‹ Princes de l'espritChapitre 5 sur 6 · L'IDÉOLOGIE D'EDGAR POE · texte numérisé non relu

L'IDÉOLOGIE D'EDGAR POE

l'égard de Virginia Clemm sa femme, à l'égard d'Hélène VVhitman, à l'égard de toutes les femmes vers qui son génie revint sans cesse avec une obstination que ne guidait pas la sensualité, mais une curiosité obscure, l'espoir que peut-être leurs formes seraient un signe plus parfait de l'invisible. Il semble avoir eu la croyance que la femme produit en circulation de sensibilité autant que l'homme en associations d'idées, et qu'elle est ainsi un régulateur de forces, un point neutre où s'équilibrent les énergies de la race, un passage essentiel vers l'idée pure. C'est la croyance de certains mystiques médianimistes; elle engage, après d'autres preuves, à ranger Poe dans cette catégorie d'esprits. La galerie de ses héroïnes est hors de comparaison avec les figures simplement poétisées qu'on rencontre chez d'autres écrivains; elles sont les révélatrices d'une patrie imaginative, de l'éternelle « région du feu sans mélange » où les mystagogues anciens font naître les daimones, où Plotin crée son ciel et Swedenborg ses limbes, en dehors de toute religion. Je ne vois guère que Rossetti, dans ce siècle, qui a su puiser dans son dévorant lyrisme assez de ferveur pour réaliser une transposition de la femme aussi parfaitement métaphysique.

La qualité particulière du mystérieux dans l'œuvre de Poe tient tout entière à cette allusion constante au monde mental, à cet abandon insensible des circonstances passagères dérivant dans leurs modèles éternels, à ce retour irrésistible aux figures primordiales supposées par Flaubert dont les corps ne sont que les images, à cette réduction du tragique humain à l'unité, fondue ellemême dans la lumière égale des causes premières. Le don de ce génie effrayant a été de rendre indisceinAble la limite de cet évanouissement dan» le rêve; nul. plusque lui, n'a su envelopper ses figures et l'univers îéné-

a^ FKINCKS DE L*ESPR1T

breux qu'elles peuplent d'une atmosphère dont la composition nous échappe, et qui baigne les grandes traditions de l'art idéologique. C'est elle qui emplit de sérénité ironique et triste les yeux et les sourires du Vinci, elle qui dérobe les fantômes dont Schumann agite la danse ondoyante et fiévreuse. Rien n'est plus déconcertant que ce mystérieux qui s'élève progressivement des circonstances vraisemblables, sans qu'il soit fait appel à aucun fantastique direct. Ce n'est plus ce clair-obscur livide des eaux-fortes de Goya, cet orage verdâtre et sulfureux des ciels de Delacroix que Baudelaire comparait à notre auteur; ces clartés sont encore réelles, il y passe encore des formes crispées et caricaturales, auxquelles s'adapteraient seuls certains personnages de Poe, secondaires. C'est, atteinte par et à travers la vérité, une autre vérité que nous ne connaissons que dans notre âme. La chambre de William Wilson, la maison Usher, l'appartement de Ligeia sont à peu près comme nos maisons et nos chambres, et cependant la lueur qui les éclaire, mordorée, tragique, n'est pas la lueur du jour ou des lampes, c'est l'âme des êtres transparaissant à travers leurs corps, comme à travers la chair des figures de Vinci et les rythmes des immortelles mélodies de Schumann s'élaborent d'inconnaissables révélations magnétiques. Qu'il use de la prose ou du vers, Edgar Poe conserve cette suprématie de l'idéalisme; l'emportement des strophes d'Ulalume, de la Dormeuse, d'Annabel Lee, des Cloches sous la mer, ne fait qu'ajouter une sonorité verbale plus insistante à ces ondes d'énergie vaporeuse — car il n'y a pas d'autre expression possible — qui se propagent d'un bout à l'autre du poème en s'accroissant de leur propre gravité.

Lyrique, méditatif, psychologue fataliste, esthéticien, Edgar Poe apparaît comme l'un des créateurs de rêve

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les plus capables de volonté, d'unité, les plus appuyés sur une conception originale et précise du physique et du moral. Rien, ni la malechance de sa vie bouleversée, ni ses prédispositions à la névrose, ni l'alcoolisme intervenu à la fin de sa carrière, ni sa confiance exagérée, ni son humeur fantasque, alternant l'activité excessive et l'abandon prématuré, — rien n'a pu empêcher que de toutes ces causes de trouble ne résultât la compensation d'un calme intérieur, d'une ordonnance cérébrale parfaite. C'était un grand poète et un grand esprit; il fut assurément organisé plus que tout autre pour ressentir les plus minutieux tressaillements de la douleur, et cette douleur lui donna le détachement de la vie nécessaire à clarifier ses méditations et à lui faire toucher le fond des choses, ces grandes lois immodifîables de la fatalité qui sont la climatologie et la météorologie spirituelles. On pourrait entreprendre un classement de ses œuvres, mettre à part les fantaisies ironiques, les voyages extraordinaires, les contes sur le médianimisme, les enquêtes de psychologie criminelle, les dialogues cosmogoniques. A travers ces cinq divisions on retrouverait la même croyance à la perversité, principe de tout mouvement psychique, la même métaphysique de la douleur. L'unité de toutes ces histoires est saisissante. En même temps, on pourrait extraire de cette œuvre un cahier de pensées qui suffirait à déconcerter pour toujours les personnes qui n'ont su gré à Poe que de la curieuse horreur de ses récits. « En somme, dit-il au début de Double assassinat dans la rue Morgue, on verra que l'homme ingénieux est toujours plein d'imaginative, et que l'homme vraiment Imaginatif n'est jamais autre chose quun analyste. » Cette proposition, nous renseignant avec netteté sur ce que Poe pensait du ressort secret de ses ouvrages, peut être l'épigraphe de sa vie

d'écrivain. Les déductions du conte que je viens de rappeler, de la Lettre volée et du Mystère de Marie Roget demeureront des modèles immortels de ce que le mécanisme d'une imagination régie par l'analyse peut combiner de plus surprenant. Le prélude du Démon de la perversité, l'essence des sensations exprimées dans Ligeia et la Révélation magnétique, la définition du double de "William Wilson, formulent sur la criminologie, l'irresponsabilité, la télépathie et l'interpénétration, des remarques qui devancent les récentes vérités admises par les psycho-physiologistes. Et cet homme, qui s'est toujours défendu de donner à ses récits aucune signification morale, a semé dans son oeuvre une série de réflexions douloureuses et hautaines qui ont leur valeur éthique. C'est que Poe était véritablement un poète, c'est-à-dire nullement un ciseleur de vers (encore qu'il ne soit inférieur à personne pour toute la préparation technique d'une œuvre d'art), — mais un esprit ouvert aux idées générales, un poète selon l'antique conception, un assembleur d'énergies cérébrales, indistinctement appliquées à l'abstraction ou à la plastique, concevant les diverses branches de la connaissance comme réductibles à une seule méthode : et pour lui cette méthode était intelligible, non au degré des connaissances expérimentales, mais au degré d'élévation de l'âme. Pour lui la contemplation ne fut pas un moyen d'étude, mais un état constitutif, c J'offre ce livre, dit-il en têtp d' Eurêka, à ceux qui ont mis leur foi dans les rêves comme dans les seules réalités. » Il n'a eu qu'à obéir à ses rêves pour être mis à même de parler avec sagesse de problèmes fort dissemblables. Si ce poète lyrique a su s'identifier les principes des mathématiques transcendantes, de la criminologie, du magnétisme, il a su avec une aisance pareille écrire le surprenant Essai sur le principe de tout''

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poésie, débrouiller le mécanisme de l'automate de Maëlzel, et formuler dans le Cottage Landor et la Philosophie de V ameublement une esthétique décorative très particulière : le tout résultant du jeu libre d'un esprit constamment élevé au-dessus de la vie et procédant de l'analyse à la synthèse.

Enfin, ce rêveur, ce fervent de l'idée pure, fut un peintre d'une intensité extraordinaire. J'ai assez volontairement écarté l'appréciation de son art pour ne songer qu'à mettre en lumière, dans cette étude ne pouvant tout comporter, ce qu'on aperçoit trop rarement dans Edgar Poe; mais il est impossible de ne point dire et redire après d'autres la puissance de sa vision et la beauté des cadres qui entourent ses peintures ombreuses. Les paysages à' Arthur Gordon Pxjm, du Manuscrit trouvé dans une bouteille, de la Maison Usher, de Silence, du Domaine d'Arnheim, du Maëlstrom, de l'Ile de la fée, de la fin du monde dans Colloque entre Monos et Una^ les portraits de Ligeia, de l'Homme des foules, de Roderick Usher, d'Auguste Dupin, sont de magnifiques et pénétrants témoignages d'un art exacerbé par une faculté d'attention comme en ont possédé peu d'hommes. James Whistler seul, depuis Edgar Poe, dont il est d'ailleurs l'héritier intellectuel et le seul compatriote d'âme, a su peindre des effigies humaines aussi noblement et subtilement mystérieuses et nous donner, quand apparaissaient en nos salons hâtifs ses œuvres déjà rehaussées du recueillement des musées, l'impression des harmonies luxueuses et éteintes. Quant aux marines tumultueuses, aux parcs, aux plaines de neige, aux goufi^res, aux mornes étangs, aux appartements où s'élève la voix profonde de l'errant des Histoires extraordinaires , leur composition demeure énigmatique, tant elle se mélange de qiinlités picturales et de suggestions purement litté-

raires. Leur présentation est précise, et cependant un dessin ne les suivrait pas : il en a été fait des essais plus ou moins intéressants, demeurés infructueux. On ne pourrait guère leur confronter que les étranges rêveries dessinées de Blake ou d'Odilon Redon, si celles-ci n'oubliaient la précision en recherchant le fantastique, par une impuissance naturelle de la peinture. Là encore le réel et l'irréel se fondent dans l'œuvre de Poe sans qu'il soit possible d'en discerner le point de fusion : la transposition et l'allusion, permises à la littérature, lui sont des moyens infiniment vastes. Les fenêtres « pareilles à des yeux sans pensée » de la maison Usher, la silhouette gigantesque de l'Homme du pôle levée sur la mer des brumes, le vaisseau fantôme rencontré par Pym, le mur tournoyant du Maëlstrom où miroite la lune, imposeront immortellement leurs mirages à notre esprit sans que nos sens puissent les saisir. Derrière lui, Poe a effacé toutes traces de ses procédés, mais il a surtout enseveli avec lui-même sa faculté d'assimilation de l'invisible.

Il restera l'une des plus hautaines et des plus chères figures de l'art aristocratique et profond, de celui qui répudie les bénéfices de l'opinion et ne se déjuge jamais. (( Pour moi, dit il quelque part, la poésie n'a pas e'té la distraction brillante et apprêtée de quelques heures vaines, mais une passion : et il ne faut toucher à ses passions qu'avec le plus grand ménagement. Elles ne doivent pas, elles ne peuvent pas être suscitées à volonté, dans l'espoir des pauvres encouragements, des dédommagements [)Ius pauvres encore de l'humanité. » Il garda Jans sa vie la fierté de cette déclaration. Doué autant que tout autre des ressources les plus désirables du style, de la composition, du raffinement littéraire et des prestiges du talent, il ne s'arrêta pas à mettre ses fins

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8n ces moyens qui eussent suffi à édifier bien des renommées. Il fut jusqu'au dernier jour, au milieu d'un pays affolé d'utilitarisme, le gardien obstiné, digne, sUict et ardent tout ensemble, d'une tradition intellectuelle dont sa patrie ne lui donnait pas d'exemple, et qu'il avait retrouvée seul dans l'hérédité secrètement internationale des hommes de génie. Il souffrit tout ce qu'un homme peut souffrir au monde et ne fit qu'en grandir ; ses imperfections d'homme ne firent tort qu'à lui-même et à son corps, car il sut garder la dignité de sa carrière et l'intégrité de sa pensée.

Nous lui restons redevables d'un des cycles de visions les plus imprévues qui aient paru dans le monde. Par la constante présence des idées et des émotions générales, par lu vérité supérieure, son œuvre reste hors d'atteinte de la caducité; les rares détails qui la datent s'effacent sans en rien altérer d'essentiel. 11 n'a point tracé de caractère, et ses héros sont figuratifs; mais tous révèlent un caractère, qui est le sien propre, et celui-là ne périra pas. Il est, pour nous tous, un saisissant moderne, ayant le premier conçu l'application à l'art des méiiiodes expérimentales et l'adjonction des éléments scieotitiques. Son œuvre demeure intacte, close, évidente et énigmatique. Il est tout un ordre de sentiments et de presciences que nous n'exprimions pas avant qu'il vînt : on ne peut dire davantage des plus grands. Il n'est d'aillf^urs pas 'encore pleinement découvert : incompris durant sa malheureuse vie, jugé superficiellement quelque temps afirès, glorifié au rebours de ses mérites véritablem'^nt profonds, il est plutôt un précurseur pour nous quun prédécesseur; plus on s'avancera sur certaines routes, plus on sera étonné d'apercevoir la prodigieuse quantité d'hypothèses émises par Edgar Poe. J'ai essayé d'en faire ressortir quelques-unes; il y faudrait une voix plus

autorisée. J'espère cependant en avoir dit assez pour qu'on ne s'étonne plus de me voir écarter l'éloge facile de rhomme de lettres, contester absolument le caractère de satanisme et de décadence accolé, élogieusement ou non, à son art jailli des sources les plus salubres de sa sensibilité, et ne retenir pour lui qu'un titre, le plus beau et le plus significatif de ceux auxquels puisse prétendre une mémoire : celui de penseur. L'être qui n'est plus que poussière au cimetière de Baltimore commence de se révéler maintenant « tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change ».

ALBIN MICHEL Éditeur, 22, Rue Huyghens, PARIS

Vol.

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Abisag {Prix de la Jienaissance

iy20) ■ 1

Didier Flaboche 1

BARBUSSE (Henri)

Lauréat du Prix Goncoiirt 1916

L'Eufer 1

BENOIT (Pierre)

1,'Allantide (Grand Prix du Roman

l'jiai 1

Pour Don Carlos 1

Lt-s Suppliantes (poèmes) 1

l,e Lac Salé 1

L,a Chaussée des Géauts 1

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Le lioi Lépreux 1

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BËR.\UD < Henri)

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Le Martyre de l'Obèse 1

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I^e Voyage Imprévu 1

Le liomau d'uu Mois d'Eté 1

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BERTON (René)

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Stendhal : Le Rouge et le Noir. 1

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L'Inquiète Adole.scence 1

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