte répression. Il s'empressa de publier dans le Moniteur du jeudi 8 décembre 1791 (n° 342) le récit de cette pseudo-révolte, et profita de l'occasion pour rendre justice à ses compatriotes et aux gardes nationaux de Reims qui, les uns et les autres, venaient de faire leur devoir. « On a vu trop

- « souvent des hoinniosciiii n'aiment pas notre constitution, s'efîorcer de dénigrer le patriotisme des gardes nationales, et relever avec affectation leurs moindres fautes, pour qu'il soit du devoir d'un bon citoyen de publier aussi les belles actions de ces braves défenseurs de la liberté, alin de leur attirer cet hommage de reconnaissance qu'ils méritent, soutenir le zèle des bons patriotes et confondre les malintentionnés. Le récit des événements r(ui se sont passés à Reims les 5, G et 7 du mois de novembre, remplirait parfaitement cet objet, si les bornes d'un journal permettaient d'en exposer tous les détails. A défaut de place, on ?e contentera d'apprendre au public que les habitants de Reims, excités par un zèle religieux bien mal entendu, ou pis encore, s'étant pendant trois jours consécutifs presque continuellement attroupés, et ayant porté les excès jusqu'à dévaster deux maisons, la garde nationale, composée tant de celle de la ville même que des deux bataillons volontaires du département de la Côte d'Or, qui y sont en résidence, s'est employée avec le plus grand dévouement à réprimer les désordres; elle y a réussi sans répandre de sang, et par le seul moyen des marches et des manœuvres bien combinées, car pendant une grande partie du temps les armes n'étaient point chargées; elle a toujours agi d'après la réquisition des autorités constituées; enfin la prudence, le courage, la constance à supporter les fatigues que cette garde nationale a manifestés dans ces circonstances difficiles, lui ont valu les justes remerciements des corps administratifs, et les éloges du ministre de la guerre, sur le compter qui lui en a été rendu. Les vrais amis (le la liberté et de l'humanilé y joindront sans «toute le tribut d'estime mérite par une telle conduite, i'

Dans une autre affaire, celle du concours pour l'école de Mézières. Prieur affirma hautement cet esprit d'éga-

lité, et cette haine de l'arbitraire, qui resleront comme un des traits de son caractère. On avait, pour les deux écoles spéciales de l'artillerie à Chàlons et du génie à Mézières, établi un concours. Les candidats devaient être interrogés sur les mathématiques, et aussi sur la Constitution. On désirait en effet ne pas peupler d'élèves réactionnaires ces deux écoles destinées à fournir des officiers aux armes spéciales, et il avait paru utile de leur demander sinon une adhésion formelle aux idées nouvelles, au moins la preuve de leurs connaissances en matière politique. Les examens pour l'admission à l'école de Chàlons avaient eu lieu conformément au nouveau programme et tout s'était passé régulièrement. xMais le corps du génie passait alors pour être en majorité composé d'officiers attachés à l'ancien régime, et les candidats à l'école de Mézières n'avaient pas été interrogés sur la Constitution. Le ministre de la guerre avait passé outre. Il avait prononcé leur admission. Il avait même adressé à la nouvelle promotion des lettres de service, et convoqué les élèves à Mézières pour le 1*^'" mars

Prieur, aussitôt informé de cette grave infraction au règlement, demanda la parole, dans la séance du 23 février 1792, et se plaignit du mauvais exemple donné par le ministre. « De toutes les institutions sociales, disait-il avec une fermeté de pensée et une élévation de langage qvîi furent très remarquées, l'armée est sans doute celle qu'il importait le plus de régénérer et cet immense dépôt de la force publique dans lequel l'ancien régime avait le plus profondément enraciné les vices, dont il était la source, serait certainement le plus dangereux obstacle à l'affermissement de notre constitution, s'il n'était bientôt complètement organisé suivant les vrais principes de la liberté ; mais nous sommes encore

loin (Je cet heureux résultat, et plus les circonstances ou les préjugés ont retardé le système de lois ((ui doit un jour nous y conduire, plus il importe au moins que le petit nombre des dispositions provisoires, par lesquelles les législateurs ont tenté d'en approclier, soient ponctuellement exécutées. » Prieur exposait alors la (juestion, et prenant à partie le ministre de la guerre, « vous ne voudrez pas, s'écriait-il, (jue le premier exemple donné aux citoyens qui entrent dans notre armée soit une infraction manifeste à la loi. il est d'une trop haute importance qu'elle soit en tout observée, elles circonstances où nous nous trouvons en font un devoir plus impérieux que jamais. Vous ne laisserez aucun doute sur votre inflexibilité à cet égard. » Il proposait de faire revenir les candidats à Paris pour les interroger sur la partie de l'examen dont ils avaient été dispensés, et, afin de donner une sanction à cette mesure rétroactive, il demandait que l'examen fût public. L'urgence fut aussitôt déclarée, et l'alïaire renvoyée à l'examen des comités militaire et d'instruction publique. On avait résolu, car le temps pressait, de trancher la question dans la séance du 2G février, mais les deux comités n'avaient pas encore pu s'entendre, et ce fut sur la demande formelle de Prieur que l'afTaire fut renvoyée au 28 février.

Prieur, au nom des deux comités, exposa de nouveau l'alïaire, mais il fit remarquer que les élèves devaient entrer à l'école le lendemain !''■■ mars, et qu'il était mat»'riellement impossible de les rappeler à Paris pour leur faiie subir l'épreuve laissée de côti'. Seulement, comme il était nécessaire de sauvegarder le principe, il proposait de remettre l'examen à une date ultérieure, de le faire passer à Mézières même, et de déclarer dès à présent que tous ceux des élèves officiers qui ne répondraient pas convenablement seraient remplacés par les

plus méritants d'après l'ordre du tableau. Il n'y eut aucune discussion. Les conclusions de Prieur furent adoptées à l'unanimité. Il put ainsi se vanter non seulement d'avoir fait observer la loi, mais plus encore d'avoir assuré le recrutement de l'école non point parmi les gentilshommes, amis du passé, qui affectaient et d'ignorer et de ne pas tenir compte de la Constitution, mais parmi tous les jeunes Français désireux d'assurer leur avenir et dévoués aux idées nouvelles.

Prieur fut moins bien inspiré, ou du moins il sacrifia trop à la fausse sentimentalité, alors à l'ordre du jour, quand il crut devoir faire hommage à l'assemblée, au nom d'un de ses compatriotes, d'un plan d'éducation pour le prince royal. L'auteur de cette élucubration, très honnête assurément, mais d'une naïveté qui désarme (I), était un Dijonnais, un homme de loi, nommé Delmasse. Il a depuis consacré ses loisirs et sa fortune a rassembler une collection de documents sur l'époque révolutionnaire qui constitue aujourd'hui une des r chesses de la bibliothèque

(1) Le i)l;iii (le Delmasse est aujourfrimi conservé aux archives nationales (F. 17, i3<K), feuille 5. u° i4). H délmte |)ar des considérations g'énérales imitées de VEmilc. Suit un projet de décret en cin(i titres, f.e premier titre (9 articles) est relalil'au g-ouverneur du ])riuce. Dans le sec'ond titre (8 articles) on étudie l'éducation |)liysiqne et le cours d"étu(les scholasticiues du i)rince de 7 a 14 ans. A l'cmarquer Tarticle W : « 11 n"y aura entre le prince royal et les élèves des écoles nationales aucune distinction ])ersonnelle. et il rèjî-nera enti-e eux l'ég:alité la plus parfaite. Il sera compagnon d'études avec eux, et pourra fraterniser et se lier d'amitié avec quel<[ues-uns indifféremment.» I/article V est ég'alemenl singuliei' : « Il fréquentera les écoles sans suivre les coui's assidûment, et non pour étudier, mais pour être attentif et jiour juger. )> Le titre ni comporte trois articles, doni ])lusieurs dénotent de bien étranges illusions de la part du bon Delmasse. Voici, par exenijjle, la distraction qu'il ofl're au jeune i)rince de 14 à Ui ans. « Il assistera aux audiences des juges de Iribuiuiux. Il verra les jurés, la cour de cassation, etc. >> Il est vrai qu'il ajoute comme correctif : « Il fréquentera les théâtres qui seront ))ientôt des écoles de vertu et de j)atriotismc. » Au titre IV (2 articles) s'agite la question du mai'iage, et Delmasse conclut, avec une amusante candeur, que le prince le contractera « avec une compatriote, quel ([ue soit son rang. » Au titre \' (5 articles) on s'occu|)e de la question de l'association aux affaires dès l'âge de 18 ans. On se trouve donc en i)résenc.e d'un véritable li-aité d'éducation à l'usage des pi-inces royaiix. — On peut consulter sur Delmasse les MKMOiHEs de Madame dr Chuslcnoy. t. I. p. •.>;(i et suivantes.

de sa ville natale. Un se demande comment un homme aussi pratique que Prieur a pu se laisser un instant séduire par ces décevantes théories. Le temps était passé des Salente et des Idoménée, et ce n'était plus un duc de Bourgogne qui aurait été capable de diriger la France nouvelle, si cette redoutable mission lui avait été confK'e. lise peut encore que Prieur ait simplement cherché à se rendre agréable à un compatriote, et qu'il ait présenté son travail, sans attacher à cette présentation autrement d'importance. L'Assemblée Législative paraît avoir partagé sa manière de voir. Elle ordonna que mention serait l'aile de l'hommage, et que le mémoire serait renvoyé au Comité de l'instruction publique. Aussi bien ce travail restera bientôt sans objet, puisque, dans la tempête qui bientôt emportera le souverain, l'héritier du trône sera également balayé.

Dès le début, et malgré son intervention en faveur de Delmasse, Prieur s'est donc afïirmé avec ses qualités d'homme pratique, goûtant peu les théories, marchant droit au but avec netteté et précision. Il n'appartenait pas à la race de ceux que plus tard Napoléon nommera des idéologues. A une épocjue de bouleversement social et de révolution non seulement dans les idées, mais aussi (hiiis les institutions, de tels hommes sont précieux. Prieur allait le prouver en entrant résolument dans l'action, et en rendant des services non plus théoriques, mais elïectifs.

Les événements s'étaient précipités. Le ministère girondin imposé à Louis XVI avait déclaré la guerre à l'Autriche. La Prusse et la Sardaigne avaient aussitôt annoncé qu'elles se considéraient comme liées à l'Autriche, et, de trois côtes à la fois, en Flandre, vers la Meuse et sur les Alpes, les armées de la coalition menaçaient la France. Les premiers engagements avaient été malbcu-

reiix pour nos soldats. Ils avaient été battus et se croyaient trahis. La situation devenait grave, car, à chaque progrès de l'invasion, répondait un coup d'état révolutionnaire. Après le succès des Autrichiens en Flandre, le roi avait été insulté aux Tuileries (20 juin). Après l'entrée des Prussiens en Champagne, il avait été chassé de son palais, et obligé de chercher un refuge au sein de l'Assemblée (10 août) qui proclama sa suspension.

Comment les généraux, qui tous appartenaient à l'ancien régime, comment les armées accueilleraient-elles un changement aussi radical ? Il importait de s'assurer leur concours. Aussi l'Assemblée résolut-elle d'envoyer à ces diverses armées des hommes sûrs qui proclameraient ef feraient accepter la suspension. C'était une mission de confiance, mais qui présentait bien des dangers, car les représentants se lançaient dans l'inconnu, et risquaient fort de se heurter contre des hostilités déclarées ou tout au moins contre des rancunes tenaces. L'Assemblée comprenait si bien l'importance de cette mission que le décret qui l'organisait fut rendu presque au moment où le canon tonnait encore dans les rues de Paris. « L'Assemblée Nationale, y était-il dit, considérant qu'il est nécessaire de faire passser à l'armée le plus tôt possible le détail exact des événements qui ont lieu à Paris, ainsi que la cause de ces événements même; que les circonstances commandent impérieusement d'y apporter la plus grande célérité, décide qu'il sera nommé à l'instant douze commissaires pris dans son sein pour se rendre sur le champ aux diverses armées. » Prieur, Carnot et Coustard furent désignés pour l'armée du Rhin que commandaient alors Biron et sous ses ordres Broglie, Kellermann, Custinc et Ferrier.

Les instructions des nouveaux commissaires furent

aussitôt rédigées (11 août). Elles les investissaient de pouvoirs extraordinaires. Ils pouvaient suspendre provisoirement les généraux, les oHiciers, les fonctionnaires ; au b(\soiu les faire arrêter et remplacer. Ils devaient faire appel au patriotisme éclairé des soldats, et les prier d'aider l'Assemblée a à repousser les ennemis extérieurs de l'empire ». Les commissaires étaient, en outre, chargés d'une inspection militaire très minutieuse. Ils devaient envoyer tous les renseignements et se servir de tous les moyens a pour (ju'il soit déployé (1) toutes les forces nécessaires pour en imposer aux ennemis de l'Etat et assurer à la nation son indépendance et sa liberté. »

Prieur et ses deux collègues acceptèrent sans hésitation la terrible responsabilité de maintenir dans le devoir une armée (|ui avait en face d'elle des ennemis nombreux et ardents, et dont les chefs n'étaient pas encore décidés à obéir au nouveau gouvernement, c'està-dire (lu'il leur fallait à la fois maintenir haut et ferme le drapeau national on face l'ennemi, et empêcher par leur attitude résolue l'explosion éventuelle d'une guerre civile. Or, plusieurs des officiers de l'armée du Rhin ne cachaient pas leur mécontentement. Quelques-uns d'entre eux, entre autres les frères Victor et Joseph de Hroglie, avaient quitté Paris avant les commissaires, et les précédaient à tous les relais de poste, semant partout la défiance et prêchant presque la révolte. A l'école d'artillerie de Chàlons-sur-iMarne, les jeunes officiers étaient pres(iue à la veille d'entrer en insurrection, et, parmi les soldats, beaucoup d'entre eux. particulièrement les mercenaires suisses, parlaient de venger leurs compa-

(II (ioKSAs (Courrier des s'i ilrparli-nienl!:. lu iinnl 171C.2. p. iS"«i ,i|i|>i-«'c-ii- cl loin- fcs iiistniflitins.

triotes massacrés aux Tuileries. Il fallait se hâter, ou sinon la réaction s'organisait.

Prieur et ses collègues se mirent aussitôt en route. Grande fut leur diligence, car ils eurent bientôt, et à une époque où les communications n'étaient point aisées, rejoint les cantonnements de l'armée du Rhin. Chaque jour ils rendirent compte de leurs actes à l'Assemblée. On peut de la sorte refaire leur itinéraire et suivre la trace de leurs efforts. La plupart de ces rapports quotidiens ont été rédigés par Garnot (1), de l'aveu même de Prieur, mais Prieur collabora à leur rédaction, car plu sieurs minutes sont de sa main.

Leur premier arrêt fut à Ghàlons. G'est là, en effet, qu'était le danger le plus immédiat, à cause du mauvais esprit qui animait la plupart des élèves de l'école d'artillerie. On n'a pas retrouvé la lettre que, sans doute, ils écrivirent à cette occasion à l'Assemblée, mais Prieur, dans le rapport d'ensemble (ju'il composa plus tard sur sa mission (o septembre 1792), s'est étendu sur ce sujet : « Gette école, écrit-il, est livrée à une aristocratie si manifeste qu'elle excite des plaintes universelles dans cette ville. Il est temps que l'on fasse cesser en France le scandale de voir des fonctionnaires publics, des jeunes gens aux(|uels la patrie fournit l'instruction, n'être occupés que des moyens de déchirer le sein qui les nourrit... Sans l'amour de son pays et des lois qui y sont établies, le talent n'est plus qu'une arme perlide (jui. tôt ou tard, se tourne contre la mère commune dans la main de ses propres enfants, et l'expérience ne nous apprend que trop, par les traîtres qui ont été successivement démasqués, ce que l'on doit attendre de ces hommes qui se targuent sans cesse de l'honneur et de leur fidélité à la for-

(i; ('.AitNoi. Mihnoires, I. I. p. ^(K).

mule d'un serment. » Prieur, coînme on le voit, n'eliiit guère partisan des écoles privilégiées, qui étaient devenues comme les citadelles de la réaction. Il croyait néanmoins à la nécessité de réunir des jeunes gens d'élite dans des établissements spéciaux. N'allait-il pas être bientôt un des principaux créateurs de l'École Polytechnique?

De Cbàlons, les commissaires de l'Assemblée se rendirent à Phalsbourg. La garnison et la garde nationale, convoquées pour la circonstance, leur firent une réception enthousiaste. « Ce dévouement, écrivaient-ils à l'Assemblée (15 août), nous l'avons trouvé sur tous les lieux de notre passage, surtout dans les campagnes et dans les petites villes. Les grandes paraissent beaucoup plus sujettes à la maligne influence des trames ourdies par les ennemis de la chose publique. » A vrai dire les commissaires ne se sentaient pas encore sur un terrain bien solide. Tant que l'armée du Rhin ne se serait pas prononcée dans un sens ou dans l'autre, ils n'osaient rien affirmer. C'est à Wissembourg, le 17 août, qu'ils entrèrent en contact avec la véritable armée, celle qui se trouvait en face de l'ennemi. L'état-major avait été convoqué. (( Vous soumettez-vous purement et simplement aux décrets de l'Assemblée Nationale, demandèrent les commissaires ? Répondez oui ou non. » « Oui, sans restriction ((. répondit le général en chef Riron. Deux de ses lieutenants. Broglie et Rriche, balbutièrent «4 donnèrent des explications embarrassées. Un autre officier, Cafla • relli du Falga fut plus net: il refusa d'obéir. Les commissaires n'hésitèrent pas. Il leur fallait trancher dans le vif. sinon ils étaient perdus, Broglie, Rriche et CafTarelli furent immédiatement suspendus, non sans regrets pour ce dernier, « car cet officier jouit d'une réputation distinguée pour son mérite personnel, et même |)Our ses

principes philosophiques et son patriotisme. » Quant aux soldats ils accueillirent sans étonnementla nouvelle de la suspension du Roi, mais leur attitude fut réservée, plutôt froide. Il était évident qu'un général aimé de ses troupes aurait pu se prononcer alors contre les décisions de l'Assemblée, et entraîner ses soldats à sa suite contre Paris.

Prieur, Carnot et Coustard, qui se rendaient compte de la tension des esprits, allèrent tout de suite aux environs de Wissembourg. où campait une autre division de l'armée du Rhin, commandée par Kellermann, puisa Landau, où Custine tenait garnison (17 et 18 août). Ils y furent mieux reçus par les officiers et surtout par les soldats. Aussi bien ils venaient à eux les mains pleines de promesses et semblaient disposés à tenir leurs engagements. Or ces malheureuses divisions avaient été comme sacrifiées. Les hostilités étaient à peine commencées, et les soldats de Kellermann et de Custine étaient dénués de tout, non pas seulement comme subsistances et équipement, mais même comme armement. Tel bataillon, par exemple le deuxième de la Charente-Inférieure, se trouvait dans un état de délabrement inexprimable. (( Il est tellement dénué d'habillements, d'armes et d'elïets de campement, qu'on est obligé de le laisser en cantonnement dans un village tandis que l'armée est déjà si faible. » Dans leur rapport d'ensemble les commissaires écriront bientôt qu'ils furent épouvantés et navrés de cette misère. Pas d'armes, disaient-ils, pas de vivres, pas d'équipages ! Les ofiiciers du génie et de l'artillerie font absolument défaut. Les fortifications no tiennent pas debout. Les commissaires des guerres sont animés de mauvaises dispositions. Mais qu'on se rassure! Si les besoins sont grands, le dévouement ne fera pas défaut. « Il n'y eut jamais de circonstances plus graves

et plus pressantes que celles où nous nous trouvons, où il fallût moins tergiverser sur les grandes mesures à prendre ni s'arrêter à un ordre de formalités plus embarrassantes qu'utiles et encore moins aux combinaisons d'une économie mesquine. » Cette confiance dont ils étaient remplis ou qu'ils feignaient d'éprouver, par bonheur les commissaires réussirent à la communicjuer aux troupes. A Landau pourtant, ceux des soldats qui servaient sous les ordres directs de Joseph de Broglie eurent une attitude assez singulière. « Au moment où toute la garnison était sur la place pour la promulgation de la loi, M. de Broglie, ([ui était avec sa troupe, ne lui lit point mettre les armes à la main, ainsi que le firent tous les autres corps, et que doit le faire, en signe de respect, tout soldat auquel on parle au nom de la loi. » Les commissaires eurent le bon esprit de ne pas souligner cette inconvenance par leurs observations. Ils feignirent de ne pas avoir vu et réservèrent leur sévérité pour les mercenaires suisses qui « restèrent sous les armes immobiles et muets ». Cette bonne attitude des com missaires lit leur succès. Non seulement ils ne rencontrèrent aucune opposition, mais encore les soldats, charmés de voir qu'on daignait enfin s'occuper de leurs intérêts matériels, les saluèrent de leurs acclamations. La partie était gagnée (1).

Le 19 août, quand ils entrèrent à Strasbourg, Prieur, Carnot et ('.oustard furent reçus comme l'avaient jadis été nos souverains. Les corps constitués se portèrent avec empressement à leur rencontre et leur adressèrent l'expression de leurs hommages. Des jeunes filles vêtues de blanc leur olïrirent des bou(|uets, et. quand ils des-

III \iiir IcIliTs (le (Aisliiir et <U" Prieur sur les ivpariilions <lo l:i lortn'ossc dr Liiiidaii cl la iioccssil»' (l'aug'iiiciilcr la ^ai'iiisoii. i ' scptcinlii"»' \-iyi (Arcliivi's iialii>iial<>s A'. .V}. ir iJiHi».

cendirent dans la cour de l'hôtel où ils avaient retenu des appartements, des cavaliers se mirent en cercle et formèrent avec leurs sabres une sorte de toit sous lequel ils pénétrèrent. Ce n'étaient là, malheureusement, que des démonstrations extérieures. Au fond les Strasbourgeois étaient assez mal disposés. Les bourgeois, surpris par les événements, ne pouvaient s'empêcher de trouver et de dire qu'on allait trop vite en besogne. Le maire Diétrich n'avait pas hésité à ordonner la fermeture d'un club, celui des Amis de la Constitution, et il ne cachait pas son esprit d'opposition. Aussi les commissaires furent-ils accablés de dénonciations à son endroit. « Quant au chef de la municipalité, écrivaient-ils le soir même de leur arrivée, comme l'Assemblée Nationale est déjà saisie de plaintes portées contre lui, nous avons cru devoir nous abstenir de prononcer sur ce qui le concerne. Une partie des habitants de Strasbourg paraît avoir en lui une confiance aveugle; l'autre publie hautement qu'on le regarde comme un traître. Elle l'accuse d'actes arbitraires, d'opposition scandaleuse aux nouveaux décrets de l'Assemblée Nationale, et d'intrigues perfides pour faire rétrograder l'esprit public et influencer les délibérations des corps administratifs. » Le commandant de la garnison, général Lamorlière, passait également pour ne pas être partisan du nouveau régime. Il s'était signalé par une lettre violente de ton et fort agressive qu'il avait, dès le 4 juillet, adressée à Louis XVI pour protester contre la journée du 20 juin. Entouré de personnages notoirement suspects et fort de la présence d'un régiment de mercenaires suisses à lui dévoués, le régiment Viger, Lamorlière pouvait devenir dangereux. Aussi les commissaires demandèrent-ils son changement immédiat. « Il est vieux et cassé, écrivent-ils à Paris, sa faiblesse met la chose publiqueendanger.il

faut lui faire un pont d'or, ie renvoyer à Moulins, fl lui donner pour successeur un homme jeune et aclif, Diron par exemple. »

Les commissaires comprenaient si bien la nécessité d'agir ([u'ils annoncèrent pour le lendemain 20 août une grande revue, et y prononcèrent un discours véhément sur la suspension du Roi. La foule, mobile et impressionnable, poussa des cris de joie. Ces cris se convertirent en acclamations lorsque Prieur et ses collègues se rendirent en grand apparat au club des Amis de la Constitution, dont la salle avait été rouverte pour la circonstance. C'était la condamnation du maire Diétrich, (|ui ne savait plus quelle contenance garder. Il se sentait compromis et aurait bien voulu faire oublier son zèle malencontreux. Ainsi que l'écrivaient les commissaires (22 août), «notre intention n'est pas de le condamner, ni de l'absoudre. Nous vous le peignons seulement tel que nous l'avons vu. Au reste l'impression la plus remarquable ([u'il nous ait faite, c'est de nous faire voir qu'il était tourmenté par la peur et qu'il cherchait une issue pour se faire pardonner le passé en se disposant à bien servir à l'avenir la chose publique, si cela est encore possible. » 11 est vrai que l'embarras d'une décision sur place leur fut évité, car, dès le même jour, on apprenait que Diétrich était mandé à la barre de l'Assemblée Nationale et que le Conseil général était suspendu.

A cette nouvelle les Strasbourgeois ne radièrent pas leur irritation. Ijou nombre d'entre eux se répandirent dans les brasseries, et bientôt circula dans les rues une protestation, rédigée en allemand, et qui constituait une véritable trahison, puisqu'on y faisait appel au secours de l'erinemi. « Wir wollen unsern iMair und unsere Munizipalitat beibehalten, und ehndcr als dièse zu verlieren, wollen wir lieber die Ooslreichen und die i*reussen

zu Hulfe rufen. » Si Diétrich et Lamorlière avaient voulu se mettre à la tète du mouvement, la situation des commissaires était à tout le moins compromise, mais Diétrich annonça qu'il était prêt à oJDéir et Lamorlière n'osa pas bouger. Prieur et ses collègues jouèrent d'audace. Ils prononcèrent la suspension de six lieutenants-colonels, de cinq officiers et de plusieurs fonctionnaires compromis. Ils remplacèrent, ou plutôt destituèrent le commandant de la place, Bandreville, qu'ils accusaient de connivence avec les mécontents. Ils ordonnèrent même le départ du régiment suisse Viger, et, pour mieux affirmer par un acte matériel leurs sentiments politiques, tirent effacer le nom de deux rues célèbres à Strasbourg, Broglie et Contades, qui dorénavant s'appelèrent rue de l'Egalité et rue de la Liberté. Les mécontents se le tinrent pour dit. Ils n'essayèrent même pas de présenter des observations, et, lorsque les commissaires quittèrent Strasbourg pour continuer leur voyage en Alsace, ils pouvaient compter sur la fidélité et le bon esprit de ses habitants. Ils y comptaient tellement qu'ils revinrent sur une de leurs décisions, et autorisèrent les Suisses de Viger à ne pas quitter Strasbourg. Sept à huit cents hommes de ce régiment, espéraient-ils, y resteraient même à titre définitif, car on croyait qu'ils allaient demander leur naturalisation. Dans la lettre où il annonçait celte bonne nouvelle à l'Assemblée Nationale, Prieur avait eu soin d'écrire de sa main : « pièce qui exige le plus sérieux et le plus grand examen, ainsi qu'un secret absolu. »

A Schelestadt bon accueil de la population. Néanmoins les commissaires crurent devoir suspendre de leurs fonctions le juge de paix Deuner et l'adjudant de la place Baudinot. A Colmar grand empressement. Beaucoup de volontaires vinrent ofirir leurs services. On les

accepta ; mais, là encore, il fallut sévir (1). Tous les membres du tribunal et plusieurs juges de paix furent suspendus. A Xtnif-lîrisach le général qui commandait les troupes, Ilaranibure, était assez gravement compromis. Il avait écrit à Biron et laissé imprimer une lettre où il déclarait « qu'il fallait attendre le vœu bien exprimé de tous les Français et rester lidèle à la Constitution et au Roi en la personne de i.ouis XVI. » Prieuret ses collègues furent tentés de le destituer, mais il aurait fallu le frapper au tiioment où les ennemis n'attendaient qu'une occasion pour passer la frontière. Les commissaires craignirent de désorganiser la défense nationale. D'ailleurs, ainsi qu'ils l'écrivaient à l'Assemblée, Harambure a suffisamment la confiance des troupes, et passe pour n'être pas capable d'une trahison. Nous l'avons laissé à son poste. » Ils furent plus sévères à Iluningue, où commandait de Lesser. Le plus singulier c'est qu'ils frappèrent un officier dont les sentiments politiques semblaient bien connus^ Rouget de l'Isle. qui venait, dans une heure d'exaltation, d'improviser cette admirable M'ifscLUaisc, dont les échos retentissaient alors dans la France entière (2). a Nous nous sommes cependant vus obligés de suspendre, dans cette ville patriote, M. Rouget de l'Isle, officier du génie, qui n'a pas voulu se soumettre aux décrets de l'Assemblée ». Remarquons en passant que Rouget de l'Isle paraît ne pas s'être repenti, car il fut arrêté une première fois le 18 septembre 1703, puis décrété d'accusation par le Comité de Salut Public le 6 janvier 179i, et réintégré comme capitaine seulement le 20 mars I7'.)i).

Un orage se formait alors à la frontière. Les ennemis,

(l) Nkiuin-IU.vii.i.i;. Ilishiirr ilr lit lùx-oliiliiiil/nnutiim' (t<ins le ilrpartriiirnl ilii Haul-niiin.

(a) An.Aiii». (.'oinitc du Salut l'iihlic. t. ^'. p. .V>i.

surtout des Autrichiens et des émigrés, se rassemblaient à Rheinfeld. Il était à craindre que, violant la neutralité de Bàle, ils n'envahissent la Franche-Comté. Si on ne parvenait pas à mettre Hlamont en état de défense et à couvrir le pays de Porrentruy par des cantonnements, la porte était en quelque sorte ouverte à l'invasion, et le danger était d'autant plus imminent qu'on avait alors très peu de troupes pour garder le point menacé et que ces troupes étaient commandées par des officiers très royalistes, entre autres par le duc d'Aiguillon, a d'autant plus dangereux, écrit non sans naïveté un des commissaires, qu'il sait se faire aimer du soldat ». Le général Ferrier, qui commandait en chef les troupes cantonnées à Délémont, redoutait cette influence néfaste des officiers royalistes. Il craignait aussi une irruption soudaine des Autrichiens dans ses lignes, et il aurait désiré s'emparer du défilé de Pierre-Pertuis, qui, malheureusement, était sur le territoire suisse. Prieur et ses collègues connaissaient le danger. Ils coururent à Délémont et entrèrent tout de suite en négociations avec le maire et le conseil de ville de la républi<jue de Bienne, sur le territoire de laquelle était situé le défilé de Pierre- Pertuis. Ils leur promettaient de ne pas bouger, mais à condition que, de leur côté, les Suisses fissent observer la neutralité par les Autrichiens. C'était en effet le moyen le plus pratique et, en même temps, le plus honorable de dénouer une situation assez critique. Ainsi qt.e les commissaires l'écrivaient à l'Assemblée (28 août): « Nous pensons que l'Assemblée Nationale ne désapprouvera pas des mesures qui nous ont paru les seules dignes de la loyauté française, qui assurent à l'empire l'amitié d'une nation brave et toujours fidèle, et qui le garantissent de toute invasion de ce côté en déjouant le projet de nos ennemis; projet dont le succès était fondé

sur les manœuvres pai- lesquelles ils espéraient nous aliéner le peuple helvétique, en nous portant à une agression inutile on elle-même et contraire à la foi des traités. »

Prieur et ses collègues n'eurent pas le temps de régler une autre dilïiculté, celle qui était relative au pays de Porrentruy. Celte petite principaulé dépendait nominalement de l'évèché de liàle. Appelé par ses habitants, le général Ferrier en avait pris possession. Quelques exaltés s'y étaient précipités, et, sous prétexte d'introduire et d'appliquer les nouveaux principes, avaient organisé l'anarchie. Parmi ces énergumènes se signalait un certain Heuggueur, neveu de Gobel, évèque constitutionnel de l*aris. Les commissaires n'avaient en lui qu'une confiance très médiocre: «H est venu depuis peu à Délémonl, écrivaient-ils à l'Assemblée, trois ou qualie personnages, dont on ne connaît pas bien l'acabit, et il est parvenu à réunir une trentaine d'hommes du pays, à l'aide desquels il espère produire une révolution, en mettant en insurrection générale les habitants du Porrentruy. » Et, de fait, des troubles assez sérieux avaient éclaté. Sous prétexte de plantation d'arbre de liberté, on en était presque venu aux mains. Les commissaires lirent venir Reuggueur. et l'engagèrent à la modération : « non pas qu'ils s'opposassent à l'impulsion d'un peuple vers la liberté n, mais ils trouvaient le peuple di' Porrentruy « si endormi, si nul, qu'il n'y a pas la plus petite probabilité de révolution en ce moment. » Ces sages conseils ne furent pas écoutés. A peine les commissaires avaient-ils tourné le dos que les partis entraient de nouveau en lutte, et que la guerre civile éclatait.

Prieur et ses collègues trouvaient, non sans raison, qu'il y avait mieux à faire qu'à improviser d'éphémères

républiques. Ils voulaient auparavant assurer la sécurité de la frontière française. Le 29 août ils visitaient Belfort en passant, et couraient à Besançon, où on leur avait signalé quelques germes de mécontentement. Ils y arrivèrent le soir, et, tout aussitôt, la ville fut illuminée en leur honneur. On remarqua pourtant la froideur de certains fonctionnaires, et un journal local, la Vedette, parla « de la lenteur vraiment remarquable avec laquelle les préposés de Tadministration avaient présenté leurs hommages. )) On engagea les commissaires à se montrer inflexibles. Les haines particulières commençaient à se déchaîner sous forme de dénonciations. Si Prieur et ses collègues n'avaient écouté que les donneurs de mauvais conseils, ils auraient destitué la plupart des fonctionnaires. Ils aimèrent mieux ne pas user de rigueur et se contentèrent de prononcer quelques suspensions. Ainsi qu'ils l'écrivirent à l'Assemblée : « On a essayé vainement de nous porter à des rigueurs, qui peut-être eussent été utiles et justes, mais dans l'incertitude nous avons cru devoir toujours pencher vers les accusés et nous avons plus d'une fois repoussé des inculpations douteuses, en disant que vous ne nous aviez pas envoyés pour servir les passions et les vengeances particulières, mais pour ramener les esprits par la justice et la persuasion plutôt que par des coups d'autorité. » Cette tactique prudente convenait aux circonstances.

Les Bisontins tirent une bonne réception aux commissaires. Us les prièrent de prendre part à un banquet populaire et à une grande fête qui fut célébrée à la promenade de Chamars. Ils les suivirent dans leur visite aux remparts et à l'hôpital. Les remparts étaient en bien mauvais état. Quant à l'hôpital il était beau et bien tenu par des religieuses, « mais la vérité nous oblige de dire aussi que le fanatisme y sème des torches ardentes et que

- (il —

ces pauvres filles sont les dupes de quelques prêtres intrigants. Cet hospice se trouve rtre tout à la fois le centre des vertus qui honorent le plus l'humanité et le point de ralliement des contre-révolutionnaires. »

Prieur, Carnol et Goustard ne pouvaient prolonger plus longtemps leur séjour à Besançon. Ils avaient visité tous les cantonnements de l'armée du Uhin et terminé, par consé(|uent, leur mission. En outre d'impérieux devoirs les rappelaient à Paris. L'Assemblée Législative allait céder la place à une autre Assemblée, et les trois commissaires non seulement avaient à rendre compte de leur mandat, mais encore à s'occuper de leur réélection, car l'Assemblée Législative, mieux inspirée et plus politique que la Constituante, avait décidé que ses membres pourraient faire partie de la prochaine Assemblée. Ils quittèrent donc Besançon et arrivèrent le 31 août à Dôle. Ils ne firent que traverser cette ville, ainsi qu'Auxonne et arrivèrent à Dijon le L'" septembre. Ils y trouvèrent Ciuylon qui venait de leur être adjoint. A l'annonce de leur arrivée, les membres de l'Académie prirent la résolution, dans la séance extraordinaire du 26 août, d'envoyer à leur rencontre pour les complimenter une députation composée de MM. Picardet, Durande père, Bai Ilot, Le Boux^ Hoin et Chaussier. ('es messieurs, ainsi qu'ils sont qualifiés dans le procès-verbal du 26 août, sont devenus citoyens dans le procès-verbal du I") novembre, car la Bépublique a été proclamée dans riiilervalle. Donc les citoyens nommés plus haut se rendirent de grand matin au domicile des députés, et ne les ayant pas rencontrés, se bornèrent à leur laisser un billet d'invilation. Prieur et Guyton ne se formalisèrent pas de cette invitation sommaire et se rendirent à l'Acadéiiiie à l'heure indiciuée. \'oici la curieuse harangue (jue

leur adressa le citoyen Baillot (1): «A votre retour d'une mission de confiance, où la République s'est servie de vous comme de ses yeux pour vérifier nos moyens de défense sur la frontière, lorsque un heureux hasard vous fait repasser par nos murs pour aller reprendre place dans cette assemblée, la première digne de l'homme, et d'où va dater désormais la liberté du monde, vos amis, vos concitoyens, vos frères garderont-ils à votre vue un morne et froid silence, sous le vain prétexte que vous êtes des leurs? Comme si ce n'était pas un motif de plus d'être sensible et de le témoigner ? Il s'agit bien ici d'un hommage ! Nous le savons comme d'autres, le mot hommage n'est plus français; mais montrer de la satisfaction à la vue de frères chéris, les entourer à leur passage sur le sol natal, s'applaudir avec eux de les voir couronnés de l'estime publique et faire des vœux en leur présence parce que tous les jours, tous leurs instants marquent ainsi pour la gloire, pour l'utilité commune, pour le bien de notre chère patrie; non, non, ce n'est point là un hommage, c'est encore une jouissance de citoyen, c'est une joie de famille et l'elïusion de la fraternité. »

A celte harangue ampoulée, mais si complètement dans le style de l'époque, Guy ton répondit par des remerciements exagérés. Lui aussi parla de sensibilité et de fraternité : au moins eut-il le bon goût de ne pas insister et d'aborder tout de suite les affaires sérieuses. Lui et Prieur rendirent compte des démarches qu'ils avaient faites auprès du Comité de l'instruction pour obtenir le rapport de la demande faite à l'Assemblée Nationale par l'Académie relativement à la somme annuelle sur les fonds légués par son fondateur Poufïier. Ils invitèrent aussi leurs collègues à continuel- les cours publics qu'ils

(I) l'^xtiMil lies |)r<>ct's-\ ('l'iiaiix de rAcailcinic. Sciiicc du U) a(i\ cmln'c i'[\-î-

avaient inaugurés, car, disaient-ils, Dijon a été désigné pour l'otablisseuienl d'un lycée, mais la loi n'est pas encore votée, et tout dépend des sacrifices que feront les villes.

Guyton et Prieur n'auraient pas mieux demandé qu'à prolonger leur séjour. De prochaines élections étaient imminentes, et ils n'auraient pas été fâchés de revoir leurs électeurs et de ranimer leur zèle; mais d'impérieux devoirs les rappelaient à Paris. Dès le 2 septembre ils reprenaient le chemin de la capitale, et y rentraient le 4 septembre. Sur tout leur chemin, ils avaient constaté un grand entraînement vers les idées nouvelles. Partout on abattait les statues et les insignes royaux. La République n'était pas encore proclamée, mais un courant irrésistible poussait la nation vers cette nouvelle forme de gouvernement. Aussi Prieur et ses collègues n'hésitèrent-ils pas à reconnaître et à proclamer cette nécessité. « La Convention n'a pas à choisir entre les diverses formes de gouvernement. Il faut qu'elle organise une République, il faut qu'elle s'occupe uniquement à en adapter les formes aux vastes empires que nous habitons. »

Acceptation par la majorité des Français de la suspension de Louis XVI, bonne volonté manifeste contre les coalises, nécessité de proclamer la Rèpubliiiue, telle était donc l'impression générale que rapportaient les trois coiiiinissaires de leur tournée dans les départements de l'Est. Aussi, dans le rapport (1) d'ensemble qu'ils adressèrent à l'Assemblée, le lendemain même de leur retour à Paris, le 5 septembre, eurent-ils soin d'insister sur les résultats de leur mission : u Nous sommes assez heureux

(1) Prieur eut pPiiiid soin (renvoyer ;i rAeudoniie de Dijon doux oxeinpliiires de son rapport, lùxirait du proeés-verbal de la séance du a; décembre i-\y2.

pour pouvoir vous annoncer que l'ensemble de nos observations présente le résultat le plus satisfaisant. Partout l'amour de la liberté, le respect pour l'Assemblée Nationale, la confiance que l'on a en elle , et la soumission à ses lois sont la base principale des sentiments qm animent le peuple dans tous les départements que nous avons parcourus. Partout aussi son ardeur se manifeste pour fournir aux moyens de repousser l'ennemi étranger, enfin son énergie, son courage, sa haine contre les tyrans elles intrigants qui l'ont si indignement trompé, doivent désespérer ceux qui prétendraient encore le ramènera l'esclavage. ».

Telle fut la première mission de Prieur aux armées. Il y avait apporté les qualités et les vertus qui le distinguèrent toujours : activité que rien ne lassait, modération, esprit de justice, et en même temps fermeté de caractère et conviction profonde. Il est à croire que ses contemporains en furent frappés, car non seulement ils lui donnèrent un nouveau témoignage de confiance en l'envoyant comme député à la Convention Nationale, mais encore il allait obtenir coup sur coup d'autres missions, et justifier ainsi la confiance que mettaient en lui ses compatriotes et ses collègues.

Prieur n'eut pour ainsi dire que le temps de rédiger son rapport. Le lendemain même de son retour à Paris, et cette hâte significative démontre la confiance qu'il avait déjà su inspirer, on le désignait avec Carnot et Beaupuy pour aller organiser une armée à Chàlons-sur- Marne. Carnot était alors malade et crachait le sang. Il avait un besoin absolu de repos. 11 fut remplacé par Broussonnet de Montpellier. Quant à Prieur, bien que très fatigué, il n'hésita pas un instant, et partit aussitôt pour se rendre à son nouveau poste.

L'armée de Brunswick venait de dessiner son mouve-

ineiU oiïensif. Longwy et Verdun étaient déjà entre les mains des envahisseurs. La Ciianipagne était entamée et la roule de Paris ouverte. Dans cet immense danger, le salut de la France résidait dans Tarmée qu'on pourrait opposer aux Prussiens vainqueurs , et Chàlons était comme le rendez- vous désigné de tous les soldats et de tous les volontaires, qui étaient accourus au premier crj delà patrie menacée; mais ce n'était pas une armée, c'<'lait plutôt une cohue, ce n'étaient pas des régiments, mais des bandes qui se rassemblaient ainsi à Chàlons. Pas d'objets de campement, pas d'habillements, pas de souliers, peu ou point d'armes, sauf des piques à peu près inutiles contre les fusils perfectionnés des assaillants. Les approvisionnements même faisaient défaut, bien qu'on fut au temps de la moisson. Les hommes seuls ne manquaient pas, mais combien indisciplinés et vraiment volontaires! « Si.\ cents hommes viennent de me dire, écrivait Duhoux, commandant la réserve à Soissons, au ministre de la guerre Servan (21 août 1792) : « Nous ne voulons pas camper; nous ne voulons pas de riz, nous ne voulons pas de pain de munition, nous voulons vingt sous par jour, ou nous ne servirons point. » En général, Monsieur, ce sont des Français. L'espèce en est bonne, mais la facilité des engagements y a adjoint des hommes peu accoutumés à l'obéissance et à la discipline (pie le service exige. » Un autre général, Labourdonnaye, s'exprimait sur le compte de ces volontaires en termes à peu près identiques (Lettre à Servan du 18 septembre) : a Nous avons été et nous sommes dans la position la plus pénible ici. Nous n'en sortirons qu'avec deux ou trois jours de relâche... Tout ce désordre vient du mauvais esprit des quatre ciuijuièmLS de ces troupes, de leur départ trop précipité. Il y en a qui me disent avec assez de franchise (luils n'ont jamais ma-

nié un fusil, et qu'il leur faudrait au moins quelques jours pour les rendre capables de servir. » Les pires de ces volontaires étaient les Parisiens, surtout les volontaires du quartier des Lombards. Même avant qu'ils eussent quitté la capitale, Dumouriez n'osait pas compter sur eux. « Je ne puis pas vous dire si vous recevrez du renfort ou non, parce que un instant ils consentent à partir, et l'instant d'après ils ne le veulent plus, à moins d'être tous les Parisiens ensemble. » Le vieux maréchal de Lûckner (1) ne parvenait pas à leur imposer sa volonté, et un de leurs généraux, La Bourdonnaye (2), désespéré de leur attitude, croyait à un prochain désastre : « Quelque parti que l'on prenne, si M. Santerre ne vient pas raccorder et subordonner la force armée de Paris, nous sommes perdus, non par les ennemis, mais par nos désordres. » Servan, le ministre de la guerre, effrayé par l'unanimité de ces rapports, crut devoir prévenir le président de la Convention : « Les soupçons inséparables de Tordre de choses duquel nous sortons, bien loin de disparaître dans un moment où tout devrait inspirer de la confiance, semblent s'être emparés principalement des citoyens armés qui doivent être le plus attachés aux lois. .. A Châlons, on profite des moindres circonstances pour y répandre la terreur et les vengeances. Ne serait-il pas digne de la sagesse de l'Assemblée d'envoyer dans celte ville des commissaires de la Convention qui contribueraient à désabuser nos frères d'armes de Paris, à les convaincre qu'il n'y a de vrais ennemis pour eux que les princes allemands, les émigrés et leurs satellites, et à leur faire sentir qu'eux-mêmes seraient nos plus cruels ennemis, s'ils n'étaient constamment soumis à l'ordre et

(0 Lettres de l.ûckiu-r ;i Servan (i() se])tenil)rci et de Dumouriez an même (lO septeml)i"e).

(2) Lettre de La lîourdomuiye à Servan (21 sei)teni)jre).

aux lois? )) Les désirs de Servan étaient déjà en partie exaucés. Prieur et ses collègues venaient d'arriver à ChAlons, et tout de suite s'étaient mis à l'œuvre pour essayer de remédier à cet immense désordre.

Il était certes malaisé de créer de toutes pièces un organisme aussi délicat, une machine aussi compliquée qu'une armée moderne, et avec des éléments aussi disparates, vieux soldats et jeunes recrues, vétérans rompus à la discipline, et volontaires pleins d'ardeur, mais brûlant encore du feu des passions révolutionnaires. Prieur, avec l'admirable bon sens qui est resté comme la caractéristique de son génie, courut au plus pressé. Il s'occupa tout d'abord d'assurer les subsistances et réquisitionna tous les bras disponibles pour le battage des grains, ordonnant qu'on fît refluer dans la direction de Chàlons toutes les farines nécessaires aux besoins de l'armée. Il vint ensuite, de sa personne, à Chàlons, sans se dissimuler « que ce n'est pas un camp de position, mais seulement un lieu de rassemblement. » Les volontaires continuaient à arriver. Nous pouvons dire sans exagération, écrit Prieur, qu'en revenant ici nous en avons trouvé les routes pavées, presque sans interruption. » 11 déplorait leur inexpérience, mais il admirait leur ardeur et leur enthousiasme : aussi songea-t-il à en tirer parti. Il pensa qu'il aurait le temps, avant de les opposer aux vétérans de Brunswick, de leur donner au moins les éléments de l'éducation militaire, et surtout de les habituer à la discipline. C'est à cette tache ardue qu'il s'employa dans les quelques jours dont il pouvait disposer.

Billaud-Varennes avait été envoyé par la Commune de Paris à l'armée de Chàlons, sans mission oflicielle, mais pour S3 rendre compte de l'état des esprits. Son impression n'avait pas été bonne. « .l'ai trouvé cette ville, écri-

vait-il (1), clans un état de quiétude que ne semble pas permettre sa position à dix lieues de l'ennemi. L'esprit qui a livré Longwy et Verdun y règne complètement. » Les volontaires ne lui inspiraient aucune confiance. Il s'étonnait de leur entendre dire du bien des Prussiens. a On conçoit, ajoutait-il, quelle impression funeste doit faire un pareil langage, quand surtout il est rapporté avec l'air de la conviction par ceux-là même qui devraient le désavouer et le combattre. » Il se plaignait de rinsufflsance du maréchal Lûckner, qui ne savait donner que des ordres contradictoires et semblait avoir perdu la mémoire. Il n'avait que des paroles amères pour les administrateurs, dont il dénonçait la « tiédeur alarmante. » Un seul homme trouvait grâce devant lui : a le citoyen Prieur, le seul dont le patriotisme soit véritablement prononcé. » Et de fait Prieur se dépensait en efforts surhumains pour armer et pour organiser les volontaires au fur et à mesure de leur arrivée.

Il aurait désiré qu'on ne les lui envoyât qu'armés, équipés, et autant que possible exercés, mais, en attendant mieux, il les recevait tous et s'efforçait de les encadrer, car il n'était nullement de l'avis du général Biron qui, le 7 septembre, écrivait au ministre Servan : « Je suis obligé de vous le répéter, les volontaires nationaux de nouvelle levée sont plus embarrassants qu'utiles. Tous les officiers généraux à qui je veux en donner les craignent plus qu'ils ne les désirent. .J'ai déjà beaucoup trop de ceux qui mangent, et beaucoup trop peu de ceux qui servent. » Prieur pensait au contraire qu'il fallait utiliser leur bonne volonté, et même essayer d'en faire de vrais soldats. Il ramassait pour eux des fourrages et des vivres.

(n .loiirnnl des Débats ci des Dccrcis, lundi lo scptfiiihrc i;i)J. n '}.")(), 1>. ii.t'i.

11 accélérait la fabrication dos piques. Il improvisait un hôpital pour 1,800 malades. Il trouvait même le temps d'empêcher les gardes nationaux et les gendarmes « de se porter aux prisons pour en laire sortir les innocents et punir les conspirateurs qu'on leur avait dit y être renfermés. » Toujours debout, toujours prêt à recevoir ceux qui lui apportaient de bons avis, Prieur réussit de la sorte, et assez promptemcnt, à établir un ordre relatif dans cette cohue bien inlenlionuée. mais dangereuse à force d'inexpérience.

Il est certes facile de critiquer ces soldats créés de toutes pièces. On pourra leur reprociier et leurs prétentions et leur mauvaise tenue, et leur défaillances, mais ils n'en ont pas moins tenu lête aux soldats les plus exercés de l'Empire, et ils avaient si bien profité des leçons et des conseils de Prieur que, dés le 21 septembre, ils arrêtaient à Valmy l'offensive prussienne. Prieur luimême n'aurait pas osé espérer un pareil résultat. Ainsi (ju'il l'écrivait le 19 septembre (1) dans son rapport sur sa mission, a tous ces citoyens soldats manifestent un ardent amour pour la liberté et le désir de venger la France des tyrans (jui voudraient l'asservir. Pour réussir dans celte glorieuse entreprise, ils ne doivent pas oublier que l'ordre, la discipline, la régularité du service en sont les éléments indispensables. Des soldats prétendraientils, chacun en particulier, diriger des plans de campagne ? Peuvent-ils exiger qu'on leur expliciue à tout moment la raison des ordres qu'on leur donne pour marcher à tel poste plutôt qu'à tel autre? Voudraient-ils prendre entre eux un engagement de résislance, sous prétexte qu'ils ne veulent pas se séparer, et que tous les

Ci) Phikih. napfiorl sur l'i'lnf du camp de f'.liàlons. it) soptonibrr \''x?.. in-S. imprimoi'ii' iiatidiiiilc.

volontaires d'un même département veulent marcher ensemble? Une pareille entrave rendrait absolument impossible les opérations des généraux. »

Prieur avait cent fois raison de faire ainsi le procès des volontaires, mais c'était bien leur inexpérience qu'il blâmait plutôt que leur mauvaise volonté. Il était au contraire si bien persuadé que ces défenseurs improvisés de la France feraient leur devoir et tout leur devoir, qu'il demandait à l'Assemblée de laisser auprès d'eux des commissaires dévoués pour les diriger et les soutenir. « Le plus (1) grand nombre des volontaires a montré dans toutes les occasions l'énergie du courage tempéré par la voix de la raison. Les commissaires pensent qu'il serait bon de leur envoyer le bulletin de l'Assemblée en assez grande quantité pour que tous puissent le lire à leurs moments de loisir. Ils pensent aussi qu'un sûr moyen de les éclairer, de détruire les défiances et les craintes chimériques serait de leur envoyer de temps à autre des commissaires dignes de confiance. » Prieur n'aurait pas mieux demandé qu'à être un de ces commissaires, et, certes, s'il avait supposé que l'armée de Brunswick allait présenter le combat aux volontaires qu'il venait d'organiser, il serait resté avec eux et les aurait conduits au feu des canons de Valmy ; mais d'impérieux devoirs le rappelaient à Paris. La Convention allait ouvrir ses séances, et, puisqu'il était membre de cette assemblée, il voulait, au moins pour les débuts, se trouver à son poste. C'était un poste de combat comme un autre, et Prieur n'était pas homme à déserter le champ de bataille la veille d'une bataille.

(i) Lettres (li's coaiiuissaircs Prieur, Beuiipiiy et Hroussoiuiet, lues daus les séiinccs de rAssemhlée Nationale des lo, ii, i^ septembre (Joiiriuil îles Drixits H des Dccrcts, u» 358, p. 3G9.)

CIIAPITIÎK III

PRIEUR A LA C 0 N \' E N T I 0 N

Pendant qne Prieur contribuait ainsi à organiser l'armée de Clilàons. et par conséquent à sauver la France, les élections pour la nomination des députés à la Convention nationale avaient lieu. Les électeurs de la Côte-d'Or ne pensèrent pas que Prieur eut démérité. Ils lui accordèrent de nouveau leurs sufïrages, et, le ."3 septembre 1792, par 414 voix sur o07 votants, ils le nommèrent député, le troisième sur une liste de dix membres, en compagnie de Hazire, Guyton-Morveau, Oiidot, Lambert, Marey, Guiot, Trullard, Berlier et Hameau.

Le rôle de Prieur à la Convention fut considérable. Son travail fut immense. Son influence et son action, soit directes, soit indirectes, se retrouvent partout. i*our retracer sa biographie pendant cette période si agitée de notre histoire, il faudrait le suivre point par point, dans la variété infinie de ses occupations, mais on se perdrait dans d'infimes et inutiles détails. Mieux vaut l'étudier dans les différents postes qu'il occupa. Dans une note sommaire dressée par Prieur lui-même (1), le 6 fructidor an VIII, et destinée à être mise sous les yeux du ministre de la guerre, le député de la Côte-d'Or a donné comme un tableau d'ensemble de sa vie. Il a méthodiquement

(i) MinistcM'o de l;i guerre. Dossier Prieur. i)ièee ii" 3'5.

distingué et les services qu'il a rendus comme membre de la Convention, et les missions dont il a été chargé auprès des diverses armées, et son rôle dans les comités, spécialement au Comité de Salut Public. C'est une sorte de table des matières qu'il a rédigée à l'usage de ses futures biographes. Nous ne pouvons que nous conformer à ces indications si claires, si précises, et étudier Prieur successivement comme membre de la Convention, comme représentant du peuple chargé de missions aux armées, et comme membre de divers comités.

Voici la note sommaire rédigée par Prieur : Il commence par faire remarquer « qu'il est resté près de sept années consécutives aux assemblées nationales, et qu'il a toujours été pendant ce temps membre d'un comité, ou chargé de missions particulières, » Les comités dont il a fait partie sont le Comité de l'Instruction publique, celui des Finances, le Comité militaire et le Comité de Salut Public. Les missions qu'on lui a confiées sont au nombre de cinq : aux frontières voisines de la Suisse, aux côtes de l'Océan, à l'armée des côtes de Cherbourg, en Vendée et à l'armée du Nord; mais le point capital, d'après lui, est lerôle qu'il a joué au Comité de Salut Public.

« Ses fonctions comme membre du Comité de Salut Public pendant quatorze mois consistaient en un travail administratif très considérable, en une surveillance personnelle d'établissements nombreux formés à Paris ou aux environs, enfin dans la préparation de la législation relative aux objets de celle administration, et dans l'élaboration de projets tendant à perfectionner les arts ou à fonder des établissements d'instruction publique. Le travail administratif était la direction générale de la fabrication des armes portatives, des armes blanches, de la grosse artillerie et munitions, des salpêtres et poudres,

du mouvement dans toutes ces parties soit des approvisionnements, soit des distributions aux armées. Il sufïit de rappeler l'énorme extension donnée alors à celte fabrication dans toute la France pour concevoir quelle besogne devait résulter de la multiplicité des relations du Comité avec les autorités secondaires, les agents particuliers ou les représentants du peuple attachés respectivement à chaque partie.

« La surveillance personnelle exercée était celle des établissements suivants, savoir: plus de vingt-cinq maisons nationales formant de grands ateliers d'armes à Paris ou à proximité; l'immense raffinerie de salpêtre de l'Unité; la poudrerie de Grenelle si énor.iie dans les moyens et les produits de sa fabrication ; la réunion de plus de 1,100 canonniers envoyés de tous les districts de la République pour s'instruire de l'art de fabriquer les canons et les poudres ; l'école de Mars formée de 3,600 jeunes gens appelés également de divers points de la France à l'effet de recevoir une instruction prompte et de procurer une expérience d'essai pour l'amélioration de toutes les branches du service militaire ; l'établissement des épreuves de l'artillerie de Meudon oii 80,000 projectiles d'une nouvelle sorte ont été confectionnés, et offraient un moyen, si mal à propos abandonné, d'obtenir les plus grands avantages dans les combats de mer ; enfin l'école a('roslalique de Meudon, où l'art de la confection etdela manœuvre des aérostats a acquis de grands perfectionnements.

« Autres objets liés au travail dont le citoyen Prieur avait la direction. Il avait réuni près de lui des savants de premier mérite, dont les talents et le zèle infatigable furent du plus grand secours pour assurer le succès des opérations entreprises. Il résulta encore du concours de leurs lumières et des mesures du gouvernement, d'une

part des moyens précieux pour le perfectionnement de plusieurs arts, tels que ceux du tannage des cuirs, de la fabrication de l'acier, de la soude, des savons, de l'épuration du métal des cloches, etc., la mise en activité des télégraphes ; d'autre part la fondation de plusieurs institutions aussi propres à répandre les connaissances les plus utiles dans la République qu'à l'honorer aux yeux des étrangers. On compte parmi ces institutions l'Ecole des Mines, l'Ecole de Santé, l'Ecole Polytechnique.

« Occupations du citoyen Prieur depuis sa sortie du Comité de Salut Public jusqu'à la fin de la Convention: Sans cesser d'être membre de cette assemblée, il fut chargé par les Comités qui gouvernaient alors de la surveillance spéciale de lEcole Polytechnique, ainsi que des opérations relatives aux nouveaux poids et mesures; en sorte que, d'une part, il préparait, relativement à ces deux objets, tout le travail des Comités, tandis que, d'autre part, il assurait l'exécution de leurs arrêtés par ses communications personnelles avec ces deux établissements. »

Prieur ne s'est-il pas abusé ? N'a-t-il pas cherché à grossir outre mesure et le rôle qu'il avait joué et les services qu'il avait rendus? Est-il possible qu'un seul homme suffise à une tâche aussi écrasante et à des occupations si multiples? Prieur n'a pourtant dit que la vérité. Il a simplement, et sans commentaires, exposé ce qu'il a fait, et il a beaucoup fait, comme nous allons le démontrer en le suivant soit aux séances de la Convention, soit aux armées, soit dans les comités.

Prieur ne fut jamais très assidu aux séances de la Convention. D'ordinaire son temps était pris par les divers comités dont il faisait partie, ou bien il ne se trouvait pas à Paris. Il fallait le chercher à la frontière ou sur les points menacés du territoire. A la Convention pourtant, dans trois circonstances solennelles, il figure au premier rang, et son rôle est des plus importants. Lors du procès de Louis XVI, quand il fut investi de la présidence de l'assemblée, et, après le neuf thermidor, lorsqu'on chercha à l'impliquer dans les poursuites contre les Montagnards. Suivons-le dans cette triple manifestation de ses sentiments démocratiques.

Dès les première séances de la nouvelle assemblée se posa une question brûlante : Quel sort réservait-on au prisonnier du Temple? Lui rendrait-on la liberté en le priant de demander un asile à ses parents ou à ses alliés, ou bien le traduirait-on devant la Convention, érigée en cour suprême, pour examiner les griefs et même les crimes qu'on lui reprochait? Prieur avait déjà fait connaître son opinion. Avant même que la Convention ait été réunie et encore sous l'impression de ce qu'il avait vu et entendu dans sa mission aux déparlements de l'Est, il avait réclamé la déchéance et la mise en jugement de Louis XVI. Aussi fut-il un de ceux qui. à la Convention, se prononcèrent avec le plus d'énergie contre celui qu'on appelait alors le tyran. Prieur et ses amis réussirent à imposer leur opinion et obtinrent que le roi serait jugé parla Convention.

Nous n'avons pas à raconter ici l'histoire émouvante du procès de Louis XVI. Il nous suflira de rappeler les

votes successifs qui conduisirent l'infortuné souverain à la place de la Révolution. Au premier appel nominal qui eut lieu le 15 janvier 1793, 683 députés, et Prieur était du nombre, déclarèrent « Louis Capet coupable de conspiration contre la liberté publique et d'attentat contre la sûreté générale de l'Etat. » Au second appel nominal qui eut lieu le même jour sur la question de savoir « si le jugement de la Convention nationale serait soumis à la ratification du peuple », Prieur fut un des 424dépulés qui n'hésitèrent pas à se prononcer pour la négative. Le troisième appel nominal dura du 16 au 17 janvier. Il s'agissait de prononcer la peine. Chaquedéputé devait monter à la tribune et prendre la responsabilité de son vole en l'expliquant. Des dix députés de la Côte-d'Or, trois seulement, Lambert, Marey et Rameau, se prononcèrent pour la détention ou le bannissement, les sept autres, Razire, Guyton-Morveau, Prieur, Oudot, Guiot, Trullard et Berlier, votèrent pour la mort. La plupart d'entre eux crurent devoir commenter leur vote en présentant des considérations plus ou moins sentimentales. Prieur laissa tomber du haut de la tribune ces simples paroles, froides et tranchantes comme le couperet de la guillotine : (( Je condamne Louis à la mort. »

Nous n'avons pas à discuter ce vote : il nous suffisait de le rappeler. Bien que plus d'un siècle se soit écoulé depuis cette dramatique séance, les passions fermentent encore, et ni les colères, ni les haines, ne se sont apaisées. Prieur avait-il raison? Etait-il dans son tort? Nos arrière-neveux prononceront peut-être la sentence définitive, mais nous qui respectons encore les émotions qui troublaient alors nos grands-pères, nous ne pouvons afïirmer qu'une chose, à savoir que Prieur n'éprouva, ou du moins n'exprima jamais aucun remords. Il avait agi en pleine possession de lui-même et de sa cons-

cience.Il croyait avoir rempli son devoir. La conviction est toujours respectable, et, si jamais républicain fut convaincu, ce ïut assurément Prieur.

Un quatrième appel nominal eut lieu le 19 janvier. « Y aura-t-il sursis à l'exécution du jugement? » 310 députés consentaient au sursis. 380, et Prieur en était, le repoussèrent. Il n'y a donc pas à chercher d'excuse, ni à essayer d'atténuer un fait aussi démontré. Depuis le conimencementdu procès jusqu'à la lin. Prieur s'est toujours prononcé pour les mesures les plus rigoureuses. Il est donc bel et bien ce qu'on est convenu d'appeler un régicide, et ce stigmate de régicide, quelles que soient les circonlocutions dont on cherche à l'envelopper, restera toujours attaché à son nom.

Prieur n'était pas homme à se dérober à ce qu'il considérait comme l'exécution d'un devoir : mais il n' assista pas à l'exécution du roi. Il avait été envoyé en mission le jour même, 21 janvier 171)3. Il ne signa donc pas avec ses collègues de la Côte-d'Or, Guy ton, Marey, Uameau, Berlier, Oudot et Guiot, la lettre-manifeste qu'ils adressèrent à leurs concitoyens le 14 février 1793, mais s'il avait été à Paris, il aurait, sans hésitation, donné sa signature : « Citoyens, un grand acte de justice nationale vient de s'exercer, et, si le glaive a paru un moment incertain sur la tête d'un traître qui avaitsacrilié tant de milliers de victimes, ce n'était pas que Louis, accusé par la nation entière, ne fut uniuiiinement reconnu coupable par les représentants de la Républiijue, mais parmi ceuxci quel({ues-uns ne se croyaient pas appelés à former un tribunal, et d'autres étaient effrayés, par rapport à nos relations extérieures, des suites de la mort du tyran. Le plus grand nombre enfin l'a prononcée, et le choc des

opinions a cessé avec la volonté bien exprimée de la

majorité, et tous les vœux se confondent aujourd'hui en

un seul, celui de voir l'arbre de la liberté s'affermir et croître sur le sol où le despote vient d'expier ses crimes. Des adhésions viennent de toutes parts applaudir à ce jugement national, et démentir hautement le langage séditieux des ennemis de la liberté, qui, privés de ce centre déraillement criminel, voudraient faire considérer la chute de cette tête coupable comme la cause unique d'une guerre (1) saoglante. » Certes Prieur ne désavouait pas ces idées, mais il répugnait à cette phraséologie redondante. Aux manifestes il préféra toujours les actes et aux séances parlementaires la vie au grand air. Aussi accepta-t-ilavec empressement les missions que lui confièrent à diverses reprises ses collègues. Avant de raconter ces missions, suivons encore Prieur dans son rôle de membre de la Convention, alors que ses collègues, pour mieux marquer la confiance qu'il leur inspirait, le nommèrent président de l'Assemblée nationale.

Prieur entra en fonctions le 1^'' prairial an II (23 mai 1794). On était alors en pleine Terreur. Robespierre et ses amis, les Jacobins et la Commune, étaient les maîtres de la situation. La guillotine fonctionnait avec une activité dévorante. Les unes après les autres les plus illustres et les plus innocentes victimes montaient par fournées à l'échafaud, et les prisons regorgeaient de suspects. Prieur approuvait-il ces excès sanguinaires? Il ne s'est pas prononcé à ce sujet, mais il n'a non plus jamais protesté, et, tant qu'il resta président, rien dans son attitude ou dans ses actes ne semble indiquer (lu'il ait un seul ins-

(i) Arcliivcs déparlciuciitalcs de la Cùlc-d'Or, .M. I>. liasse ]H. cote lo.

tant cessé d'être de cœur avec ses anciens collègues du Comité. Encore une fois, nous n'apprécions pas: nous nous contentons d'exposer.

A la séance du 2 prairial (1), la Convention reçut une députation des membres de la société populaire do Commune-Atïrancliie, c'est-à-dire de Lyon. Prieur répondit au discours des Lyonnais: « La Convention nationale, dit-il, vient d'entendre avec satisfaction l'expression des sentiments républicains de la société populaire de Commune-Affranchie. Cette société a saisi les véritables principes qui animent les représentants du peuple, lorscju'elle leur rapporte que le mensonge hardi et artificieux ne pourra plus désormais écarter la vérité modeste. Ce n'est pas en vain que le peuple français a mis les vertus à l'ordre du jour. Nos braves guerriers qui combattent aux frontières mettent chaque jour cette maxime en pratique par leur dévouement héroïque à la cause de la liberté. Pour vous, citoyens, en retournant dans vos foyers, vous direz à la société populaire qui vous a envoyés qu'elle n'a pas une mission moins utile, celle d'achever par une énergie républicaine l'entière extirpation des crimes qui ont souillé le pays que vous habitez, mais dans lecfuel le patriotisme ne tardera pas à reprendre tout son éclat. » On vota l'insertion au Bitllefin du discours des pétitionnaires ainsi que la réponse du président, et ils furent admis aux honneurs de la séance.

Le même jour, deux délégués de la société populaire de Caen furent admis à la barre de la Convention au nom de leurs compatriotes, ils se répandirent en protestations de dévouement. Quelques mois auparavant l*rieur avait été leur prisonnier. Il les félicita de leurs nouveaux sentiments. Un de ses collègues, dont le procès-verbal du

(0 Moniirur ii 204, ;iii U.

Moniteur n'a pas retenu le nom. fit alors remarquer que les habitants de Caen étaient revenus de leurs erreurs, qu'il fallait leur en savoir gré, et, pour mieux marquer que la Convention était sensible à celte marque de repentir, il demanda que l'adresse des délégués fut insérée au Bulletin avec une mention honorable. Cette motion fut votée d'enthousiasme, etc'est ainsi que Prieur put se vanter d'avoir, dans le même jour, transmis à ses collègues les hommages de deux grandes villes, dont l'une, Lyon, était naguère un des foyers du royalisme, et dont l'autre, Caen, avait été une des capitales du fédéralisme.

A la séance du 3 prairial une députation de la société populaire de Reims fit un discours contre l'athéisme. Ce discours était de circonstance. On sait que Robespierre et ses amis, las de détruire, cherchaient alors à édifier. A la société nouvelle qu'ils rêvaient il fallait une religion « dont les dogmes, disaient-ils, fussent des sentiments de sociabilité. » Robespierre fut le pontife de cette religion, (( la religion universelle de la nature. » C'est lui qui, avec les transports d'un enthousiasme simulé, fit décréter par la Convention que « le peuple français reconnaissait l'existence de l'Etre suprême et de l'immortalité de l'Ame» — 7 mars 1794. Jamais décret ne fut aussi bien accueilli. On ne parla plus que des vertus et du génie de Robespierre. 11 se forma même une secte de croyants, à l'esprit faible, qui trouvant quelque analogie entre les événements de la Révolution et certains passages de l'Ecriture, crurent en Robespierre comme au nouveau Messie. Tous les adulateurs du pouvoir nouveau se crurent obligés de foudroyer par d'emphatiques déclamations ceux qui ne partageaient pas les croyances du dictateur. C'est ainsi que les Rémois chargèrent quelques-uns de leurs compatriotes d'afiirmer à la tribune

de la Convention la fermeté de leurs croyances. Prieur était assez indifïérent en matière religieuse. Il ne partageait ni les haines ni les ardeurs extatiques de quelquesuns de ses collègues, mais, en (|ualité de président de l'Assemblée, il se croyait tenu à faire respecter ses décrets. Aussi répondit-il aux Rémois : a Une faction aussi désorganisatrice que corrompue avait fondé son exécrable système sur le monstre de l'athéisme : la Convention nationale Ta fait rentrer dans le néant qu'elle voulait préparer à l'univers. En rendant solennellement hommage à l'Etre suprême au nom du peuple français, elle a fait renaître dans les cœurs purs cet espoir si consolant dans les malheurs de l'humanité, laissé un libre essor à ces sentiments d'une forte aiïection, productrice de toutes les vertus, qui seules peuvent consolider la République. La Convention nationale applaudit aux sentiments (jue vous venez de lui exprimer. Elle vous invite à assister à la séance. »

Sans nous dissimuler tout ce que cette réponse de Prieur renferme de sentimentalité vague et de phraséologie boursouflée, remarquons que, dans cette môme séance du o prairial, le président de la Convention fut encore obligé de faire un nouvel étalage de ses principes religieux. Trois citoyens d'Avignon s'étaient présentés à la Convention pour remercier les députés du décret du IS floréal en l'honneur d'Agricol Viala, de cet héroïque enfan t tombé victime de son dévouement à la République. Prieur les remercia, les engagea à accorder leur confiance au représentant Maignet, qui terrorisait alors le département de Vaucluse, et termina par une tirade déclamatoire en l'honneur de l'Etre suprême. C'était alors comme le refrain qui terminait tous les discours.

A la séance du 5 prairial, un certain Armand Bataillé, de Charly (Aisne), un vieillard de quatre-vingt-quatre

ans, fut admis à la barre pour présenter au nom des assemblées primaires l'acceptation de la Constitution. Son émotion fut si grande qu'il ne put parler et fondit en larmes. Prieur le rassura. « L'expression qui part de l'àme, dit-il, est toujours la plus énergique. » On applaudit à ces paroles, qui avaient le mérite de l'à-propos, et, sur la proposition de Bréard, le président donna l'accolade à ce doyen des envoyés.

Une députation de Versailles lui succéda. Les Versaillais protestaient contre une tentative d'assassinat dirigée contre CoUot d'Herbois, et présentaient sept cavaliers armés et équipés à leurs frais. Prieur les complimenta, et, comme il était avant tout et surtout l'homme de la défense nationale, il s'empressa de les envoyer aux armées. « Les citoyens que vous présentez, dit-il, n'ont pas un instante perdre s'ils veulent partager l'honneur des victoires éclatantes qui vont consolider la liberté. Les foudres de la guerre sont prêtes, l'heure de la mort des tyrans et de leurs satellites est sonnée. » Il proposa de les admettre aux honneurs de la séance: ce qui fut accepté.

A ce moment de vagues rumeurs circulèrent dans l'Assemblée. On parlait d'un attentat contre Robespierre et d'une nouvelle Charlotte Corday, arrêtée au moment où elle allait poignarder le dictateur. Il s'agissait de Cécile Renaud, une jeune fille qui s'était en elïet présentée chez Robespierre, « pour voir, disait-elle, comment était fait un tyran.» Il y eut un moment de vive émotion, mais on se rassura quand on apprit que la prétendue criminelle venait d'être jetée en prison avec tous ses complices.

Le lendemain G prairial fut consacré au défilé des sections de Paris devant la Convention. C'était un spectacle que s'offraient de temps à autre et les membres de

l'Assemblée, heureux de celle diversion à leurs Iravaux, et les Parisiens charmés de jouer au soldai. Quelquesunes de ces seclions étaient connues par l'exagération de leurs sentiments révolutionnaires. Poissonnière, Bonne- Nouvelle, les Droits de l'Homme, le Marché, la Cité, la Fraternité, l'Observatoire crurent devoir protester de leur amour etde leur fidélité à la Constitution. Leurs orateurs s'emportèrent contre les criminels qui osaient exercer des violences sur les membres de l'Assemblée. Prieur fut obligé de répondre et de remercier. Ce ne devait pas être une tâche facile que d'improviser ces réponses et de trouver le mot juste. 11 préférait de beaucoup faire connaître à ses collègues le trait d'héroïsme qu'on venait de lui signaler, celui du jeune Charles Maugi, un enfant de seize ans et demi, qui, au combat de Doué en Vendée, le 16 septembre 1793, avait eu le bras droit emporté par un boulet. « Ne pensant aucunement qu'il avait perdu un bras, il ne s'occupait qu'à servir la pièce pour terrasser les brigands, et il l'a encore servie deux fois. Ce n'est qu'en perdant son sang, et lorsque les forces lui manquèrent qu'il fut obligé de quitter le champ de bataille. » Prieur proposa de lui voter un secours provisoire de cen^ livres, et, comme il était présent à la séance, lui donna l'accolade, a Ce jeune héros, ajouta-t-il, vient de médire qu'il avait encore un autre bras pour la patrie, et qu'il était prêt à en faire le sacrifice.» Ces belles paroles furent couvertes d'applaudissements. Le 8, le 9 et le 10 prairial continue le détilé des sections et des sociétés, Marat, le Pont-Neuf, le Muséum, la société des Amis de la liberté et de l'égalité. Tous les corps constitués, les communes voisines de Paris, les départements envoient des députations. Prieur, qui n'a pas quitté le siège présidentiel, écoute toutes ces harangues et remplit les devoirs de sa charge en répondant ([uelques banalités retentissantes.

Rien de plus monotone que cette répétition de formules convenues. Les membres de l'Assemblée devaient en être excédés. Il est vrai que, de temps en temps. Prieur interrompait le défilé, soit pour donner des nouvelles des armées, soit pour fournir à Barère l'occasion de placer un discours contre les Anglais, soit pour présenter à ses collègues la famille de Barra, le petit tambour, qui venait de tomber victime de son dévouement patriotique. Lorsque le député Chartier demandait que a pour honorer le vertu, la mère de Barra montât avec ses deux enfants à côté du Président », la proposition était votée d'enthousiasme, et, jusqu'à la fin de la séance, les députalions continuaient à défiler devant Prieur, flanqué de la mère de Barra et de ses deux enfants.

La séance de 11 prairial fut marquée par un incident. Une des sections de Paris qui passait pour être animée de sentiments hostiles sinon à la République, au moins à la faction dirigeante, la section Lepelletier, avait été admise à défiler à son tour devant la Convention. Elle avait exprimé à l'Assemblée, ce qui était au moins une nouveauté, sa reconnaissance et son dévouement. Celte adhésion avait son importance: aussi Prieur, dans sa réponse, insista-t-il sur la portée politique de cette démonstration. « C'est dans votre section qu'avait établi son repaire le tigre, altéré du sang de la représentation nationale, ((ui voulait enlever au peuple français deux de ses plus intrépides mandataires. . . Votre section, obligée de changer deux fois de dénomination, a été trop souvent égarée dans le cours des diverses crises de la Révolution. Plusieurs de vos concitoyens, appelés à l'honneur de défendre la chose publique, n'ont pas toujours été à la hauteur de leurs augustes fonctions, mais tout est changé. Les sentiments (\ue vous venez d'exprimer au nom de tous les citoyens de la section dont vous êtes l'organe sont un sur garant

à la Convention nationale que vous n'abandonnerez plus dans aucune circonstance le principe qu'elle professe, ni la cause des peuples pour laquelle il n'est aucun de nous qui ne soit disposé à braver tous les périls, et à verser, s'il le faut, jusqu'à la dernière goutte de son sang. » Ce discours répondait aux sentiments intimes de l'Assemblée, car son insertion au Bulletin fut votée par acclamation.

Le 12 prairial la société des Jacobins de Sensse présenta à la Convention et fut admise aux honneurs de la séance. Grégoire lut un rapport sur l'entretien du Jardin des Plantes, et les députés durent subir l'ennui de diverses dénonciations, plus ou moins fondées, contre les ennemis de la République.

La séance du 13 prairial fut consacrée presque tout entière aux affaires militaires. Barère présenta un rapport sur la fondation de l'école deMars, c'est-à-dire la création à Paris, ou du moins dans la plaine des Sablons, d'une vaste école où les futurs ofïiciers apprendraient la théorie et l'exercice des armes. Prieur avait été un des fondateurs de cette école. Nous reviendrons plus loin sur le rôle prépondérant qu'il joua dans cette afïaire. Le général Lefebvre, au nom des gendarmes de la 3."»*' division qui venaient de combattre en Vendée, et au nondîre desquels se trouvaient plusieurs des vainqueurs de la Bastille, présenta les hommages des officiers qu'il avait l'honneur de commander. On venait alors de recevoir de bonnes nouvelles des armées. Sur tous les points les coalisés étaient refoulés, et la France commençait à déborder hors de ses frontières. Aussi soldats et ofïiciers étaient-ils les bien venus. Les gendarmes de Lefebvre, bien (ju'ils ne se fussent signalés par aucun exploit particulier, furent donc admis aux honneurs de la séances.

Les derniers jours de la présidence de Prieur ne furent marqués par aucun incident. Députation sur députation,

nouvelles militaires, discours et remerciements, c'est l'ordre du jour habituel. On remarque néanmoins le vote d'une pension à la femme Delcambre, blessée cinq fois par lesVendéenset laissée pourmorte,àcause deson refus persistant de crier 1 vive le roi. On signale encore un projet présenté par Grégoire pour composer une grammaire et un vocabulaire, et enfin la fixation d'un jour pour la célébration d'une fête en l'houneur de l'Être Suprême.

Le successeur de Prieur à la présidence fut Robespierre. C'est lui qui présida à cette fête en l'honneur de l'Être Suprême. Il atteignit en ce jour l'apogée de sa fortune, mais sa chute était prochaine. 11 avait soulevé contre lui trop d'inimitiés et surtout trop de jalousies. Attaqué par ses anciens partisans^ mal soutenu par ses amis, doutant de lui-même et se renfermant dans une maladroite solitude , mais toujours redoutable et redouté, le dictateur finit par succomber, et, au neuf thermidor, entraîna dans sa chute tous ceux qui s'étaient associés à sa foriune.

Prieur avait été un des amis de Robespierre. Il avait été son collègue au Comité de Salut Public. Il avait pris, de concert avec lui, toutes les mesures qui consolidèrent le gouvernement révolutionnaire, mais il ne l'avait pas suivi jusqu'au bout dans l'application de ce système, et ne goûtait que médiocrement ses théories de mysticisme politico-social. Aussi, dans les journées qui précédèrent et (|ui suivirent le neuf thermidor, se tint-il à l'écart. Il ne voulait se compromettre ni d'un côté, ni de l'autre. Il préférait se réserver pour les besoins de la défense nationale; mais ce n'est pas impunément qu'on s'approche du pouvoir, et Prieur allait se trouver, bien malgré lui, entraîné dans ce qu'on a appelé la réaction thermidorienne, et menacé du plus grave danger qu'il ait jamais couru.

Au lendemain du neuf thermidor, Barère monta à la tribune, et annonça « que la force du gouvernenient révolutionnaire allait être centuplée par la chute du tyran qui entravait sa marche. » Il demanda donc le maintien de toutes les lois révolutionnaires, espérant que les Comités épurés allaient reprendre comme une nouvelle énergie ; mais le prestige de la Terreur s'était évanoui. Les Comités s'étaient, en sacitiant Robespierre, en quelque sorte suicidés, et le gouvernement révolutionnaire était de fait aboli. Les Thermidoriens, maîtres de l'opinion, en profitèrent pour lancer l'Assemblée dans une voie de réparation qui ne tarda pas à dégénérer en réaction. Les unes après les autres furent supprimées toutes les lois de circonstance qui avaient été jadis acceptées. La Commune de Paris fut abolie ; les Comités non pas supprimés, mais singulièrement amoindris dans leurs attributions, les administrations furent épurées, les suspects délivrés et les rebelles amnistiés. Le vent de réaction qui soulïlait alors était si violent que la République ellemême semblait menacée, et que non pas seulement les fédéralistes, mais les royalistes eux-mêmes commençaient à relever la tète.

Prieur était du nombre des montagnards sincères et convaincus qui n'avaient pas soutenu Robespierre, parce qu'ils repoussaient ses projets de dictature, mais il était épouvanté des progrès de la réaction. Pierre par pierre il voyait s'écrouler l'édifice que ses amis et lui avaient eu tant de peine à construire. Il se rapprocha donc de ses anciens collègues du Comité, Rarère, (>ollot et Billaut-Varennes, qui avaient été exclus des comités par le sort, et

qu'on avait déjà dénoncés à la Convention comme complices du tyran. De concert avec eux, avec les anciens partisans de Robespierre et avec les montagnards convaincus qui redoutaient le royalisme, Prieur essaya de lutter contre les thermidoriens. Mais ce nouveau parti ne formait qu'une minorité dans la Convention. Il n'était plus appuyé que par le club des Jacobins, et cette société fameuse, qui avait constamment inspiré le mouvement révolutionnaire, fut d'abord privée du droit d'afïiliation et de correspondance, puis, sous prétexte de troubles, dissoute et dispersée. La réaction encouragée ne tarda pas à attaquer les hommes après les institutions. Les thermidoriens firent décréter d'accusation Fouquier- Tinville, Lebon. Carrier, et poursuivirent avec acharnement ceux que les journalistes à leur solde appelaient la queue de liobespierre. Prieur, qui jusqu'alors n'avait pas été inquiété, fut, le 6 octobre, désigné par le sort, en même temps que Lindet et Carnot pour sortir du Comité de Salut Public, et il ne fut pas réélu. C'était un avertissement dont il importait de tenir compte. Il devenait évident que la majorité de la Convention ne voulait pas le retour du régime de la Terreur, et que^ dans ses rancunes impitoyables, elle frapperait les uns après les autres tous ceux de ses membres qui s'étaient compromis en établissant et en soutenant ce régime. En effet, elle montra clairement ses intentions à propos de la fameuse dénonciation lancée par LaurentLecointre, de Seine-et Oise, contre quelques-uns de ses collègues. Cet ancien dantonisle, échappé par miracle à l'échafaud, n'avait jamais pardonné à la fraction avancée de la Convention ses angoisses et son épouvante. Aussitôt après le neuf thermidor il avait accusé « par pièces authentiques et par témoins » Billaud-Varennes, CoUot d'Herbois, Barère, Vadier, Amar, Voulland et David, anciens membres des

Comités, d'avoir terrorisé la France, de l'avoir couvertede prisons et de bastilles, de n'avoir pris aucune mesure préventive dans la journée du neuf ttiermidor. et de s'être, à titre individuel, couverts de crimes odieux. Les accusés furent défendus par Goujon, parDuliem, par Cambon, etThuriot proposa de rejeter « avec indignation » les inculpations de Lecointre.

L'enragé dantoniste ne renonça pas à la partie. A quelques jours de là, en nivôse an III, il faisait paraître une brochure violente : « Les crimes des sept membres des anciens comité de Salut Public et de Sûreté générale, ou dénonciation formelle à la Convention nationale contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Bar rare, Vadier, Amar, Voulland, David. » Dans ce factum, qui ne manque pas d'une certaine énergie brutale, il protestait contre la décision de la Convention qui l'avait condamné. « Par votre décret du 13 fructidor, vous avez déclaré fausse et calomnieuse la dénonciation en vingt-six articles, que je vous ai faite contre sept membres de cette assemblée. Permettre qu'un décret flétrissant pour moi, contraire aux principes de sagesse que professe la Convention, pèse plus longtemps sur ma tête, serait me trahir moi-même, trahir la représentation nationale et le peuple français qui nous entend et (|ui attend de vous un grand acte de justice. » Energiquement soutenu à la tribune parlallien et par toute la réaction (1), Lecointre obtint cette fois la nomination d'une commission de vingt et un membres, chargés de faire une enquête et de rédiger un rapport sur les faits incriminés. C'était plus qu'une (lemi-vicloirepour lui : c'était, avec les dispositions bien connues de la majorité de l'Assemblée, la certitude du succès prochain.

(i) BviiKUK. Mciiioir('s. t. U jt. 2(i(.

Les membres des comités ne se laissèrent pas attaquer sans essayer de se défendre. C'est ainsi que Billaud- Varennes(l), Collot d'Herbois et Barère publièrent successivement une (( Réponse des membres des deux anciens comités de Salut Public et de Sûreté générale aux imputations renouoelées contre eux par L. Lecointre de Versailles, et déclarées caloninieuseses par décret du 13 fructidor an II, à la Convention nationale » et un « Second mémoire des membres de l'ancien Comité de Salut Public, dénoncés par L. Lecointre. » Le secours le plussérieux leur futapporté parceux de leursancienscollèguesdu Comité, queLecointre n'avait pas osé attaquer, à cause de leur intégrité hors de toute contestation, et de leur vie de labeurs incessants ; mais ni Carnot, ni Prieur, ni Lindet ne voulurent profiter de cette pseudo-amnistie. En attaquant leurs collègues, on attaquait la Révolution, et ils se considérèrent comme solidaires des actes de leurs collègues. Robert Lindet publia même une brochure où, non sans éloquence, il démontrait le danger de ces accusations rétrospectives, qui ne peuvent conduire qu'à la guerre civile: a Si la liberté des opinions, si la liberté de la presse ne sont pas des vains mots ; s',il est vrai que ce ne sont pas les crimes de l'esprit, mais les crimes de volonté qu'on veut poursuivre, comment des opinions peuventelles devenir la matière d'une accusation ? A quelles scènes horribles doit-on s'attendre si, lorsqu'une opinion cesse de prévaloir, on fait périr tous ceux qui crurent devoir la professer ou s'y soumettre. » Malgré ces sages

(i) A rapprocher de ces liroclmrcs : i' Dc/'cnsc tlii ('."mil,- dr Salut J'uhlir. iii-8, lo.") pages. — 2" Mrmoirc des iiicinliir.s du Couiilc de Salut J'uhlir eu rtponsc aux clu-fs d'accusation. — 3" iJcfcnsc de Jiarrcrc. — 4° Jicponsc sur les vcritahics ailleurs des Comilès rih'olulionnaires, des prisons, des jugements, etc. — îr Les alors. — C' Mcnioires de ISarrére, l. U., )). ad;.

adjurations, les thermidoriens réussirent à assouvir leurs haines. L'un d'entre eux, Saladin, avait été chargé de rédiger le rapport au nom de la commission des vingtun, créée par décret du 7 nivôse an III. II le présenta à la Convention dans la séance du 12 ventôse, an III. Dans ces pages haineuses, mais parfois élotjuentes. la France est représentée comme « couverte de prisons, affaissée sous le poids des échafauds, regorgeant du sang dont les scélérats l'abreuvaient, la terreur comprimant toutes les ùmes, la sûreté individuelle attaquée, les propriétés volées, etc. ; (juant aux représentants incriminés, il n'est pas de crime qu'ils n'aient commis. N'a-t-on pas vu Collot à Lyon éventrant des femmes et coupant des tètes à son passage dans les rues?Vadier n'a-t-il pas condamné à mort un homme, dont le crime était de s'être refusé à un mariage entre sa tille et le jeune Vadier ? » De pareilles exagérations auraient dû être accueillies avec mépris On les prit au sérieux. Legendre demanda, aussitôt après la lecture du rapport, que les députés accusés fussent mis en arrestation séance tenante. Cette proposition fut mise aux voix par le président Bourdon de l'Oise, et votée aux cris de : A bas les buveurs de sang ! A bas les Jacobins 1

Le procès fut rapidement mené. A peine Barère et ses amis eurent-ils le temps de prendre connaissance des pièces communi((uées par la Commission des vingt et un. Dès le 2 germinal ils comparaissent devant la Convention érigée, pour les juger, en Cour suprême, et dont les membres, sentant l'orage populaire les menacer, s'étaient entourés d'un appareil militaire menaçant. Avant toute discussion, Robert Lindet, apportant à ses collègues le concours de son honnêteté: « Puisque vous voulez juger le gouvernement, s'écrie t-il, il faut le juger dans son intégralité, j'en ai été membre depuis le commencement

jusqu'au 15 vendémiaire, et quoique on m'excepte de l'accusation que l'on porte sur les prévenus, j'appelle sur ma tête la responsabilité que je dois partager avec eux, puisque j'ai partagé leurs opérations. » Carnot prend à son tour la parole pour dénoncer à la Convention deux placards affichés avec profusion sur les murs de Paris, dont l'un a pour litre le Tocsin national, et qui demandent « s'il ne faudrait pas envoyer à l'échafaud ceux qui prendraient la défense des prévenus ». Ce n'est pourtant que le lendemain 3 germinal qu'il se décida à parler en faveur de ses anciens collègues : a Les accusés ont réclamé mon témoignage. Il y aurait, de ma part, de la lAcheté à le leur refuser. Je déclare que tout ce qu'ont dit mes collègues est de la plus exacte vérité. J'ai assisté à toutes les délibérations du Comité. Il est faux, comme on l'a avancé, que j'aie été relégué dans mon bureau. Je dois dire qu'au Comité de Salut Public, ils se sont déclarés contre Robespierre; seulement, lorsque je les pressais de l'accuser en avouant qu'il était coupable, ils ne croyaient pas qu'il fût encore lemps de le dénoncer. La preuve que j'avais en eux la plus grande conliance, c'est que j'ai signé plusieurs fois ce qu'ils me présentaient sans le lire. Lorsque Robespierre s'est totalement déclaré, je les ai engagés à ne pas signer les arrêtés de police générale qu'il nous présenterait, et ils furent de mon avis. Voilà, citoyens, ce que j'avais à vous dire. S'ils m'ont trompé, je l'ignore, mais, ayant toujours délibéré avec eux, je déclare que je ne m'en séparerai point. »

Prieur n'avait pas caché ses sentiments, mais il ne les avait pas manifestés au grand jour. Excité par le discours de Carnot (1), et aussi par le danger que couraient et ses anciens collègues et la République qu'on attaquait en

(0 Voir le Moniteur, an UI, ir- iS;. 188, 253, 204,

leur personne, il demanda et obtinl à son tour la parole : « La justice et l'équité, dit-il, m ordonnent également de vous faire la d(^claralion de ce qui s'est passé au Comité de Salut Public. Jappuie ce qu'a (lil Carnot ; je n'ai point été relégué dans mon bureau: j'ai concouru, avec mes collègues que l'on accuse à tort, aux mesures qui ont été prises, et je déclare ne leur avoir reconnu (jue de bonnes intentions. J'ajouterai que l'intimité dans laquelle nous vivions était nécessaire pour nous opposer au tyran ; que souvent nous nous laissions entraîner à des mouvements patriotiques que Robespierre ne partageait jamais. Apprenez, citoyens, (lue la conviction n'arrive pas à la fois dans tous les cœurs, que ce n'est qu'après de longues recherches que le Comité de Salut Public a reconnu que Robespierre conspirait. Je ne prétends pas venir prouver que des fautes n'ont pas été commises. Moi-même peut-être en ai-je fait, mais je veux vous démontrer que, quand jour et nuit on travaille pour la patrie, il ne reste plus de temps pour intriguer et pour entretenir les passions qui font toujours le mal de la Républiciue. Je termine par un fait, c'est que toutes les délibérations du Comité de Salut Public, autres que celles qui avaient rapport à la police générale, étaient prises à l'unanimité, et que les arrêtés de la police générale n'étaient signés que de Robespierre. Couthon et Saint-Just. En dernier lieu Saint-Just voulait nous les faire approuver, mais nous refusâmes de le faire. »

Ce discours fut couvert d'applaudissements. La noble attitude de Lindet, de Carnot et de Prieur détermina un courant favorable aux accusés. Si les débals avaient eu lieu dans des temps plus calmes, ils auraient été sans doute acquittés, mais à la Convention étaient déchaînées d'inexpiables rancunes, et au dehors l'émeute était en permanence. Le 12 germinal et surtout le 1 " prairial.

elle vint battre de ses flots la salle des séances. Les membres de la Convention, eflarés et surexcités par le danger qu'ils avaient couru, se montrèrent impitoyables ; non seulement les accusés, cause ou prétexte du mouvement, furent condamnés à la déportation, mais on décréta l'emprisonnement de tous les députés réputés terroristes, et les thermidoriens, pour mieux marquer leur triomphe, traduisirent devant une commission militaire, qui fut inexorable, ceux qu'on a surnommés les derniers montagnards. Il semblait que la Convention n'avait plus qu'à proclamer la royauté.

Pendant que se tramait au grand jour la perte de la République, comment Prieur échappa-t-il aux vengeances réactionnaires ? Comment, seul ou presque seul des anciens membres du Comité de Salut Public, ne fut-il pas enveloppé dans les proscriptions? Il était pourtant comme une victime toute désignée aux coups de la commission militaire. Est-ce la fermeté de son attitude ? Est-ce l'importance des services qu'il avait rendus, ou l'évidence de son innocence politique ? Toujours est-il qu'on le laissa paisiblement achever son mandat de député. Il fut donc un de ceux qui, malgré les progrès de la réaction royaliste, réussirent à maintenir le gouvernement et les principes républicains, et parvinrent à transmettre au Directoire la France républicaine qu'ils avaient reçu mandat de protéger. Ce ne sera pas un médiocre honneur pour Prieur que d'avoir traversé ces difficiles années, respecté par tous les partis, et regardé par tous comme un des citoyens qui sauvèrent le pays menacé.

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CIIAIMTKK IV

PUIEUH A L.V CONVENTION — LES MISSIONS AUX AHMÉES

Cincj missions différentes ont été conliées à Prieur pendant la Convention : la première aux frontières voisines de la Suisse, la seconde aux cotes de l'Océan, de Lorient à Dunkerque, la troisième à l'armée des côtes de Cherbourg, la quatrième en Vendée, la cinquième à l'armée du Nord. Voici l'appréciation générale donnée par Prieur (1) lui-même, de ces diverses missions : « les missions, principalement militaires, concernaient la levée et l'organisation de nouvelles troupes, l'approvisionnement des armées, la mise en état de défïense {sic) de certaines parties de frontières terrestres ou maritimes, les travaux des places fortes, arsenaux et constructions navales, (Iuel(|uefois les opérations des armées, ou bien elles avaient un but politique et même diplomatique. Elles ont procuré à la République plusieurs avantages importants, et valu de fréquents témoignages de satisfaction aux commissaires, et sans plaintes contre aucuns de leurs actes, ainsi (jue l'attestent les procès-verbaux de la Convention et les journaux du temps. Kllcs ont occasionné un travail forcé d'une année sans interruption, pendant laquelle il a fallu parcourir avec une extrême rapidité la vaste étendue de pays ci-dessus désignée. Dans toutes les tournées les commissaires ont été souvent

iil MiiiisU-iv (te la jfiu'rri'. <l«>s?.iiT Pricui-. pirrr n \i.

exposés à des dangers, soit en traversant le territoire ennemi, soit à cause des dissensions politiques, des crises populaires ou de la guerre civile. Le citoyen Prieur notamment a été, par les insurgés du Calvados, enlevé et renfermé comme otage avec un de ses collègues au château de Caen pendant cinquante et un jours. » Essayons de montrer que Prieur a parlé par avance le langage de l'histoire, qu'il a apprécié comme ils méritaient de l'être les services rendus par les commissaires, et qu'il n'a ni diminué l'importance, ni exagéré les dangers des missions de confiance qui leurfurent attribuées.

LenouveaudéputédelaCôte-d'Or, qui venait de présenter à la Convention son rapport sur sa mission à l'armée de Chàlons, n'aurait sans doute pas mieux demandé que de prendre part aux importantes délibérations qui marquèrent les premiers jours de la République. 11 espérait aussi goûter un repos bien mérité, mais il était de ceux qui ne savent ou ne veulent pas se dérober aux devoirs de leur charge; aussi lorsque, le 7 octobre 1792, la Convention lui confia une nouvelle mission dans les départements de l'Est, de concert avec deux de ses collègues, Deydier et Guyton, en remplacement de Coustard et d'Anthoine qui avaient d'abord été nommés et s'étaient excusés, ne se crut-il pas autorisé à décliner ce périlleux honneur et se mit-il tout de suite en route.

Prieur et ses collègues étaient chargés d'inspecter toute la frontière de Suisse. Leur mission étaità la fois militaire et politique. Les habitants du Jura français, particulièrement ceux de Pontarlier, redoutaient une attaque de leurs voisins d'au delà de la montagne, et réclamaient un secours immédiat. D'un autre côté (1), « ce qui donnait

(i) Rapport pri'senià à la Coin-ciition fialioiinlc. le ."i (lcccMil)ri' i'\i-2. au uoiu (les cominissiiiros envoyés dans les (IcparlciiuMits du l)(>ul)s. du .liira et di- IWiii. j)ar C-A. l'i-iciir. l'im d'eux, députe delà CiMe-d'Or'. iu-S. a^ ])aj!es lui]). Nationale.

lieu aux plaintes les plus justement fondées, c'est la négligence, combinée avec l'incivisme voilé, mais d'autant plus perfide, dont la plupart des agents militaires de toutes les armes et de tous les grades otïraient depuis deux années entières le spectacle le plus scandaleux. » Les représentants avaient donc à la fois à pourvoir à la sécurité de la frontière et à pratiquer ce ([u'on pourrait appeler des coupes sombres parmi les otïiciers de l'armée du Rhin et les fonctionnaires suspects. C'était une tâche délicate, et qui demandait à la fois de la pénétration, de la fermeté et un grand esprit de justice; mais Prieur n'en n'était plus à ses débuts, et la conviction républicaine qui l'animait doublait ses forces.

Les représentants se rendirent d'abord à Besançon. L'esprit de la ville était bon. Ainsi que l'écrivait Prieur, (( les citoyens sont fortement passionnés pour cet amour de la liberté qui peut seul aujourd'hui donner l'énergie nécessaire pour vaincre les ennemis au dehors et maintenir au dedans toutes les parties de l'organisation sociale ». Néanmoins quelques fonctionnaires « aflichaient scandaleusement leur incivique mauvaise volonté ». C'étaient surtout des olliciers, entre autres le capitaine d'artillerie Legrand et plusieurs de ses collègues, qui opposaient au général commandant de place une force d'inertie dangereuse. Ce général était Charles Hesse, l'ancien prince de Hesse-Rheinfels-Rothembourg, qui était entré au service de la France en 17G8, et s'était hautement prononcé pour le parti révolutionnaire. Affilié aux Jacobins, et nommé général de division le 22 mai 1792, il avait remplace Wimpfen dans le commandement de la sixième division militaire, et déployé une louable activité dans la mise en état de défense des places fortes du Doubset du Jura; mais(l) « il était encore environné

U) Lettre <lc Prieur à l;i Coiivciitioii i-Xi octobre i<S()u).

de dégoûts et d'obstacles, au point de craindre de se voir obligé d'abandonner le poste, et cela se conçoit aisément, car c'est le premier général patriote qui ait été employé à Besançon. Les suspensions qu'il avait prononcées n'avaient encore produit d'autre elïet que d'irriter ses ennemis et ceux de la chose publique. » Prieur n'était pas homme à supporter longtemps cette mauvaise volonté, qui pouvait paralyser la défense nationale. Il eut bientôt fait de tout remettre en ordre. Le général Hesse, qui se sentait soutenu, n'hésita pas de son côté à trancher dans le vif, et, bientôt, grâce à quelques destitutions, a nous (1) sommes parvenus, autant qu'il est en nous, à remonter la machine militaire, de manière que le mouvement donné à toutes ses parties pût être conservé et étendu par le zèle actif du général Hesse, et à la satisfaction du général en chef Biron. »

Le plus pressé était de mettre la place en état de défense. La vieille citadelle de Vauban fut réparée, ainsi que les remparts. On éleva sur une des collines qui dominent la ville, à Chaudanne, des ouvrages de campagne. Quant au fort Grifïon, qui défendait le faubourg de Battant et la rive droite du Doubs, on démolit toute la partie des remparts qui était tournée du côté de la ville, et semblait plutôt une menace contre les habitants qu'une protection contre les ennemis. L'artillerie faisait défaut, et le directeur de l'arsenal interrogé présentait des états discordants. Il fut aussitôt suspendu et on lit venir le directeur de l'artillerie d'Auxonne. « Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que nous obtînmes quelques éclaircissements. Les fonds faits pour l'armée, les ouvrages ordonnés, ce qui avait été exécuté, l'état des marchés en adjudication, la comptabilité, la tenue des écritures, les

il) 1(1. ici i;92.

projets pour l'avenir, tout était dans un tel désordre que les traces des dilïérenls objets échappaient aux recherches. » Prieur, avec une activité qu'on ne saurait trop admirer et un esprit de décision qu'autorisaient les circonstances, prononça les épurations nécessaires et réussit, en peu de jours, non seulement à garnir de canons les remparts consolidés, mais aussi à réunir des approvisionnements, et à faire en un mot de Besançon le rempart de notre frontière de l'Est. Il trouva même le temps d'assister à une fête en l'honneur des Savoisiens, qui venaient de demander et d'obtenir leur annexion à la France.

De Besançon les commissaires de la Convention se rendirent à Porrentruy. Rien n'était encore réglé pour les destinées futuresde ce pelitpays. Les patriotes, ou (lu moins ceux qui s'intitulaientles patriotes, ouvertement soutenus par le fanatique Keuggeuer, dont le principal mérite était d'être le neveu de l'évêque de Paris, Gobel, réclamaient soit la création d'une République indépendante, soit l'annexion à la France. Les modérés ne désiraient que le statu quo, et ils étaient encouragés à la résistance par le lieutenant-colonel Farincourt, qui, à diverses reprises, avait annoncé son intention de « disperser la populace ». La guerre civile était donc immiuL-nte. et les représentants avaient fort à faire pour en prévenir l'explosion. Prieur et ses collègues commencèrent par inviter les exaltés à la modération ; mais, comme il était nécessaire d'affirmer les nouveaux principes du gouverment. le lieutenant-colonel de Farincourt fut choisi comme victime expiatoire. On le suspendit de ses fonctions. « Vos commissaires, écrivit à ce propos Prieur (1), auraient cru trahir les intérêts (jue vous leur avez

m) li(tpiuirl II la Conwntion.

confiés en laissant en activité un fonctionnaire si visiblement marquédusceau de l'aristocratie la plus misérable. » Peut-être auraient-ilsmieux fait de trancher tout de suite laquestion,et de décider ou la création de la République de Rauracie, comme le demandaient les uns, ou la formation dudépartementfrançais du Mont-Terrible, comme le désiraient les autres. Ils ne se crurent pas autorisés par leurs instructions à résoudre la difficulté et se contentèrent de recommander au général Ferrier, commandant le corps d'occupation, la plus stricte réserve. Ferrier leur avait plu, mais à moitié seulement : « Ses(l) défauts sont peut-être une trop grande loquacité, une sollicitude sur les précautions à prendre qui paraît quelquefois aux ignorants un effet de la peur plutôt que de la prudence. Il a, comme la presque totalité de ses confrères, le défaut de parler de lui avec trop de complaisance, et de manifester une ambition d'avancementquiparaît insatiable. » Certes, s'il n'avait pas été pressé par le temps, Prieur, avec son esprit net et résolu, aurait cherché et trouvé la solution; il n'aurait surtout pas confié à un mandataire (2) dont il se défiait le soin de résoudre un problème aussi difficile; mais d'impérieux devoirs l'appelaient sur d'autres points de la frontière. Il se contenta de signaler le danger, et courut avec sescollègues d'abord à Blamont, puis à Pontarlier.

Il y avait de grosses difïicultés à trancher à Pontarlier. L'esprit public de cette petite ville était défectueux. On s'était soumis à la République, mais à contre-cœur. La garde nationale faisait mal son service. On ne prêtait

(1) Lettre de Prieur a Hrissol. alors menilnr rapporlcnr du Cnuiilc diplomatique, 2- octore i;y2.

(2) A la suite dame mission de (lobel (novembre i;i)2), le pays de Porentruy lut constituée n République de Rauracie. Quelques mois plus tard (23 mars i;9'i) les représnetants Laurent, Monnet et Ruhl pronoiiraicTit sa réunion a la France sous le nom département du Mont-Terrible.

pour ainsi dire aucune attention aux passeports; aussi de nombreux émigrés prenaient-ils celte direction pour entrer en Suisse, et, malgré les ordres de la Convention, ils emportaient avec eux beaucoup de numéraire. Le clergé prêchait ouvertement la contre-révolution. Ainsi que l'écrira Prieur dans son rapport, « le fanatisme d'abord fomenté par les prêtres avant la déportation, et ensuite entretenu par eux à l'aide des moyens de séduction les plus odieux, depuis (ju'ils avaient fixé leur demeure dans les villages étrangers touchant presque à la frontière, y produisait ses fruits ordinaires, ladiscorde, la dissension, la haine des lois nouvelles et l'anéantissement de l'esprit public. Prieur recourut tout de suite aux grands moyens. 11 convoqua à Ponlarlier les maires des dix-sept communes les plus rapprochées, en suspendit ([uehiues-uns et adressa aux autres de vives remontrances. Il fil imprimer uneadresseaux montagnards du Jura, et ordonna une surveillance étroite de la frontière, en distribuant à tous les passages des postes de gardes nationaux. Quanta ces derniers, il se contenta, par une brève allocution, de les rappeler au sentiment de leurs devoirs, et leur donna pour chef un patriote éprouvé, Cafïaud. Les habitants de Pontarlier comprirent la leçon et surent gré aux représentants de leur modération. Ils leur prouvèrent même qu'ils étaient capables, autant (|ue d'autres, de bien servir leur pays, car, presque du jour au lendemain, de très nombreux volontaires vinrent grossir les rangs de l'armée. Dès le P' novembre Prieur eut la satisfaction d'écrire au président de la Convention : 0 On ne peut se défendre d'admirer les bataillons de volontaires nationaux conjmandes quelquefois par des chefs très jeunes, qui n'en obtiennent pas moins l'estime et la conliance de leur supérieurs et de leurs subordonnés. D'autres fois l'on jouit d'unt^ surprise bien agréable

en voyant des corps de volontaires, à peine formés depuis six semaines, manœuvrer déjà sous les armes comme on n'eut pas osé l'espérer sous l'ancien régime, après un bien plus long temps d'exercice. »

Après Pontarlier les représentants se rendirent dans le pays de Gex, en passant par Salins et Saint-Claude. Ils auraient voulu mettre en état de défense le département de l'Ain et pensaient qu'il fallait relever les fortifications de Versoix. On parlait alors beaucoup du général Montesquiou, qui venait de s'emparer de la Savoie par un brillant coup de main, mais qui ne cachait pas sa surprise et son mécontentement de la chute de Louis XVI, et passait pour nourrir des projets contre-révolutionnaires. Prieur voulut profiter du voisinage pour en avoir le cœur net. Il traversa le lac de Genève et eut une entrevue avec Montesquiou. L'impression fut mauvaise. « Sa vue, écrivit à ce propos Prieur dans son rapport, ses discours, l'attitudedes gens qui l'entouraient, sa manière d'être, enfin tout fortifia notre opinion. Il nous parut tel qu'à nos collègues qui nous avaient précédés chez lui, tel que la nation qu'il a trahie le connaît aujourd'hui. » Montesquiou en effet, très attaché au parti constitutionnel, et qui, avant le 10 août, avait essayé de rallier les Girondins à cette cause, était par trop compromis. On lui reprocha d'avoir outragé la dignité de la République dans des négociations qu'il avait entamées avec les magistrats de Genève au sujet de l'éloignement des troupes suisses, et il fut décrété d'accusation (9 novembre 1792), mais il prit les devants et se retira à Bremgarten. dans le canton de Zurich, où il resta jusqu'au neuf thermidor.

Prieur et ses collègues avaient hâte de rentrer à Paris pour y rendre compte de leur mandat, et surtout pour assister aux séances de la Convention, et prendre part au procès de Louis XVI. Ils visitèrent encore sur leur

passage Fort-l'Ecluse, Seyssel, Pierre-Châtel, Pont-de- Veyle, où ils assistèrent à une fête populaire, et Bourg. Ils se détournèrent même jusqu'à Montchanin pour y inspecter la fabrication des canons. Ils rapportaient de cette rapide tournée de bonnes impressions. Sauf dans le département de l'Ain, où tout, au point de vue de la défense nationale, était à refaire ou à créer, ils avaient trouvé dans les deux autres déparlements, ceux du Doubsetdii Jura, d'immenses ressources militaires, et ils n'hésitaient pas à proclamer qu'en cas de nécessité on pourrait faire de ces positions incomparables d'excellents points d'atta(jue.

Au point de vue politique surtout ils revenaient charmés et enchantés. La République était partout acceptée, presque partout acclamée. « L'amour de la liberté a jeté de profondes racines dans le cœurs des citoyens, soit des villes, soit des campagnes. Nous l'avons vu mille fois s'épancher par des cris de : vive la République! les chants du Ça ira et l'hymne des Marseillais. C'est surtout dans les sociétés populaires, au milieu desquelles nous nous sommes trouvés plusieurs fois, que nous avons observé les germes précieux de l'esprit public, (jui, après s'être fortifiés par la discussion, se répandent et se fortifient ensuite parmi les citoyens. » Prieur et ses collègues partaient de là pour présenter, sous forme de vœux, tout un programme politi(|ue. Au nom des populations qu'ils venaient de visiter, ils réclamaient « le jugement de Louis Capet (1) qui ne peut plus être au milieu de nous qu'un sujet de discordes et d'espérances criminelles, l'établissement de l'instruction publique, ce complément nécessaire à la Révolution pour apprendre aux hommes à jouir heureux delà liberté en évitant ses abus, enfin

(i) Rapport de Prieur â la Com'cntion.

l'uniformité des mesures, afin de détruire les bénéfices illicites d'une classe de fripons, et d'ôter cet appât à la cupidité des accapareurs, qui gêne- la libre circulation des subsistances et empêche par conséquent qu'elles ne soient vendues à leur véritable prix. » Ce dernier vœu fut certainement exprimé par Prieur, qui n'avait pas oublié ses premiers travaux et cherchait l'occasion de les utiliser. Notons encore la conclusion de ce rapport : ce sont des paroles toutes vibrantes d'émotion patriotique, et qui donnent comme la note de cette période si émouvante de notre histoire nationale : a Nous terminons en vous assurant que, quiconque a vu nos gardes nationales près des frontières, ne peut, à moins d'avoir le cœur corrompu et insensible, leur refuser l'admiration qu'elles méritent par leur courage, leur dévouement, leur patience à souffrir toutes sortes de privations, en un mot par les vertus héroïques dont elles fournissent sans cesse l'exemple. »

A peine rentré à Paris, Prieur fut tout de suite lancé dans le tourbillon des affaires. On le nomma membre du Comité de l'Instruction publique, mais il ne prit aux discussions qu'une part insignifiante. Une question autrement grave agitait alors les esprits, celle du procès de Louis XVf. Prieur suivit avec une attention soutenue les séances de la Convention, et vota sur les divers points soumis aux délibérations de l'assemblée. Nous savons déjà quelle fut son attitude et quels furent ses votes. Le jour même où tombait, sur la place de la Révolution, la tète de l'infortuné souverain, une décision de la Convention appelait le député delaCôte-d'Or sur iin nouveau théâtre. Le Comité de Défense générale, créé lel "^ janvier 1793, avait dès les 13 et 15 janvier, préparé un projet de décret relatif à la protection des frontières maritimes. La Convention, dans sa séance extraordinaire du 21 jan-

vier, à l'heure même où récliafaiid était encore dressé, adopta et convertit en loi ce projet de décret. Aussi bien il y avait urgence, car il était à craindre ([ue les Anglais et les Hollandais, sous le coup de l'indignation soulevée dans toute l'Europe monarchique par la mort de Louis XVI, ne se joignissent à la coalition, et ne s'etïorçassent de surprendre nos Hottes, de brûler nos ports et d'investir nos côtes : « Des commissaires pris dans le sein de la Convention seront envoyés dans tous les ports et arsenaux de la Républi([ue, et dans les départements maritimes pour informer les marins français de la cause et de l'objet de la guerre dont la France est menacée. Les commissaires feront un dénombrement des hommes qui peuvent servir la République dans l'armée navale. Ils recevront l'engagement volontaire de ceux qui s'y dévoueront les premiers ; ils assureront les habitants des côtes et les marins que la République aura soin, pendant leur absence, de leurs femmes et de leurs enfants, que leur paie sera augmentée, et qu'une part considérable des prises qu'ils feront sur l'ennemi leur sera dévolue. Enfin ils prendront toutes les mesures qu'ils jugeront nécessaires soit dans les ports de guerre, soit sur les côtes, pour assurer le succès de la guerre si elle a lieu, et mettre les frontières maritimes de la République dans un état respectable de défense. Ils correspondront à cet égard avec le Comité de Sûreté générale, et rendront compte de leurs appréciations à la Convention. Ils se concerteront avec les agents du pouvoir exécutif et les minisires, lorsqu'ils le jugeront convenable, et tous les pouvoirs leur seront délégués à cet elïet. » Cétait donc une sorte de dictature dont étaient investis les commissaires nommés par la Convention, et. pour que des pouvoirs aussi étendus leur fussent ainsi conférés, il fallait que la situation fût jugée bien grave. Elle était en elîet très grave.

En exécution de ce décret, et à la même date du 21 janvier, la Convention désigna, pour les envoyer à Toulon, Rouyer, Letourneur et Brune), à Rochefort Niou, Trullard, Mazade, et à Brest Defermon, Prieur et Rochegude. C'est uniquement de la mission de ces trois derniers que nous parlerons. Nommés le 21 janvier 1793, ils quittèrent Paris le 2G du même mois, et y revinrent le 10 mai de la même année, après avoir visité Lorient, Brest, Saint- Mâlo, le fort de Châteauneuf, Granville^ Cherbourg, le Havre, Abbeville. Leur rapport a été imprimé sous ce titre: a Compte rendu de la mission des représentants du peuple Rocliogudp, Defermon et A . Prieur, chargés de parcourir les côtes maritimes depuis Lorient jusqu'à Dunkerfpie, en vertu des décrets du 13 et du 21 janvier 1793. » Ils ont en outre adressé sur leur mission de nombreuses lettres au président de la Convention et au Comité de Défense générale. C'est ce rapport et ce sont ces lettres dont nous allons présenter un rapide résumé.

Les représentants se rendirent d'abord à Rennes. Ils ne firent qu'y passer, car leur présence à Lorient devenait indispensable. Ce n'était pas seulement contre les ennemis de l'extérieur qu'il leur fallait improviser la défense nationale, mais c'était plus encore ceux de l'intérieur qu'ils devaient ou réduire à l'impuissance ou conduire à la République. Or « l'esprit général du département du Morbihan paraît entièrement dépravé. Les habitants des campagnes, égarés par des prêtres fanatiques, imaginent mille moyens de se soustraire aux ordres de marcher au secours de la patrie, et, quoique les gendarmes des quartiers de Lorient, Vannes et Belle-Isle soient au nombre de 4.000, il est impossible de compter sur plus de la moitié de ce nombre (1) » Prieur et ses

(i) Lrtlrc de Pricui-, du 8 février.

collègues coururent an plus pressé. Ils s'assurèrent des bonnes dispositions des équipages de la flotte. Notre marine était alors comme désemparée par le départ, ou plutôt par [émigration de la plupart des ofliciers, qui appartenaient à la noblesse, et avaient, les uns par bon ton, les autres par conviction, abandonné leurs postes de combat; mais les officiers inférieurs étaient restés sur leurs navires, et les matelots, emportés par le sentiment général, se prononçaient pour la République. Les représentants n'eurent qu'à faire appel au sentiment de la patrie, que l'habitude et la tradition avaient, plus profondément que partout ailleurs, fait pénétrer dans le cœur de nos marins. « Nous (1) avons fait connaître aux équipages ce que la patrie attend d'eux, et nous en avons reçu l'assurance que les forteresses qu'ils montent seront défendues aussi vaillamment que Lille et Thionville. » Rien n'est plus contagieux que le bon exemple. Les habitants de Lorient étaient restés jusqu'alors sinon hostiles, au moins indifïérents. A la nouvelle de la résolution prise par les équipages, ils n'hésitèrent plus à se prononcer en faveur de la République, ils coururent aux remparts bien délabrés et en fort mauvais état, et, sous la direction du général Chevigné, s'elïorcèrent de les réparer. En quelques jours Lorient fut mis à l'abri d'un coup de main. Pour mieux assurer la sécurité de ce port \mportant, les commissaires résolurent d'y maintenir un bataillon auxiliaire des colonies, celui de la Guyane, qui était en partance. Ils eurent même le plaisir de se signaler par un acte de magnanimité. Quatre naviies de commerce anglais et hollandais venaient d'être pris. L'un d'eux était richement chargé. Prieur recommanda les prisonniers à la bienveillance des Lorienlais, et il eut la

(i) Lettre de Prieur. 8 lévrier.

satisfaction de pouvoir écrire à la Convention que « les prisonniers sont traités avec tous les égards que commande l'humanité à une nation qui sait bien distinguer l'égarement momentané de quelques peuples de la perfidie de leurs tyrans ».

Brest devait être la seconde étape importante des commissaires. Ils y arrivèrent le 13 février, non sans avoir inspecté, sur leur passage, à Quimper, le troisième bataillon de Loir-et-Clier, dont ils déplorèrent le dénuement absolu. Brest était déjà le grand arsenal et le grand port de guerre de la République. C'est sur la flotte de Brest que comptait la Convention non seulement pour tenir la mer contre les escadres ennemies, mais aussi pour protéger le commerce et assurer la correspondance avec nos colonies. Or bien des lacunes existaient et dans l'armement, et dans le commandement. Les membres de la Constituante et de la Législative connaissaient mal les questions maritimes. Ils s'étaient imaginé qu'on pouvait introduire sans danger dans les escadres des réformes radicales, mais ils n'avaient réussi qu'à désorganiser le commandement et ruiner la discipline. Les équipages de Brest s'étaient même fait remarquer, à diverses reprises, par des actes d'indiscipline. Ils s'étaient révoltés contre les amiraux de Souillac et de liions, et on leur avait donné raison : aussi les séditions se succédaientelles. Dans un ordre du jour à la date du 26 décembre 1790, le contre-amiral de Bougainville reprochait déjà aux matelots de son escadre « des murmures, des refus de service, des injures dites aux supérieurs même par des matelots à haute paye, même par des officiers mariniers qui devraient, en tout, être le modèle d'une subordination que les matelots leur devaient à eux-mêmes. Des exemples multipliés et trop tristes prouvaient que des esprits, qu'on avait cru égarés passagèrement, étaient

encore, et peut-être d'une manière incorrigible, infectés du venin de l'insubordination. » f.a situation avait donc empiré (I), lorsque Prieur et ses collègues arrivèrent à r^-est. Le désordre et l'indiscipline étaient arrivés à leur paroxysme. On pardonnait même les attentats contre les personnes. N'avait-on pas imaginé d'investir les assemblées de marins du droit de désigner les candidats, parmi lesquels le ministre était obligé de choisir les ofliciers ! Aussi tout le monde commandait-il. Sous prétexte de délibérer sur les affaires publiques, on avait même cessé de travailler. Il n'était que temps de réparer le mal, ou sinon la force maritime de la France était anéantie.

Prieur et ses collègues ne se laissèrent pas aller à un découragement inopportun. Ils s'efforcèrent de réchauffer les cœurs et d'inspirer du dévouement. Le 18 février ils passaient en revue la garnison et la garde nationale, et s'assuraient de leur concours. Ils commençaient aussi l'inspection des vaisseaux de ligne, et cherchaient à faire passer dans les âmes des chefs de la marine l'ardeur (jui les dévorait. La Convention, qui avait décidé, le 13 janvier 1793, que l'armée navale serait portée à 52 vaisseaux, avait oublié qu'il osl plus facile d'imprimer un pareil ordre que d'obtenir son exécution. Bien que chargés de donner une rapide impulsion aux travaux de l'arsenal et aux armements du port de Brest, les représentants ne tardèrent pas à se convaincre qu'ils auraient grand' peine à faire sortir de la rade même une petite escadre. Comme leurs instructions sur ce point étaient impératives, ils ordonnèrent bien au vice-amiral Morard de Galles, qui venait de remplacer le vice-amiral Crimouard, de prendre la mer avec ses trois vaisseaux, le Républicain, le Touriste clVAc/tillc, mais ils n'igno-

(I) l'.iiKVAi.iKH. Morinr /'rdiudi.sc sous lo J'rcitiicn' firpiihliquc. \>. i(i.

raient pas que ces trois vaisseaux étaient fort mal armés, et comme personnel, et comme matériel. Morard de Galles et son collègue Thévenard firent observer ([u'on commettait une grave imprudence en prenant la mer. On ne tint pas compte de leur avis, et la division appareilla le 8 mars. Battu par la tempête, et mal secondé par ses équipages, Morard de Galles dut s'estimer fort heureux de pouvoir rentrer à Brest. Ainsi qu'il l'écrivait à un de ses capitaines, Dalbarade (22 mars) « l'esprit des matelots est entièrement perdu, et, tant qu'il ne changera pas, l'on ne doit s'attendre qu'à des revers dans les rencontres que l'on pourra faire, même étant en force supérieure. Cette ardeur tant vantée qu'on leur attribue consiste uniquement dans les mots de patriote, de patriotisme, qu'ils répètent sans cesse, et les acclamations de vive la nation ! vive la République ! quand on les a bien flagornés. Aucune envie de bien faire ou de se rangera leurs devoirs. »

Certes Prieur avait trop de bons sens pour se faire longtemps illusion (1). Peut-être s'imagina-t-il au début, comme d'ailleurs la plupart de ses collègues, que l'Angleterre n'était pas franchement décidée à la guerre, et ainsi que l'avait proclamé Barbaroux à la tribune, a que le peuple anglais nous vengerait d'une cour qui poussait à leur destruction réciproque deux peuples qui devraient être unis pour le bonheur du monde; » mais il comprit très vite que la guerre était en Angleterre une guerre nationale, et, dès lors, que les escadres françaises étaient dans un état navrant d'infériorité vis-à-vis des flottes anglaises. Aussi n'hésita-t-il pas à proclamer qu'il était plus qu'imprudent de mettre en mer nos vaisseaux, afin d'affronter les forces navales d'un autre

(i) CiiKVALiEH, ouvrage cite-, p. 53.

pays, où elles avaient été organisées par des hommes du métier et maintenues, en prévision des événements, sur un pied favorable. Dans ces conditions, faire sortir une Hotte de Brest et la conduire au-devant des escadres coalisées eût été commettre une grave imprudence gratuite. Tout au plus pouvait-on se risquer à expédier quelques légers navires « en (I) lioussards », comme l'écrivaient les commissaires; mais il était nécessaire d'attendre au moins six mois avant de se risquer à une sortie décisive. Au moins Prieur et ses collègues étaientils résolus à bien employer ce temps de répit, et, en effet, avec une activité fébrile, ils s'efforcèrent de remplacer ce qui avait disparu et de créer ce qui manquait. Ils commencèrent par mettre en bon état de défense les fortifications, non seulement à Brest et dans la rade, mais sur toutes les côtes et jusqu'à Belle-lsle. Ils réparèrent et armèrent tous les vaisseaux disponibles (2). Us s'occupèrent surtout de renouveler le corps des otliciers et d'augmenter le nombre des matelots. Ceux qui faisaient partie de l'escadre, corrompus par le mauvais exemple que leur avaient donné les officiers en émigrant, avaient perdu tout sentiment de discipline. Quelques traits de sévérité et en môme temps quelques actes des bienveillance rendirent aux uns le sentiment de leurs devoirs et aux autres la contiance qu'ils avaient perdue. La discipline fut rétablie et les nouveaux appelés vinrent d'eux-mêmes se mettre à la disposition des autorités. Aussi Prieur eut-il bientôt le droit d'écrire (3) à la Convention : « Les citoyens de Brest doivent être comptés parmi les vrais amis de la liberté. Ils ont de la bonne volonté et du zèle. Les armements se continuent

(i) Lettre du 18 lévrier, (a) Lettre du 23 février.

(3) Lettre du i3 mars.

avec célérité, et nous espérons que, sous peu de temps, la République aura dans la ville de Brest une flotte capable de faire respecter nos côtes et le pavillon national. Les marins se rendent en foule pour compléter les équipages. La plupart viennent de bonne volonté. Nous avons été témoins du sentiment qu'ont éprouvé la plupart de ces braves gens en voyant de leurs camarades qui ont été mousses, et qui, après avoir passé successivement par tous les grades, sont devenus capitaines de vaisseau par l'effet de la Révolution. » Il aurait pu ajouter que les marins bretons étaient heureux non pas seulement parce qu'ils voyaient leurs camarades occuper des positions jusque-là réservées aux nobles, mais surtout parce qu'ils se savaient l'objet des préoccupations constantes de leurs supérieurs. Pour n'en citer qu'un exemple (1), les calfats, ces utiles ouvriers trop dédaignés et surtout trop maltraités, furent pourvus de vareuses, par ordre spécial des commissaires. « Nous les avons vus chauffer un vaisseau dans les bassins; pour prendre une juste idée de leur travail, le feu, la fumée, le goudron semblent fondre ensemble sur eux. » Ce n'est là qu'un détail, mais ces soins minutieux sont toujours appréciés par les foules, et c'est ainsi qu'en donnant peu, mais à propos, on obtient beaucoup. Prieur et ses collègues furent récompensés de leur sollicitude. Dès le 27 février ils annonçaient à la Convention le départ de quelques vaisseaux pour Saint-Domingue, et le 11 mars, l'entrée à Brest de 65 bâtiments chargés d'approvisionnements. C'était un premier succès, de bon augure pour les prochaines opérations.

Si les Brestois répondaient ainsi, par de véritables actes de civisme, aux sollicitations des commissaires,

(i) Lettre du II niiirs.

aux environs le mauvais esprifdes campagnes leur faisait redouter (luelque démonstration dangereuse. Kn eflet, à Saint-Renan (1), une sorte d'émeute éclata a propos du recrutement. Le général Canclaux dut marcher contre les insurgés avec la garnison de Morlaix. A Saint- Pol-de-Léon a l'incivisme du maire et de deux autres ofticiers municipaux, ainsi que la présence de quarante ex-religieuses retirées dans des maisons particulières, formaient depuis longtemps obstacle à la propagation de l'esprit public. » Là aussi la révolte était imminente et le mouvement risijuait de s'étendre. Les commissaires de la Convention quittèrent aussitôt Brest ft se rendirent d'abord à Sainf-Pol (2), puis à Saint-Brieuc. Leur présence, la fermeté de leur attitude, la suspension des fonctionnaires suspects et la dispersion des religieuses arrêtèrent la révolte. Tout rentra dans l'ordre, au moins en apparence, et les commissaires, continuant leur tournée, purent se rendre à Saint-Malo, où on réclamait leur présence.

Saint-Malo, la vieille cité guerrière, dont les corsaires avaient jadis été la terreur du commerce anglais, était alors en pleine décadence. Entre Brest et Cherbourg, l'ancien arsenal et la nouvelle création, Saint-Malo avait été délaissé par le gouvernement. Le port s'ensablait, les fortifications tombaient en ruines, les armateurs euxmêmes semblaient découragés. A vrai dire, tout était à refaire ou à créer. Prieur et ses collègues, suivant leur constante habitude, s'occupèrent d'abord du plus pressé. Il s'agissait de mettre la ville à l'abri d'un coup de main. Coup sur coup, du 30 au 31 mars, les commissaires rendirent divers arrêtés pour la réparation ou pour

(i) Lettre du i3 mars, (a) Lettre du 20 mars.

l'armement immédiat des batteries et des remparts. Réquisition d'armes dans tout le département pour armer les gardes nationales, création d'une garde nationale à Dinan, réparation immédiate des routes, armement de nombreux corsaires, installation de batteries sur les côtes, formation de batteries de campagne, aucun détail ne leur échappait. Ils songeaient même à l'avenir et proposaient à la Convention de reprendre les projets de Vauban, qui consistaient à créer un avant port, grâce aux rochers découverts à marée basse, et qu'on joindrait les uns aux autres par une digue. Ce travail, ajoutaientils (1), pourra être commencé pendant l'été, et il occupera de nombreux ouvriers, aujourd'hui sans ressources. Les Malouins, qui se rappelaient toujours la descente des Anglais en 1758, offrirent pour l'exécution de cette digue 150.000 livres. La dépense totale était évaluée à 690,000 livres. Si jamais travail fut utile, c'était bien celui-là, puisqu'il assurait à Saint-Malo les avantages d'un port de commerce, tout en augmentant son port militaire. Maintes fois repris, il n'a pas, même à l'heure actuelle, reçu un commencement d'exécution.

Ce qu'on ne saurait trop admirer dans la conduite des commissaires de la Convention, c'est que, tout en veillant aux nécessités de la défense nationale, ils n'abandonnaient pas pour autant la direction de l'opinion publique. Ils avaient tout de suite compris que les Bretons s'éloignaient de la République, moins à cause de leurs sentiments royalistes que de leurs croyances catholiques : {( Le fanatisme (2) s'est plus ou moins répandu dans les campagnes et dans quelques communes. Les ofïiciers municipaux sont dénoncés à l'opinion publique

(i) I.fttre <lu 31 mars, (■j) Lctti-c (lu i"^ avril.

comme aristocrates, parce qu'ils s'éloignent des prêtres constitutionnels. Sans la division élevée par les prêtres, on ne trouverait guère dans les campagnes (|ue des patriotes. Nous avons regretté d'avoir à sévir pour des a(ïaire< de religion. » Ils s'efïorcèrent donc, par leurs discours et par leurs conversations, de prévenir, dans la mesure du possible, ces excitations religieuses et ce trouble des consciences, qui ne pouvaient aboutir qu'à la plus déplorable des guerres intestines. Ils n'y réussirent pas, il est vrai, mais au moins faut-il leur savoir gré de l'avoir essayé. Ils voulurent aussi prendre de sévères mesures contre les ennemis déclarés delà République, contre les nobles qui émigraient en masse, et ne réussissaient que trop bien à entraîner à leur suite plusieurs de leurs anciens vassaux. Ils organisèrent un système de bateaux de police (1) pour arrêter les émigrés et leurs partisans. Il est vrai que, pour encourager ceux qui avaient adhéré à la nouvelle forme de gouvernement, ils s'efforçaient par contre de récompenser ceux qui avaient bien mérité de la Républi(|ue. Ainsi un canonnier volontaire, Germain Bavaleux. qui avait eu les deux bras emportés dans un service militaire, reçut une pension de secours. Si donc ils frappaient d'un côté, ils récompensaient de l'autre. Ils espéraient consolider ainsi le gouvernement naissant.

Cherbourg, après Saint-Malo, reçut la visite des commissaires de la Convention. Cherbourg, à cause de sa position excentrique, était fort menacé. On redoutait une descente des Anglais dans le Cotentin. Le général La Bourdonnaye, qui commandait la région, avait un gouvernement trop étendu et pas assez de forces disponibles. Aussi Prieur craignait-il quelque catastrophe retenlis-

(I) Lettre du 3i mars.

santé. Ainsi qu'il l'écrivait, le 13 avril, au Comité de Salut Public, « il est évident que nous sommes dans une crise, qui va se terminer par le sort des armes; que la liberté ne peut se sauver qu'en faisant face partout à nos ennemis; et que nous manquons, sinon d'hommesetd'argent, au moins d'organisation, de chefs, d'agents expérimentés, d'armes, d'approvisionnements, enfin de préparatifs de toute espèce, pour lesquels il n'y a pas un moment à perdre. » Ce n'était rien que de connaître le mal : i! fallait aussi proposer le remède. Or Prieur croyait qu'il était indispensable de partager le commandement de La Bourdonnaye et de lever un grand nombre de nouveaux soldats. Il demandait donc qu'on confiât la direction d'une armée, dite des côtes de la Manche, au général Wimpfen. « Le patriotisme et les talents du défenseur de Thionville sont connus. Environné de la plus juste confiance dans la division où il commande, il peut rendre d'utiles services à la République, mais il est pour ainsi dire seul et les efforts de son zèle se consument sans effet. » Il faut lui envoyer à tout prix des recrues, non pas seulement des volontaires, mais des citoyens qui rempliront ainsi le premier de leurs devoirs. C'est même à ce propos qu'est indiqué pour la première fois le tirage au sort, et non plus le scrutin, comme le meilleur des moyens de recrutement pour l'armée nationale, a La majorité qui veut le scrutin en fait porter tout le poids sur la minorité qui s'y refuse : de manière que l'on reporte arbitrairement cette charge publique sur les individus ([ue l'on jugea propos. On a par exemple dégarni des maisons entières de tous les cultivateurs. Dans quelques paroisses on a profité de l'occasion pour en tirer tous les meilleurs patriotes, les seuls qui s'y trouvaient. Dans d'autres on a désigné tous les employés aux douanes, afin de n'avoir plus de surveillants, etc. » Prieur avait

donc cent fois raison de présenter le tirage au sortconime le meilleur et le moins inique des systèmes de recrutement. On sait que ses idées furent adoptées, et que la réquisition d'abord, la conscription ensuite, et non plus le scrutin, régularisèrent les levées d'hommes nécessaires.

Prieur et ses collègues profilèrent de leur séjour à Ctierbourg pour visiter les hôpitaux. Ceux de la guerre et de la marine étaient assez bien tenus. Celui de la municipalité l'était beaucoup moins. Ils prirent en hâte les mesures nécessaires pour parer à ce danger (15 avril). Ils auraient voulu s'occuper également de l'escadre, mais leur mission durait depuis longtemps. On commençait à réclamer leur présence à Paris. Ils se contentèrent de prendre communication des forces navales qui se trou valent dans le port, et envoyèrent cet état à la Convention (16 avril); puis ils firent une rapide inspection dos divers ports de Normandie et de Picardie. Le 19 avril ils étaient à Caen, le 28 au Havre, le 30 à Fécamp, le 2 mai à Abbeville. Avec leur activité ordinaire ils prenaient les mesures qu'imposaient les circonstances, et s'efforçaient d'organiser la défense nationale. Uien que dans la journée du 7 avril ils dictaient trente arrêtés sur divers sujets d'administration et sept dans celle du 30. Assurément plusieurs de ces arrêtés portent la marque de la hûte avec laquelle ils furent conçus, et (juelques-uns ne sont pas justifiés, mais vraiment ne doit-on pas admirer celte prodigieuse activité et cet oubli des convenances personnel les pour s'absorber dans le service public !

Par la rapidité de ses informations, par la précision cl la netteté de ses décisions, par son dévouement à toute épreuve, Prieur s'était fait une place à part à la Convention. H n'assistait que fort rarement aux séances, mais ses lettres étaient lues et ses rapports étudiés. Il était

déjà l'homme indispensable et l'organisateur par excellence. Aussi ne resta-t-il pas longtemps à Paris. Dès la première quinzaine de mai un décret de la Convention le renvoyait en Normandie, avec ses collègues Romme, Prieur de la Marne et Lecointre, en qualité de commissaires extraordinaires, investis de pleins pouvoirs, et chargés à la fois d'étudier l'opinion politique des départements qui composaient l'ancienne provincedeNormandie et de prendre toutes les mesures de précaution et de surveillance que comportaient les circonstances. La nouvelle mission qu'on lui imposait ainsi, presque sans lui laisser le temps de respirer, n'était pas aisée à remplir. Le département du Calvados, où se rendit tout d'abord Prieur, s'est toujours signalé par les opinions modérées de ses habitants. C'est un pays avant tout conservateur. On s'y incline devant le fait accompli, mais on ne le provoque jamais, et parfois on le subit avec regret. Dès le 2 janvier 1793, le directoire du département aurait désiré organiser une garde nationale. Il informa la Convention de ses désirs par une adresse qui lui fut envoyée le 6 janvier. La nouvelle de la mort de Louis XVI le surprit et le déconcerta. Il n'osa pourtant pas se prononcer trop ouvertement. Il ordonna même que le procès-verbal « sur les crimes de Capet » serait adressé aux municipalités et lu au prône. Il alla plus loin encore dans la voie des concessions, puisqu'il approuva également la création du tribunal révolutionnaire. Il semblait donc que le Calvados fût acquis à la République, sans enthousiasme, il est vrai, mais par raison et par convenance ; mais il est un des pouvoirs issus de la Révolution contre lequel l'opinion publique se prononça énergiquement, et à propos duquel éclata un conflit qui dégénéra promptement en guerre civile. Les Normands ne pouvaient tolérer l'influence et les coups d'autorité du club des Jaco-

bins. A cet égard les témoignages sont unanimes. Les Jacobins et les théories jacobines n'étaient nullement goûtés parla majorité des Caennais. Ce fut môme pour contre-balancer, dans la mesure du possible, le progrès de ces théories ultra-révolutionnaires que se forma àCaen une société politique, dite des Carabots. Les Garabots n'étaient pas précisément des réactionnaires, puisqu'ils avaient choisi pour emblème une bande noire sur laquelle ressortaient en blanc une tête de mort et deux os en sautoir, avec cette devise : l'exécution de la loi ou la mort ; mais, s'ils entendait rester les respectueux serviteurs de la loi, ils ne voulaient à aucun prix subir les caprices des Jacobins. On a toujours, dans certaines provinces (1), dédaigné ou repoussé les excitations parisiennes. C'est sans doute cet esprit de résistance provinciale aux empiétements de l'aris qui animait les Caennais quand ils fondèrent la société des Carabots. Quoi qu'il en soit cette société fut bientôt dirigeante, et peu à peu germa dans les esprits la pensée de se débarrasser de la tyrannie jacobine.

Sur ces entrefaites éclatèrent à Paris les événements du 31 mai et du 1'^'' juin. La Convention, sur la pression de la Commune et des Jacobins de Paris, décréta la mise en accusation de tous ceux de ses membres qu'on appelait les Girondins. Plusieurs d'entre eux furent aussitôt jetés en prison, mais beaucoup d'autres réussirent à s'esquiver et allèrent porter dans les provinces, déjà mal disposées pour la capitale, leurs théories fédéralistes et leurs rancunes d'ailleurs justifiées. .\ Caen, l'émotion

(I) Vauutier. Som'rnirs de l'insum'clion norinniiflr. ililc du FcdmiUsiuc, en (i7;)3 (i838). — Delasali.e. Documents inédits sur le Fédcrniisnic en Xormandie i844)- — (Chaules Renaud. Xutice sur les Caral)ots de Houen, publiée d'après les documents existants dans la collection des pièces historiques de M. C. Henord (i8.58). — Wam.on. La Révolution du 'il mai et le Fédéralisme en Jjg3.

fut grande à la nouvelle du coup d'état. Les Garabots se déclarèrent aussitôt en permanence, et les gardes nationaux promirent de se tenir prêts à toute réquisition. Dix commissaires furent même désignés pour porter à Paris une adresse de protestation. La Convention était victorieuse ; elle refusa de les entendre, et ils durent rentrer à Caen assez piteusement.

Les Carabots ne se tinrent pas pour battus. Ils demandèrent et obtinrent la permanence de tous les corps administratifs, ainsi que la création d'un comité de surveillance. Ils réclamèrent aussi le rappel des députés du Calvados, le rejet de tous les décrets rendus par la Convention depuis le 27 mai, et la création (8 juin) d'un tribunal spécial contre les partisans de Marat. Ils ne se contentèrent pas d'exprimer des vœux, ils provoquèrent l'arrestation d'un courrier de la Convention, dont on ouvrit et dont on lacéra les paquets. Ce n'était pas encore la guerre, mais c'était déjà la résistance à main armée. Le lendemain, 9 juin, les Carabots entrèrent en lutte ouverte. Une assemblée générale avait été convoquée. Le procureur général syndic, Bougon-Longrais, exposa la situation et demanda qu'on proclamât l'état d'insurrection et de résistance à l'oppression. Il fit également voter l'arrestation des commissaires de la Convention, Romme et Prieur, qui venaient d'arriver en Normandie, et la mise sous scellés de tous leurs papiers. Ils devaient servir en quelque sorte d'otages et répondraient sur leur tête de l'arrestation des Girondins.

Prieur et Romme se trouvaient alors à Bayeux. Voici comment ils rendirent compte à la Convention, dès le 10 juin, de leur arrestation : « Notre situation a changé depuis hieret appelle toute votre sollicitude. L'arrestation que la Convention a ordonnée de quelques-uns de ses membres vient de déterminer la notre et par consé-

quenl la suspension de tous nos travaux... Hier un (lélac'lienient de gardes uationau.x. de dragons et de gendarmes nous a été envoyé de Caen à Baveux pour nous notifier un ordre des autorités constituées, réunies dans la commune deCaen aux sociétés populaires et aux sections, qui nous met en état d'arrestation et nous enjoint de nous rendre à Caen. Nous ne pouvions pas reconnaitre un ordre qui n'émanait pas de la Convention, mais nous ne pouvions, ni ne devions résister. » Les commissaires s'eéxcutèrent de bonne grâce. Us laissèrent mettre leurs papiers sous scellés, et, sous l'escorte de huit délègues, se rendirent à Caen. On aurait pu craindre que, sur leur passage, la population ne se livrât à des manifestations, ou même ne se portât à des extrémités contre eux ; mais les Normands n'ont jamais aimé à se compromettre. L'attitude des paysans, dont on traversait les villages, fut correcte. C'était un sentiment de curiosité plutôt que d'animosité qui les poussait sur le passage des prisonniers. Arrivés à Caen, ils furent aussitôt reçus par le maire « qui nous a fait connaître que nous allions être arrêtés connue otages pour répondre de la vie et de l'existence des membres de la Convention arrêtés par décret, mais que nous étions sous la sauvegarde des lois et de la loyauté des citoyens, qui sauraient respecter le caractère de représentants du peuple dont nous étions revêtus, o II fiuil rendre cette justice aux prisonniers (ju ils n'essayèrent pas, pour se mettre à l'abri, de se reti'anclier derrière leurs instructions. Ils ne cherchèrent pas non plus à se poser en victimes. Ils acceptèrent la situation avec un calme absolu et un sang-froid inaltérable. Ils eurent même le courage de se féliciter de leur emprisonnement, comme devant être utile à la Hèpubli((ue: « Celte arrestation (1) peut prendre un

(I) Lclti-c a la Convention du lo juin.

grand caractère et servir la cause de la liberté, maintenir l'unité de la République et rappeler la confiance, si, comme nous nous empressons de vous le demander, vous la confirmez par un décret qui nous constitue otages, pour répondre aux départements qui ont pris part à l'événement dont cette lettre est l'objet, des injustices qui seraient commises dans la personne de ceux de leurs députés détenus par votre décret. »

Les deux collègues des prisonniers, Lecointre et Prieur de la Marne, ne partageaient pas cette superbe confiance. Ils se trouvaient alors à Coutances, très isolés, et ne pouvaient même communiquer avec Paris que par la voie d'Alençon, car la ville de Caen interceptait tous les courriers. Ils avaient craint un instant de partager le sort de leurs collègues, et n'étaient pas encore bien rassurés: (( Nous venons, écrivaient-ils (1) de passer deux jours et deux nuits bien pénibles et bien laborieux après la conduite des habitants de Caen : aussi sommes-nous écrasés de fatigue. » Ils s'étaient tout d'abord occupés de leur sûreté personnelle, mais on ne paraissait pas disposé à suivre à Coutances l'exemple de Caen, et les commissaires de la Convention ne tardèrent pas à comprendre qu'ils avaient toute liberté d'allures. Ils auraient bien voulu tenter tout de suite la délivrance de Prieur et de Romme, mais ils ne pouvaient guère disposer que de cinq cents hommes, et ils venaient d'apprendre que tous les gardes nationaux de Normandie et de Bretagne avaient pris les armes. En outre le général Wimpfen, qui avait été témoin de l'arrestation des représentants, non seulement n'avait pris aucune mesure pour l'empêcher, mais encore ne cachait pas ses sympathies pour les insurgés. Lecointre et Prieur de la Marne, très inquiets,

(i) Lettre à la Convention de Prieur de la Marne et de Lecointre, ii juin.

conjuraient leurs collègues restés à Paris de frapper la sédition au cœur en réduisant les insurgés de Caen. « Il u'y a pas un moment à perdre, écrivaient-ils, pour rendre libre ce point de communication. » Ils demandaient également qu'on leur adjoignît deux autres commissaires, ou sinon la commission serait désorganisée. Surtout qu'on se liàte. ou l;i révolte s'étendra. Déjà la Bretagne s'agite et les Anglais se préparent à profiter de nos divisions. Ils terminaient leur longue missive par une protestation de dévouement à la République, a Notre position est difficile, mais comptez sur nous. Nous prouverons que nous sommes des républicains, et nous saurons soutenir la dignité de la représentation nationale. »

Pendant que s'agitaient ainsi dans le vide les commissaires de la Convention restés libres, les Carabots profitaient de leur premier succès pour essayer de s'organi- ! ser. Ils invitaient le général Wimpfen à conférer avec les comités en permanence, et adressaient un pressant appel au.x déparlements voisins : «Aux armes, citoyens ! la souveraineté du peuple avilie est à la veille de passer dans les mains de cette faction impure de tous les hommes qui ont soif de lor et du sang. Aux armes, ou demain tous les départements seront tributaires de Paris, comme autant de provinces conquises. » Quelques-uns des représentants proscrits au 31 mai, Buzot, Barbaroux^ Pétion, Gorsas, Louvet, Guadet s'étaient enfuis à Caen, où ils furent accueillis avec transport. Ils devinrent l'âme de la résistance, et eurent un instant l'espoir de faire triompher leur cause. Dès le 11 juin, ils obtenaient le vote de la suspension du transport des denrées normandes vers Paris, surtout du bétail destiné au marché de Poissy ; le 12 ils rédigeaient une adresse au peuple français ; le 14 ils envoyaient jusqu'à Evreux des soldats et deux canons ; le 15 ils expédiaient une nouvelle

adresse aux départements, inspirée par Buzot et Barbaroux : « Le dépôt de notre liberté est violé. Les hommes libres de la Neustrie ne souffriront pas cet outrage. Ils mourront tous, ou les brigands seront punis. »

Malgré ces éloquentes protestations, malgré cette évocation de noms anciens et respectés, le mouvement ne se généralisait pas. Sans doute les comités de Rennes et de Caen se réunirent, le 28 juin, en « assemblée centrale de résistance à l'oppression ». Il y eut aussi quelques volontaires bretons, qui se joignirent aux gardes nationaux normands, et Wimpfen, le général en chef désigné de la future armée provinciale, crut pouvoir annoncer sa marche contre Paris. Il eut même l'audace d'écrire au ministre de la guerre: a Si le comité et la Convention persistent à voir à rebours, ils doivent s'attendre à de grands malheurs, car il est dans la nature de se mettre sur la défensive, même offensive, quand on se croit attaqué, et le général ne pourrait faire le voyage de Paris qu'accompagné de 60,000 hommes. L'exigezvous de lui ? » Ce n'étaient là que des redomontades : au moment même où Wimpfen parlait ainsi d'une armée de 60,000 hommes, l'Assemblée de Caen, pour éviter la dispersion complète des gardes nationaux normands, décrétait que « les citoyens du bataillon de la ville destiné pour Evreux, qui, pour raisons d'affaires, de mauvaise santé ou d'opinion, voudraient se retirer, étaient libres de le faire. » Or ils furent si nombreux à profiter de la permission que Pétion fut obligé de constater (I) « qu'il était facile de voir que l'esprit public de la masse des citoyens était mauvais. » Un agent royaliste, Pernin, fait le même aveu dans une lettre du 24 juin, « les têtes ne sont pas montées au point où tout le monde calculait

(i)PiiTiox. Mémoires.

qu'elles devaient se monter. Le grand feu est jeté. On a voulu faire une levée pour marcher sur Paris. Quinze cents se sont enrôlés. Peu de jours après ils se sont rayés sur le registre d'enrôlement que la municipalité a voulu toujours tenir ouvert. » Quarante-cinq volontaires seulement se présentèrent pour accompagner le futur conquérant de Paris dans sa marche triomphale contre la capitale ; ce qui d'ailleurs ne l'empô.'ha pas de rédiger une proclamation tonitruante: « Les méchants vous diront: Félix Wimpfen marche sur Paris, n'en croyez rien. Il marche vers Paris, pour Paris, et pour le salut de la République une et indivisible. »

L'armée insurrectionnelle ne fut pas obligée d'aller aussi loin. Le 13 juillet, Puisaye, un lieutenant de Wimpfen, marchait d'Evreux contre Vernon à la tète d'un millier d'hommes et avec dix pièces de canon. Il rencontra l'avant-garde de l'armée parisienne à Pacysur-Eure. Quelques coups de canon furent échangés, et il n'y eut personne de tué, mais les deux armées, prises de panique, s'enfuirent l'une à Mantes, l'autre jus(iirà Evreux. a Elles se tournèrent si bien le dos que, pour se rencontrer, il eût fallu (ju'elles fissent le tour du monde. » Cette échaufïourée presque ridicule, cette bataille sans larmes décida du sort de la Révolution. La Convention et Paris l'emportèrent décidément sur la province, et la centralisation à outrance triompha du fédéralisme. Au lendemain de Pacy-sur-Eure, il n'y eût plus, à vrai dire, d'armée insurrectionnelle. Tout se déroba, et les autorités rebelles ne cherchèrent plus qu'à faire oublier leurs velléités d'indépendance. C'est ainsi que, dès le 21 juillet, le conseil général du Calvados convoque les sections pour savoir s'il faut encore résister ou accepter les décrets de la Convention. Une des sections fait alors observer qu'on n'est plus en insurrection, et qu'il n'y a plus

qu'à obéir. Le mouvement se généralise et tout le monde se soumet. Le conseil général rédige même une adresse, dont la platitude cache mal la terreur qu'éprouvaient ses membres. « Nous rapportons nos arrêtés des 9 juin et jours suivants, dont nous nous rétractons, déclarant que dès ce moment notre intention est d'enregistrer, promulguer et faire exécuter les lois qui ne l'auraient pas été depuis l'époque des susdits arrêtés, que des exemplaires de la Constitution vont être envoyés aux municipalités, en même temps que la convocation des assemblées primaires sera ordonnée, et que la présente déclaration sera envoyée sans délai à la Convention nationale. »

Pendant ce temps Prieur et Romme, toujours enfermés (1) au château de Caen, attendaient, non sans impatience, leur mise en liberté. A vrai dire ils n'avaient pas été inquiets un seul instant (2). On leur avait fait comprendre, dès le premier jour, que, en tout état de cause, leur vie serait respectée. Aussi se contentaient-ils de suivre d'un œil attentif les variations assez brusques de la politique. Peut-être même avaient-ils conservé des amis, qui les renseignaient avec exactitude sur tout ce qu'ils avaient besoin de bien connaître. Bien que prisonniers, ils n'en restaient pas moins membres du gouvernement. C'est ce qui explique l'empressement avec lequel les autorités, tout à l'heure insurgées, essayèrent de rentrer en grâce auprès d'eux. Elles ne se contentèrent pas d'ouvrir les portes de la prison ; elles firent en quelque

(i) Prieur avait informe ses amis de sa détention. A la séance de TAcadémie de Dijon, du 21 juin 1793 (extrait des procès-verbaux) le secrétaire communiquait une lettre de lui où il racontait son arrestation. L'Académie le cliargea « d'écrire au citoyen Prieur pour lui exprimer sa sensibilité. »

0 Un envoyé de Danton, Desforg-cs, avait réussi à entrer en communication avec les prisonniers, et leur avait promis d'obtenir promptement leur délivrance. Il ne leur cacha pas qu'une somme de aSo.ooo francs, distribuée à propos, n'avait pas peu contribué à la déroute de Paey-sur-Eure et au succès des troupes de la Convention.

sorte Rmende honorable. Voici en efïet la décision prise le 29 juillet par le conseil général du département : « Le conseil arrête, le procureur général syndic entendu. (\ue les représentants du peuple Romnie et Prieur de la Côted'Or vont être rais en liberté le jour même à cinq heures du soir, qu'à cet etïet les corps administratifs de Caen vont se réunir pour cette heure à la municipalité de Caen, pour de là se rendre en corps au château et conduire lesdits représentants dans le local qu'ils voudront habiter en cette ville, la municipalité de Caen étant chargée de requérir la garde nationale qu'elle jugera nécessaire pour les escorter, »

Le programme fut exécuté dans toutes ses parties. Prieur et Romme reçurent la visite de tous les fonctionnaires qui, très probablement, bien que mention n'en soit pas faite sur les procès-verbaux, trouvèrent le moyen de présenter leurs regrets et de faire agréer leurs excuses. Les représentants se contentèrent de rédiger une lettre qu'ils adressèrent tout de suite au Comité de Salut Public et à la Convention. Rarère, dans la séance de la Convention du 4 août, annonça en leur nom (1) « qu'après cinquante jours dedétention ils ont été remis en liberté avec la solennité due à la représentation nationale trop longtemps outragée. Leur sortie s'est faite au milieu des autorités civiles et des corps militaires. Ils désirent que la Convention les rappelle dans son sein pour lui rendre un compte exact de ce qui s'est passé dans le Calvados. » Le même jour Rarère lisait une lettre de plates excuses et contenant toutes les formules delà rétractation la plus absolue, qui avait été rédigée par les corps administratifs et judiciaires du Calvados. La victoire de la Conven-

ue Moniteur, n* ui8 (i;9'3).

tion était donc aussi complète que possible ; il ne restait plus qu'à en profiter.

Deux représentants de la Convention, envoyés en mission dans un département voisin, celui de l'Eure, Robert Lindet et Bonnet, se trouvaient alorsà Evreux. Ils avaient suivi avec attention les événements dont le Calvados était à ce moment le théâtre, lis avaient même essayé de venir en aide à leurs collègues prisonniers. Très heureux d'apprendre leur libération, ils auraient voulu qucla Convention usât de ses avantages pour imposer aux rebelles sa manière de voir et sa méthode de gouvernement. Ainsi qu'ils l'écrivaient (1) au Comité de Salut Public, « l'on doit compter sur le retour de la paix, mais cet état serait incertain si l'on ne donnait une grande impulsion au peuple, et si on ne parvenait pas à lui faire sentir que la paix publique est son propre ouvrage et n'est pas celui des administrateurs. » Lindet et Bonnet auraient donc été partisans de certaines mesures de rigueur, mais Romme et Prieur, qui d'ailleurs s'étaient peut-être engagés par des promesses, croyaient qu'il suffisait de rétablir l'ordre, et ne conseillaient ni réaction, ni vengeance. On eut la sagesse de les écouter. C'est ainsi que la Normandie fut préservée des excès qui marquèrent à Lyon, par exemple, ou à Nantes, ou à Toulon, le triomphe des Jacobins. Ils se contentèrent d'exiger le départ des représentants proscrits au 31 mai, et qui avaient été accueillis à Caen. Aussi bien aucun d'eux n'avait attendu qu'on lui ouvrît cette porte de sortie. Ils avaient pris les devants et s'étaient enfuis avec les gardes nationaux de Bretagne. Prieur et Romme expédièrent à leur suite un espion attitré, Lehodey, qui les accompagna d'étape en étape, et dont on a conservé un curieux rapport. Bien accueillis à Vire^

(i)Allaku, V. 4i;-

froidement à Morlain, mieux à Saint-IIiiaire et triomphalement à Fougères, les proscrits n'eurent bientôt plus qu'uno escorte (h'M'isoire. « .l'étais alors à Pontorson. écrit Leliodey. Avec quarante cavaliers et un homme du métier, il eut été facile de les enlever. » Ils n'étaient déjà plus à craindre quand ils traversèrent Dol, puis Dinant, et réussirent enfin à s'échai)per. Wimpfen avait d'aboid voulu partager leur mauvaise fortune, car il se doutait bien que la Convention ne lui pardonnerait ni cette prise d'armes de la Normandie, ni ses ridicules fanfaronnades. Serré de près par les soldats chargés de l'arrêter, il paya d'audace. Il endossa son uniforme et intima des ordres aux gendarmes qui allaient le saisir et le laissèrent s'esquiver.

Prieur et Romme ne se permirent qu'un acte de vengeance. A peine de retour (1) à Paris, ils montaient à la tribune de la Convention (8 août) et demandaient la dissolution de la Société des Carabots (2). Romme fut très énergique dans ses plaintes contre les abus de pouvoir et les prétentions de ces adversaires provinciaux des Ja-

(I) D'apivs Ifs j)rocés-vi'rl);iux dv l'Acafléniic rlc Dijon (Sfancr tlu 8 août 179'ji, lin <lfs collogpucs de Priinir a l".\s><enibU''i", Oiidot. avait ôtr chargé i)ar lui (riiilormcr ses ((illojîucs de sa délivrance. I.e secrétaire lui jirié <le lui écrire dii-eetenienl « pour lui exprimer tout fintérèt que fAeadeiuie prend il tout ce ((ni le regarde ». On a conservé une lettre des administrateurs du district de Dijon a Prieur, en date du ,S aoilt \-()i (.Vrcliives départementales de la (>r)le-fr()r. K - 1)4 ' P*>"'" '*' l"<-liciter de sa délivi-ance. « l/adminislratiun « du district de Dijon, |>artageanl les sentiments d<'s administres, se l'elicile « d'avoir trouve en loi un reiu-ésentant digne d"éti'e<Mi but aux ])ersecutions de » Ituzot et sa l'action liberticide. ElU- se réjouit de te xoir réuni a une dépn- « talion qui a donne l'exemple, peut-être nni((ue. de marclier de conceil « et d'être toujours en garde contre tous les [)iéges des ennemis de la liberté: M clic se réjouit aussi de te voir rendu a tes travaux conventionnels, parce « qu'augurant de l'avenir par le passé, elle espère (pi'il (sic) ne cesseront <i jamais d'être utiles a la Uépublicpu-. — « Signe : .l.-IC. \vri.T. .\. Pkiikin. « Cil. FnoissAiti). »

(a) .l/();i/7t'(;r. Il" 320 ( i^o'i). Prieur n'oublia jias ceux qui avaii-nt p.irlagé sa mauvaise fortuiu". Il fit accorder par le ('.oiiiilé du Salut Public, à un certain .leannel, incarcéré par les rebelles du (lalvados, une iiideiiinilé de i.iii; li^l•e^ i."> suis, plus (|iii\ cliexaux. m septi-nibre iji.ii (Aii.viik. \]\. 'J;mi.

cobins. Prieur se contenta d'appuyer la proposition de Romme. « Je sais bien, dit-il, combien est monstrueuse la société des Carabots, mais je ne veux pas qu'elle soit détruite comme société délibérante, mais seulement comme corps armé, portant des marques distinctives et séparées de la garde nationale. » Cette demande était justifiée, la dissolution fut votée.

Un des collègues de Prieur, Cambon, profita de loccasion pour demander non seulement la destruction du château de Caen. où avaient été retenus prisonniers les représentants de la Convention, mais aussi de « tous les repaires féodaux » qui subsistaient encore dans certaines villes comme un honteux vestige du temps passé. La proposition fut votée, mais le Comité de Salut Public fut chargé de veiller, suivant les circonstances, au mode d'exécution, et c'est ainsi que beaucoup de monuments ont pu échapper aux vengeances rétrospectives d'hommes animés sans doute de bonnes intentions, mais peu respectueux du passé et des gloires artistiques de la France.

Prieur avait donc repris sa place à la Convention, mais il était de ceux pour lesquels le repos est une souffrance. Ses collègues rendaient si bien justice à son activité et à la pureté de son républicanisme que, le jour même où il réclamait la dissolution de la Société des Carabots, le Comité de Salut Public lui confiait une nouvelle mission (1). « Les citoyens Prieur de la Côte-d'Or et Guillemardet se rendront sur-le-champ à Péronne, et de là à Cambrai pour encourager l'armée de la République et faire les préparatifs d'une attaque. » La mission ne fut pas remplie. Des fonctions plus importantes allaient en effet être confiées à Prieur. Le 15 août, sur le vœu à

(l> Al l.viii). \'. ."«r.

peu près unanime de ses collègues, il fut adjoint au Comité de Salut Public, en même temps que (1) Carnet. C'est une période nouvelle qui s'ouvre de son existence. Avant de le suivre dans ses multiples occupations de membre du redoutable Comité, avant do montrer comment il s'est efïorcé de suppléera tout ce (jui manquait, comment il a en partie réussi, etde la sorte mérité d'être compté parmi ceux auxquels revient l'honneur d'avoir sauvé la France, il nous reste à parler des dernières missions aux armées qui lui furent confiées, l'une en Vendée, l'autre à l'armée du Nord.

Un des principes qui tenaient le plus au cœur du député de la Côle-d'Or, et sur lesquels il n'a jamais varié, pas plus lui que ses collègues de la Convention et des Comités, fut le principe de l'unité nationale. Sur ce point il se montra inflexible et poursuivit comme des ennemis de l'ordre public tous ceux de ses compatriotes qui, sous couleur de royalisme ou de fédéralisme, prétendaient ne pas devoir s'incliner devant les décisions de l'Assemblée. Qu'il s'agisse des insurgés de Toulon ou de Lyon, des mécontents de Bordeaux ou de Marseille, toutes les fois qu'il est question de maintenir l'ordre (2) sur le territoire de la République, Prieur ne se départira pas de la ligne de conduite qu'il a dès le début adoptée, c'est-àdire qu'il est disposé à considérer comme traîtres tous les Français qui ne se conformeront pas aux circonstances et ne s'inclineront pas devant les ordres venus de Paris. C'est surtout aux départements insurgés de l'Ouest qu'il réserve son inexorable sévérité (2). Carrier, qui a

(i) Muiiileiir. iv aat).

(2) Ainsi quand on lui sig-nalc la villo de Nancy coniinc ploiiu- de ri-aclionnaires, il y envoie en mission s|)('ciale (tj octobre. Avi.aui), VH, 3i8) Duniont, « pour purger cette |)lace de tous les gens susjjccts qui s'y trouvent ».

{•2) \o\v mission en lîretagne de f^e Breton et Touchard <^ se])ten)l)re ijn'ii. Les instructions sont rédigées de la main de Prieur (Ari.Mtn. ^'II. -2701.

laissé dans l'histoire un renom si odieux, et qui n'est peut-être coupable que d'avoir exécuté trop strictement les instructions reçues, fut dès la première heure envoyé en Bretagne par le Comité de Salut PubHc et encouragé par lui à ne ménager personne. Voici la lettre (1) significative (fu'il reçut à ce propos du Comité. Nous regrettons de trouver au bas de ce document la signature de Prieur, mais cette lettre appartient à l'histoire et nous n'avons pas le droit de la dissimuler. 15 septembre 1793 : a Le tableau affligeant que vous tracez de la ci-devant Bretagne prête trop à la réflexion pour que le Comité de Salut Public ne prenne pas en très sérieuse considération tous les détails où vous entrez. Continuez de surveiller sans cesse les malveillants, surtout ces sépulcres blanchis, cette engeance sanguinaire des prêtres fanatiques: purgez sans délaistuuslescorpsgangrenés:queleglaivedelaloisepromène sur tous les coupables, et que rien de ce qui peut devenir nuisible n'échappe à l'œil sévère d'une active surveillance. Le Comité se repose toujours sur votre zèle. qu'aucun obstacle ne rebute, et sur votre entier dévouement à la Patrie. » On sait comment Carrier exécuta ces ordres impitoyables. Aussi bien ils faisaient partied'un système de répression à outrance que les membres du Comité, et parmi eux Prieur, étaient résolus à appliquer aux départements de l'Ouest. Ce fut même pour veillera l'exécution de ces ordres que Prieur, au commencement d'octobre 1793, se lit déléguer, avec un de ses collègues à la Convention, Hentz. à l'armée de l'Ouest « pour y concerter avec les représentants du peuple et le général en chef toutes les opérations nécessaires pour terminer dans cettte campagne la guerre contre la Vendée, et rapporter promptement le résultat au Comité du Salut

(Il Ari.viiiJ, A II., -JM;.

Public. )) Ils étaient même investis (1) à cette occasion dj» pouvoirs extraordinaires : a Les représentants du peuple composant le Comité de Salut Public arrêtent que leurs collèi^ues Ilentz et Prieur, envoyés près l'armée de l'Ouest, sont autoi'isés à tirer sur les caisses publiques les sommes dont ils auront besoin pour l'exécution des mesures (lui font l'objet de la mission dont ils sont chargés. Les autorités constituées sont tenues d'obéir aux réquisitions des citoyens Prieur et HeiUz. »

Les représentants avaient encore à leur disposition un décret de la Convenlion ainsi libellé : « Soldats de la liberté, il faut (jue les brigands de la Vendée soient exterminés avant la fin du mois d octobre. Le salut de la patrie l'exige, l'impatience du peuple français le commande, son courage doit l'accomplir. La reconnaissance nationale attend à cette époque tous ceux dont la valeur et le patriotisme auront alïermi sans retour la liberté et la République. » Or c'était aux soldais commandés par Léchelle, par Ronsin, par Roulanger et Parein, et bientôt soutenus par les Mayençais et leurs illustres capitaines, que s'adressait ainsi la Convention. Prieur et Hentz pouvaient s'enfoncer sans, crainte dans les départements insurgés ; ils étaient certains d'y trouver des collaborateurs et des auxiliaires.

Les représentants du peuple comprirent bientôt que leur p^és^nce était sinon inutile, au moins peu nécessaire,et. comme de ii,raves intérêts les rappelaient à Paris, il ne poussèrent que jusqu'à Sauiiiiir et à Nantes, et se contentèrent d'étudier sommairement la situation. On a conservé trois lettres de Prieur (2), à la date du G octobre, où il annonce la prochaine arrivée du général

(1) AiLAiU), Vn. i8j. \'(iir la srancc de la ( '.ciii\ cMiliun cl le di'ci'cl (.•iiiiCnf- III c du 4 octoln'C.

(J) Al I.AKIi. \ II, .'jliô.

Léchelle qui se concertera avec les représentants, et un mouvement de son armée dans la direction de Nantes, (1 afin de tomber de ce côté sur les brigands, tandis que l'armée de Rossignol, réunie à la division de Canclaux, se portera sur Mortagne. »

Dès le 10 octobre^ Prieur (1) était rentré à Paris, et. le 19 du même mois, Hentz était envoyé en mission aux armées des Ardennes et de la Moselle, mais Prieur ne perdit pas de vue les départements de l'Ouest. A leur égard il se considéra comme toujours chargé d'une mission spéciale. On a conservé, rédigées de sa propre main, les instructions relatives à la reprise de Noirmoutiers : « Le Comité de Salut Public considérant que l'intérêt de la République exige qu'elle rentre promptement en possession de l'île de Noirmoutiers (2); que la nature de l'attaque qu'il faudra faire pour s'en rendre maître, surtout à cause des positions respectives des troupes de rebelles et de celles de la République, exige que cette expédition soit commandée par un chef unique, également propre au service de mer et à la conduite des troupes de terre après leur débarquement, et qui joigne à la sagacité toute l'audace et la valeur nécessaires pour un coup de main à exécuter avec vigueur, arrête que les représentants du peuple actuellement à Brest sont chargés de choisir un officier capable de préparer et de commander l'expédition. » Prieur se préoccupait même des petits détails. C'est ainsi que, sans doute pour distraire les soldats de la République employés à la tâche ingrate de réduire leurs

(i) Allahi), vu, 499- Pi'ieiu'cl Hentz reçurent comme indemnité, pour leur mission à Tarmée de roucst un mandat de i.Sao I'., qui It-ui- fut accordé le 25 octobre i;t)3 (Allard, VIII. i.)

(2) Id., p. 4()y. Cf. arrêté du iS octobre 1793 (VII, 480) ordonnant la rei>risc de Texpédition contre Noirmoutiers, et lettre de Prieur, du 5 décembre i^cjS (IX, 5) autorisant, au nom du Comité, le général Ilaxo à tenter l'attaque de Noirmoutiers.

concitoyens rebelles, il leur envoyait vingt et un musiciens, sous la conduite de Sarrelle (I), qui devaient être habillés, considérés comme soldais et à l'abri de toute réquisition (21 octobre). Il songeait (2) aussi à introduire dans le pays des agents sûrs et dévoués, et désignait pour cette mission délicate, en leur allouant à chacun l,j(MI fi'ancs d'indeniiiité, les citoyens Mogue et IJarrau, « vu la nécessité d'envoyer près de l'armée de l'Ouest et dans les départements circonvoisins des lépublicains zélés et énergiques, (|ui puissent y propager les bons principes et contribuer à terrasser les royalistes et les aristocrates, les fédéralistes et les ennemis découverts et cachés (le la liberté. »

Sur ce point Prieur (;>) n'a donc jamais varié ; non seulement il sest montré l'énergique défenseur de l'unité nationale menacée par les rebelles de l'Ouest et il s'est franchement associé à toutes les mesures de répression, et même aux exagérations de sévérité dirigées contre eux, mais encore il a voulu continuer à Paris la mission parliculière que ses collègues lui avaient conllée et il s'est toujours (4) considéré comme spécialement délégué aux atïaires de l'Ouest. Ainsi le 25 octobre 1703 (o) il écrit aux représentants Lindet et Oudot, pour (|u'ils con-

(I) SaiTcltc rliiit clifltlo iiiiisji[ui- de la pardc natioDalc a l'ai-is. \,v 2") oc-lohi-c. i;»VJ- Prii'iii" iH'difîoait de sa inaia un mandat de S.oonl'rani'S a titre d'avances |iftiir Toi-^ranisation tlo cet orchestre. Le 2». il met lait à la disposition <les musiciens fies \oitures et des clievaux de poste pour liàter ItMir an-ivee a l'ariui-e de rOuest. .\i Lvnn. VUI. i. 18.

cj) .■Vii.vnn. \U. ô'i-.

Ci) Il existe, de la main de l'rieui-. un ai-rèl;- ilu (Comité de .Salut l'uidie. urdonnant la distribution de aoii.nw livres dans les departenu'nts tie TUnest. 2'J ocliduv i7<('5 (Vn, ."iS'it. — Cf. ari'èt '• du -j J août autorisant l"envoi aux ri'- I)résentanls Hréai-t cl 'rrclionarl de 'ton.iMii livres pour d.-|);'ns:'s secrètes dans les ports de rOcean.

(îi Cl., de la iniin d;- Trieur, cr.-ation de courriers sp.'ciaux entre les pénérauv et le Comil;- de Salut Public aliu <!.• prévenir l;*s mouvements des relu-Iles. .\ilaki>, A'III. 'iVi. 11 no\ <Mnl>r-<-.

(.5) -Vi i.Aiir», VUI. 7.

courent à la destruction des bandes vendéennes et qu'ils fassent une judicieuse distribution des armes « enlevées aux muscadins de Caen ». Le 30 octobre (1), lettre sur le même objet à Garnier et Lecarpentier, représentants du peuple en mission dans la Manche et dans l'Orne. Le 29 octobre (2) et le 5 novembre Prieur rédigera de sa main des instructions très précises relatives à une attaque combinée des généraux Rossignol et Ghalbos. Apprenant que les Vendéens méditent une attaque contre Granville et Cherbourg, il en (3) informe sur le champ (11 novembre) le représentant Jean-Bon Saint-André, alors en mission à Brest, et le prie d'aller tout de suite à Cherbourg pour s'opposer à la marche en avant des Vendéens : (( Plusieurs représentants du peuple sont dans les départements environnants, mais illeurmanque de l'énergie et de l'ensemble; il leur manque cette chaleur républicaine qui crée des bataillons, qui leur donne de l'audace et qui double le courage. C'est toi que nous avons cru pouvoir choisir pour remplir cette importante et pressante fonction. )) Prieur de la Marne se trouvait alors à Brest : Prieur lui envoie (4) des instructions analogues (15 novembre) : « Nous avons cru devoir prendre de grandes mesures. Les ordres sont donnés pour leur exécution. Prépare de ton côté les autres moyens locaux. Rassemble les républicains, réunis les forces, électrise les âmes et frappe un grand coup. » Dans la pensée de Prieur c'était surtout le commandant en chef des forces dirigées contre les rebelles, Rossignol, qui devait frapper le grand coup. (( Ce général, lui avait-il écrit de sa propre main (5). rassemblera ses forces, agira en masse, poursuivra les

(1) AtLARD, Vni, 123.

(2) Id., 91, 243.

(3) Id.. 251.

(.-,) Id.. 32.-..

ennemis sans relâche el avec méthode. Il ne risquera point d'alïaire générale avant le secours qui doit lui arriver, à moins que le succès ne soit presque certain. » C'était un renfort de lo.OOO hommes, détachés de l'armée de Nord, et que conduisait Duquesnoy.

On sait que les Vendéens furent arrêtés sous les murs de Granville. obligés de se disperser et de repasser la Loire pour rentrer dans leurs foyers. Ce fut une lamentable retraite. Prieur se montra inexorable dans la répression. Voici, rédigées de sa main (1), les instructions qu'il fit envoyer à tous les agents de la République dans les départements de Touest : « Le Comité de Salut Public, informé que les brigands échappés de la Vendée cherchent à y rentrer, et se sont présentés en assez grand nombre dans les communes qui bordent la rive droite de la Loire pour repasser cette rivière, arrête que le ministre de la guerre donnera les ordres les plus prompts pour que les points où ces passages seraient possibles soient occupés par des pelotons de force armée, à qui il sera donné la consigne de surveiller avec la plus scrupuleuse exactitude tous ceux qui en approcheront, avec ordre d'arrêter ceux qui seraient suspects, surtout s'ils avaient des armes, et au besoin de faire feu sur eux.» Quand les Vendéens, décidément en déroute, cherchèrent à se rapprocher à tout prix de la Loire, ce fut encore Prieur qui organisa la poursuite. On a conservé des lettres de lui à Laplanche (2) représentant dans le Calvados, à Turreau, à Bourbotte et à Prieur de la Marne, représentants à l'armée de l'Ouest et à Brest pour les engager à lancer sur toutes les routes des cavaliers à la poursuite de l'ennemi. C'est encore lui qui indiqua (3) l'unique

(I) AlI-AHD, VIII. 391.

(a) Id.. Lettres du 19 décembre. IX. ji. .'ny. Ci) Id.. XI. 4-

moyen d'en finir avec l'insurrection : rapide concentration des forces et stricte exécution des mesures ordonnées par la Convention : « Le Comité de Salut Public considérant que les divers échecs éprouvés par l'armée dirigée contre les rebelles de laVendée doivent être attribués en grande partie à la dissémination des forces, persiste dans ses précédents arrêtés tendant à la réunion de la partie des armées des côtes de Brest et de l'Ouest qui doivent concourir en masse à la destruction des brigands, charge en conséquence les généraux, sous leur responsabilité personnelle, de prendre toutes les mesures nécessaires pour opérer cette réunion de forces, et agir d'après les bases déjà arrêtées par le Comité et envoyées aux représentants du peuple chargés d'en surveiller rigoureusement l'exécution. »

Prieur n'a donc pas cessé un instant de s'occuper des insurgés de l'Ouest, et la mission dont il avait été investi par ses collègues, il l'a remplie, tantôt en se rendant sur le théâtre même des opérations, tantôt en donnant ses ordres de Paris et en veillant avec soin à leur exécution. On trouvera peut-être que souvent il a eu la main trop lourde, mais en politique, quand on veut bâtir un édifice neuf et durable, n'est-il pas nécessaire d'en assurer les fondations, même en versant du sang? Ce n'est pas que nous cherchions à l'excuser d'avoir associé son nom à celui des proscripteurs, mais il faut tenir compte des nécessités de répo(|ue, et Prieur ne croyait faire que son devoir en agissant comme il a agi.

Une dernière mission fut confiée à Prieur, dans le mois de décembre de l'année 1793 De graves événements s'étaient passés à la frontière du Nord. Malgré les victoires remportées par Bouchard à Roxpeede, à Hondschoote (8 sept.) et à Menin (18 sept.) contre les Anglo- Hollandais, malgré l'éclatant succès de Watlignies (16

octobre) contre les Autrichiens, les alliés n'avaiont été qu'entamés. Condé, Valenciennes, le Quesnoy étaient encore entre leurs mains. Le duc d'York et le duc de Cobourg avaient même opéré leur jonction derrière la Sambre, et nos soldats, après deux tentatives inutiles sur Charleroy et sur Tournai contre les deux ailes de l'ennemi, avaient dû se replier el prendre leurs (juartiers d'hiver. Le plus déplorable était qu'ils avaient perdu contiance en eux-mêmes. Leurs généraux surtout étaient animés d'un fâcheux esprit. Bouchard avait ouvertement désobéi aux ordres du Comité de Salut Public. Si Jourdan n'avait pas été soutenu et entraîné par Carnot, jamais il n'aurait conduit ses bataillons à l'assaut des hauteurs de Wattignies. 11 n'était que temps de rendre à nos légions le feu sacré qui jadis les animait, et de rappeler à nos généraux qu'ils n'avaient pas à discuter, mais à exécuter les ordres reçus. Voici (1) la décision prise, le 23 septembre, par le Comité de Salut Public : o Le Comité de Salut Public arrête que leur collègue Prieur (de la Côte-d'Or) se rendra sans délai dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais pour prendre les mesures de sûreté générale qu'il jugera nécessaires. Il se concertera avec les autres représentants du peuple délégués près de l'armée du Nord et prendra tous les renseignements qu'il pourra recueillir sur la situation de la frontière, la force de l'armée et ses besoins. Le citoyen Prieur est revêtu de pouvoirs illimités et il entretiendra une correspondance suivie avec le Comité de Salut Public. » Prieur était avant tout un homme d'action. Il ne perdit pas son temps à d'inutiles préparatifs, et d'une seule traite se rendit à Pércnne. On venait de recevoir la nouvelle de la prise de Toulon et la foule célébrait cette vic-

(I) AlI-ARD, IX. (i02.

toire de la République par des danses autour de l'arbre de la liberté et par de joyeux carillons. Même empressement à Bapaume. A Saint-Quentin, il fut obligé de prendre quelques mesures de sûreté générale et de renouveler les autorités administratives. Un accident de voiture le retint à Arras, mais il profita de cet arrêt forcé pour écrire (1) à ses collègues, et leur annoncer son prochain départ pour Dunkerque, où il rejoindrait les représentants Hentz et Florent Guiot, puis pour Lille et Douai. Il appelait l'attention de ses collègues du Comité sur deuxpoints : le défaut de subsistances, auquel il fallait parer, si on ne voulait pas s'exposer à quelque grave déconvenue, et la nécessité de transférer à Paris, pour y être jugés par le tribunal révolutionnaire, les généraux destitués et arrêtés, Chancel, Gratien, O'Monran Richardot, d'Avaine. « Je vous rappelle à cette occasion, ajoutait-il, qu'il est bien instant que le Comité prescrive au tribunal l'ordre dans lequel il doit juger les prévenus, pour l'intérêt même de la République. C'est d'ailleurs le moyen de faire cesser des plaintes sans cesse renaissantes dont vous connaissez déjà bien les effets fâcheux. »

Ce qui surtout le préoccupait, c'était la défense nationale. (( En avançant dans ma tournée, écrivait-il (2) le 3 janvier 1794, de Réunion-sur-Oise (Guise), je me suis convaincu de plus en plus de l'utilité qu'il y avait à ce que je visse en entier la frontière occupée par l'armée du Nord. Hentz m'a accompagné au quartier général ; il retourne à Paris, et vous communiquera, presque aussitôt (jue vous aurez ma lettre, le résultat de nos observations... Nous avons pris quelques arrêtés relatifs à l'armée. Notre but constant était de subvenir à ses besoins

(1) AfLARD, IX, 0^5.

(2) AULARD, X, 5l.

les plus pressés et à la bien préparer pour la campagne prochaine. Ainsi les troupes sous la toile seront réduites au plus petit nombre possible, et seront renouvelées par quinzaine, atin (lu'elles puissent se reposer et s'exercer. D'autre part l'incorporation des bataillons de réquisition dans les anciens cadres va se faire par les moyens les plus expédilifs... Le général va avoir des pionniers, dont il est dans la plus grande pénurie. Il va faire passer un régiment de cavalerie à Cambrai atin d'y donner plus de moyens de s'opposer aux incursions des détachements ennemis qui viennent quelquefois piller les villages voisins... Les subsistances et les fourrages sont toujours un objet de grande sollicitude. Elles inquiètent en ce moment pour iMaubeuge. Demain je saurai par moi-même, car je vais m'y rendre, ce qui me donnera en outre de nouvelles connaissances militaires sur les chefs et sur les personnes. »

Prieur ne négligeait pas pour autant de s'informer des fonctionnaires et des administrateurs. Il demandait d'urgence le remplacement de Florent Guyot à Lille et de Laurent à Maubeuge. « Laurent, écrivait-il (i), quoique homme pur. ne me paraît pas propre pour cette mission. Il se môle trop du détail des fournitures et d'administralion, ce qui dispense malà propos les agents ordinairesde remplir leurs fonctions, et d'ailleurs il ne s'aperçoit pas de tout ce qu'il faut connaître, n Quant à Florent Guyot, bien (|u'il fût son ami particulier, il n'hésitait pas à le sacrilier. 11 est vrai que c'était pour lui donner une autre destination. Voici la lettre qu'il lui écrivait à ce propos de Paris, le 20 février 1794 (2).

(( Ma lettre t'arrivera bien tard, mon cher Guyot, si elle

(i) Allard, X, 5a.

(a) .Vii.Ann, XI, 2ÇK).

n'est pas tout à fait inutile. La tienne m'est parvenue seulement avant-tiier soir, et hier il me fut absolument impossible de te répondre, parce que je fus en course dans tout Paris sans pouvoir m'en dispenser. L'état des choses qui te concernent est fort changé depuis le moment oi^i tu m'as écrit: Richard et Choudieu vont partir pour l'armée du Nord, et ta mission y est finie. Le Comité t'a écrit pour t'en donner une nouvelle dans le Calvados. On vient de recevoir ici des lettres de toi qui annoncent que tu as toute la vigueur nécessaire pour faire de bonnes opérations, en même temps que tes principes sont excellents. Telle a été invariablement l'opinion du Comité sur ton compte, il n'est donc pas étonnant qu'il cherche à te donner de nouvelles occasions de rendre service à notre patrie. C'est à toi de faire pour cela tout ce que ton existence permet. Mais j'ai demandé à être autorisé de te dire que tu pouvais, sans aucune difficulté, passer par Paris en allant à ta nouvelle destination. Je remets donc au moment où j'aurai le plaisir de t'embrasser, de te donner ou procurer tous les éclaircissements que tu désireras. En attendant, je réitère lassurance de mon bien sincère attachement. »

Prieur se montra plus dur à l'égard d'un autre commissaire de la Convention, Châles, qui s'était compromis par ses complaisances. Châles avait exigé la mise en liberté d'un agent royaliste très connu, l'ex-procureur Févret, et par contre il avait ordonné l'arrestation de Waquernier, président du comité révolutionnaire, et menaçait du môme traitement tous les membres du comité révolutionnaire. Prieur commença par lui faire donner sa parole d'honneur de s'abstenir de toute fonction de représentant du peuple dans le Nord, mais Châles lui manqua de parole. Prieur fut obligé d'user de ses

pouvoirs (1); caries royalistes relevaient déjà la tête et les patriotes étaient consternés. Il ordonna la mise en liberté de Waqueriiier et demanda le rappelimmédiatde Châles.

Prieur ne pouvait prolonger son séjour. De graves intérêts l'appelaient à Paris. Comme le temps lui manquait pour faire une inspection en règle, il se contenta de faire acte de présence dans les principales villes de la région, ou plutôt de montrer en sa personne le redoutable Comité qui. à la condition d'être aveuglément obéi, avait assumé la lourde responsabilité de la défense nationale. Ce fut néanmoins dans cette course rapide qu'il devina les futurs vainqueurs de la coalition, Moreau, Pichei^ru, Jourdan, et leur destina les grands commandements, dont ils furent bientôt investis: lui surtout qui, fidèle aux principes de la nouvelle stratégie, démontra les avantages d'une attaque par grandes masses. Il ne put sur ce point que donner des indications. Carnot, son collègue du Comité, allait bientôt les utiliser (2). Dès les

(i) LeUre do Florent Guyot au Corailc do Salul Public (Allaud, X, p. l'îi).

(2) Prieur, de retour à Paris, n'oublia j)as rarmée du Nord. Dès le la janvier (Allaud, X, 196) il envoyait Marot à la Iront ière. « Ses loiiolions seront de veiller à rexécuition dos lois relatives aux travaux des routes et chemins de tonte es|>éce. 11 aura le pouvoir de recpiérir les corps adniinislralils. les ag-ents militaires et tons les citoyens pour cette exécution... Il donnera tous ses soins a ce qu'aucune entrave ni d'argent, ni <le matériaux, ni de personnes ne ralentisse les travaux à Taire, de numiore qvie, dans deux mois au plus tai-d a |>aitir de ce .jour, toutes les communications nécessaires sur la Irontiére du Nord soient dans l'état qu'exig-e le service de l'armée. » l'n traitement de mille livres i)ar mois lui est alloué. (Id., X, it)8). Le 27. l'i-ieur réilige, (U' sa main, un mandat do '3,ooj livres, comme avances à .Marot (X, 47'')) et lui permet de réquisitionner tous les chevaux dont il aura besoin. Le 6 février (X. 72;). il ordonne de grandes réparations aux chemins dans l'arrondissement d'.Vvesnos et dans tout le département ilu Nord, etc. Le 4 niars I7(>4 (XL 'r2-2>. il iirorogo les pouv(jirs do .Marot alin (W hâter les ré])arations des i-ontes et cliomins a la frontière du Nord, et presse les administrations do procéder sans retard a ces réparations (XI. Mi). « les administrations et colles du district seront tenues de faire procéder sans délai aux dits ouvrages et d'en assurer la prompte exécution. Elles pi-ondront 'au besoin dans la caisse des districts les fonds nécessaires pour solder les premières déiienscs. »

premiers jours de janvier, Prieur était de retour à Pans. Sa mission à l'armée du Nord ne fut donc qu'une tournée rapide, mais suffisante pour mettre en haleine officiers et soldats. La confiance allait bientôt renaître, et, dès la prochaine campagne, d'importants succès signaleront la marche en avant de cette armée.

CIIAPITMK V

PRIEUR A LA CONVENTION

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