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CHAPITRE VII

ARRIVÉE A PARIS. — LA CAVALCADE. — LE JARDIN D’ACCLIMATATION. LES PRINCESSES EN DANGER. — SAUVETAGE.

Ce jour-là, la gare de l’Est présentait un aspect inaccoutumé. Une foule énorme de badauds s’était amassée dans la grande cour de l’arrivée et manifestait par des exclamations de surprise et des éclats de rire l’impression joyeuse que lui causait le spectacle extraordinaire auquel le hasard la faisait assister. Tous les regards étaient fixés sur un groupe de personnages bizarres, qui, debout sur le perron, s’agitaient en pestant contre les formalités de la douane et la lenteur des douaniers occupés à visiter leurs bagages. Au milieu du groupe, se tenait un vieillard de haute taille et d’une forte carrure; ses longues moustaches blanches retombaient sur sa poitrine, couverte de décorations; sanglé dans un uniforme militaire étranger, il donnait d’une voix retentissante, dans une langue inconnue, des ordres aux nombreux serviteurs qui s’empressaient autour de lui. A ses côtés, on distinguait une femme d’un âge respectable, cinq jeunes personnes, vêtues d’une façon étrange, quoique identique, lesquelles, suivant toute apparence, devaient être ses filles, et enfin trois jeunes gens également en costume étranger.

Un groupe moins important, sans doute, mais fort original, se tenait un peu à l’écart, excitant néanmoins une curiosité tout aussi vive; il se composait d’un homme et d’un ours. L’homme était petit et tout rond; il tenait d’une main l’ours en laisse, de l’autre un énorme saucisson qu’il mordait à belles

dents avec une satisfaction évidente. De temps à autre, l’ours se rapprochait de son cornac et tendait la patte pour avoir sa part du repas, et, chaque fois, une petite tape amicale sur le museau le maintenait à distance. L’ours s’éloignait alors en grognant et revenait, quelques instants après, recommencer son manège, à la grande joie des badauds.

La salle des bagages était encombrée jusqu’au plafond de leurs innombrables colis, qui formaient une véritable montagne; tout en haut se tenaient accroupies trois femmes de chambre, la figure entourée de mouchoirs et paraissant souffrir d’une violente rage de dents.

Alignés dans la cour, trente-deux omnibus, commandés par dépêche, attendaient les bagages, et la foule saluait d’une joyeuse clameur l’apparition de chaque malle, caisse, sac ou coussin, que l’on chargeait sur l’impériale des voitures.

Quand l’interminable visite de la douane fut achevée, les voyageurs prirent place dans trois superbes landaus découverts ; les cochers avaient arboré la cravate blanche et les flots de rubans à l’épaule — ce qui constitue la tenue de haute cérémonie, comme on peut le constater au bois de Boulogne en voyant défiler les noces qui font le tour du lac; — enfin les brillants équipages quittèrent la gare, suivis des trente-deux omnibus.

Ce cortège imposant paraissait cependant en imposer médiocrement à une bande de gamins, qui l’accompagnaient en poussant des cris de joie et en lançant des quolibets auxquels

les illustres étrangers répondaient par des saluts pleins de dignité; ils jetaient même de temps en temps des poignées de menue monnaie belge, en billon.

Telle fut l’entrée solennelle à Paris du général prince Kozakokoff et de sa famille.

Ces illustres personnages venaient visiter Paris en simples touristes, dans le plus strict incognito; c’est du moins ce qu’ils crurent devoir communiquer confidentiellement aux cent quatrevingt-quatorze reporters de journaux qui, le jour même de leur

arrivée, se présentèrent pour les interviewer à l’Hôtel Universel, retenu tout entier pour l’installation de la famille.

Désireux avant tout de s’instruire, nos voyageurs, aussitôt arrivés, firent choix d’un guide expérimenté et, sous sa haute direction, commencèrent dès le lendemain une inspection rapide des principaux monuments historiques de la capitale, tels que : le panorama de la Bastille, les entrepôts de Bercy, les magasins de la Belle Jardinière, la Morgue, l’égout collecteur, les bains de la Samaritaine et les fossés des fortifications.

Dans l’après-midi, pour profiter d’un temps admirable, le Prince proposa une promenade à cheval générale. Habitués dès l’enfance à dompter dans la steppe les coursiers les plus

fougueux, les Kozakokoff étaient tous d’excellents cavaliers. Le Prince chargea son intendant de leur procurer des chevaux un peu fringants, et celui-ci ne put mieux faire que s’adresser à l’administration du Cirque d’été, qui leur fournit des montures de premier ordre.

La cavalcade déboucha pompeusement sur les boulevards, où la foule des promeneurs était d’autant plus compacte qu’il faisait une superbe journée de dimanche. En tête caracolaient le

Prince et son épouse, suivis de leurs enfants marchant sur deux rangs et précédés de l’intendant, qui portait l’étendard avec blason de la famille Kozakokoff; puis venaient les trois clarinettes et enfin douze écuyers revêtus du costume national des Kalmouks du Nord, tenant en laisse vingt-quatre magnifiques lévriers à longs poils.

Ébahis, les passants s’arrêtaient pour contempler cette inénarrable exhibition; les bruits les plus contradictoires circulaient sur le compte des voyageurs. Suivant les uns, ce n’était rien moins qu’une ambassade exotique, envoyée par l’une des

innombrables républiques de l’Afrique du Sud. D’autres affirmaient que c’était tout simplement la troupe du nouveau cirque de la rue Saint-Honoré, qui se rendait à la foire de Neuilly en représentation extraordinaire.

Aux Champs-Élysées, le succès fut immense. Le public en délire leur fit une véritable ovation. Il y eut bien quelques loustics qui leur lancèrent des brocards d’un goût douteux, tels que : « A Suez, la caravane! » ou bien : « Oùs qu’est mon dromadaire? » Mais, en somme, le Prince ne pouvait que se féliciter de l’impression qu’il produisait; aussi faisait- il fièrement caracoler son coursier, et complaisamment il saluait la multitude, en portant de temps en temps sa main droite à la visière de sa casquette avec la noble désinvolture d’un guerrier habitué à commander aux masses.

Mais où la joie de la foule ne connut plus de bornes, ce fut lorsque les trois clarinettes, sur un signal du Prince, attaquèrent leur chant national, dont le rythme allègre et entraînant fit passer un frisson dans toute l’assistance; tout à coup, ces musiciens extraordinaires, avec la hardiesse des plus intrépides cavaliers, commencèrent une fantasia aussi pittoresque qu’inattendue. Lançant leurs chevaux au galop, debout sur leurs selles sans cependant cesser un instant de jouer de leurs instruments, ils exécutèrent sur leurs montures de véritables tours de force, sautant par-dessus les loueuses de chaises des Champs-Elysées et les promeneurs épouvantés, forçant leurs chevaux à se cabrer et à avancer sur les pieds de derrière; ils se laissaient brusquement glisser à terre, accrochés seulement par le talon, disparaissaient une seconde, puis d’un bond se remettaient en selle, aux applaudissements unanimes de la foule assemblée. C’est ainsi qu’ils parcoururent toute l’avenue du Bois de Boulogne depuis l’Arc de triomphe jusqu’à la porte Dauphine, sans le moindre accident, sauf une douzaine de vélocipédistes écrasés pour n’avoir pas su se garer à temps.

Après avoir traversé une partie du bois de Boulogne, ils se

trouvèrent en face du Jardin d’acclimatation. Par une bizarre coïncidence, une troupe de Dahoméens était venue la veille y établir son campement. Convaincus que le Prince et sa suite faisaient partie de la tribu africaine, les gardiens laissèrent pénétrer le cortège dans le Jardin.

Mais à peine entrés dans l’enceinte, les lévriers du Prince, apercevant un zèbre, qui gambadait devant eux, brisèrent leurs laisses et s’élancèrent sur les traces de l’animal. Le Prince, qui avait reçu le matin même une invitation en règle pour assister à une chasse présidentielle, se crut dans le parc réservé au chef de l’État. « Hourra! mes enfants! voilà la chasse qui commence! » s’écria-t-il, et, mettant son cheval au galop, il ajouta, suivant la coutume russe : « Qui m’aime me suive! Dieu est avec nous! »

Alors, commença une course folle à travers les plates-bandes

et les clôtures du Jardin d’acclimatation. Zèbres, antilopes, girafes, autruches, chameaux affolés, bondissaient de tous côtés, poursuivis par les lévriers du Prince; les perroquets,

brisant leurs chaînes, s’élevaient dans l’espace comme un nuage bigarré et voltigeaient au-dessus des arbres, avec des cris assourdissants auxquels répondaient les hurlements des

chiens enfermés dans le chenil. Le nombreux public du dimanche fuyait de tous côtés, éperdu, au milieu des exclamations de terreur. La confusion devint générale et le tumulte indescriptible, quand les Dahoméens, se croyant attaqués par une tribu rivale, se ruèrent sur la troupe du Prince en poussant leur cri de guerre. Une mêlée épouvantable s’ensuivit.

Malgré des prodiges de valeur, le Prince et sa suite pliaient sous le nombre des assaillants; déjà les sauvages africains s’étaient emparés des cinq princesses et les entraînaient prisonnières, lorsqu’un renfort inattendu vint changer la face des choses. Un petit groupe d’hommes résolus, s’élançant subitement sur les ravisseurs, délivrait vaillamment les malheureuses

jeunes filles, glacées de terreur, et chassait les Dahoméens, surpris par cette brusque attaque. Ces sauveurs inattendus et providentiels n étaient autres, cette fois encore, que les vicomtes Délia Cruz Ohé, ces bons amis de Naples, qui, à peine débarqués à Paris, étaient venus se promener au Jardin d’acclimatation, juste à point pour secourir une seconde fois la famille Kozakokoff.

Cependant, au loin, on voyait arriver au pas de course une forte escouade de sergents de ville. Leur vaillante cohorte balaya en un clin d’œil la grande allée, dispersant la foule qui l’occupait; cette manœuvre fut même exécutée avec une rapidité et une vigueur telles qu’un très petit nombre de promeneurs put trouver son salut dans une fuite précipitée. La plupart restèrent sur le carreau.

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