LE COMITE DE SALUT PUBLIC
Un des premiers actes de la Convenion fut de répartir les membres de l'assemblée en divers comités qui se partageraient les affaires et les étudieraient à fond avant de les soumettre aux décisions générales. C'est ainsi d'ailleurs que doit se comporter toute assemblée soucieuse de ses droits et de sa dignité. Dès le 29 septembre 171)2 avait été créé le Comité de Constitution: ceux du Secrétariat, de l'Imprimerie et de l'Agriculture le furent le 1*''" octobre. Dès le lendemain 2 octobre, on instituait ceux des Colonies, du Commerce, des Décrets, de la Marine, de la Guerre, de la Sûreté générale, des Finances, du Domaine, des Affaires diplomatiques, de l'Instruction publique, des Secours publics, de la Liriuidation. de la Législation et le Comité Central. Au 21 octobre entrait en fonctions un nouveau Comité, celui de rAliénation et de l'Examen des Comptes, et au 28 janvier 1793 celui des Ponts et Chaussées. Le plus important de tous, celui qui devait peu à peu absorber et neutraliser tous les autres, le Comité de Défense générale, date du ]•='■ janvier 1793. Il fut réorganisé le 26 mars et devint Comité de Salut Public (I) par décret du 5 avril 1793 Deux autres décrets, (2) en date du même jour, déterminèrent son organisation et son règlement intérieur. Les premiers membres élus furent Barère, Delmas. Hréard, Cambon, Danton, Lindet, Guyton-Morveau, Treilliardet Delacroix (16 avril). De nouveaux membres, Hérault de Séchelles, Ramel, Saint-Just, Coulhon, Berlier, Jean-Hon Saint- André, Gasparin et Mallarmé lui furent successivement
(Il Al 1 uni. III, Hj. S;.
f.t) Al i.Aiii). III. |). m-i i;. rii-ijii
adjoints. Uien n'indiqua dans les débuts que ce nouveau Comité allait bientôt jouer un rôle prépondérant. On accusait même ses membres sinon de faiblesse, au moins de laisser-aller. Gasparin, l'un d'entre eux, l'avouait ingénuement (I). « Notre gouvernement n'a pas assez de ressort, écrivait-il au général Lamorlière ; il faut absolument un centre à notre machine, si nous voulons qu'elle aille. Notre situation militaire n'est pas bonne, et j'en attribue la cause aux tiraillements produits par les volontés individuelles. » Mais, lorsque, au 14 juillet (2), le Comité fut renouvelé et compta, parmi ses membres, Jean-Bon Saint-André, Gasparin, Barère, Couthon, Hérault de Séchelles, Thuriot, Prieur de la iMarne, Saint Justet Robert Lindet, lorsque au 14 août lui furent adjoints Carnot et Prieur de la Côle-d'Or, la machine ne manqua plus décentre, ni de ressort, et IcgouvernemenI fonctionna avec une singulière énergie. Nous n'avons pas à faire ici l'histoire du Comité de Salut Public ; nous n'en voulons retenir que la part, directe ou indirecte, que Prieur prit à ses délibérations,etinsistersur son rôle particulier.
Barère se vantequelquepart(3)d'avoir fait entrer Prieur au Comité. « Toutes les partiesles plus essentielles restaient sans chef, écrit-il, telles que la guerre, les plans de campagne, l'organisation et la formation des armées; en un mol la défense publique dans le matériel comme dans le personnel . C'est moi qui proposai alors de faire adjoindre aux neuf membres du Comité MM. Carnot et Prieur delà Côle-d'Or (179.3), tous les deux officiers du génie, pleins dezèle, de talent etde probité, douésdu courage nécessaire dans ces circonstances, possédant les connaissances
(0 Aii.Aiu>, V. p. 275.
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t'ii Haiikui;. M>'iiiiiii;s. T. 11. T. m\'\.
profondes de leur art et tout le dévouement d'un patriotisme sage et éclairé. Je n'eus qu'à les proposer pour les faire accepter et je m'Jionore d'avoir fait ce présent à la France. Ce sont ces deux collaborateurs appelés par moi, je le répèle, au Comité, et confirmés par le vote de la Con vention, qui ont mis le Comité à même de défendre la gloire du nom français par des plans de campagne admirables, et de protéger contre touteinvasion le territoire et les frontières delà France au moyen d'un armement aussi prompt que fort et universel. » Il se peut que Barère ait exagéré l'importance de son rôle, mais il n'a fait que constater les services rendus par ses deux nouveaux collègues. Aussi bien il revient avec insistance dans ses mémoires sur la part qu'il avait prise à leur nomination, et toujours pour s'en féliciter. Il aurait eu, paraîl- 11, de la peine à triompher de la mauvaise volonté de Robespierre, qui les trouvait trop modérés. Quanl à Carnot et à Prieur, ils hésitèrent avant d'accepler ce nouveau mandat, car « ils redoutaient avec raison les immenses travaux et la responsabilité énorme qui les attendait, et ils se faisaient scrupule de s'associer aux hommes ombrageux,despotes éternels quela Convention avait intrpduits dans le Comité par ses dernières nominations. » Leurs scrupules se dissipèrent et résolument ils s'attelèrent à leur rude besogne (1).
Dans les séances du Comité auxquelles assista Prieur, il faut distinguer les questions d'intérêt général et les questions spéciales. Aux premières Prieur intervient au même titre que ses collègues, c'est-à-dire qu'ils s'associe
(i)Les services rendus par eux ont été pourtant vite oubliés. Edmond Flcury, dans un livre cependant bien documenté {Saiiit-Jiist et la Terreur) compte parmi les membres du Comilé(T. H p. 26()) Prieur tic lu Marne, et le signale comme s"occiipant exclusivement de finance. Plus loin iT. II. ji. 2(»3) il ])arle du tiers parti, au Comité de Salut Public, loinic pai' Cai-not. l'rieiir de lu Marne, et Barère. Ah imo disre omnes.
à Ions les actes de politique générale qui enga^^eaienl la responsabilité collective du Comité et (lu'il signe hardiment, sans les ilisculer, toutes lesmesures. même rigoureuses, qui lui semblent inspirées par les circonstances. Pour les questions spéciales, relatives à l'armemenl. aux poudres, aux salpêtres, aux ballons, aux télégraphes, Prieur, investi par ses collègues de pleins pouvoirs, usa sans hésiter de l'autorité dont il était armé. C'est là surtout que son action fut énergique et son rôle important: mais, tout en insistant sur cette partiedeson administralion, nous n'oub'ierons pas que Prieur était membre du gouvernement, et que, sur ce point, il est. au même litre que ses collègues du Comité, responsable de tous les décrets sur lesquels on retrouve sa signature.
L'œuvre principale du Comité de Salut Public fut l'organisation du gouvernement révolutionnaire. Sur ce point la conviction de Prieur était faite. Aux grands maux les grands remèdes. Aussi trouvons-nous son nom au bas de toutes les déclarations de principes, de tous les arrêtés, de toutes les lois de rénovation démocratique. Il fut un des inspirateurs et peut-être un des rédacteurs du fameux décret du 10 octobre 179.3. (jiii investissait le Comité de pouvoirs à peu prés illimités : a Le gouvernement provisoire de France est révolutionnaire jusqu'à la paix. Le conseil exécutif provisoire, les ministres, les généraux, les corps constitués sont placés sous la surveillance du Comité de Salut Public, cpii en rendra compte tous les huit jours à la Convention. Les lois révolutionnaires doivent être exécutées rapidement. Le gouvernement correspondra immédiatement avec les districts dans les mesures de salut public. . A vrai dire c'était la dictature dont s'investissait le redoutable Comité, mais il se sentait c.ip:d)le de Li supporter, et il croyait nécessaire de l'exercer.
Cette dictature le Comité était résolu à l'exercer au dehors comme au dedans (l). Voici la circulaire que, dès le 20 août 1793, il adressait à tous ses agents à Textérieur : « D'après les principes établis par la Constitution républicaine, acceptée par le peuple français le 10 août, la nécessité de les mettre en action et de montrer à l'Europe une République puissante, n'existant que par ellemême et ne voulant pas s'immiscer dans le gouvernement d'aucun peuple, ni s'associer à aucune de leurs guerres, le Comité a arrêté que le ministre des afïaires étrangères traitera désormais les diverses afïaires diplomatiques sur cette base constitutionnelle, et s'occupera des moyens de pénétrer et de déjouer les intrigues, les manœuvres et la coalition des tyrans de l Europe et de leurs gouvernements. » Prieur fut un des signataires de ce document, et personne n'ignore que ses collègues et lui-même mirent tout en œuvre pour que leurs instructions ne restassent pas lettre morte.
A l'intérieur, pour mieux répandre dans les masses les idfîes nouvellles, le Comité avait besoin d'auxiliaires dévoués. H crut pouvoir rencontrer ces auxiliaires parmi ses partisans déclarés, et surtout dans les sociétés populaires. Le 13 novembre 1793 (2), illeuradressaitunecirculaire en les priant de dresser la liste de ceux qui pouvaient dignement occuper des fonctions publiques. « Le besoin d'hommes est pressant. C'est la dette de la patrie que nous devons acquitter. Mais c'est surtout aux patriotes à indiquer ceux que le patriotisme distingue, car des himières sans républicanisme ne serviraient qu'à égarer le peuple. »
Avant de recourir à cotte réserve suprême, mieux
(i) Ari.vnn. VI. S8.
(j) Ari.Aiu>. VlII. ■iCrj.
— l.il -
valait s'adresser aux républicains déjà connus, et spécialement aux membres de la Convention compromis par leurs voles et par leurs actes. C'est alors que furent envoyés dans les départements, sur tous les points qui semblaient menacés, des commissaires revêtus de pouvoirs à peu près illimités. Ils avaient le droit de ré(|uisition. Ils pouvaient destituer et remplacer tous les fonctionnaires suspects, môme les généraux, et ordonner leur arrestation. On les autorisait à se montrer inflexibles dans la répression. Aussi bien veut-on connaître les principes de gouvernement qui animaient alors tous les membres du Comité, on n'a qu'à parcourir la circulaire qu'ils adressèrent en décembre 1793 à tous les représentants en mission d). a Vous avez été envoyés pour dèblayei" l'aire de la libert»', pour ouvrir un large passage à la Révolution qui trouvait partout épars les tronçons de la monarchie et les débris du fédéralisme. Votre présence a remonté les ressorts de la machine politique, elle s'est ranimée. La République doit beaucoup à plusieurs de vous, mais ce n'est pas assez d'avoir retrouvé le mouvement, il faut (ju'il soit uniforme et qu'il ne soit ni dépassé, ni laissé en arrière. 11 était bien dilTicile qu'un excès de zèle, respectable d'ailleurs, n'élançât pas quelques-uns d'entre vous au delà des principes... Le bien (jue vous avez fait et que vous ferez encore couvre ces ombres de son éclat. Vos motifs furent purs et nous vous tenons comple de vos succès. »
Prieur et ses collègues accordai(Mit donc toute leur
Ui .Vri.Aiti). IX. nii. Oirciiliiirc's adressées par le Comité aux fréiiéraiix en elicl' (IX. id'J). aux coiiiites de siir\ t'illaiice (IX, i()(>), aux dépariciiiciils (IX. !(!<)), aux districts (IX. i''2), aux ag'ents iiatit^iiaiix ])rés les disiricis • IX. l'Ô). aux eouiuniues (IX. i'~). aux ag'eiits nationaux ]»rés les eoniniunes (IX. 171(1. aux triliunaux militaires (IX. rSi). aux Iriltunaux et aux niaffisti-als (IX. iS^). — I{a])|)i'oelier la eireulaire du 17 Janvier i-o4 (X. iKil) au\ aiilmilcs constituées sur la mise en train du proiivernement révoluliounaire.
confiance aux représentants en mission, et ils inspiraient directement tous leurs actes, mais ils réclamaient une obéissance absolue. La circulaire du 25 novembre 1793 est explicite sur ce point : « Les représentants du peuple envoyés en mission sont tenus de se conformer exactement aux arrêtés du Comité de Salut Public. Les généraux et autres agents du pouvoir exécutif ne pourront s'autoriser d'aucun ordre particulier pour se refuser à l'exécution desdits arrêtés. » (1).
Toutes les instructions générales relatives aux représentants en mission, et la plupart des arrêtés de nomination (2) de ces représentants, Prieur les a revêtus de sa
(1) AULARU. Vni, 690.
(2) Deschamps, Bécard, Clayol à rarnieo du Nord, i; et 18 août (Allahd, VI, 1% !{)) : général Brune et adjudant g-éneral Caladini à l'armée du Nord, ao août (VI, 56) ; Loys à Marseille, et Bonhomme à Péronne (V. 84) : Dartigocytc, dans les Landes et le Gers, 26 août (YI, ii4) ; Hérault et Héron en Bretagne, Garnerin à Péronne et Amiens, 28 août (VI, 140): Mellini dans la banlieue de Paris : Lafond à l'armée de la ^Moselle, 29 août (VI, 162) ; Coutteaux et Grave à Philippeville et à Givet ; Ferru, Guichard et Berlin en Provence, 3o août (VI, i84) ; Mazuel à Châlons-sur-Marne, 3i août (VI, 201) : Ehrmann. Reqiiicn et Libre Morel à Marseille, 'ii août (VI, 201); Achard, Claude Pilot et Gravier à Ljon, i" septembre (\l, 2i5) : Poyard, Olivier, Dutramont et Terrin dans le Midi, 2 septembre (VI, 235) : Mouquet à Rieux, 3 septembre (VI, 149) ; LebretonetTouchardon en Bretagne, 4 septembre. Cette dernière mission est secrète et Prieur la rédige de sa main (VI. 2-0), — Gosnin à Maubeuge, Avesne et Landrecies : Montbriou à Marseille, 5 septembre (VI, 282) : Adet à Marseille et à Toulon, 6 septembre (^"I, 295) : Tallien, Ysabeau et Brun à Bordeaux, 10 septembre (VI, 3()5) : Royer à Péronne. 11 septembre (VI, 4i5) : <Miincy et Deschamps à l'armée du Nord, i3 septembre (VI, '(59); (îarnier a (llierbourg et dans la Manche. i5 septembre (VI, 487): Bouley dans le (Calvados et la Manche, 18 septembre (VI, 55i) : Clémence et Marchand à Jagny, prés Luzarches, 21 septendire (VI, 58;): Jean-Bon Saint-André et Prieur de la Marne à la flotte de Brest, 22 septembre (VII, i): Carnot aux ai-mées du Nord et des Ardertnes, 23 septembre (VII, i'3): Saint-Just et Lebon à l'armée du Rhin, i; septembre (VII, 4"'^): Hérault dans le Haut-Rhin, 2() octobre (VIII, 19): Barrau dans le Calvados (id.) ; Lebon dans le Pas-de- Calais, 2g octobre (VIII, 90); Chàteauneuf-Randon dans la Lozèi-e, 3i> octobre (VHI, II"); (îollot-d'Herbois à Lyon, (id., p. 118): Levasseur en \'endée. 21) novembre (IX, 'J9) ; Xoél Pointe dans le (^her : Ilentz dans le Nord : Lequinio et Laigiielot en Vendée, 8 décem))re (IX. 25(>). etc., etc. — CI', lettre aux re])i'ésentarits à l'armée du Rhin, 25 se|)tcmbre (VII, 5i). De la main de Prieur mandat de remboursement de fi.fijo livres à Comte, de (^liazelles. « jniur les dépenses (|u'il a faites dans les dé])artements de l'iMire et du Calvados, où il avait été autorisé à se rendre poui- y i-eniplir une mission ]>Hlrioti(|ue. »
sigiiaUire. L'hésilatioii sur ce point n'est donc pas possible. Prieur s'est associé à tous les actes de polilique générale du Coniilé. Il en assumera la responsabilité, comme il en partagera la gloire. Ea diverses circonstances, il est même arrivé à Prieur de s'engager personnellement. C'est lui seul qui rédigera l'acte de nomination, en qualité de représentant extraordinaire dans les ports de France, du commissaire des guerres (1), Marc- Antoine JuUien, et lui conférera le droit « de re((uérir de l'argent s'il en avait besoin »; lui encore qui confiera une mission analogue à Charbonnier (2) pour les départements du Var et des Fîouches-du-Rhône, et n'hésitera pas à mettre un million à sa disposition pour besoins urgents. Le représentant Ingrand, envoyé en mission dans l'Indre, la Creuse et la Vienne, a été desservi et dénoncé auprès du Comité. Prieur prend sur lui de lui écrire et de le rassurer : « Tu t'occupes d'une dénonciation faite dans l'ombre. Poursuis la course révolutionnaire. De la hauteur des principes, tu n'apercevras plus ces misérables objets. Tu dois planer d'ailleurs audessus d'eux par ce courage que donnent une conscience pure et l'amour de la patrie, qui fait tout supporter. Continue à présenter la lumière, mais qu'il ne tombe (.']) du flambeau aucune flammèche sulfureuse. » (9 décembre 1794). Legendre, envoyé en mission dans la Seine- Infèrieiire, avait été l'objet d'une dénonciation analogue. Il demandait son rappel alin de se justifier. Prieur fut chargé de lui (4) répondre (fin novembre 1794): a La patrie, citoyen collègue, vous réclame avant votre défense personnelle. Quanrl vous aurez achevé de par
(Il Al i.AHU, VI, '^1)5. 4i-J.
i-2) .\l I.AllD. VU. Jji. iîS.
(h AiLARD. IX, a84.
(4» Al 1 ARK. VIII, (i'ig.
courir la carrière qui vous est tracée, vous descendrez dans l'arène d'une discussion particulière. Vous pouvez d'ailleurs y répondre par écrit, et, ce qui convient mieux aux républicains, par des actions. »
L'intervention directe de Prieur est encore à signaler à propos des affaires de Lyon et de Toulon. On sait que ces deux villes s'étaient révoltées contre la Convention, avaient appelé les étrangers à leur aide et repoussaient avec énergie les attaques des armées républicaines. Prieur s'occupa tout spécialement de réduire les cités rebelles. Non seulement il ne cessa d'encourager les assiégeants, mais encore, comprenant les dangers de la résistance, il écrivit lettres sur lettres aux représentants en mission afin de stimuler leurzèle(l),Lemème jour, 30 septembre, il leur adressa jusqu'à trois missives pour leur recommander d'être inflexibles. Le lendemain, 1^' octobre, ayant appris que la résistance se prolongeait (2), il ne cache ni sa surprise ni son indignation : « La Convention nationale comptait sur la prompte humiliation de Lyon et la destruction de ce repaire d'aristocrates. C'est avec surprise qu'elle voit seprolonger cesiègequi nelui paraissait devoir être qu'une expédition prompte et facile. Hâtez-vous de répondre aux vœux de la Convention. Nulle considération ne doit ralentir vos efforts. » Toulon est l'objet de la même réprobation (.'|). Le 10 octobre première lettre envoyée par Prieur à l'armée des Alpes et d'Italie. Le 23 du même mois seconde lettre plus énergique. Lorsque enfin a succombé la première des cités rebelles, quel cri de triomphe et avec quel plaisir Prieur rédigera-t-il la lettre de félicitation adressée au terrible exécuteur des vengeances nationales, à Fouché (4) : « Les
<i) Ali,aiu>. vu. r5<i.
{■2) Id.. vu. i(iî.
(•}) J<l.. vu. iiç).
(\) 1(1.. lettre du 3() octohr.'. \ Ml. f};.
services que lu as rendus sont la garantie de ceux que lu rendras encore. Tu ranimeras à Ville Affranchie le llanibeau de l'esprit public qui pâlit. Secondée par des collègues dont l'àme est trempée d'énergie, la tienne y versera tous les feux de la liberté. Achève la révolution, termine la guerre de l'aristocratie, et que les ruines qu'elle veut relever retombent sur elle et l'écrasent. »
On trouvera sans doute que Prieur n'était pas tendre dans l'expression de sa pensée, et qu'il aurait mieux fait de réserver ses élans lyri(|ues pour d'autres ennemis que des compatriotes. Encore une fois nous ne cherchons pas à juger, mais nous exposons ses actes. Ce serait, de notre part, une insigne mauvaise fois que de chercher à dissimuler le rôle actif de Prieur et la part ((u'il a prise aux répressions parfois féroces de l'époque. Nous ne cacherons pas non plus qu'on retrouve sa signature sur la plupart des ordres de destitution ou d'arrestation de nos généraux (1); mais que l'on songea l'extrême danger que courait alors la France de tous côtés attaquée et envahie par les coalisés, et l'excuse sera vite trouvée. On avait décrété la victoire : le décret n'était pas encore exécuté. Malheur à ceux qui ne s'étaient pas mis en mesure d'obéir !
On sait que le Comité de Salut Public ne se piquait pas d'observer toujours les règles tutélaires de la justice.
(Il nniin'l, Lr<'in'i';il «'il i-liof (le riu'iiicf (rUalii>, i() et 28 août i;i)'5 (Allaud. ^'I, i38), ti sc'ptcinl)ir (\l. y,i|."j) : Di's Briisl>s, rlicf (IVtat-niajor de Parniéo du Nord, 24 iioùt (\"1, ()^) : ()".Mcara,a') août (\'I, 110) : Tunc(i, la st-ptriubrc (\'1.44^) : Barhiaiitaiic. de rarmcc des l'yrcncos Orientales, rj sei)t('mliiv(VI, 47;):I)cma)'si Duniesny. Hcdoii ville, de rarinée de lloucliard, i(> sei)teinl)i'c (^'1,.■'JU); Rouji^et de llsle. 18 septeiiiliie (VI. 5ii) : g^.-néral Beysser. 19 el ut septembre (VI, bi'Ai. 58-) : eapitaiiie de vaisseau Herriez, if) scpteinlire (^'I, 5()o). De la main de Prieur : Iloueliard, llédouville et six autres g-éuéraux. 20 septemlire (VI, 5;4) '■ de Launay. 2(1 octobre (VIII. 19): Pinteville, i^ et "} novembre (VIII, if)8): Aubei-t- Dubayet. 5 novembre (VIII. 221): Peyre, 22 novembre (VIII, (121) : llédouville, a; novend)re (IX. |) : Heriuvle, Daverg-és, Delattre. 22 décembre (IX, 583) : Latour du Pin, 2^ août (\\. (){) : Petit-.Iean, commissaire ordonnateur à l'armée du Nord. (1 se]itembre i\'II[. 29.1).
Prieur, de même que ses collègues, a tacitement accepté et couvert par sa signature bien des actes arbitraires (1), arrestation de prétendus suspects, confiscation de marchandises, violation du secret de la poste, réquisitions
abusives Quant aux exécutions sommaires et aux
assassinats juridiquesqu'il a laissé commettre, et dont il doit être responsable, puisque il ne les a pas combattus, on a le droit de les lui reprocher. Une excuse pourtant peut être alléguée en sa faveur, c'est que ces actes arbitraires il les a sans doute ignorés, absorbé qu'il était par de multiples occupations, et ne songeant qu'à la défense nationale, mais il est des situations qui exigent des ménagements infinis. Le tort de Prieur fut de ne pas tenir compte de ces ménagements. Il a marché droit devant lui, ne voyant que le but à atteindre. Peut-être ne s'est-il même pas aperçu qu'il se frayait ainsi une voie sanglante et que ses collègues, ou du moins que quelques-uns d'entre eux le compromettaient aux yeux de Ihistoire et de la postérité.
Encore est-il nécessaire de faire remarquer que ces collègues compromeitanls, nous voulons parler de Robespierre, de Couthon, de Saint-Just, etc.. ont été à diverses reprises sur le point de se brouiller ouvertement avec Carnol, avec I^rieur et ceux des autres membres du Comité qu'on appelait plus spécialement les travailleurs. Saint Just avait pourtant une estime toute particulière pour Prieur, et, dans son fameux discours du 9 Thermidor, où il se plaignait de tout le monde, même
(i) En voici quelques exemples : 19 sei)teml)re 1^93 (Aui.akd, VIT, 575) arrestation de suspects a Rouen. Toulouse. Xînies, Cherbourg- :- septembre (A.VU. 323), mainmise sur les lettres à la i)OSte : 8 sei^tembre (A., Vil, 36o), arrestalion, à Forg-es-les-Kaux. de Lepelletier de .Mortclbntaine et Bertliier, soupçonliés de correspondance avec les Bourbons : confiscation de diMjts, cuii's. elc. envoyés par les Lyonnais, avant le siège, dans les dei>artenients voisins, etc.
des vainqueurs de Fleurus. « Un agent que mes colliigues et moi envoyâmes au comité, dit-il, pour demander des munitions, ne fut point reçu comme j'aurais été sensiblement flatté qu'il le fût. Je dois cet élogeà Prieur (ju'il parut sensible à nos besoins. 11 fallait vaincre : on a vaincu. » Ce fut lui cependant qui engagea les hostilités, et faillit envoyer à l'échafaud Prieur et ses collègues du Comité. Voici comment l'un d'eux, Barère, qui assistait au débat, le raconte dans ses mémoires (1).
« A une séance du soir il s'éleva brusquement une querelle entre Saint-Just etCarnot au sujet de l'administration des armes portatives, dont Saint-Just n'était pas chargé, mais bien Prieur de la Côte-d'Or. Saint-Just prenait grand intérêt au beau-frère de Sijas, agent comptable des ateliers du Luxembourg, que l'on prétendait opprimé et menacé d'arreslalion arbitraire. Dans cette (luerelle faite inopinément par Saint-Just, on vit clairement son but qui était d'attaquer les membres du Comité ([ui s'occupaient des armes et de perdre leurs coopérateurs. Aussi essaya-t-il de réunir dans l'inculpation notre collègue Prieur en l'accusant d'avoir voulu perdre le beau-frére de Sijas et de le faire incarcérer. Prieur nia si formellement les faits délictueux articulés par Saint- Just qje celui-ci n'osa pas insister. Il se retourna alors vers Carnot qu'il attaqua avec une injure cruelle. » La situation était alors fort grave. La poudre manquait, les armes faisaient défaut et les progrès des coalisés devenaient menaçants. Prieur et Carnot firent taire leurs légitimes rancunes et se remirent au travail, mais Saint- Just n'était pas homme à oublier le dédain dont onalïectait de couvrir ses atlaques. Il revint à la charge avec une extrême violence, et poursuivit Carnot de ses accu-
U) Haiikui:. Mriiii)ii<s. I. I.. p. JoS.
sations. « Ce dernier fut obligé de le repousser, en le traitant, lui et ses amis, d'aspirer à la dictature et d'attaquer successivement tous les patriotes pour rester seuls et s'emparer du pouvoir suprême avec ses partisans. C'est là où Saint-Just montra une fureur excessive. Il s'écria que la République était perdue, si les hommes chargés de la défendre se traitaient ainsi de dictateurs, qu'il voyait bien le projet de l'attaque, mais qu'il se défendrait. « C'est toi, ajouta-t-il, qui es lié avec les ennemis des patriotes, et tu sais que je n'ai que quelques lignes à écrire pour lancer contre loi un acte d'accusation, et te faire guillotiner dans les vingt-quatre heures. » — « Je t'y invite, dit Carnot avec la fermeté qui n'appartient qu'à la vertu. Je provoque contre moi toute ta sévérité. Je ne te crains pas. Vous êtes des dictateurs ridicules. »
La rupture définitive n'eut cependant pas lieu. Saint- Just et Robespierre craignirent sans doute de soulever contre eux trop d'inimitiés, mais, dès ce jour, ils résolurent la perte de leurs collègues et y travaillèrent sourdement. Si les membres de la Convention et des Comités leur avaient permis, au 9 thermidor, d'exécuter leur plan, il est plus que probable que Carnot, Prieur, Lindetet les travailleurs du Comité de Salut l'ublic auraient, malgré les services rendus, payé de leur tête le crime de ne pas s'être inclinés devant les détenteurs du pouvoir.
L'histoire n'a pas à tenir compte de ces démêlés intérieurs, et c'est en bloc qu'elle apprécie les actes des membres du Comité. Prieur a été le collègue de Robespierre. Il a contresigné la plupart de ses actes. A quoi sert de le dissimuler et de chercher à excuser sa conduite? Aussi bien il n'en a pas besoin. Il croyait faire son devoir, et jamais il ne s'est repenti de l'avoir fait.
Loyalement nous avons exposé tout ce qu on peut reprocher à Prieur. Il a trop laissé faire à côté de lui. Il a consenti trop aisément à couvrir de son nom et de son honorabilité des actes blâmables. Soit ! On connaît le mal, et d'ailleurs il Ta suflisamment expié. Montrons maintenant le bien, montrons comment il a contribué à sauver la France menacée et compromise. Ce n'est pas ([ue Prieur ait besoin de réhabilitation, mais l'heure est venue de lui rendre justice, et nous essayerons de la lui rendre.