la loi et de l'ordre, de leur attachement à la
lynastie. Déçus sur les chances d'une solution
niiable, ils se tournèrent vers les moyens révo-
itlonnaires par excellence, la conspiration et le
ronunciamiento. Comme ils ne se trouvèrent
is assez forts pour dédaigner l'alliance que leur
liraient les démocrates, ils finirent par l'accep-
• r et, entraînés par ces auxiliaires plus hardis,
ils allaient, quelques années plus tard, balayer
K^lemment ces fameux obstacles traditionnels '■•'■ "
lOO PRIM
A l'avènement du cabinet Mon répondit un redoublement d'activité dans le travail de propagande des meneurs progressistes. Le lendemain de la fête patriotique du Deux Mai, il y eut à Madrid un banquet qui fut une revue des forces du parti. Plus de deux mille cinq cents adhérents de la capitale et des provinces y assistèrent. Olôzaga y prononça un toast qu'il termina -par des paroles menaçantes : « Il n'y aura ■ pas d'obstacle, s'écria-t-il, pour puissant qu'il paraisse, capable d'arrêter la marche d'un peuple libre! » Avec moins de violence, mais avec une sorte de dédain, Prim fit allusion h ces mêmes obstacles, en homme qui ne les redoutait pas, et il prophétisa que dans deux ans, par la conciliation ou par la vertu de sa force et de son droit, le parti progressiste aurait triomphé.
Très maître de lui, Prim avait sagement mesuré les termes de son allocution. Olôzaga au contraire s'était laissé emporter. 11 faillit créer un schisme dans le parti, non seulement en proclamant à la fin du banquet, avec les phrases les plus • élogieuses, il est vrai, la déchéance du vieil Espartero, mais en s'exprimant h l'égard de la royauté sur un ton agressif qui ne convenait pas à la majorité des progressistes, encore respectueux de la monarchie constitutionnelle et de la dynastie régnante.
C'était surtout vis-à-vis de l'armée que le langage d'Olôzaga était imprudent. Depuis de longs mois, Prim et ses amis Muniz, IVIilans del
LE « RETRAIMIE^TO )) ÏOI
Bosch, Ganiinde, Moriones, avaient cherché à se créer des intelligences dans le monde militaire. Ils avaient assez facilement trouvé des sympathies parmi les ofïlciers supérieurs de troupes, colonels et commandants. Mais chez ces 'llîciers progressistes, le loyalisme l'emportait jusqu'alors sur tout autre sentiment, et ceux qui idmettaient la nécessité d'un pronunciamiento étendaient diriger cette manifestation énergique contre un gouvernement h leur gré trop iiostile aux idées libérales, mais non contre Isai'clle elle-même. Les intrigues avaient été pous- -••es assez loin pour qu'un soulèvement eut été jugé possible pour la nuit qui devait suivre le lianquet du 3 mai. Le langage violent d'Olôzaga contre la royauté, ses paroles inconvenantes à l'égard d'Espartero eurent pour conséquence immédiate l'échec de ce projet, en amenant la retraite de deux des principaux conjurés.
Grâce à la prudence observée par Prim, il fut issez facile de renouer les fils de la conspiration. Cependant une délation arrêta une seconde lois les conjurés, qui devaient tenter le 6 juin do laire prononcer la garnison de Madrid. Par préiiution, Prim se rendit en France. Il ne rentra lans la capitale que lorsque tout fut prêt pour un uiuveau coup de main, préparé pour la nuit du (i ni\g août. Un sergent qu'on voulut embaucher le dernier jour eut des remords et avoua à son colonel le peu qu'il savait du complot. Les conspirateurs, avertis, se tinrent cois. Quelques-uns
furent arrêtés, puis relâchés, faute de preuves. Cependant 1-e ministère crut devoir prendre certaines mesures préventives pour l'avenir : les officiers ayant servi sous les ordres du comte de Reus furent éloignés et dispersés ; lui-même fut invité à user de sa permission de voyager à l'étranger, et, comme il s'y refusa, on lui assigna comme résidence Oviedo.
Un mois plus tard, le ministère Mon tombait. Le bruit courut un moment que la reine allait former un cabinet Espartero-Prim, mais elle pencha pour le parti opposé et, le i6 septembre 1864, elle appelah laprésidence du Conseil le chef des conservateurs, Narvaez. Celui-ci étonna d'abord la nation par le libéralisme qu'il afficha : il amnistia les délits de presse ; il rendit aux officiers relégués par son prédécesseur la liberté de revenir à Madrid ; Prim lui-même fut compris dans cette mesure. Ces avances n'avaient qu'un but : faire sortir les progressistes du retraimiento. Les politiques du parti, le comte de Reus, Zorrilla, Madoz, Figuerola, inclinaient à renoncer au système de Tabstention. Mais il ne leur appartenait pas de décider. A deux reprises, en octobre i864, puis en janvier i865, le Comité central décréta obstinément de persévérer dans le retraimiento. Il voulait laisser le gouvernement succomber à sa détresse financière, aller jusqu'aux fautes irrémédiables, sans personne pour lui crier gare. De ce moment, sans oser se l'avouer, le parti se laissait de plus en plus en-
LE « RETR\IMIE>TO » I03
traîner vers une révolution antidynastique ; déjà il donnait la main aux démocrates, ouvertement hostiles à la couronne.
Le cabinet Narvaez s'énervait à vouloir vainement prendre contact avec cette opposition qui se <lérobait. Ses velléités de libéralisme n'avaient pas ussi à ramener ses adversaires sur le terrain : il hangea de tactique. L'indépendance de la pensée ans les Universités fut menacée. Il fut préparé un projet de loi sur la presse, si rigoureux que -; journaux les plus réactionnaires protestèrent. 'Il aurait dit que le ministère cherchait à créer ;ie situation telle qu'elle ne pût se résoudre que ir la violence, avec l'arrière-pensée de se donner alors les apparences de sauver le trône et d'en profiter pour revenir vers l'absolutisme, •tte occasion, Narvaez crut l'avoir trouvée au ois d'avril i865. La reine, pour aider le Trésor iblic, avait offert de mettre en vente, à l'excep- »n des principaux palais et richesses d'art, le itrimoine royal, et du produit de cette vente le abandonnerait les trois quarts à la nation, s'en réservant pour elle-même qu'un quart, istelar, démocrate passionné, alors professeur 1 Université de Madrid, dénonça ce trait d'api>.irenle générosité comme une manœuvre dolo- •ive. De quel droit la reine s'attribuait-elh^ rnnie propriété personnelle le quart de biens (iont elle n'avait que l'usufruit, attaché à la fonction royale? L'article fit un cfFet énorme. Caslar fut destitué, entraînant dans sa disgrâce le
io4 l'Ri^i
recteur qui l'avait soutenu. Les étudiants protestèrent. Le lo avril, soir de la Saint-Daniel, la foule s'agita. Il n'y eut pas de violences, seulement des huées et des sifflets. La force armée s'exaspéra, chargea et tira, sans sommations préalables. Il y eut dans le peuple dix tués et cent soixante-dix blessés.
La répression sanglante de la nuit de Saint- Daniel excita trop de colères pour que les progressistes ne voulussent pas les mettre à profit. Sortant pour un jour du retraimiento, Prini vint protester au Sénat contre cet acte de violence. Ses amis se répandirent dans les provinces, orgfanisant un mouvement révolutionnaire. Le comte de Reus lui-même alla travailler les officiers de la garnison de Valence. Puis, comme l'heure n'avait pas sonné et qu'il craignait d'éveiller trop de soupçons, il partit pour Paris, avec toute sa famille. Tandis que l'ambassadeur d'Espagne, chargé de le surveiller, faisait avec sollicitude prendre chaque jour de ses nouvelles, — car on le disait malade, — le général revenait vers la frontière de Navarre, d'où il préparait un mouvement à Pampelune. Appelé à Valence, il y arrivait le 8 juin, à bord d'un vapeur où il s'était embarqué déguisé en matelot. La nuit même où le pronunciamiento doit se faire, les troupes déjà en tQuue ^le campagne, le capitaine général est prévenu qu'il se trame quelque chose et l'intervention résolue du commandant en second arrête la révolte. Prim saute
LE « RETR.UMIENTO » lOO
par une fenêtre, s'éehappe dans une barque de contrebandier, retourne h la frontière de Navarre, qu'il franchit en conduisant un char à bœufs. Une nouvelle défection fait manquer le soulèvement de Pampelune, et Prim rentre à Paris.
Pendant ce temps, le gouvernement le cherchait de tous côtés, s'efForçant en vain de trouver contre lui une preuve compromettante. Quant aux traces de la conspiration de Valence, elles avaient subitement disparu.
Quoique arrêté au premier moment, ce pronunciamiento eut une conséquence imprévue : la chute de Xarvaez. Puisque celui-ci était impuissant à empêcher les progressistes de conspirer et d'étendre leur propagande dans l'armée même, autant valait revenir à l'Union libérale qui trouverait peut-être grâce devant eux. La reine appela O'Donnell. Celui-ci offrit des portefeuilles aux directeurs des trois principaux journaux progressistes. Ils refusèrent, résolus à n'être jamais les ministres d'Isabelle.
Cependant O'Donnell espérait encore arracher les progressistes à leur retraite. 11 négocia avec Prim, revenu paisiblement h Madrid. ]a) parti était divisé. Pour le consulter, le Comité rntral se soumit à la réélection. Ce fut encore I politique du retraimiento qui l'emporta. Mé- «nnaissant les véritables intérêts de la nation, le Comité constatait avec une sorte de satisfaction l'état déplorable des finances ; il assistait les bras croisés, sans pitié, a la ruine de l'édifice
politique, croyant qu'il aurait la force de le rebâtir en un instant, quand son jour serait venu. Son programme était prêt : liberté, économie , réforme de 1 impôt, décentralisation, unification de la loi, modification du système de remplacement militaire de façon à alléger l'impôt du sang, abaissement du cens électoral, liberté de conscience, etc. Il maintenait la monarchie avec la constitution de i856 amendée.
Sur ces principes, la plupart très dignes d'un grand parti politique, les progressistes étaient d'accord. Où ils différaient , c'était sur les moyens d'arriver au pouvoir et de passer à l'application. Espartero se contentait de répéter que l'on pouvait compter sur son cœur et sur son bras. Olôzaga boudait à l'écart. Figuerola et quelques dissidents déclaraient qu'ils se présenteraient aux élections. Prim conspirait.
A la fin de décembre, la majeure partie des troupes de Madrid semblait gagnée, et l'on croyait pouvoir compter sur le concours de divers régiments en garnison à Aranjuez, Ocana, Alcalâ, Avila, Zamora. La date du 2 janvier 1866 fut choisie pour agir. Très peu avant, le ministère fut informé, au moins en partie, de ce qui se préparait et prit diverses mesures qui troublèrent les plans des conjurés. Cependant, ils ne voulurent pas surseoir à l'exécution. Au jour fixé, Prim sortit de Madrid en voiture, soi-disant pour une partie de chasse. Il se porta au village de Yillarejo de Salvanés et y attendit les régi-
LES PHOM NCIAMIENTOS DE iSGO IO7
meiits que devaient lui amener ses amis. Deux
seulement se présentèrent , les hussards de
« Calatrava », venant (J'Aranjuez, et les hussards
de « Bailen », venant d'Ocaîla. A Madrid,
O'Donnell avait réussi h empêcher le mouvement
isurrectionnel de se produire ; à Alcalâ les
lirassiers, prêts à monter à cheval, avaient été
I menés dans le devoir. Dans la vieille Castille,
récriment d'infanterie d' « Almansa », caserne
Avila. se souleva seul et, n'étant pas soutenu,
réfugia en Portuçral.
A la fin de la journée du 3 janvier 1866, Prim
' trouvait donc à Villarejo avec deux régiments
■ hussards, en tout 684 hommes. Dans l'après-
Mildi même, une forte colonne, composée de
t loupes des trois armes, partait de Madrid, se
<lirigeant sur Villarejo. Alors commença cette
onnante série de marches et de contremarches
ir lesquelles Prim réussit à conduire ses hus-
• rds des environs de la capitale h la frontière
• rtugaise. En dix-sept jours, les escadrons voltés, marchant au pas pour ménager leurs nnttirps, parcoururent sept cent vingt kilotravers cinq provinces d'Espagne, fes-
vanl dans les monts de Tolède à la maison de i;isse de Prim, improvisant en chemin des fbaneras en l'honneur de leur général, sans le trois ou quatre colonnes lancées à leur )Ursuitc, disposant des chemins de fer et du légraphe, réussissent ii les joindre ou h leur
• uper la route. Le 20 janvier, après une vibrante
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allocution h ses cavaliers, le comte de Reus passait avec eux en terre portugaise.
Le coup était manqué. Les conspirateurs s'étaient trop hâtés et s'étaient cru trop assurés des concours qui leur avaient été promis. Prim lui-même avait agi sans compter assez avec l'élément civil, sans peut-être désirer beaucoup sa coopération, sans dire non plus bien exactement quel but il se proposait : voulait-il simplement installer par la force un ministère progressiste au pouvoir ? Etait-il dès ce moment décidé à renverser Isabelle ? Le public ne le sut pas nettement et assista, très partagé lui-même et en apparence indifférent, à cette tentative, ambiguë dans ses intentions. La proclamation lancée par Prim, réfugié à Lisbonne, ne dissipait pas l'équivoque. Sans doute, en annonçant qu'il ne renonçait pas à la lutte et qu'il recommencerait, il prononçait le mot de révolution, il évitait toute parole de respect pour le trône constitutionnel et pour la reine. Mais il évitait aussi toute allusion aux « obstacles traditionnels )) et c'était aux hautes classes réactionnaires, à l'aristocratie d'argent qu'il s'en prenait surtout. Ce fut O'Donnell qui se chargea de préciser pour le public le sens du pronuncianiiento de Villarejo. Il accusa hautement Prim d'avoir voulu renverser la dynastie et il suscita ainsi dans les Chambres un élan de loyalisme dont il bénéficia.