‹ Princesse d'ItalieChapitre 4 sur 4 · I) ITALIE · texte numérisé non relu

I) ITALIE

Hno de Naples, si partait musicien, poète compositeur. Quant à ce bélitre de Petruccio , il n'avait ni goût, ni idée, ayant trop longtemps gardé ses chèvres sur les pentes de ses montagnes natales, mais la duchesse avait de l'imagination et de l'ingéniosité pour trois; et, quand le Xardi et le Barda lui apportèrent, enfin terminée, la Mort de Sainl-Jean-Bapiiste, qu'elle leur avait commandée, Simonetta cria au chef-d'œuvre, car, à travers les concetti d'une poésie toute d'assonance et de préciosité , elle avait re-

connu son idée première; et les fades mélodies du Napolitain n'altéraient pas trop la belle horreur du drame qui avait tenté cette âme tragique. La duchesse jetait un collier d'or au cou d'Angelino, mettait le gros rubis d'une bague au doigt de Beppo Nardi, et tous deux enthousiasmé^ baisaient la main de So,.

Altesse. Le poète, comme le musicien, avait respecté le plan donné par elle, se favoris avaient obéi.

La mort de Saint-Jean Baptiste, la décollation d,; Précurseur, la légende Je lu.\ure et île vrin? iinnt '.oute

la Renaissance italienneacu comme l'obsession, HoroJe et Salomc, les terribles figures qui ont tenté tous les peintres de cette époque et dont les musées nous ont légtié la dangereuse hantise, voilà le sujet vers lequel avait été tout droit cette voluptueuse et cette tenace. Parmi tant d'héroïnes de la Bible et de la Fable, Salomé l'avait requise entre

toutes; et elle, née

prin-

cesse à Florence, et de par son mariage duchesse e:

marquise, c'est l'impudique princesse de Judée qu'il hii plaisait d'évoquer, d'incarner, de vivre un soir

)2 l'RIXCESSi:

devant tout un peuple.

Cette petite fille qui danse, toute nue, devant un vieux roi libertin, et obtient une tôte ennemie par la mystérieuse offrande de son sexe, voilà le personnage qu'elle voulait être. C'était à la réalisation de cette chimère que se plaisait sa perversité ; et qui sait si cette curieuse imagination d'Ita-

lienne

n avait pas etc sé-

duite par un rapprochement possible entre l'âge avancé de THérode légendaire et la vieillesse anticipée de son mari !

C'était la mise en scène de la faiblesse >-énilc d'Hé-

rode, mais réduite par un cerveau de femme à une vengeance de petite fille.

La duchesse Tavait conçue en deux tableaux : la rencontre de Salomc et du Précurseur dans un des corridors du palais, le saint prisonnier entre deux gardes, la princesse, peutêtre moins apitoyée que curieuse, offrant d'abord à boire, puis tendant une fleur à l'ascète; le refus dédaigneux du saint et, Salomé insistant, la fureur prophétique et Tanathème de Jean appelant le feu du ciel sur la tentatrice : le second tdblenu montrait

Hcrode sur son trône, nn milieu des dignitaires de sa cour, et puis c'était, sur son ordre, Salomc introduite et priée de danser, le sanglant marché débattu entre le tyran et la petite princesse ; puis, la danse meurtrière une fois exécutée, Hcrode tenait sa promesse et le bourreau apportait, sur un plat, la tcte de Saini-|ean.

La Foscari distribua les rôles : Beppo Nardi, le poète , remplirait auprès d'elle celui d'Hèrodc; Angelino de Naples, a\cc son ardente tète èm.icièe. serait ":c Précurseur "-

ses yeux luisants, le désignaient pour incarner le farouche mangeur de sauterelles. Quant à Petruccio J'Ârlani, sa haute taille et sa musculature énorme indiquaient assez son rôle, il serait le bourreau. C'est lui qui se tiendrait immobile, le cimeterre à la main, derrière le saint agenouillé pendant toute la danse ; c'est lui qui, saisissant le prophète aux épaules, l'emmènerait hors scène ; c'est lui, enfin, dont le bras musculerjx, jailli de derrière un pilier, poserait la tcte sanglante de Saint- Icnn sur le plat... et, avec

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une joie enfantine, la pa^ sion fébrile et la science des détails que les femmeapportent en ces sortes do choses, la duchesse de s'occuper aussitôt des costumes, de la mise en scène et de la décoration de la salle , en quête d'étoffe> d'Orient et de velours prt

cieux Des scribes, sur

son ordre, écrivirent à Vc nise; des marchands juifs furent mandés de Gênes pour soumettre à son choix des tapis de Damas et des soieries de Tyr. On :'•.

venir à prix d'or des dan seurs de Bergame, qui réglèrent les temps du pas

de Salomé et apprirent à la duchesse à se mouvoir et onduler sur place, secouée de frissons brefs de la nuque aux talons, avec des torsions de hanches et de subits renflements de seins, comme une aimée des pays

barbaresques L'orchestre

de la cour fut renforcé de quinze musiciens, les vieilles tapisseries de la famille Salviati, représentant la vie de la Vierge, sortirent des coffres de bois de camphre où on les conservait, car elles étaient d'un prix inestimable, et on ne les en tirait que pour les grandes fêtes, pour les mariages

SS IRINCESSIt

des ducs et les baptêmes des enfants mâles et encore des premiers nés.

La duchesse fit plus encore ; elle voulut la cour intérieure du palais comme salle de spectacle et, taillant à même les remparts de la citadelle, fit démolir vingt mètres de murailles qui dominaient la mer. Les pics et les pioches entamèrent les vieux blocs de granit qu'avait posés Uberto le Fort ; une grande baie s'ouvrit, lumineuse et bleue, sur l'infini du golfe, à une hauteur de dix mètres, dans l'épaisseur même du mur: ce fut là le théâtre.

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Les merveilleuses tapisseries des Salviati se drapèrent autour des estrades, s'empilèrent dans la cour, à l'ombre du donjon et des èchauguettes, et, enfin, le jour du spectacle arriva.

Siraonetta avait choisi le jour même de l'anniversaire de ses noces pour ce fastueux scandale.

Un dais de brocart aux couleurs du duc se dressait en face de la scène, juste au milieu des estrades, réservé au vieux Bartholomeo et à sa suite de savants. Or, le spectacle était annoncé pour trois Heures, e; la foule, entassée aux gradins, toute

de têtes brunes et de clairs vêtements, s'impatientait, houleuse et frémissante, e:

les places du duc restaient vides. Après une attente de trois quarts d'heure, l.i foule s'exaspcrant trépignante, l'orchestre entamait un concerto de flûtes et de violes et les tapisseries de la baie s'écartaient.

Le duc Bartholomeo venait de faire savoir à la duches.se qu'elle n'eût pas à l'attendre, et qu'elle eût à commencer sans lui; pris d'une faiblesse au moment de quitter ses appartements, il lui demandait dix minutes pour ïC remettre et vien-

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lirait certainement dans un quart d'heure au plus assister à la danse de Saloraé, dans laquelle il désirait vivement admirer la duchesse, l'admirer et l'applaudir; et le spectacle commenta dans une logcre angoisse, car, vraiment, elle n'avait jamais si loin poussé l'audace, la belle Simonetta.

Sur la scène, debout contre une vieille verdure de Flandre, simulant les fresques d'un corridor, c'était, drapée de lourdes étoffes d'Asie, enturbanée de longs voiles bleuâtres, la silhouette onduleuse et fine de la duchesse en prin-

cesse de Judée. Elle tendait tour à tour à Saint-Jean Barda une rose, puis une coupe, et l'enveloppai:, amoureuse et lascive, dc la nudité de ses beaux bras... Puis les tapisserie ^ retombaient, et, dans l,i salle improvisée , aucun duc n'avait encore paru.

Cétaient, maintenant, chu chotées aux oreilles defemmes, des indiscrétionsur la surprise que le st cond tableau réservait, un.

effroyable tête de cire mo delée par d'Arlani, d'âpre- Barda lai-même, la ressem blance du musicien peinte et coloriée avec le sang d;

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supplice et la lividité de la mort, et que la duchesse offrirait à tous à la fin du tableau, triomphalement exhaussée sur un plat.

Et, les tapisseries s'étant relevées, ce fut, sur le bleu du ciel et sur le bleu du golfe emplissant de clarté toute la cour du palais, la vision d'Hérode, de Kardi lourd de pourpre et coiffé d'une mitre, installé sur un trône, avec, autour de lai, nettement découpé sur le ciel et la mer, tout un rang de seigneurs et d'esclaves.

I.a haute stature du sculpteur presque nu les dominait tous; un d'Arlani superbe

bb PRlXCESSi;

dans l'ctalage de ses niii^cli.

et de son torse, ceint d'uiiL iltofte blanche à partir de reins seulement... et, su des pizzicati de mandi Unes, sur un rythme Icgc et sautillant, on eût dit <.:c clochettes, sur une musiqi l étrange, en vérité, mcki.

çà et là d'appels de llûti et de langueurs raclées di.

guzlas, Salomé faisait so:

entrée Salomé, c'est.;

dire la duchesse Simonett.i fine comme une aiguilk dans un étroit fourreau de soie verte, une soie mordorée et luisante comme une peau de couleuvre, avc>.

çà et là, épanouies, d'éni'

mes rosaces de jais noir.

Un étroit gorgerin. émeraudes et saphirs, lui écrasait les seins et, les épaules et les bras nus jaillis comme des fleurs hors de cette gaine bleuâtre, chacun de ses mouvements découvrait ses aisselles et chacun de ses pas le haut de ses jambes nues, car l'étroite robe verte s'ouvrait, fendue jusqu'à la hanche , heureusement alourdie par d'épaisses franges d'or.

La face aux yeux agrandis et bleuis par le kohl, d'une pâleur de morte sous le fard, hallucinait comme un masque; de lonrde<; pende-

loques tremblaient sur le iront, apparu tout étroit sous les cheveux coiffés en tiare, un cône de ténèbres alourdi de poudre bleue et, tel un firmament, constelle d'étoiles d'or. Elle s'avança raidie, comme figée dans sa parure et ses orfèvrerie?, et d'une opale, posée entre ses seins, pendait au bout d'un fil de perles, plus bas que le nombril, presque à la naissance du sexe, une grande fleur d'émail.

Les trois têtes

Elle dansa et, dans ses grands yeux fixes, dans son sourire muet montait comme une cpouvante; et, suivant la direction de ce regard.

Toute la salle, qui la buvait des yeux, se retourna. I^ duc venait de prendre pla<x.

Le vieux Baitholonieo venait de s'asseoir sous son dais et, près de lui, debout dans une pose de respect, le poing sur la hanche, mais l'œil plein de menace, se tenait Andréa, Andréa Salviati, le proscrit, l'exilé, le tils tombé en disgrâce, l'ennemi de retour.

C'était lui que regardait Simonetta ; Hérode sur son trône, Saint-Jean agenouîDi derrière la danseuse, le bofurrcaii debout auprès de sa victime avaient baissé la tcie. Les veux droits fixé^

devant elle, comme hallucinée , Simonetta dansa .

mais quand, suivant son rôle, la danse enfin terminée, elle se tournait vers Hérode pour lui demander la tête du blasphémateur, un grand cri jaillit de toutes les poitrines; et la duchesse, la bouche grande ouverte, elle, ne put pas trouver un cri dans sa gorge serrée.

Le duc venait de se lever, la main sur l'épaule de son fils et de l'autre avait tait un signe... Trois tètes coupées gisaient aux pieds de Simonetta : des bourreau.x, apostés parmi les fignranf^.

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avaient strictement exécuté l'ordre. Un triple coup de hache avait décapité Saint- Jean et le bourreau et Hérode. un même châti- :r.ent avait frappé Nardi, uArlani et Barda.

« Ils ont payé », ce furent les seuls mots du duc en se retirant.

Le soir de cette même journée, une femme se réveillait, revenait à elle dans les ténèbres vacillantes d'une cellule illuminée de cierges, comme pour une veillée de mort, une cellule à la porte et à la fenêtre murées, car la condamnée, qui grisait là inerte, ne devnir inni^ii^ en

sonir. A ses pieds, trois tctes sanglantes s'entassaient sur un plat, trois tètes de jeunes hommes aux prunelles révulsées, aux cheveux hérissés demeurés droits d'effroi, trois têtes livides sous leur fard ; et la temme, encore toute scintillante de joyaux et de soie, ayant fait un instinctif mouvement de recul, fit glisser de sa robe un parchemin scellé aux armes des Salviati, et Simonetta Foscari ayant pris dans ses mains l'écrit tombé à terre, le déplia et lut cet adieu d'un vieillard :

" Vous le-^ .1VC7 nimés

vivants, aimez les morts, Madame. Il vous a plu de vivre avec eux et pour eux, il vous sera doux de mourir avec eux que vous avez fait mourir » ; et la duchesse, ayant tourné la page, trouvait ces lignes consolatrices : « Et moi aussi je vous ai aimée, Simonetta ; je m'en souviens et j'ai pitié; leurs lèvres sont empoisonnées. »

Table

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SlMOXETTA FOSCARI.

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