LIBRARY NEW YORK ; BOTANICAL AVANT-PROPOS. GARDEN
Depuis plus d'un demi-siècle les Roses font l'objet de travaux nombreux, tant descriptifs qu'illustratifs. On pourrait done penser que leur étude est assez avancée pour essayer, dès à présent, de dresser l'inventaire général du genre et rédiger une monographie définitive. Mais nous sommes encore bien loin d’être arrivés en possession des connaissances nécessaires et des matériaux suflisants pour arrêter cet inventaire et pour distinguer toutes les formes spécifiques. Jusqu'ici, ce genre a passé par des mains plus ou moins habiles ou plus ou moins maladroites; son histoire à passé par des phases diverses, tantôt en progrès, tantôt en recul, selon le degré de clairvoyance des observateurs, et aussi selon le temps consacré par ceux-ei aux espèces de ce groupe.
Je ferai ailleurs l'historique des travaux publiés sur
les Roses, en tächant de les apprécier avec justice et impartialité. |
Pour le genre en question, comme pour tout autre genre, deux écoles se trouvent en présence : celle qui croit à l’existence de très-nombreuses formes spécifiques et qui pense devoir démembrer les anciennes associations ; et celle qui suppose que les types essentiellement distinetifs sont relativement peu nombreux pour chaque région du globe. De là deux systèmes qui donnent lieu à deux listes d'espèces extrêmement différentes, puisque certains auteurs comptent les types spécifiques par centaines, tandis que d’autres les comptent à peine par dixaines. Les premiers croient à l'autonomie de l'espèce, à son immutabilité, à sa création spéciale ; parmi les seconds, il en est qui partagent ces idées en théorie, tandis que d’autres, tout en reconnaissant qu'il existe momentanément des types distincts, autour desquels viennent se grouper des formes secondaires, ne pensent pas que ces types aient une fixité morphologique arrêtée pour l'avenir et soient provenus d’ancètres identiques. Ces derniers observateurs, qu'on est convenu d'appeler darwinigtes et qu'on pourrait plus justement appeler lamarekistes, n’attachent pas une importance majeure à la reconnaissance de ces types dits spécifiques, puisque pour eux ces types sont transitoires et doivent tôt ou tard disparaitre, après avoir vu leur descendance transformée. Dans nos observations, les principes ont uneimportance capitale sur la manière de voir et influent énormément sur le résultat de nos travaux. On pourra ici me demander quelles sont mes croyances et quel but j'ai en vue en abordant une étude aussi longue et aussi laborieuse que celle des Roses. J'ai bien repoussé la théorie de l’évolution, mais avec le temps mes idées se
sont modifiées et aujourd’hui j'avoue que cette même théorie satisfait mieux l’esprit que la théorie contraire. Toutefois, en attendant que la génération spontanée, que les données de la paléontologie devenant plus complètes ou que d’autres faits d'un autre ordre soient venus aflirmer en quelque sorte l'évolution, je erois sage de réserver mon jugement sur cette délicate question. Dans mes études sur les Roses, je n'ai done pas de parti pris et je vais rechercher avec toute l’impartialité possible si ce genre ne nous offrira pas l’un ou l’autre enseignement précieux pour la solution du grand problème de l'espèce. Peut-être l'examen approfondi de cette foule de formes et les recherches sur leurs aires de dispersion seront-ils très-instructifs à ce point de vue.
Aux yeux de beaucoup, le genre Rosa est un véritable chaos où doit inévitablement se perdre l'observateur, à cause de la polymorphie excessive des formes, formes qui ne revêtiraient même point les caractères d'espèces ordinaires. C'est là une grave erreur, qu'on pourrait faire remonter à Linné, qui n'avait nullement compris les formes de ce genre. L'exemple du célèbre suédois a pesé sur l'esprit de phytographes de premier ordre, qui ont plus tard prononcé la condamnation du genre, sans s'être donné la peine de véritablement l'étudier. Mais quelle que soit autorité de ces hommes, nous ne pouvons plus être arrêtés par leurs affirmations ; nous devons consulter la nature. Mais celle-ci exige autre chose qu'une attention distraite, que de rares moments d'observation; s'il s’agit de genres tels que ceux des Rubus, des Hieracium, des Rosa, elle exige non pas quelques semaines, quelques mois, mais des années entières. Il faut longtemps voir, longtemps méditer, pour arriver à saisir ce qu'on peut
appeler les types d'organisation et ne pas être, à chaque instant, dupe de simples accidents. Pour maitriser de tels genres, il faut s'y acharner corps et àme. Or, c'est ce que n'ont pu faire et ce que ne peuvent faire les hommes de talents divers consacrés à des travaux d'ensemble. Le genre Rosa ayant été négligé par la plupart des botanistes, on ne doit pas être surpris si les recherches spéciales, entreprises depuis une vingtaine d'années, ont mis au jour bien des types nouveaux, même dans les pays les mieux explorés sous d’autres rapports, et que d'excellents phytographes, imbus de l’idée qu'en Europe il n’y a qu'un trèspetit nombre d'espèces véritables, aient passé, sans les voir, à côté de types parfaitement caractérisés et aussi distincts que ceux généralement admis dans d’autres genres.
Mes premières études sur les Roses remontent à 1856 et depuis cette époque je n'ai cessé de réunir et de déchiffrer de nombreux matériaux (1). Ces études, déjà longues, me permettent d'avancer les propositions suivantes : Que l'espèce 2) dans le genre Rosa est aussi tranchée que dans
(1) En 1862, dans le 2e fascicule de mes Notes sur quelques plantes rares ou critiques de lu Belgique, publié dans le tome XIV, 2me série, des Bulletins de l'Académie de Belgique, j'ai longuement décrit les Rosa coronata Crép. et R. arduennensis Crép. et, à leur propos, je me suis longuement étendu sur d’autres espèecs. Les considérations que j'ai exposées, dans ce travail, sur le genre, je les recommande à la sérieuse attention du lecteur : toutes restent encore vraies aujourd’hui et je n’ai rien à désavouer. Voir aussi : Études sur les Roses (Bulletin de la Société royale de Botanique de Belgique, t. V, p.15, 1866); description du Rosa exilis Crép. et Wirtg. (Bull., €. VIT, p. 220, 1868); description des Rosa intermedia Crép., À. Reuteri God. et observations sur la classification des Roses (Bull., t. VIL, pp. 246, 251 ct 257).
(2) L'espèce est ici entendue telle que la concoit l’école dite linnéenne.
tout autre genre; que chaque type, selon sa dispersion, est compris dans des limites plus ou moins larges; qu'au delà de ces limites il y a une lacune plus ou moins considérable qu’il faut sauter pour entrer dans les limites des espèces voisines; qu’une confusion véritable ne règne pas parmi les espèces. Il y a certainement des formes qui semblent tout d’abord très-obscures, qu'on hésite à classer, qui vous troublent, mais il ne faut pas se hâter de prononcer; avec le temps, après l'examen de nouveaux matériaux, elles finissent pas se dégager, par se révéler. D'autre part, mes études antérieures m'ont convaincu qu'un certain nombre de formes élevées à la dignité d'espèce ne sont que de simples variétés, ou peut-être des espèces en voie de se caractériser, mais qui ontété créées par suite de la mauvaise entente des caractères, pour n'avoir pas tenu compte que divers types peuvent varier, être glabres ou pubescents, glanduleux ou églanduleux, nains ou géants, ete., ete. Dans la suite, je m'efforcerai de prouver cette assertion en diseutant les caractères des formes transitoires, par l'examen des variations parallèles, par des expériences de culture. Toutefois, je dois ici prévenir que moi-même j'établirai de ces formes secondaires, mais provisoirement et seulement pour les besoins de l'étude, afin de remplir certains cadres artificiels. Ces formes secondaires, dénommées comme les vraies espèces, seront marquées d’un signe particulier.
Dans ces prémices, je me propose de réunir et d'élucider les matériaux d'une monographie générale du genre Rosa. Ces préparatifs, qui exigeront peut-être dix ou douze ans, comprendront successivement tout ce qui peut se rattacher à l’histoire des Roses : classification, descriptions de formes nouvelles, critique, expériences de culture,
clefs analytiques, revue bibliographique, demandes de renseignements, etc. Publiant ainsi d'avance et partiellement le fruit de mes propres recherches jointes à celles de mes correspondants, j'aurai le bénéfice de la discussion, et plus tard je pourrai avancer des faits, des aperçus, qui auront subi l'épreuve de l'examen. Du reste, j'estime que lorsqu'on entreprend un travail de longue haleine, il est prudent de faire connaitre successivement d'avance les résultats partiels de ses recherches : il peut arriver que l’auteur soit mis dans l'impossibilité de terminer son œuvre et alors on pourrait voir se perdre des choses intéressantes où précieuses.
Je fais appel ici à tous les amateurs de Roses de notre hémisphère, aux voyageurs comme aux hommes sédentaires et je les prie, avec instance, de me seconder dans mon entreprise. En échange des Roses de leurs pays, sur lesquelles je leur fournirai d'amples notes, je pourrai leur envoyer les Roses de Belgique, qui sont variées et curieuses. Déjà un grand nombre de botanistes ont bien voulu répondre à mes demandes : MM. Areschoug, Baker, Boissier, Boreau, Bouvier, Callay, Cariot, Caruel, Cottet, Déséglise, Du Mortier, Franchet, El. Fries, Grenier, Grisebach, Haussknecht, Ilse, A. Kerner, Kirschleger, Lagger, Lamotte, Lange, Loret, Mabille, Marchal, Martinis, Miégeville, Ozanon, Paillot, Parlatore, Puget, v. Pittoni, Rapin, Reuter, Ripart, Thielens, Timbal-Lagrave, Tommasini, Van Heurck, J.-B. Verlotet Wirtgen. J'ai à remercier vivement tous ces Messieurs et j'ose espérer qu'ils me continueront leurs bons services. Sans l’aide d'autrui, il serait tout à fait impossible à un homme, non pas d'élaborer une monographie générale, mais même une histoire complète des Roses d'une seule contrée.