CHAPITRE VIII
TRISTESSE GÉNÉRALE. — LA DEMANDE EN MARIAGE. — DÉPART POUR LA RUSSIE. CÉRÉMONIE NUPTIALE. — LE FESTIN. — DISCOURS. — APOTHÉOSE.
Après tous ces incidents, tous ces orages, la famille Kozakokoff rechercha le calme; aussi les jours suivants furent-ils consacrés à des excursions dans les environs de Paris.
Cependant, le Prince ne tarda pas à remarquer qu’un nuage de tristesse semblait s’être abattu sur sa maison.
Les cinq princesses restaient des heures entières pensives. Tour à tour, elles s’asseyaient devant le piano du salon en atta¬
quant les premières mesures de la marche funèbre de Chopin, dont la mélodie sombre était encore accentuée par un certain nombre de fausses notes qui revenaient sans cesse aux mêmes endroits.
Les trois princes semblaient être également d’une humeur taciturne et farouche.
Une mélancolie singulière paraissait aussi s’être emparée de leurs amis, les Péruviens. Olga Ivanovna et Glafira Petrovna elles-mêmes étaient muettes, et leurs altercations quotidiennes ne venaient plus animer les repas de famille.
Olga Ivanovna passait sa journée en peignoir, les cheveux
défaits, n’ayant pour toute coiffure qu’une gerbe de fleurs des champs — artificielles — sur la tête. Elle poussait d’énormes soupirs, qui faisaient trembler le canapé sur lequel elle était assise, et son aspect rappelait vaguement Ophélie — une Ophélie grasse, qui pouvait compter pour deux.
Glafira Petrovna avait arboré un crêpe supplémentaire à son bonnet et faisait des réussites du soir au matin.
Enfin, signe grave, le docteur Doubina mangeait sensiblement moins que d’ordinaire.
Cet état de malaise général durait depuis plusieurs jours, lorsqu’un matin, le Prince fut tout surpris de voir entrer dans son cabinet les jeunes Péruviens suivis des deux nègres, — tous en habits de soirée, gantés et cravatés de blanc.
« Que veut dire cette tenue à cette heure matinale, mes amis? » leur demanda le Prince, en cherchant à réprimer un sourire.
L’aîné des vicomtes fit deux pas en avant, et mettant un genou à terre — exemple qui fut aussitôt suivi par ses quatre frères et les deux nègres :
« Mon Prince! dit-il d’une voix émue, nous avons l’honneur de vous demander votre consentement au mariage de mesdemoiselles vos filles, que nous aimons.
— Et nous aussi, dit le prince Ivan qui venait d’arriver avec ses deux frères, nous aimons les jeunes vicomtesses! bénisseznous, cher père! »
Et là-dessus, tous trois se mirent à genoux devant lui, et conformément à l’usage russe, lui baisèrent la main.
« Soyez donc heureux, mes chers enfants! » répondit le Prince.
Au même moment la Princesse accourait, entraînant ses filles et les trois jeunes Péruviennes qui entourèrent le Prince en lui prodiguant les caresses les plus tendres.
Les premiers moments d’effusion passés, le Prince remarqua que les deux nègres restaient toujours à genoux et leur demanda ce qu’ils désiraient. « Épouser les demoiselles de compagnie », répondit gravement Hercule.
« Qu’on appelle Olga et Glatira », dit le Prince, et quelques instants après ces deux dames se trouvaient dans les bras de leurs fiancés.
« Vous savez! reprit le noble boyard, quand il se fut un peu remis de son émotion, que, d’après notre loi, deux frères ne peuvent épouser les deux sœurs que si le double mariage a lieu le même jour. Je vous invite donc tous à venir chez moi à Nicholskoe, en Russie, car c’est là que nous célébrerons vos hymens. Pour ma part, je suis fatigué des hôtels où l’on mange mal, des wagons où l’on est secoué, des journaux qui se contredisent, des fiacres qui n’avancent pas, des douaniers qui vous bousculent, des médecins qui vous traitent comme s’ils devaient hériter de vous, des guides imbéciles qui vous empoisonnent l’existence avec leurs explications incompréhen¬
sibles, des marchands qui vous trompent, des commissionnaires qui vous volent,... et vraiment je ne désire plus qu une seule chose : rentrer chez moi au plus vite. Mes enfants, nous partirons demain pour la Russie ! »
Ces dernières paroles du Prince furent accueillies avec transport, et le lendemain soir, sans plus tarder, nos 'voyageurs quittaient Paris.
Deux mois plus tard, une cérémonie des plus imposantes attirait au château de Nicholskoe, résidence de la famille Kozakokoff, une foule considérable d’amis et de voisins de campagne : on célébrait, le même jour, le mariage des trois fils et des cinq filles du Prince, ainsi que des deux demoiselles de compagnie.
Le soir, un repas somptueux, servi dans la grande salle des fêtes, réunissait les nombreux invités autour des jeunes mariés. La joie la plus franche rayonnait sur tous les visages.
Au dessert, il se passa l’incident le plus inattendu qu’on puisse imaginer. Le docteur Doubina, dont le mutisme était
célèbre dans toute la province, donnait depuis quelques instants des signes évidents d’une violente agitation intérieure, quand tout à coup on le vit se lever et faire signe qu’il voulait parler. Le silence s’établit comme par enchantement, et tous les regards se fixèrent avec curiosité sur le philosophe, qui paraissait en proie à la plus vive émotion.
« Mes amis, commença-t-il d’une voix saccadée, on m’a souvent reproché mon silence obstiné. Ne vaut-il donc pas mieux ouvrir la bouche pour manger que pour médire du prochain? Quant à moi, je préfère avoir un bon plat sur l’estomac qu’un remords sur la conscience. »
Puis, se tournant vers les jeunes époux, il leva son verre :
« Bon appétit! » formula-t-il d’un ton bref, et, visiblement fatigué par l’effort prodigieux qu’il venait de faire, il se rassit, pendant qu’une triple salve d’applaudissements accueillait ce toast, où la concision s’unissait à l’éloquence.
Le Prince, se levant à son tour, fit remplir sa coupe de vin de Champagne :
« Mes chers enfants ! dit-il, les voyages nous instruisent, en nous faisant découvrir bien des choses. Pour ma part, j’ai découvert, surtout, l’avantage qui consiste à rester chez soi. {Rires et applaudissements.) D’ailleurs, reprit le Prince, notre existence, ici-bas, n’est-ce pas également un voyage? Il commence à peine pour vous, mais il se termine pour moi. Laissez-moi donc vous souhaiter d’être, dans l’avenir, aussi heureux que je l’ai été toute ma vie, auprès d’une chère femme
blait d’émotion, et une larme glissait furtivement sur sa joue jusque dans sa rude moustache blanche — entouré de bons et braves enfants comme vous ! »
Et, se conformant à la tradition russe, le Prince vida sa
coupe et la brisa par terre, pendant que la Princesse se jetait en sanglotant dans ses bras.
Aux dernières paroles du général, tous les jeunes mariés avaient quitté leurs places; ils entouraient le vieillard en l’em¬
brassant; un véritable tonnerre de cris d enthousiasme et d’applaudissements frénétiques éclatait dans 1 assistance et faisait trembler sur leurs colonnes les voûtes majestueuses de la grande salle.