‹ Princes de l'espritChapitre 4 sur 6 · L'IDÉOLOGIE D'EDGAR PO · texte numérisé non relu

L'IDÉOLOGIE D'EDGAR PO

élevées à la contpmplation philosophique, créer ces visions magnétiques, ces conceptions éperdues, ces fusions éclatantes de poésie, de métaphysique, d'amour de Tinflni, d'extase cosmogonique qui illuminent Silence^ Conversation d' Eivos avec Charmion, Révélation magnétique. Puissance de la Parole, et, pour couronnement, Eurêka. Le tout fondu dans un saisissant amalgame de terreur, de blancheur, de lyrisme, de minutie, d'ironie, de foi, se pénétrant par une endosmose mystérieuse sous l'unification d'un style sonore et austère, et obéissant à cette grande loi de la transposition qui, en investissant celui qui Tobserve de la faculté d'élever tous les faits de vie à l'idée générale, caractérise les intellectuels supérieurs et révèle l'homme de génie.

Ainsi, rien d'anecdotique ne restreint, si l'on en étudie sérieusement l'ensemble et le sens, la portée de cette œuvre où paraissent les plus singuliers de tous les récits, au point que le lecteur n'en aperçoive d'abord que les sujets et s'en émeuve seulement. Et dans cette pensée l'on peut dire que ces contes si clairs ont une signification seconde totalement cachée aux âmes sans avertissement. La clarté même, l'agrément d'art, la curiosité de détail contribués par l'écrivain dissuadent de supposer qu'au delà du récit l'imagination se puisse étendre : il semble bien que rien n'ait été laissé à compléter dans la compréhension de ces études serrées, nettes, composées avec un souci littéraire très strict, détruisant derrière lui tout vestige des moyens employés et présentant l'oeuvre finie avec une sorte de coquetterie soigneuse et jalouse d'en celer la naissance. Baudelaire lui-même, malgré la perspicacité de sa vision, s'est laissé subjuguer par ce caractère qui répondait si bien à ses propres désirs, comme à ceux de Gautier, de Flaubert et de tous les hommes du second romantisme; il a trop vu l'artiste

en Edgar Poe, l'idéologue lui a échappé presque entièrement. Peut être sommes-nous présentement à une période où, fatigués de tous les récits, nous sommes plus portés à recherclier l'idéologie que les choses de l'imagination chez autrui : et je renoncerai à découvrir ailleurs la propension qui m'engage à mettre la littérature au second plan de cette étude. Mais il est véritable qufc la perfection de l'art ici suffit à créer l'admiration et excuse qu'on ne cherche pas plus loin. La réputation de Poe est, pour la généralité du public, notamment en Angleterre, oh. on ne semble pas le placer à son rang, celle d'un conteur fantastique extrêmement ingénieux, excellant à ménager ses effets et à faire goûter l'horreur ; la magnificence grave de son style n'est guère apparue, par pressentiment, qu'à quelques personnes, à travers la magistrale traduction de Baudelaire; la beauté de ses figures féminines ne saisit point, et il n'est jamais fait mention à' Eurêka. Quant à ses principes de criminologie et de magnétisme, qui sont, pour l'époque, de véritables traits de lumière, on n'aperçoit point qu'ils se séparent des contes où ils sont modestement mêlés, on les y lit sans s'arrêter : et les poèmes, hormis deux ou trois, sont connus des seuls lettrés. Tel est l'état de cette gloire : tel, qu'elle ne semblerait point valable, si par la justice immanente du sort ne s'en élevait une sorte de brume confuse de beauté, une vapeur voilant ce nom, Edgar Poe, avertissant qu'un très grand homme Cbt là qui ne désira pas seulement étonner ou faire peur, mais quelque chose de plus altier et de plus durable. OEuvre lucide à la façon de certaines gemmes, et inaltérable comme elles, à traverslaquelle, par la translucidilé même de la matière, s'entrevoient d'étranges irisations, des veines diffuses, de nuageuses formations — le cœur minéral et inconnu du joyau.

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Il ne siéra point de consentir, cette fois encore, l'opinion générale, celle même de Baudelaire et des lettrés de son temps, en se bornant à admirer l'artiste et le narrateur des Histoires extraordinaires : ce n'en serait qu'envisager la face aisément visible. Dissimulé derrière sa propre clarté apparente, l'homme qpii créa, lui aussi, « un trisson nouveau », a su le faire courir autour d'une mystérieuse et calme région de pensée ainsi défendue. C'est dans l'étude de cette région que nous trouverons l'explication de cette existence pensive qui paraît désorbitée, errante de la névrose à la métaphysique et de la terreur à l'ironie, alors qu'elle est une, cohérente et logique. Si Edgar Poe avait été simplement l'aristocrate, le styliste, l'esthéticien, le parfait homme de lettres en qui Baudelaire admira le reflet de ses propres goûts, en un mot l'Edgar Poe apparent, ce que l'écrivain américain, dans sa raison pratique, pensait de lui-même, — il ne serait point explicable de voir intervenir dans son œuvre, avec une lente et sûre insistance, des principes de métaphysique mystique si opposés au tragique immédiat des contes. L'Edgar Poe de raison pure ne coïnciderait pas avec l'autre; le visionnaire de la perversité , l'idéaliste à' Eurêka ne s'accorderait point avec le polémiste frondeur qui railla les Swedenborgiens, Garlyle et Emerson, non point tant sur leurs opinions que sur l'objet même de leurs études, et qui fit du transcendantalisme un motif à ses brocards. Or, un principe mental relie pourtant ces deux personnages : le fatalisme dans les idées générales, la transposition dans les moyens d'expression, l'état contemplatif sous l'état dramatique, là est le véritable, l'entier Edgar Poe, bien au delà de la zone des terreurs, et c'est là qu'il nous faut essayer de l'atteindre.

La clarté de l'anecdote contenue sous chacune des Histoires extraordinaires est-elle trop vive pour permet-

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tre une erreur d'interprétation quant à l'iiistoire ellemême? Aucune n'est allégori(jue ni symbolique dans son sujet et ses épisodes, toutes présentent le relief et la composition d'un fait de la vie réelle, les plus mystéri<-uses mêmes se terminent toujours par une explication plausible. On n'y voit paraître aucune figure conventionnelle, nulle force inventée par le caprice exclusif du conteur. Edgar Poe, comme artiste, répugne- à toute sup[.osition gratuite, à toute affirmation inexpliquée : il s'élève contre le pur romanesque avec l'insistance qu'il met à détester le style embarrassé et n l'inspiration » admise comme élément littéraire. Novalis, qu'il n'aimait pas, a écrit ces deux phrases : « Il serait à souhaiter que nous eussions une fantatisque comme nous avons une logique... Les principes de la fantaisie ne seraient-ils pas ceux, opposés, de la logique? » Ces deux assertions sont faites pour être signées par Edgar Poe. Loin de tirer les effets de son fantastique d'une déformation arbitraire de la vie réelle, il le fait naître au contraire d'une étude plus profonde, et plus directement appliquée, de cette vie réelle dont son intuition outrepasse les aspects connus. Son imagination consiste non pas à créer un monde chimérique éloigné du nôtre, mais à pénétrer notre monde et à en extraire l'étrangeté par les enquêtes psychologiques les plus imprévues. Quand nous avons lu un conte de Poe, nous n'avons pas oublie l'univers visible pour errer un instant au pays des songes ; nous avons tiré un nouveau motif de songe de la contemplation plus attentive de ce qu'il y a autour de nous. Nous avons en quelque sorte augmenté notre idéalisme par les procédés du matérialisme lui-même. C'est en quoi limagination dlvlgar Poe est tout à fait dissemblable de celle des contours légendaires ou fantasmagoriques, et ferait dire à ceux-ci qu'il manquait totalement d'imagination. La sienne est propie

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aux occullistes, aux métaphj^siciens et aux mystiques; par son contact instinctif avec les lois générales de l'univers, elle est l'action de la raison pure intervenant dans les constatations de la raison pratique. Par là même, elle est opposée à toute déformation du réel : si elle parait démentir la vérité d'apparence, c'est pour lui substituer une vérité intérieure. Ce n'est pas en nous conviant à un assemblage de formes et de circonstances inusitées et purement fictives qu'Edgar Poe nous étonne, mais en nous révélant, que le moindre fait quoti lien, quand on sait le voir avec ses yeux, est incroyablement fécond en sujets de stupeur. Il ne nous emmène pas hors du uionde, il nous prend par la main et nous y (ait rentrer pour nous montrer des sources mystérieuses que nous ne connaissions pas. La maison où se passent presque toutes les Histoires extraordinaires, où elles pourraient a4sément se passer, n'est point un palais bâti sur des nuages et gardé par des chimères ; c'est, juste assez ornée pour l'artiste pour revêtir un caractère mystérieux, une maison pourtant analogue à la nôtre. Mais autour d'elle circulent, comme les réseaux d'un grand fleuve, les ondes d'une vie magnétique que nous n'avions pas soupçonnée. Ce fantastique est d'essence psychique : ce mystère de nous-mêmes, Edgar Poe ne le suppose jamais a priori, pour lui nous l'engendrons. Aussi procède t-il de la constatation simple à l'ordonnance de plus en plus compliquée des déductions jusqu'à nous faire toucher au fond de nous-mêmes d'inattendues conséquences.

Jamai« le fait initial d'un récit de Poe ne comporte l'intérêt entier de ce récit, tout au rebours des conteurs fantastiques en gémirai, qui donnent à admirer leur ingéniosité à combiner des épisodes bizarres. L'imagination de Poe procède du simple au profond et de l'ordi-

mire à l'inquiétant. C'est par là que ses effets sont inexplicables et inimitables. C'est par là aussi qu'elle semble si évidente qu'on ne lui cherche pas d'abord de sens secret. Une allégorie, même mauvaise, induit 1« lecteur à supposer ce que l'auteur y voulut sous-entendre; mais le départ si clair et si réel d'un conte de Poe ne laisse point penser qu'il y ait quelque chose sous le fait, sous l'anecdote. Tout y semble expliqué et envisagé en soi-même ; les déductions psychologiques très soigneuses et très frappantes qui y paraissent ôtent au lecteur l'idée qu'il ait à chercher plus loin, et la précision de la langue, la sûreté de la composition achèvent délimiter apparemment l'histoire à elle-même. Tout cela cependant n'est que l'effet de l'art, tout cela ne fait que dissimuler davantage le point qui est l'essenliel daus l'esprit d'Edgar Poe, le point presque insaisissable où, de proposition simple en assertion vraisemblable, il entraîne l'esprit naïf du lecteur, hors du monde visible, lui ouvrant des portes successives toujours davantage dans les profondeurs de la terre jusqu'à le laisser brusquement en présence de contrées inconnues, aux tréfonds des puits intérieurs de l'âme, sans qu'il puisse comprendre à quel moment la route qui l'y conduisit cessa d'être naturelle.

Le signe de cette imagination, c'est son horreur de l'imprécis et de tout postulat, son amour de la vérité; seulement elle conçoit la vérité beaucoup plus complexe que celle qu'on admet, et dépassant infiniment le monde apparentiel. C'est l'imagination de l'idéologue; savant, philosophe ou poète, à ce degré oiî elle est portée, ces titres divers ne désignent que les applications d'un mode ou d'une méthode uniques. Et c'est ainsi qu'Edgar Poe a pu tourner instinctivement son imagination et ses moyens esthétiques versla science, tirer des mathématiques les

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efTctslesplus étranges, et formuler quelques-uns des principes essentiels de la criminologie, de la télépathie et de l'aliénation mentale enconservant à ses contes un parfait caractère d'art qui a su tromper tout le monde, même Baudelaire, et qui a laissé croire que tout cela n'était que caprices d'artiste, rencontres heureuses au cours d'une magistrale série de fictions illustrant les diverses formes de la terreur ou de la singularité. L'homme de lettres a caché le penseur avec une savante coquetterie : au lieu de présenter sous une forme dissertante ses méditations, il les a introduites dans les histoires, qu'il s'est trouvé raconter assez admirablement pour donner à conclure qu'elles seules avaient suffi à solliciter l'effort de son génie. Mais 'les effets si puissants qui naissaient de ces histoires semblaient seulement en naître ; en réalité, ils émanaient, à travers leurs formes changeantes, d'un système secret. Ce système, Edgar Poe l'a poursuivi durant toute sa vie; il l'eût peut-être divulgué en un grand ouvrage succédant à sa cosmogonie d'Eureka, si le malheur écrasant sa trop brève existence ne l'en eût empêché. Il allait assurément vers ce vaste livre; en lui l'idéologue se dégageait de plus en plus de l'artiste littéraire, et nous ne devons voir en les théorèmes de ses contes que des travaux préparatoires à une œuvre plus étendue. Si ses opinions sur la littérature lui commandaient de n'écrire que des contes, ce n'était pas qu'il répugnât au livre. Il a expliqué nettement qu'à son avis toute composition fondée sur « l'impression à produire » doit-être courte, agir avec rapidité, pouvoir être envisagée en peu d'instants. Tout porte à croire qu'il ne limitait pas ici la puissance de l'écriture, mais qu'en adoptant pour ses propositions abstraites la forme du conte c'est-à-dire la traduction par l'impressionnabilité, il ne considérait les Histoires extraordinaires que comme les

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prolégomènes d'un ouvrage définitif où il donnerait son explication des rapports de l'homme et du monde sensible. Il ne sacrifia pas à la pure littérature un volume entier, car on ne peut compter comme telles les Aventures d'Arthur Gordon Pym; quelque admirables et poignantes qu'elles soient, elles ne sont cepen'lant pas proportionnelles en importance morale à leur étendue vis-à vis des autres œuvres de leur auteur. Il faut les ranger, comme le Journal de Julius Ilodman, inachevé, comme le Canard au ballon ou Hans Pfaall, dans ces fantaisies de voyages propres à plaire au public américain, et que Po3 faisait accepter des magazines plus aisément que ses œuvres à tendances abstraites. 11 usa du dialogue philosophique. Beaucoup de ses contes commencent par une série de réflexions générales posant un problème et montrant clairement que le récit ne suit qu'à titre d'exemple. Le sn'stè.ne secret de Poe se décèle ainsi dans presque toulcs ses histoires, hormis celles qui sont simplement ironiques et qui portent, comme les récits de voyages, le caractère dœuvres écrites pour les journaux La négligence même de leur style les sépare des morceaux véritablement aimés de l'auteur; car il faut détruire la légende prétendant qu'Edgar Poe « écrivait mal » et gagne c\ être lu dans la traduction de Baudelaire. L'homme qui a signé les Poèmes et la majorité ('cs Contes est un styliste de premier ordre. Le plus grand nombre se consacrent à des préoccupations mentales, illustrent les maladies de la personnalité. Tous, réunis, apparaissent comme les aspects fragmentaires d'une conception centrale. L'homme y est constamment en scène, toujours semblable, autobiographique, mû par des mobiles ramenés tous à un seul et même : la perversité intellectuelle. La femme aussi y montre sa figure individuelle, très particulière. Il n'y a dans tous les contes de Poe qu'un

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seul homme et qu'une seule femme, tous ces contes ne iiont que des chapitres préparés, des mémoires d'une '.nême existence perpétuellement attirée parle principe de l'Inconscient. Et cet homme ne serait qu'un ingénieux ordonnateur de circonstances émouvantes ou bizarres, désireux de frapper l'imagination du public ?AdmeLton£. alors que le mystique ou le philosophe n'écrivent que dans ce pauvre désir; aucun n'a plus que celui-ci la volonté évidente de parler de l'àme sous les anecdotes qu'il développe. Disons-le: Edgar Poe n'est pas un conteiii- fantastique, ou, s'il lest, il tend à un bien plus vaste résultat. La violence bizarre d'Holîmann, l'exquisite rieuse d'Andersen, contiennent tout Andersen et tout Hoffmann ; nous en jouissons, nous les saisissons. ils sont à eux-mêmes leur fin. Mais celui-ci, Edgar Poe. constamment par le moyen du fait réel accomplit le mi racle des gi-auds poètes : // fait allusion, perpétuelle» ment aux puissances invisibles.

Si l'on entre rapidement dans une seconde lecture do cette série des Histoires extraordinaires , en n'ayant plus à en découvrir la fable et à en apprécier la tenue littéraire, en s'efîorçant, frappé des réflexions qui précèdent, de trouver le lien de toutes ces aventures et derrière elles l'auteur — on apercevra un faisceau d'événements effrayants, déterminés par quelques lois et quelques inclinations : goùl pour la méditation abstruse et solitaire, pour les demeures et les paysages anciens et mélancoliques, sensibilité alfinée jusqu'à la névropathie, conception d'une existence à la fois luxueuse, secrète et triste, amour des voyages, des grands espaces, de tout ce qui revient de loin, tendance à l'hermétisme, intellectuahté ne servant qu'à donner une figure logique aux passions, affectivité maladive, romanesque, simprégnant en ce qui concerne les femmes d'un respect chaste jusqu'au

mysticisme, tels sont les caractères des personnages de Poe, ou plutôt de son personnage, car tous se condensent en un seul qui, presque toujours, parle au mode personnel. A ces penchants correspondent, pour créer le tragique, des coïncidences de la fatalité; propension à l'hallucination, deuil, remords, maladie de l'infini. Mais toutes ces coïncidences se ramènent, comme tous les types, à un seul, à une cause effective: ces meurtres, ces apparitions spectrales, ces affolantes énigmes se résolvent dans la perversité. Cette réduction à l'unité de personnage et à l'unité de mobile est si obstinément poursuivie par la volonté cachée du conteur, que les effets passent au second plan de l'intérêt. On sera évidemment terrifié ou horripilé par l'arrachement des dents de Bérénice, le bruit croissant du cœur révélateur, la goutte de poison tombant des mains de lady Ligeia dans la coupe de sa rivale, le bruit des portes d'airain heurtées sous terre par Madeline Usher relevée de la tombe, l'oeil sanglant du Chat noir, le croissant d'acier du Pendule dans le puits, la poignée de poils arrachée au singe de la rue Morgue, ou la voix de M. Valdemar. On éprouvera de tout cela le frisson d'une intense, d'une prodigieuse révélation de l'horreur. Et cependant, ce ne sont que des signes, que des phénomènes, que des conséquences d'un principe — et tout esprit intuitif ne pourra pas s'empêcher de songer que l'effrayant de toutes ces histoires est, au delà d'elles, dans le principe qui les détermine. Si saisissante que soit une catastrophe, on l'oublie: l'humanité ne s'arrêtera pas devant son ombre. Mais la loi qui l'engendra et pourra la reproduire, voilà ce qui, de la catastrophe, demeure essentiel. Ainsi, au delà de la zone des terreurs, nous entrons dans une raison pure où toutes les causes sont placées les unes auprès des autres, où la nature ne montre ni

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notions de bien et de mal, ni préférences morales, mais uniquement des rapports de cause à effet, et nous ne sommes plus touchés par le drame, mais par ce qui est sous lui. Nous ne pouvons plus considérer comme ayant leur fin en eux-mêmes les détails extérieurs qui nous avaient épouvantés ; ils n'ont servi qu'à nous conduire à la méditation. Si nous les prenions en eux-mêmes, il nous serait impossible, au bout de peu de temps, de les considérer avec moins de froideur que le meurtre d'Agamemnon ou la peste de Londres. Le tragique quotidien, dans le plus petit fait, nous toucherait davantage. D'oti vient donc que, plus nous relis -ns Edgar Poe, plus nous observons que, bien que la teneur du récit nous soit connue d'avance, le sentiment d'indéfinissable effroi nous ressaisit comme à !a première lecture ? D'où vient ce renouvellement d'émotion? Évidemment moins du sujet lui-même ou de l'habileté de la composition, dont le prestige de nouveauté ne dépend plus, que du sentiment de la loi abstraite que le conteur a su saisir, et qui, elle, est permanente. Les aventures les plus terribles finissent par ne nous paraître que des épouvantails d'enfants à côté de la sensation d'une présence de l'inconnaissable; et une émotion de ce genre efface toutes les autres. C'est à elle que Poe s'est adressé dans tous ces écrits. C'est d'elle qu'il est hanté, c'est d'elle, dont le pressentiment et le fardeau lui faisaient oublier tous ses maux matériels, c'est d'elle seule qu'il voulut démêler le mystère, elle qui usa sa vie et lui valut sa gloire. Véritable iiéologue, par toutes les forces de son art, de son esthétique, de son individualisme, il revint à l'expression de cette unique fatalité. 11 n'y a pas de personnalité de penseur plus une que celle de cet homme dont la vie semble' désordonnée et le génie capricieux. On comprend maintenant pourquoi, au début de cette

étude, j'ai avancé que Poe était tout dilïerent de ce que Baudelaire et le public s'en figurèrent; qu'il fut un esprit mystique et non critique ; que sa raison pure était inversement proportionnelle 5 sa raison pratique ; que la solidarité du génie et du malheur le constitua tout entier ; que l'art lui fut non point un but, mais un moyen temporaire de son idéalisme; qu'on doit avant tout le considérer comme un philosophe. Je n'ignore pas que ces propositions étonneront. Le moindre sujet de surprise ne sera pas de me voir mettre au second plan, presque avec indifférence, cette expression de la terreur si admirable qu'elle suffit à légitimer sa gloire aux yeux du lecteur. Mais en vérité, tout, dans celte œuvre si mai envisagée, concorde à révéler un esprit métaphysique; et Poe n'a pas laissé de le certifier. Il y a dans les Mar'jiaaUa un fragment que la longueur m'empêche de transcrire, où il définit sa faculté de retenir ses rêves avec une puissance que les plus étranges perceptions de Plolin ou de Swedenborg n'ont pas outrepassée. Les réflexions (lu (îébut du Double assassinat dans la rue Morgue sur l'analyse et l'imagination, les prolégomènes du Démon de la Perversité et de Bérénice constituent ui>e psycho-physiologie absolument nouvelle à l'époque oh elle fut formulée. La Révélation magnétique, la Puissance de la parole, le Colloque entre Monos et Una sont des témoignages d'un transcendantalisme pur. Mais cette phrase ne suffit-elle pas? Elle est si admirable, si nette, qu'elle pourrait être la formule et l'épigraphe d'une histoire des métaphysifjues comparées :

(( Les réalités du monde m'affectaient comme des visions, et seulement ainsi, pendant que les idées folles du pays des songes devenaient en revanche, non la pâture de mon existence de tous les jours, mais positivement mon unique et entière existence elle-même. »

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11 n'existe pas de credo plus saisissant, et ce n'est ni celui d'un littérateur, ni celui d'un conteur fantastique

Pour étudier en détail la inétaph3'sique d'E-lgar Poe, tant dans Eurêka que dans les pensées secrètes Clqî, Histoires extraordinaires, il faudrait un livre, et j'estimerais déjà d'un haut prix d'avuir pu rendre digne d'étude l'hypothèse précédemment avancée: d'avoir donné à penser qu'Edgar Poe eut l'imagination, l'unité de conception, l'habitude d'esprit qui caractérisent l'idéologue, alors qu'on n'a jamais consenti avoir en lui qu'un homme de lettres. Il faudrait égalemeuL un livre pour définir cette perversité intellectuelle qui iît le fond de son mysticisme et de sa vie. Il est inutile de faire remarquer que ce terme de perversité se dépouille ici de toute idée péjorative, et exprime simplement l'action magnétique des lois cosmiques s'opposant, chez l'être supérieur, à l'aclion des lois de l'instinct: une dépersonnalisation raisonnée. Insister sur le développement de ce principe entraînerait à des considérations trop abstraites pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec ces questions, alors que les autres m'ont déjà compris : au surplus, la lecture d'Ed. gar Poe, faite soigneusement dans cette recherche, l'emporte sur tout commentaire. 11 sied mieux de dire quelques mots de la psychologie de notre auteur: au demeurant, elle ne se sépare guère de sa métaphysique. L'attirance de l'infini, qui était à ses yeux le mobile de toutes les actions non conformes à la vie ordinaire, est le seul sujet de ses contes. 11 s'est appliqué à n'en montrer dans ses personnages que des résultats nocifs, crimes, morts malheureuses, hallucinations, comme s'il

eût voulu rendre plus compréhensible l'idée de la perversité en lui gardant, dans l'esprit du lecteur, son acception mauvaise, ou y transporter le malheur de sa propre vie à la fois exaltée et ruinée par le vertige de l'absolu: mais Poe n'était pourtant point pessimiste. Il était aussi foncièrement incapable de pessimisme que tout idéaliste pur.

Son étude essentielle, où il a vraiment posé les fondements de toute une conception contemporaine, ce sont les maladies de la personnalité. Il en laisse une série d'illustrations éclatantes et terribles. Que ce soit la perversité de l'aveu contre l'intérêt, (le Démon de la perversité), du dédoublement psychique {William Wilson)^ de la spécialisation de l'amour {Bérénice, le Portrait aval), de l'évidence (la Lettre volée), de la synchronie {Ligeia, Morella^ les Souvenirs de M. Auguste Bedloe), toujours un principe mystérieux, un dissolvant venu d'au delà de l'univers visible désagrège les êtres qu'il présente et les ruine dans leur cérébralité en l'armant contre elle-même: image obsédante de la propre existence d'Edgar Poel Aucune œuvre ne s'élève avec plus de force contre les dangers de l'intelligence, et nulle ne se consacre avec plus de sollicitude à la peinture de l'intellectualité raffinée. Elle s'y voue avec la sombre résolution d'une âme qui n'attend rien du bonheur ordinaire, et se délecte de jouissances mentales au-dessus de la misèredu corps : « Le malheur est divers. Dominant le vaste horizon comme l'arc-en-ciel, ses couleurs sont aussi variées, aussi distinctes, et toutefois aussi intimement fondues. Dominant le vaste horizon comme l'arcen-ciel ! Comment d'un exemple de beauté ai-je pu tirer un type de laideur? du signe d'alliance et de paix une similitude de la douleur ? Mais, comme, en éthique, le mal est la conséquence du bien, de même, dans la réa-

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lité, c'ost de la joie qu'est né le chagrin... » Ainsi s'exprime l'amant de Bérénice, et, avec une gravité triste, il ajoute: « Dans l'étrange anomalie de mon existence, les sentiments ne me sont jamais venus du cœur, et mes passions sont toujours venues de l'esprit. Bérénice ne m'apparut pas tomme unêtrede la terre, mais comme l'abstraction d'un tel être; non comme une chose à admirer, mais àanalyser; non comme un objet d'amour, mais comme le thème d'une méditation aussi abstruse qu'irrégulière. » Ainsi, au delà des satisfactions habituellement convoitées, l'homme présenté par Edgar Poe recherche Une pure contemplation, se sent nativement disposé à ne demander qu'aux songes le repos de ses désirs. Toutes les manifestations de sa psychologie ne tendent qu'à l'état d'extase, pour lui seul il les met en œuvre. C'est pour l'atteindre que tous ces êtres, pseudonymes d'un seul, ferment derrière eux la porte de la vie courante, s'enferment dans la maison Usher, tuent le vieillard au cœur révélateur, errent avec l'homme des foules, se délivrent par l'aveu, ou se jettent dans les aventures lointaines, affrontent les mers, les maëlstroms, les abîmes du pôle L'homme de Poe, sous tous ces symboles, est à la vie un perpétuel étranger. S'il se repose parmi les êtres, c'est au fond des plus obscures maisons des faubourgs les plus cachés, dans les ombres, courbé sur des cryptogrammes, entouré de cornues et des tomes d'une science bizarre, déchiffrant avec une sagacité maligne les cas les plus singuliers de crime ou de hantise, cherchant sous le pavé des places autant de mystère et de signes de l'infini que dans les paysages de la terre extrême. L'homme de Poe est l'intellectuel absolu; il n'ypas, autour de lui, Irace d'un bonheur ordinaire, ni famille, ni enfants. Celte haute figure solitaire se penche sur ces choses sans y parliciper ; elle s'y intéresse pour y trouver ce que

personne n'y cherche, d'abord des concordances avec l'infini. Elle se réfugie, au delà des terreurs et des pitiés, dans la région blanche et neutre de l'idéologie. L'homme de Poe raconte ses crimes ou les calamités qu'il a vues avec une sorte de calme précis, une attention violente et méthodique, le sentiment d'un chirurgien sur un malade; on devine qu'il est absorbé par les lois des faits et non point par eux. Son royaume n'est pas de ce monde. Il n'est pas pessimiste, il est désintéressé personnellement de ce qui s'ofïre au contentement des foules, il est hypnotisé par ce qui est 'profond.

L'état affectif qu'il montre ainsi en présence du meurtre, de la tempête, du deuil, il le montre dans ses rapports avec la femme. Edgar Poe la fait paraître souvent aux côtés de ce solitaire. Mais elle ne ressemble à aucune autre : Ligeia, Morella, Bérénice, lady Madeline, Rowena, Eleonora, ne sont point des figures de pur rêve comme Béatrice Portinari. Elles sont décrites avec un réalisme minutieux dans leur beauté; et cependant, quoique nous sachions la forme de leurs bouches, la langueur de leurs corps, la souplesse de leurs cheveux, elles nous apparaissent protégées par un idéalisme taciturne. Dans les expressions d'amour souvent passionnées qui leur sont adressées, aucune ne concerne la chair. Ce sont des visions figées, on sent qu'elles n'appartiennent nullement à la terre. Elles se tiennent dans les limbes d'une lumière diffuse, on ne sait où commence leur matérialité, on s'étonne qu'elles projettent une ombre. L'attachement que leur témoigne leur singulier amant est encore, à travers leur pâle noblesse, une dévotion au profond, toujours poursuivi, entrevu dans ces regards et cette beauté, jamais atteint. Pas plus en elles qu'en les cadavres, il ne veut constater la réalité cor» venue. Et dans son existence matérielle Poe fut ainsi à

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