‹ Primevères: poésiesChapitre 33 sur 42 · L'ALLUMEUSE DE LAMPES · texte numérisé non relu

L'ALLUMEUSE DE LAMPES

A M, L. Ethéart.

Pas un astre, ce soir, ne brillait. Les ténèbres De leur voile sinistre enveloppaient l'azur.

Les hiboux, en criant, de leurs ailes funèbres Tachetaient le lointain obscur.

— ii3 —

Les lucioles partout accrochaient leurs lanternes Aux brins d'herbes, aux fleurs que fait naître la nuit ; Le phosphore brillait aux plis des flaques ternes, Où les follets glissaient sans bruit.

Soudain, par le sentier, le long du morne sombre, L'œil qui voîi tout, étant au fond de tout caché. Vit surgir d'un massif, comme une ombre de Pombre, Un grand vieillard au front penché.

Ce squelette vivant se traîna vers un antre Dont la gueule s'ouvrait dans un effroi profond. Il frappe par trois fois. Une voix lui dit : « Entre! » Et le voilà qui marche au fond.

Des colonnes, sans fin, se croisaient sous les voûtes, Stalactites en haut, stalagmites en bas ; Pleurs ou sang, du granit filtraient de larges gouttes ; L'écho répercutait ses pas.

Quand il eut descendu les dernières spirales Qui plongeaient tout au cœur de Taveugle réduit, Il put voir, sur trois rangs, des lampes sépulcrales Rayer confusément la nuit.

Une vieille, en haillons, s'agitait dans le bouge, Allumant, éteignant^ versant de l'huile ici, Et là-bas redressant un lumignon qui bouge Dans son cristal déjà noirci.

Or, chaque fois qu'un homme expirait, (ô mystère !) Une flamme dans l'ombre aussitôt s'éclipsait; Une flamme brillait chaque fois que sur terre Une autre vie apparaissait.

« J'ai six filles , six fils, 6 Mort, dit le bonhomme. <c Entre ces douze enfants, libre à toi de choisir. « —Non! tous ou pas un seul.— Prends. — De tes ans la somme « Croîtra donc, suivant ton désir. »

— ii5 —

Ainsi dit, ainsi fait. Des mains de la sibylle, Pour ranimer sa lampe, il prend un vase plein, Dirige sur la flamme un immense flot d'huile : La mèche sombre; il meurt soudain.

Juin i86(.

LES DIEUX DECHUS.

Pauvre Olympe! tes dieux, jadis jeunes et forts, Sont tombés dans Toubli profond où sont les morts : Apollon, dieu des arts, n'est plus qu'un photographe ; Le vieux Jupiter, pris aux fils d'un télégraphe, Écrit avec l'éclair, dont l'homme n'a plus peur ; Neptune tend le dos à l'hélice à vapeur; Terpsichore, enlaidie, à l'Opéra figure , Vénus, en crinoline, a vendu sa ceinture Et jeté son bonnet par-dessus les moulins; Cérès est pâtissière et Bacchus dans les vins;

Mercure fait de tout, position précaire, Journaliste au matin, le soir apothicaire; Hercule, encor drapé dans la peau du lion.

Bondit sur un tremplin comme un simple histrion ; Et Pluton, enrichi grâce aux pompes funèbres, Plaint Phœbé d^allumer toujours dans les ténèbres Son disque d'cr criblé, comme est un vieux tamis. Grâce aux trous que lui font tant de gens compromis. Certes, ces dieux déchus ignorent leur misère : Mais toi, qu'aurais-tu dit, âme du grand Homère?

Juin i86{.

Page 1