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Princesse;

C'était tout à l'heure... Nous sortions, [maman et moi, d'un bal chez les Martin-Bouchard, les gros marchands de fer de la rue Arnelot... Charlotte, leur fille aînée, se marie ; elle épouse un fabricant de rouenneries, affreusement riche et affreusement commun. De là cette fête qui réunissait les délicieuses notabilités de la fonte et de la cotonnade.

Nous montons en voiture... Pierre, la portière refermée, n'avait pas encore eu le temps

de remonter sur le siège, et déjà maman, d'une voix légèrement étranglée par l'émolion, m'adressait la phrase traditionnelle :

— Eh bien ! comment le trouves-tu?

Alors, moi, candide :

— Qui ça, maman?

— Ce jeune homme !

Moi, de plus en plus candide :

— Quel jeune homme, maman?

— Mon enfant, tu sais bien de qui je veux parler.

Si je le savais! Il était évidemment question d'un certain blondin tirant sur le roux, lequel m'avait été présenté par madame Marquesson, une marieuse enragée qui n'en est pas avec moi à son coup d'essai.

De dix heures du soir à une heure du matin, ce monsieur avait fait, entre maman et moi, une égale répartition de son esprit et de ses grâces, m'obsédant de ses invitations, m'arrachant, à force d'importunités, une valse et deux quadrilles, puis, dès que je réussissais à me tirer

de ses griffes, se rejetant sur maman, qui le couvait du regard, souriait à ses discours et paraissait charmée de son éloquence.

Je me méfiais de ce jeune rougeaud. C'est toujours à moi qu'ils en veulent, ces petits messieurs qui font la cour à maman... Celuilà, d'ailleurs, n'avait eu qu'à se montrer pour me prendre sur les nerfs.

Cependant, continuant de jouer les ingénues, je répondis à maman :

— Je ne sais pas du tout, pas du tout de qui tu veux parler.

— Mais de ce jeune homme avec qui tu as dansé le dernier quadrille !

Et, là-dessus, voilà maman qui s'enflamme, la voilà qui, toute frémissante et toute débordante d'enthousiasme, se met à me raconter l'existence de ce monsieur... Elle commence par passer en revue toute sa famille, une vieille et respectable famille dans laquelle il n'y a jamais eu que de bons cœurs et de braves gens. Le père, magistrat intègre, conseiller à la cour de

Paris ; sa mère, une sainte et digne femme, ayant admirablementélevé ses enfants... car il a deux sœurs, ce monsieur, charmantes toutes deux, et mariées, l'une à un charmant notaire et l'autre à un non moins charmant médecin. Quant à lui, oh! lui, la huitième merveille du monde, le mérite, la sagesse et la raison mêmes !ç.. Très intelligent, très distingué, adorant sa mère et... c'était là le bouquet!... et sorti le premier de l'Ecole centrale !

— Lepremier ! répétait maman, le premier! le premier ! ! !

Alors, moi, je ne fus pas maîtresse d'un véritable mouvement de colère, et, prenant la parole à mon tour :

— Un ingénieur ! jamais ! maman, jamais ! J'en ai déjà refusé sept ou huit, tous sortis de l'École Centrale ou de l'École polytechnique, tous gentils comme des amours, tous sages comme des images !... Et, s'il s'en présente d'autres, je les refuserai tous, sans même prendre la peine de les regarder... Sache bien

cela, et cesse de me tourmenter ainsi. . . Tu y mets de racharnement... c'est une véritable persécution, etj'en meurs, maman, oui, j'en meurs!...

Je n'étais pas au bout de cette belle tirade, que nous tombions dans les bras l'une de l'autre, en larmes toutes deux :moi, des larmes d'énervement, maman, des larmes de tendresse; moi désespérée, maman bouleversée. Elle est si bonne, si bonne, si bonne; sans cette rage de me faire épouser un ingénieur, ce serait une véritable perfection que maman.

Jamais il n'y eut, dans un landau, de une heure à une heure un quart du matin, scène plus navrante et plus ridicule. Tout en confondant nos larmes, nous échangions des phrases entrecoupées :

— Ma chérie, tu sais c-omme je t'aime.

— Oui, maman, je le sais, mais pas d'ingénieur !

— Je ne veux que ton bonheur.

— Pas d'ingénieur!

— Ne parlons pas de cela.

— Si fait... parlons-en... pas d'ingénieur!... pas d'ingénieur !

jNous avons fait la paix, naturellement, maman et moi. Elle m'a promis de ne plus jamais me dire un mot du personnage de ce soir.

Et cependant je me sens prise d'un immense découragement. Je n'échapperai pas à ma destinée. Je me défendrai, je me débattrai, mais pour succomber, en fm de compte, et pour être la proie d'un de ces anciens élèves de l'École polytechnique ou de l'École centrale qui me guettent, m'entourent et m'enserrent.

En ce moment, j'entends marcher sous ma fenêtre, les pas résonnent nettement dans le silence de la nuit. C'est un ingénieur, j'en suis sûre, c'est un ingénieur ou un chimiste, car ils en sont aussi, les chimistes !

11 mars.

Et pourquoi maman a-t-elle un cœur si faible et des yeux si tendres pour tous ces jeunes sa-

vanls acharnés à ma poursuite ? Parce que j'ai un frère, un méchant petit garnement, très gentil d'ailleurs, très drôle, et que j'adore... lequel frère a autant de fureur pour le plaisir que d'horreur pour le travail. Ce n'est pas moi qui l'en blâmerai.

Octave a vingt-trois ans, et en voilà dix-neuf qu'il fait le désespoir de papa et de maman... Il avait quatre ans... on l'a planté devant un alphabet et on a essayé de lui apprendre ses lettres... Il s'est mis à crier, à pleurer, à hurler: J'veux pas travailler ! Tveux rrC amuser ! Il est aujourd'hui exactement dans les mêmes idées. Il s'en est tenu à cette phrase-là et n'a jamais dit autre chose : il ne veut pas travailler, il veut s'amuser.

Lorsque papa, pour le mellrc au courant des affaires de la maison, a voulu le calfeutrer dans un bureau, de neuf heures du malin à cinq heures du soir, Octave s'est mutiné. Il a déclaré qu'il n'entendait et n'entendrait jamais

rien à la fabrication et à la vente du papier,

qu'il ne ferait que des bêtises s'il s'avisait de faire quelque chose, et que, dans l'intérêt même de la maison, il valait bien mieux qu'il ne fît rien du tout.

Et sa résistance a été si ferme, sa paresse si énergique, que papa a dû s'avouer vaincu et se contenter de payer docilement les dettes d'Octave. De là de gros orages ; mais, comme il n'y a rien de meilleur que papa, si ce n'est maman, tout finit par s'arranger.

Il est riche, papa, très riche, cela n'est pas douteux... Quand Octave a commencé à se divertir, il a trouvé tout de suite des gens qui se sont disputé l'honneur de lui prêter de l'argent, et il me disait :

— Yois-tu, Catherine, nous pouvons être tranquilles... Papa a beaucoup, beaucoup d'argent. Je trouve du crédit très facilement et à des intérêts très raisonnables. C'est de bon augure.

Et, au mois de décembre dernier, lorsque papa, d'un seul coup, a dû tirer de sa caisse

une cinquantaine de mille francs, Octave me disait :

— Évidemment papa a crié, il ne pouvait pas ne pas crier; mais, pour qu'il n'ait pas crié plus qu'il n'a crié, il faut qu'il soit diablement riche!... Il y a des millions dans la maison, Catherine, et nous pouvons nous amuser.

Alors Octave fait danser l'argent de papa, et comme il est pleinement démontré que jamais il ne sera bon à rien, que jamais il ne pourra reprendre la suite des affaires de papa, que jamais il no pourra diriger nos ateliers de Paris, nos usines d'Angoulème et nos moulins de Besançon, il faut que ce soit moi, moi qui me sacrifie ! ce n'est pas moi qui suis à marier, c'est la fabrique !... A qui les grandes papeteries Duval?... Et, par-dessus le marché, à qui la pauvre petite Duval qui n'est ni trop laide, ni trop sotte?... C'est, du moins, mon très humble avis.

Et je devrais, les yeux fermés, en jeune fille bien bête, bien sage et bien obéissante, ac-

cepter le premier ingénieur venu qui saura faire marcher nos machines et tourner nos moulins... Non... Non! cent fois non! Octave s'amuse, c'est à merveille, mais moi aussi je veux m'amuser... et je m'amuserai !

12 mars.

Quelle est au juste la fortune de papa ? Quelle sera ma dot? Voilà ce que j'aimerais à savoir. Et comment aborder avec maman cette grosse question? Je ne manque certainement pas d'aplomb, et je n'ose pas cependant, je n'ose pas.

Je me rappelle très bien... quand j'étais petite lille, papa et maman parlaient très souvent affaires et argent devant moi... c'était même, le soir, après le dîner, le fond de la conversation... J'avais dix ou douze ans, je jouais encore à la poupée; dans mon coin, j'avais l'air de ne pas écouter, mais j'entendais très bien.

Souvent papa s'amusait à faire des comptes sur de grandes feuilles de papier, et maman répétait avec admiration :

— Quoi, tant que cela! Quoi, tant que cela!

On ne disait pas les chiffres, mais je comprenais qu'ils devaient être gros... Et puis papa me prenait dans ses bras et me faisait sauter sur ses genoux en disant :

— Elle ne mourra pas de faim, cette petite bonne femme-Là.

Depuis que celle pellle bonne femme-là est devenue une grande jeune fdle, on ne fait plus de comptes devant elle... Papa quelquefois, cependant, ne peut pas se tenir; il est fier de mener si bien cette grande maison, il est fier de gagner, à lui tout seul, tout cet argent-là — ce n'est pas Octave qui l'aide, bien au contraire — et alors il lui échappe, de temps en temps, des phrases qui me prouvent qu'il ne lui serait pas difficile de me donner une dot énorme, si la fantaisie lui en prenait. Mais, tout aussitôt, à ces phrases-là, maman dresse l'oreille, et, par

de petits clignements d'yeux précipités, avertit papa qu'il ne faut pas parler de ces choses-là devant moi... Gela pourrait me donner des idées de luxe et de grandeur.

Pauvre maman ! Si elle savait ! Il y a longtemps que c'est chose faite ! Toute petite, je les avais ces idées-là ! J'étais déjà ce que je suis, on change si peu... on se développe, voilà tout. J'aimais à faire de l'effet, et j'en faisais, car j'avais — et fort heureusement je les ai toujours — de très grands, de très beaux yeux, lumineux, profonds et parlants. J'avais l'instinct du luxe et de la dépense; l'argent — dès que j'en avais — ne me tenait pas aux doigts; il ne me paraissait bon qu'à être dépensé, et tout de suite, tout de suite. J'adorais lesjoujoux qui coûtent très cher et se cassent très vite.,.

Mais ma folie, c'était la toilette. Un jour — j'avais six ou sept ans, — papa me demanda ce que je voulais pour ma fête :

— Une robe, m'écriai-je, une robe rouge pour être belle et pour qu'on me regarde dans la rue.

Je ne pouvais voir, sans jalousie, sans colère, sans désespoir, celles de mes petites amies qui étaient mieux mises que moi, et plus élégantes, et plus regardées.

Comme je les ai connues ces douleurs-là, et comme je les connais encore !

Maman, avec son intelligence qui est très grande, maman n'a jamais su ce que c'est qu'une couturière, jamais ce que c'est qu'une robe... Elle ne s'en doute pas! elle se laisse mettre n'importe quoi sur les épaules, et se croit habillée; quand je proteste, quand j'implore, quand je supplie, quand je demande à genoux une autre couturière, une couturière qui me comprenne, et qui fasse de moi ce qu'on en peut faire, il me semble, maman me répond qu'elle ne quittera jamais madame Saiilard! Et pourquoi ? Ah ! c'est une question de sentiment ! Madame Saiilard a fait la robe de noces de maman... et maman a été si heureuse, si heureuse depuis cette robe-là !

Car il n'y a pas au monde de ménage compa-

rable au ménage de papa et de maman. Ils vont célébrer dans six mois leurs noces d'argent, et c'est encore aujourd'liui, après un quart de siècle, la même affeclion, la même tendresse. Marguerite, la vieille bonne qui m'a élevée, me raconte, de temps en temps, et toujours avec attendrissement, l'histoire du mariage de maman.

Rien de plus touchant... Grand-papa, qui était déjà très riche, voulait faire épouser à papa la fille d'un notaire qui avait cent mille écus de dot; mais papa voulait épouser maman qui était pauvre, qui était belle et qui était sa cousine... absolument comme dans les romans anglais... Et c'est l'amour qui a triomphé, toujours comme dans les romans anglais... mais seulement après deux longues années de combats, de luttes et de souffrance, pendant lesquelles, héroïquement, papa refusait tous les beaux mariages qui lui étaient offerts par grand-papa. Il ne voulait que maman, et il l'a eue, et ils ont été parfaitement heureux, et

ils le seraient encore, s'ils n'avaient pas un fils qui aime trop le plaisir et une fille qui n'aime pas assez les ingénieurs.

Papa a toujours vécu pour sa fabrique et maman pour papa... La fabrique allait bien, papa allait bien, tout allait bien... On a continué de vivre dans cette maison, comme on y vivait il y a cinquante ans. Dans le salon, les mêmes vieux fauteuils d'acajou rangés contre le mur depuis le premier Empire... Des meubles de Jacob, des meubles terribles, inusables, éternels, indestructibles. J'ai essayé de casser un fauteuil, je n'ai pas pu. Une excellente cuisinière et une très bonne table, voilà notre seul luxe, parce que papa est gourmand, etque, lorsqu'il a bien travaillé toute la journée, il aime à bien dîner le soir... Quant à maman, pas un défaut, pas un, pas même celui-là... Elle vivrait d'un sou de pain et de deux sous de pommes de terre frites... Seulement elle regarde manger papa, et, comme elle voit qu'il est content, elle est beureuse.

Avare, certes, maman ne l'est pas ; ce serait un défaut, et elle est parfaite; seulement cela ne l'amuse pas de dépenser de l'argent... excepté pour les pauvres. De ce côté-là, elle donne beaucoup. Ainsi, dernièrement, trente mille francs, d'un seul coup, pour des constructions dans un orphelinat de jeunes filles du faubourg Saint-Antoine. Et elle ne s'en est pas vantée... C'est Octave qui a su la chose indirectement, et, à cette occasion, il me tenait le langage le plus sensé.

— Ce n'est pas raisonnable, me disait-il, ce n'est pas raisonnable, de la part de papa, de ne vouloir me donner que quinze mille francs de pension. Il peut bien faire pour moi autant que pour les petites orphelines du faubourg Saint- Antoine. Eh bien ! si j'avais quarante mille francs par an, avec ça et avec le bésigue, je pourrais joindre les deux bouts... parce que je gagne toujours au bésigue. Mais quinze mille francs ! Qu'est-ce qu'on veut que je fasse avec quinze mille francs? C'est la misère... Alors

j'emprunte à dix ou douze pour cenl... et ce n'est pas cher par le temps qui court... il faut que papa inspire une fameuse confiance... Seulement, au bout du compte, ces dix, ces douze pour cent, qui est-ce qui les paie, ça n'est pas moi, c'est papa... Il aurait donc avantage à les économiser, en me donnant quarante mille francs par an. J'ai tâché d'expliquer ça à maman, elle n'a pas compris... elle ne pouvait pas comprendre. Tu la connais, maman. Quinze mille francs, ça lui fait l'effet d'une somme énorme. Je suis sûr qu'elle trouve que je devrais mettre de l'argent à la caisse d'épargne.

Je dois dire que, ce jour-là, j'ai été contente, très contente d'Octave.

— Papa est colossalement riche, a-t-il ajouté. J'ai su, ces jours derniers, qu'il y a trois ans, au moment où l'on voulait tout mettre en actions, un banquier lui avait offert d'acheter en bloc, pour huit millions, les papeteries, les usines, les chutes d'eau, le matériel, les terrains, les bâtiments, l'achalandage, tout enfin.

Et papa a refusé huit millions, c'est-à-dire près de quatre cent mille livres de rente, cela signifie qu'il î:;agne un demi-million par an... Et alors, comme papa ne dépense rien, je ne sais pas moi... je n'ose même plus calculer... Nous devons avoir un jour, chacun, cinq, six, sept millions... Et ce n'est rien pour papa que quarante mille francs. Si, d'ailleurs, je les demande pour moi, a-t-il ajouté, j'estime qu'on devrait aussi les dépenser pour toi. Est-ce qu'on ne devrait pas te laisser monter à cheval ? Ah ! si papa faisait les choses comme il devrait les faire, au lieu de brocanter, dans mon dénuement, au Tattersall ou chez Chéri, de malheureuses biques de cinquante louis, je m'en irais à Londres, et je ramènerais de là-bas deux vrais chevaux, l'un pour toi, l'autre pour moi. Tu serais délicieuse en amazone. Tu es charmante, tout à fait charmante, c'est moi qui te le dis, et j'ai la prétention de m'y connaître. Si tu étais entre les pattes d'une couturière sérieuse — et je pourrais t'en indiquer, des couturières —

PRINCESSE -il

il n'y aurait pas de plus jolie fille que toi dans Paris. Tu t'ennuies, tu veux te marier; les petits ingénieurs de maman ne te tentent pas, tu les envoies tous promener, tu as cent fois raison. Ce n'est pas juste qu'on veuille te condamner à épouser un ingénieur, parce que je suis incapable de diriger la maison. Je sais bien ce que tu désires, et le mari qu'il te faudrait. Ce n'est pas maman qui te trouvera ce mari-là, c'est moi. Avec la taille que tu as, et la dot que tu dois avoir, nous n'aurions pas fait ensemble dix fois le tour du Bois, que nous verrions trotter et galoper derrière nous de jolis petits messieurs munis d'un titre et d'une particule, et grillant d'envie d'échanger la moitié de ce titre et de cette particule contre la moitié des millions de papa. Et cela ne me déplairait aucunement d'avoir un beau-frère qui serait du monde. Mais va donc faire comprendre ça à papa et à maman ! Ils ont été heureux en vivant d'une certaine façon, et ils sont convaincus que nous ne pouvons être heureux qu'en vivant de cette

façon-là. Il n'y a pas à leur en vouloir, mais il faut tenir bon, ma chère, il faut tenir bon.

C'est à quoi j'étais résolue, pour ma part ; je , n'en ai pas moins été très heureuse de trouver Octave dans des idées aussi parfaitement raisonnables.

Mais pourquoi suis-je telle que je suis? Pourquoi sommes-nous. Octave et moi, si différents de papa et maman? Papa si avide de travail, et Octave de plaisir ! Papa si enragé pour gagner de l'argent, et Octave pour en dépenser! Maman si calme, si reposée, si paisible! Moi si nerveuse, si inquiète, si agitée !

Octave dit que papa et maman sont de leur temps, et nous deux du nôtre qui n'est pas du tout le même, qu'ils ne sont plus dans le mouvement, que nous y sommes en plein, et que nous avons raison d'y être. Octave va plus loin... Il considère que c'est notre devoir de faire rentrer dans la circulation un peu — et même beaucoup — de l'argent entassé dans cette maison. Tâchons donc de remplir, et de notre

mieux, »i le plus tôt possible, cette fonction sociale.

22 mars.

Papa, le matin, reçoit quatre ou cinq journaux. Il les regarde plutôt qu'il ne les lit... c'est l'affaire d*un petit quart d'heure, et les journaux vont s'entasser dans la corbeille à papier. Alors moi, de temps en temps, dans la journée, quand papa n'est pas là, je vais fourrager dans la corbeille. C'est mal ce que je fais là, c'est très mal, je le sais, car maman ne veut pas que je lise les journaux, et elle a bien raison, maman ! Il y a des choses dans les journaux, des choses!... Mais, dès que je tombe sur une de ces choses-là, tout de suite, le plus honnêtement du monde, et sans même essayer de comprendre, je passe. .. le passage.

Ce que je recherche avidement, c'est tout ce qui me parle de Paris, du vrai Paris, de ce Paris qui commence dans les environs de l'Opéra et qui finit dans les environs de l'Arc de l'Étoile.

24 PRINCESSK

A quelle distance de nous, hélas! Rue Pavée, au Marais ! C'est là que je suis née, là que je vis, là que j'étouffe, dans notre vieille maison flanquée de notre vieille fabrique de papier, en pleine province. Quand nous sortons en voilure avec maman, c'est tout un voyage pour arriver à Paris... Enfin, voici la rue de la Paix et ces quatre files de voitures alignées devant les grandes couturières, les grandes modistes et les grands bijoutiers de Paris. L'air devient plus vif, plus léger, plus doux à respirer... je retrouve ma patrie... Chez moi!... je me sens chez moi!

Une voiture s'arrête, un merveilleux petit coupé, le comble de l'élégance dans sa simplicité. Un groom ouvre la portière, une femme traverse rapidement le trottoir, et tous les regards sont sur elle... Sa jeunesse est douteuse, cependant, et sa beauté médiocre; mais ce qui en elle est admirable et ce qui est admiré, c'est un tas de petits chiffons délicieusement arrangés et audacieusement portés, puis c'est une

certaine allure, une certaine démarche, un certain air dégagé, libre, hardi.

Ah ! comme je saurais bien le prendre cet air-là! Comme je saurais être riche, et comme je saurais être jolie, si maman me laissait seulement m'habiller à ma guise et ne me condamnait pas à passer par les mains de l'affreuse madame Saillard.

En attendant, dans les journaux de papa, je lis, je dévore tous ces articles intitulés : La Vie Parkienne, — High life, — Échos du grand monde, etc., etc. Toutes ces chroniques signées : Violette f Fanfreluche, Brimborion, Veloutine, etc., tous ces récits de grands mariages, grands bals, grandes premières représentations, grandes ventes de charité.

DanscesarticleSjje trouve des noms de femmes du monde, et aussi des noms de femmes de théâtre. On me raconte par qui et de quelle façon les unes et les autres sont habillées, si bien que c'est un curieux petit méli-mélo de baronnes et de modistes, de comédiennes et

de marquises, de corsetières et de duchesses.

Une cinquantaine de femmes, toujours les mêmes, paraissent représenter, à elles seules, le luxe et l'élégance de Paris. Du matin au soir, dans ces chroniques, je les suis, pas à pas, heure par heure. On me montre la princesse de X*'* galopant, à dix heures du matin, dans l'allée des Acacias, sur un cheval de douze mille francs... On me dit les noms des cavaliers qui lui font cortège... Elle s'arrête klaPotinièrey et là, le plus joyeusement du monde, bavarde pendant un quart d'heure... Et je sais ce que c'est que la Potinière... Octave me l'a expliqué. 11 monte à cheval, lui, le matin; il va à la Potinière, lui !

Celte princesse de X***, je la retrouve à la Marche, dans l'après-midi... et le chroniqueur me décrit minutieusement son costume : une sorte de vareuse de matelot, à boutons de métal, avec un petit chapeau de canotier planté sur l'oreille... Sur la pelouse, à côté du mail, on a dressé une table toute couverte de roses; la

princesse et ses amis mangent du pâté de foie gras et boivent du vin de Champagne.

Je la retrouve, le soir, à minuit, chez la duchesse de Z*'*. C'est une des grandes fêtes de la saison, des tableaux vivants... Un rideau s'entr'ouvre, et, parmi les fleurs et les verdures, sous un flot de lumière électrique, l'amazone du bois de Boulogne, la canotière de la Marche, transformée en Diane chasseresse, montre des bras incomparables, des épaules idéales et les deux plus jolis pieds de Paris.

Voilà ce que papa ne lit pas dans les journaux... mais voilà ce que je lis, moi. Il me semble alors que je pénètre dans un monde enchanté, où tout est joie, plaisir et ravissement. C'est comme une féerie qui se déroule sous mes yeux, dans un ruissellement de satin et de dentelles, de perles et de diamants. Un seul rêve emplit ma pensée , un seul désir m'agite, une seule ambition me saisit et me possède tout entière...

Moi aussi, être, un jour, une de ces femmes

sur lesquelles Paris a sans cesse les yeux fixés ! Et, moi aussi, au lendemain d'un grand bal, délicieusement lasse, entendant encore à mon oreille le bourdonnement de déclarations aimables et tendres, sentant encore sur mes épaules la caresse et la flamme de mille regards admirateurs, moi aussi lire dans le Carnet cVune mondaine ou dans les Notes d'une Parisienne, que la plus jolie à ce bal, et la plus fêtée, et la plus entourée, et la mieux attifée, et la plus jalousée, c'était moi, moi, moi, Catherine Duval, métamorphosée en marquise, ou en comtesse de je ne sais quoi !

24 mars.

Cependant, à côté de la combinaison de l'ingénieur, il y aurait bien pour maman une autre combinaison... Si j'aimais! oui, si j'aimais! Elle n'avait pas un sou de dot, maman, et papa l'a épousée par amour. . .

De cette grande aventure, il lui est resté un

petit fond romanesque et sentimental. S'il y avait, par hasard, dans les bureaux de papa, un bon petit commis à douze cents francs, bien pauvre, mais bien sage, bien raisonnable, bien appliqué et soutenant sa vieille mère par son travail... et si j'allais trouver maman, et si je lui disais : « Maman, voilà celui que j'aime! » maman se sentirait le cœur attendri, et, comme papa fait toujours docilement tout ce qu'elle désire, je deviendrais la femme du petit commis.

Et après? Ce serait la vie de maman... Y at-il là que' que chose pour me tenter? La vie de maman, c'est d'être toujours levée la première dans la maison; c'est de trotter, tous les matins, pendanttrois heures, un gros trousseau de clefs à la main, de la cave au grenier, pour tout régler et tout ordonner; c'est de ranger ses gr andes armoires à linge qui fleurent une od eur de province, une odeur de lavande et de verveine ; c'est de faire impitoyablement la guerre au plus léger grain de poussière qui

s'abatsiir [ses cliers vieux meubles d'acajou ...

En somme, toutes les petites manies et toutes les petites joies d'une petite bourgeoise économe et rangée... Maman a été en quelque sorte surprise par la fortune... Elle avait jusquelà vécu très étroitement... Elle est restée ce qu'elle était. Elle ne sait pas être riche... et comme je le saurais bien, moi !

D'ailleurs, la vie de maman, avant tout et par-dessus tout, c'est papa ! Courir, elle-même, dès qu'il rentre, chercher ses pantoufles et l'installer, elle-même, au coin du feu, dans son fauteuil, entre ses cigares et ses journaux; aller, elle-même, surveiller avec amour à la cuisine les petits plats dont il est friand; lui faire, elle-même, quand il est souffrant, du thé ou de la camomille; enfin, avoir toujours, comme un bon caniche fidèle et tendre, les yeux plongés dans les yeux de papa pour surprendre ses moindres désirs... Eh bien! tout cela, c'était peut-être le bonheur autrefois, mais ça n'est plus le bonheur aujourd'hui ;

je me sens en goût de plaisirs plus violents.

C'est une sainte, maman. L'abbé Picard lui disait l'autre soir :

— Voilà vingt ans, madame Duval, que vous édifiez le Marais.

Et cela est vrai... Mais je ne suis pas une sainte, moi, je suis une très jolie petite Parisienne de 1884, et je plains le Marais, s'il n'a que moi, après maman, pour son édification!

27 mars.

Octave est dans la joie! Il a été reçu hier membre d'un club tout à fait chic qui a été fondé dernièrement, boulevard Malesherbes, et qui a été baptisé du sobriquet de cercle des Petits-Pois.

Octave m'a donné un exemplaire de l'annuaire du club, et je viens de faire moi-même, avec beaucoup de soin, le pointage de ses deux cent soixante-deux membres, dont cent quatorze titrés un duc (Espagnol, c'est vrai), deux princes (Italiens, c'est encore vrai), sept

marquis, soixante-trois comtes, dix-neuf vicomtes et vingt-deux barons. Et, dans le nombre, des noms hors ligne, des ^noms éclatants, des noms historiques !

C'était, depuis quelque temps, l'ambition d'Octave de pénétrer dans ce cercle; il m'en parlait bien souvent et me disait avec désespoir :

— Ah! je n'y arriverai jamais ! Tu ne sais pas comme c'est dur, Catherine, de s'appeler Duval, quand on veut se faufiler dans le vrai monde.

Il en est venu à ses fins, cependant, et avec une habileté merveilleuse. Sa grande passion, c'est le bésigue; il y est de première force, et passait la moitié de sa vie dans un affreux petit cercle de rien du tout, un cercle de jeu, où se rencontrent, par amour de la dame de pique, sans se connaître, des gens de tous les mondes.

Or, au commencement du mois dernier, Octave a eu la chance de mettre la main sur un certain petit comte, de grande, très grande famille, et qui a, lui aussi, la rage du bésigue.

Il s'est enfilé, le petit comte — c'est l'expression consacrée. — Octave me parle la langue de son monde, et rien ne m'amuse davantage.

Au bout de la première séance, une séance de sept lieures, le petit comte perdait une dizaine de mille francs; il était blême, verdatre... l'air enfin de quelqu'un qui a perdu dix mille francs et qui ne les a pas dans sa poche. Au petit jour, Octave lui dit avec le plus aimable sourire :

— Ne me payez pas, je vous en prie... Je vous donnerai votre revanche...

Il la lui a donnée, le soir même, et aussi les soirs suivants; mais la veine, obstinément, se déclara pour Octave, qui gagnait, gagnait toujours... Le petit comte, au bout de la semaine, perdait plus de trente mille francs... Or il était à la côte et hors d'état de payer en ce moment, une pareille somme. Octave le savait bien; il se montra beau joueur, accepta toutes les revanches demandées et laissa venir patiemment

3i PRINCESSE

un retour de chance qui permît à son adversaire de s'acquitter, sans bourse délier.

Mais quel résultat pour Octave! Quand ils avaient joué, la semaine précédente, leur première partie, c'est à peine s'ils se connaissaient:

— Voulez-vous faire un bésigue. Monsieur?

— Avec plaisir, Monsieur.

[ Voilà où ils en étaient. Ils s'appellent mon cher ami maintenant, et, lorsque Octave, le plus négligemment du monde, donna à entendre qu'il ne lui serait pas désagréable d'entrer aux Petits-Pois :

— Gomment donc, mon cher ami, s'écria le petit comte, je suis du comité et je veux être votre parrain. Nous serons là bien mieux qu'ici pour faire notre bésigue.

Et voilà comment Octave est entré aux Petits- Pois!

29 mars.

Nous déjeunions, ce matin, tous les trois^ papa, maman et moi; nous prenions notre cho-

colat, notre immuable, notre éternel chocolat. Il était huit heures cinq, et à huit heures, montre en main, je dois être habillée, corsetée, coiffée, prête à tout événement. Je ne sais pas ce que'c'est qu'un peignoir. Il faut que je sois, dès l'aube, dès le saut du lit, correctement sanglée et ficelée. J'ai été élevée et suis strictement maintenue dans les bons principes... Et, tous les jours, entre le premier et le second déjeuner, une heure de piano, une heure de français et une heure d'anglais. Autrefois, il a même été question d'ajouter à tout cela une heure de ménage et de cuisine.

— Les filles de la reine d'Angleterre, me disait maman, apprennent à se servir ellesmêmes, à balayer leurs chambres, à savonner et à repasser, à faire la cuisine, etc., etc.

Mais j'ai résisté... Papa a été pour moi... Il est quelquefois pour moi contre maman, papa. Voilà pourquoi je ne suis pas une femme complète, pourquoi je ne sais pas faire~mon lit et les œufs brouillés. Tous les autres talents, sans aucune exception, je les ai.

Mon Dieu ! mon Dieu ! quand ne sera-ce plus tous les jours, à la même heure, impitoyablement la même chose? C'est le bonheur de maman, cette existence rigide, ponctuelle, précise, mathématique, tirée au cordeau... C'est mon supplice à moi! Maman, que de vertus vous me faites haïr! Oui, je prends en horreur l'ordre, l'exactitude, la régularité. Je me sens, par accès, des instincts de vagabonde et de bohémienne. Je voudrais être mal vêtue, mal couchée, mal nourrie, jouer avec les apprentis de la fabrique dans la rue, déjeuner de deux sous de pommes de terre frites, boire dans le creux de ma main aux fontaines publiques, monter à cheval dans un cirque, crever des cerceaux de papier et danser sur la corde raide sans balancier...

Tous les jours, à huit heures dix minutes, pendant le chocolat, Pierre apporte le courrier de papa, un énorme courrier, cinquante, soixante, quatre-vingts lettres, des gens qui écrivent de partout pour avoir du papier, du

papier, du papier! Or, ce matin, dans le courriel', j'aperçois une Icltre de faire part... Un mariage! Eiles m'appartiennent, par droit de conquête, ces lettres-là! Je suis toujours la première à les reconnaître, la première à sauter dessus.

Et voici ce que je lis dans cette lettre de ce matin :

Monsieur et madame Bernardel onlVhonneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Léonie Bernardel, leur. fille, avec monsieur le comte Roger de Maumusson.

Léonie Bernardel ! je la connais un peu. Nous avons fait ensemble, à l'église Saint-Paul, notre première communion. Son père est fabricant de papier, comme papa, mais moins riche, bien moins riche que. papa. J'ai souvent entendu parler de la maison Bernardel comme d'une bonne maison de second ordre, rien de plus; tandis que nous sommes, nous, de premier

ordre. Et la voilà comtesse, cette Léonie Bernardel, une vilaine courtaude, rougeaude, lourdaude, blondasse et fadasse.

Je ne peux retenir un petit cri.

— Qu'est-ce donc? dit-maman.

— Tiens, lis...

El maman aussi a son petit cri.

— Ces Bernardel sont fous !

— Complètement fous! ajoute papa, après avoir lu à son tour.

Par là-dessus, grand, grand discours de maman... Rien de plus ridicule que ces mariageslà! Ils tournent mal toujours! On ne doit pas chercher à sortir de son monde! Et castera... et caetera...

Je le connaissais, ce discours, pour en avoir été bien souvent régalée. Papa approuvait en silence, de la tête, tout en parcourant ses lettres, ses chères lettres d'affaires.

Moi, je n'ai pas bronché; j'ai eu l'air de ne pas entendre. Je découpais et je beurrais mes tartines avec un soin tout particulier; mais j'ai

très bien vu que maman, tout en parlant, me jetait de petits regards à la dérobée, pour tâcher de lire quelque chose sur mon visage.

2 avril.

Pauvre maman! Gomme je la connais ! Quand elle est entrée, ce matin, comme tous les malins, à sept heures et demie, dans ma chambre, je n'ai eu qu'à la regarder pour voir qu'elle n'avait pas son air de tous les jours. Je me suis dit : « Prenons garde ! Il doit y avoir quelque ingénieur sous roche. »

Je me trompais; ce n'était pas un ingénieur, c'était un notaire ; mais quel notaire ! La perle du notariat! Tout jeune. Trente et un ans. C'est hier, dimanche, à la messe, qu'il a eu le bonheur de me voir. Il n'y a guère, dans notre monde, que deux combinaisons pour les exhibitions matrimoniales : la messe ou l'Opéra- Cumique.

J'ai tout d'abord demandé le nom de ce par-

fait notaire. Certainement je ne m'attendais pas à ce qu'il s'appelât la Trémoille ou La Rochefoucauld... Un notaire! Mais enfin je voulais savoir... Maman était visiblement hésitante, embarrassée. J'ai compris tout de suite que ça devait être horrible... et ça l'était ! Mouillard ! Il se nomme Mouillard ! Je serais madame Mouillard! Quel rêve!

El, pendant que je restais là, écrasée sous Thorreur d'un tel nom, maman se lançait dans un long discours. Ah ! ces Mouillard ! ces Mouillard! Une vieille étude, une vieille maison! Et cette maison était là, près, tout près de nous... rue Saint-Antoine... Je resterais sous l'aile maternelle.

Le grand-père Mouillard était notaire, sous Louis-Philippe, là, rue Saint-Antoine... Le père Mouillard, notaire, sous Napoléon III, là, rue Saint-Antoine... Le fils Mouillard — le mien — est notaire, sous la République, là, rue Saint-Antoine... Et. si je consentais à devenir madame Mouillard, au xx^ siècle, sous je ne sais

quel roi, quel empereur ou quelle république, un petit Mouillard, auquel j'aurais contribué, serait notaire, là, toujours rue Saint-Antoine... Ce serait délicieux! Maman a le talent de découvrir dans Paris de vieilles familles momifiées, pétrifiées, qui ne déménagent jamais, s'incrustent là où elles naissent, et y vivent d'une vie qui ressemble à la mort.

Et pendant que je me répétais avec stupeur : « Madame Mouillard! madame Mouillard! » maman poursuivait éloquemment le panégyrique de son noiaire... 11 avait eu une jeunesse admirable!... C'est encore une des manies de maman de me chercher un mari ayant eu une jeunesse admirable... Je sais très bien ce qu'elle entend par là... et, d'ordinaire, je lui permets de célébrer la candeur de ses candidats; mais aujourd'hui je n'ai pu me contenir, j'ai déclaré que ce que maman appelait une jeunesse admirable, jel'appelais, moi, une jeunesse ridicule...

Maman de lever les bras au ciel et de s'écrier :

— Ridicule!..

— Oui, ridicule, tout ce qu'il y a au monde de plus ridicule!.. Mais restons en là, je t'en prie, maman... Je ne peux pas concevoir que tu aies eu la pensée de me proposer un mari portant un pareil nom... Tu veux m'exaspérer, me poussera bout, me rendre folle...

— Te rendre folle?

— Oui, et m'obliger à aller me jeter dans un couvent.

— Dans un couvent !

— Oh! cela finira ainsi... Est-ce qu'on peut s'appeler madame Mouillard ! Mon parti serait bientôt pris entre ce nom-là et le couvent!

Maman a eu toutes les peines da monde à me calmer, mais j'ai eu encore cause gagnée. Il ne sera plus question de ce monsieur.

3 avril.

Ce matin, sous ce titre : Les grandes mondaines de V avenir , j'ai trouvé, dans un des

journaux de la corbeille, le récit d'un bal blanc chez la marquise de Massy-Pressac, pour les débuts de sa fille Théodorine, une des plus jolies, des plus spirituelles et des plus riches, jeunes filles du high life parisien. Elle doit apporter en dot à son mari deux millions et un château historique en Touraine...

C'est le journal qui dit tout cela... et aussi que la jeune initiée, ravissante dans sa fraîcheur d'aurore, a conduit le cotillon avec le comte de Gornillet, un maître dont Vimagination enfante des merveilles. Sa dernière création : Le Brouillard d'or, a enlevé tous les suffrages.

Les jeunes fdles, à un moment donné, ont été enveloppées , comme par miracle , d'un immense voile de mousseline blanche, toute pailletée d'étoiles d'or. Les danseurs, avec des gestes désespérés, s'efforçaient vainement de percer cette muraille transparente qui les séparait de leurs danseuses. L'effet a été irrésistible. On donnait les noms de ces vingt

jeunes filles enfermées dans ce nuage doré. Toutes appartenaient à la plus haute aristocratie ou à la plus haute finance. On calculait qu'elles devaient représenter cinq millions, l'une dans l'autre, c'est-à-dire, en bloc, une centaine de millions. Et l'on vantait le teint de roses de mademoiselle de Frondeville et le teint de nacre de mademoiselle de Simiane, les yeux mordorés de mademoiselle de Frenanges et les épaules exquises de mademoiselle Palmer.

Et moi aussi j'ai des épaules, et, si je pouvais les montrer, et, si des chroniqueurs étaient là pour les voir, moi aussi, j'en suis sûre, j'aurais d'excellents articles dans les journaux... Mais maman est une femme d'autrefois, qui a les idées d'autrefois. « Une jeune fille ne doit pas se décolleter. » Et quand je lui dis : « Pourquoi, maman, pourquoi? » Elle me répond par des phrases embarrassées... mais je lis clairement dans sa pensée... Maman considère qu'une jeune fille doit conserver pour son mari la

primeur de ses épaules. Il n'y a plus qu'une mère dans Paris pour avoir des idées pareilles, et il faut que ce soit la mienne !

J'ai encore été obligée hier de me laisser traîner au bal chez les Poupinel , rue des Archives, au Marais, toujours au Marais!... Nous n'en sortons pas! Mortel, ce bal! Un las de tout petits jeunes gens, frais et niais, qui me regardaient avec des yeux ahuris et avaient tous la même phrase sur les lèvres :

— Vous êtes, Mademoiselle, la reine de ce bal!

Eh! je le savais bien... Mais la reine d'un pareil bal... le beau mérite et le beau plaisir! Ma pauvre chère maman s'obstine à ne pas comprendre que ces fêles insipides sont pour moi de véritables supplices. Elle adore ces Poupinel, qui sont un peu nos cousins, une bonne vieille famille patriarcale , bien nombreuse , bien unie, et où les baptêmes n'arrêtent pas. Il y a là six ou sept jeunes ménages constamment

bénis par la Providence, et chacune de ces

bénédictions est le prétexte d'une épouvantable fête de famille. Quarante, cinquante, soixante personnes autour d'une table en fer à cheval : grands-pères, grand'mères, pères, mères... et des potées d'enfants et de petits-enfants.

Le moment terrible, c'est le dessert; les vieux portent des toasts et chantent des chansons de circonstance, les mioches débitent des compliments et récitent des fables de La Fontaine. Puis on apporte le nouveau-né au centre du fer à cheval, on lui barbouille les lèvres avec deux ou trois gouttes de vin de Bourgogne, le petit avorton pousse aussitôt des cris affreux... et ce sont des rires, des enthousiasmes, des pâmoisons ! Il est ravissant! Tout le portrait de son père... de sa mèrel

Et maman, de l'autre bout de la table, me regarde d'un air attendri, et je sais ce qu'il veut dire, cet air attendri... Elle rêve un banquet semblable, et, comme héros de la fête, piaillant et braillant dans sa robe de dentelles, un petit ingénieur de l'avenir. Et," après ce

petit ingénieur, d'autres encore, et tous fabricants de papier, tous, tous !

5 avril.

Ce soir, après le dîner, papa lisait son journal dans son fauteuil... toujours le même journal, à la même heure, dans le même [fauteuil. Maman travaillait à son éternelle broderie, la même toujours. Moi, mécaniquement, automatiquement, du bout des doigts, sans plaisir aucun, la pensée ailleurs, je jouais quelque chose sur le piano... de l'Ilaydn ou du Mozart ! Les choses d'autrefois... toujours !

Voilà nos soirées ! Pour papa et maman, voilà le bonheur ! Le coin du feu, les joies du foyer. « Catherine, un peu de Mozart, » Ainsi parle maman, tous les soirs, vers huit heures et demie, lorsque nous avons dîné tous les trois, en famille. Je me dirige vers le piano, et, victime obéissante, je commence...

Papa, de temps en temps, s'interrompt dans sa lecture, maman dans sa broderie; ils se pe-

lotonnentdans leurs fauteuils, ils se regardent, ils me regardent, épanouis, souriants... Puis ils reprennent lecture et broderie, pendant que je continue, moi, à les bercer de ces vieux petits air rococos qui les enchantent et qui m'endorment.

J'ai pianoté ainsi pendant trois quarts d'heure ; puis je me suis levée, et, vacillante, somnolente, pour me réveiller, j'ai marché un peu, de long en large, dans le salon. Je me suis arrêtée devant une fenêtre. La soirée était charmante... une sorte de petit brouillard d'argent avait l'air de danser sous un grand clair de lune. J'ai demandé la permission d'aller faire un petit tour dans le jardin. Maman de jeter les hauts cris •

— Et le froid ! Tu vas t'enrhumer.

— Tu sais bien, maman, queje ne m'enrhume jamais.

Et je suis partie, non sans avoir été préalablement emmaillotée par maman dans je ne sais combien de manteaux et de tricots.

Dans le jardin, c'était une aulre musique, mais la même aussi toujours et bien connue de moi... Toutes les machines de la fabrique chauffaient, sifflaient, ronflaient, grinçaient, grondaient. Une odeur de suie et de charbon me prenait à la gorge, et surtout cette fade odeur de papier! Les affaires de papa vont à merveille en ce moment. Il gagne un argent fou, et, depuis six semaines, on travaille toutes les nuits jusqu'à deux et trois heures du matin. Rien ne va, paraît-il, dans le monde, excepté le papier.

Je marchais le long du 'grand mur des bâtiments de la fabrique; je me suis approchée d'undes petits soupiraux qui éclairent le soussol, et j'ai regardé. La ^grande roue de la machine tournait à toute volée; des hommes, à pleines pelletées,} jetaient du charbon sur les brasiers des fourneaux chauffés à blanc...

C'est pour moi qu'elle travaille cette machine, pour moi que ces ouvriers vont passer la nuit dans cette fournaise, pour moi que,

dans nos grandes usines d'Angoulême, roulent d'autres machines el travaillent d'autres ouvriers, pour moi que, sur le Doubs, des chutes d'eau font marcher une dizaine de moulins... oui, pour moi... pour que je sois riche, très riche !

Mais ce n'est pas pour moi seulement que tant de gens, jour et nuit, se donnent tant de mal, et que, depuis tant d'années, des Duval, de père en fils, au prix de tant de travail, entassent tant d'argent. C'est aussi pour une petite blonde qui se nomme Pauline Verdier et qui joue la comédie au théâtre du Palais-Royal,

Je l'ai vue aujourd'hui, pour la première fois, cette petite blonde. Nous étions allées, maman et moi, dans notre vieille calèche du temps de Louis-Philippe, faire une visite rue de la Chaussée-d'Antin. Sur le boulevard des Italiens, nous tombons dans un embarras de voitures; nous voilà au pas, au tout petit pas. Au même moment, dans un délicieux petit coupé, venant en sens contraire, j'aperçois, épanoui, radieux,

triomphant, mon frère, mon très cher frère, en compagnie d'une ravissante blondinette, toute jeunette, toute drôlette, et qui riait à belles dents. Octave me voit, et tout aussitôt, évidemment sur un mot de lui, la blondinette déploie, d'un seul coup, un grand éventail japonais, derrière lequel s'effondre et disparaît monsieur mon frère. Cependant les deux voitures s'avancent l'une vers l'autre, prises dans la rigueur de la file et condamnées à se frôler; leurs roues se touchent presque, et je surprends au passage un regard attentif de la blondinette qui nous enveloppait tous : maman, les chevaux, le cocher, la voiture et moi... et une imperceptible petite moue de ses lèvres, signifiant clairement : « Ils n'ont aucun chic, ces gens-là ! » Et moi, je me disais — je n'ose pas écrire le mot — Et pourquoi donc? C'est pour moi toute seule... Je me disais : « Ma belle-sœur! »

Maman, par bonheur, n'avait rien vu... Je ne l'avais jamais rencontrée, cette jeune personne, et son visage cependant ne m'était pas

inconnu. Je cherche, et brusquement je me souviens... A peine rentrée à la maison, je cours dans la chambre de mon frère, et là, sur son bureau, dans un album tout plein de photographies d'acteurs et d'actrices de Paris, je retrouve une petite blonde habillée ou plutôt déshabillée en pêcheur napolitain... au-dessous du portrait, ces mots : Pauline Yerdier, Palais- Royal.

Pendant que je me promenais, ce soir, mélancoliquement, seule, dans le jardin, elle, mademoiselle Verdier, étalait, sans doute, sur la scène du théâtre du Palais-Royal, quelque toilette merveilleuse payée par les ouvriers et les machines de papa !

8 avril.

Que de choses aujourd'hui dans les journaux de papa !

D'abord la description du trousseau de mademoiselle de Luc-Gardannes, qui épouse le vicomte de Blavigny. Hier, tout Paris a défilé

l'RINCESSE 53

dans les salons de madame Valérie, la grande faiseuse, pour admirer ce trousseau sorti de V imagination des fées.

Un article de deux grandes colonnes ne suffit pas à rénumération de toutes ces merveilles. J'ai découpé ces deux colonnes, et je les ai tant et tant de fois lues et relues, seule, dans ma chambre, que je tiendrais et gagnerais la gageure de les réciter par cœur, imperturbablement.

Chemises en batiste avec fichu tout en valenciennes, forme Récamier; pour voyages, chemises en pongées, rose, ciel, crème, genre bébé; pantalons en batiste, forme des culottes marquis Louis XV ; chemises de nuit Manon Lescaut coquillées de rubans et de valenciennes ; peignoirs Nansouk transparents avec grand col Directoire ; sauts de lit flanelle blanche garnis de vieilles dentelles de Vienne ; sortie de bal en cachemire de l'Inde blanc brodé d'or, frangé de corail rose et de queues de zibeline ; robe de chambre de soie Pompadour garnie de ma-

lines et doublée de péquin bleu mourant ; et vingt douzaines de bas de soie chair, et vingt douzaines de bas de soie noire ; et trente douzaines de paires de gants à vingt boutons... A vingt boutons ! etc., etc..

La merveilleuse description de ce trousseau est suivie de la merveilleuse description d'une fête de charité. Un théâtre avait été dressé dans la galerie d'un des plus nobles hôtels du faubourg Saint-Germain, et là, de grandes dames, de très grandes dames, ont joué un vaudeville, chanté une opérette et même dansé un petit fandango avec castagnettes et tambours de basque.

N'est-ce pas admirable? Faire le bien en s'amusant à la folie ; assurer ainsi, du même coup, son agrément dans ce monde et son salut dans l'autre ; tout concilier : le devoir et le plaisir, Dieu et le Diable !

A la bonne heure, voilà comment je comprends la charité, et voilà au moins des pauvres qui font honneur à celles qui leur viennent en

aide. Elles en ont eu pour leur argent, toutes ces jolies femmes qui se sont habillées en Auvergnates dans le vaudeville, en Chinoises dans l'opérette, en Espagnoles dans le ballet... On payait fort cher — cent francs la place — ■ l'honneur d'admirer et d'applaudir ces comédiennes d'un seul soir.

Quand je pense, à côté de cela, aux œuvres de charité de maman ! Elle est présidente d'un comité de patronage pour les jeunes apprenties de lalibrairie et de la papeterie. Et nous avons, tous les ans, à la mairie de noire arrondissement, un bal par souscription. Quel bal! Tous les paquets du Marais ! une exposition rétrospective des modes d'il y a trente ans !

Je suis naturellement de cette fête, dans ma virginale robe de mousseline blanche, entourée de l'état-major des petits ingénieurs de papa, lesquels, pour la modique somme de dix francs, — c'est donné ! — achètent le droit de me faire danser et de me faire mourir d'ennui, de dix heures du soir à deux heures du matin.

5G Pli INC ESSE

Ce brillant élat-mnjor vient de faire une très brillante recrue. Papa a eu la chance de mettre la main sur un jeune chimiste qui va nous aider à gagner un peu plus d'argent que par le passé. J'ai; du matin au soir, les oreilles rebattues de l'éloge de ce monsieur. Il a imaginé, pour la décoloration ou le pourrissage des chiffons, je ne sais pas au juste, une certaine solution de savon, de résine et d'alun, qui est, paraît-il, une chose absolument exquise.

11 se nomme Caffm, cet ingénieux jeune homme, et me regarde avec des yeux fort complaisants. 11 serait assez joli garçon, je crois, s'il se portait un peu moins bien; mais il a deux bonnes petites joues roses, fraîches et rebondies, deux vraies pommes d'api. Il devrait bien, dans ses loisirs, trouver quelque solution chimique pour sa propre décoloration.

Si j'ai dit : « 11 est assez joli garçon, je crois », c'est que je n'ose guère me prononcer en semblable matière. Je ne comprends pas grand'chose à ce qui s'appelle la beauté des hommes.

Ainsi ce Caffin dînait hier à la maison, et, avec lui, toute la tribu des Cliavirannes, de vieux amis de maman. Nous sortons de table ; Geneviève Chavirannes s'empare de moi et, rn'emmenant dans un coin du salon :

— Ah ! par exemple, tu ne diras pas qu'il n'est pas beau, celui-là !

Elle était écarlate d'enthousiasme, plus éearlate que le Caffin lui-même. Alors, je l'ai regardé avec beaucoup d'attention, ce chimiste ; je l'ai examiné des pieds à la tête; j'ai fait, de la meilleure foi du monde, un sérieux effort pour le trouver beau. Je n'ai pas pu... Je n'ai pas pu !

Geneviève Chavirannes a la bonté de m'honorer de ses confidences, et très souvent je la vois ainsi tomber en pâmoison devant des messieurs qui me laissent absolument froide... Serais-je, d'aventure, un affreux petit monstre d'indifférence et d'insensibilité?

Dernièrement, dans la chambre d'Octave, je lisais en maraude un roman de Balzac, que

j'avais trouvé traînant sur une table. C'était l'histoire d'une petite innocente de province, Ursule Mirouet, qui, de la fenêtre de sa chambre, aperçoit à une croisée, de l'autre côté de la rue, un jeune homme en train de se faire la barbe. Elle l'admire peignant ses moustaches noires et sa virgule sous le menton. Puis, à la viie de son cou blanc et rond, elle sent tout à coup une vapeur lui monter, par vagues, au cœur, dans le gosier, à la tête, et si violemment, que, tremblante, ne pouvant se tenir debout, elle est obligée de s'asseoir. Alors elle s'en va consulter sur ce grand trouble son vieux bonhomme de tuteur qui lui dit : « C'est l'amour, l'amour tel qu'il doit être, involontaire, rapide, venu comme un voleur, qui vous prend tout... oui, tout ! »

Jamais il ne m'a rien pris, ce voleur-là... non, rien! Jamais aucun homme ne m'a fait monter, par vagues, la moindre vapeur du cœur à la tête... 11 est vrai que cette petite Mirouet savait que ce jeune homme, élégamment oc-

cupé à se faire la barbe, se nommait levicomle Saviiiien de Porlenduère. C'était peut-être pour cela qu'elle l'avait regardé avec un soin si particulier, et pour cela que son âme s'était si facilement ouverte à cette grande passion.

C'est comme cette fameuse rencontre de Roméo et Juliette ! Il faudrait s'entendre là-dessus une fois pour toutes. Juliette aperçoit un jeune homme qu'elle ne connaît pas et s'écrie : « Qui est-ce, nourrice, qui est-ce? Va tout de suite savoir qui c'est? C'est mon fiancé! Lui ou la mort! » Fort bien! mais raisonnons un peu. Où cela se passe-t-il? Dans un bal, chez les Capulet, c'est-à-dire chez des gens de la plus haute volée, ce qu'il y avait alors de mieux à Florence. Roméo était vêtu d'étoffes somptueuses, tout couvert de satin, d'or et de velours. On n'avait pas encore inventé cet horrible habit noir, cette hideuse livrée démocratique, la même pour tous, pour les princes et les ingénieurs, pour les petits bourgeois et les grands seigneurs. Juliette pouvait être tran-

quille. Elle était bien sûre que sa nourrice n'allait pas venir lai dire : « C'est un jeune chimiste qui a découvert une solution de savon, de résine et d'alun... »

Dans de telles conditions, moi-même, toute glaciale que je sois, je n'aurais peut-être pas hésité à trouver Roméo délicieux. Qu'on se laisse foudroyer, qu'on y trouve même un certain plaisir, soit, mais encore faut-il savoir d'où vient le coup de tonnerre.

Oui, Juliette devient amoureuse, amoureuse à première vue, mais dans son monde, qui était le grand monde de ce temps-là et qui n'avait rien pour lui déplaire. Je n'ai, moi, nullement la fantaisie de devenir amoureuse dans mon monde qui me déplaît souverainement.

11 avril 1881.

Aujourd'hui, à six heures et demie, j'achevais de m'habiller, car je m'habille et me coiffe moimême ! L'éducation de nos srand'mères! Pas

de femme de chambre ! Maman me dit : « Tu as Marguerite, elle sait coiffer. » Pauvre chère vieille Marguerite! Elle ne connaît qu'une coiffure : les bandeaux à la vierge ! J'aime mieux me passer de ses services. J'ai inventé un certain petit ébouriffement qui fait le désespoir de maman, mais qui n'encadre pas trop mal le visage que je tiens de la nature.

Or je mettais précisément la dernière main à ce petit ébouriffement, lorsque j'entends frapper à ma porte :

— Qui est là?

— Moi, Octave.

— Deux minutes, et j'ai fini.

— Vite... vite, il faut absolument que je te parle avant le dîner.

Quelques instants après, je voyais entrer monsieur mon frère très ému, très excité.

— Ah ! si tu savais ! si tu savais !

— Qu'y a-t-il ?

— La plus heureuse nouvelle et la plus inattendue!

62 PU INCESSE

— Laquelle? Parle donc, tu me fais mourir.

— Eh bien ! nous allons quitter cet affreux quartier.

— Est-ce possible?

— Et aller demeurer... devine... devine...

— Je ne devinerai pas... dis... dis...

— Dans un merveilleux hôtel, rue de Monceau, avec un grand jardin sur le parc.

— Ah ! Qui t'a dit cela? Papa? Maman?

— Ni papa, ni maman... Mais tiens, lis... Octave tire de sa poche un journal, et je lis,

dans le bulletin des ventes immobilières, que papa, il y a trois jours, à l'audience des criées du tribunal de la Seine, a acheté pour la somme de douze cent mille francs, rue de Monceau, un hôtel avec jardin, serres, écuries pour douze chevaux, remises pour huit voitures.

C'est ma fête de naissance, le 26 avril, dans quinze jours. Papa me ménageait cette surprise. Ça été la première idée d'Octave, et c'est aussi la mienne. L'année dernière, quand papa

m'avait demandé ce que je voulais pour ma fête, je lui avais répondu :

— Déménager, papa, déménager... puisque lu as tant d'argent, tant d'argent, achète un hôtel là-bas, dans le vrai Paris.

Papa s'était récrié... Il n'avait pas tant d'argent que je me plaisais à le croire... Et j'avais eu, au lieu de l'hôtel demandé, un méchant bracelet de cinquante louis.

Mais, cette année, papa, nous le savons, a gagné des sommes renversantes, grâce à la pâte de bois. Ah! juste ciel ! en ai-je entendu parler, depuis quelque temps, de la pâte de bois! Nous faisons maintenant, à ce qu'il paraît, notre papier avec du bois. Plus de chiffon, plus de paille, plus d'alfa. Du bois, rien que du bois! D'immenses sapins arrivent de Norvège pour être happés, dévorés, engloutis, broyés, déchiquetés, émiettés, hachés, mâchés par nos machines... Et, le surlendemain, ces gros arbres sont transformés enpetits journaux criés pour un sou sur les boulevards. Ça fait

d'assez vilain papier, pas bien blanc, pas bien solide, mais papa est convaincu que c'est le papier de l'avenir.

— Les choses ne vont pas très bien dans le monde pour le moment, disait-il encore avant hier, et je suis persuadé qu'elles iront de mal en pis ; mais plus çaira mal, plus on jacassera, avocassera, bavarderassera et imprimassera de mauvais petits journaux bon marché sur de mauvais papier bon marché... C'est de ce papier-lcà qu'il faut faire, et j'en fais !

Et c'est ce papier-là qui aura payé l'hôtel du parc Monceau!...

On annonce le dîner. Je ne prends pas le temps de délibérer avec Octave sur ce qu'il convient de faire ou de ne pas faire. Mon premier mouvement m'emporte. Je descends l'escalier quatre à quatre, j'entre dans le cabinet de papa, je me jette dans ses bras, et c'est une pluie battante de baisers.

— Ah ! merci, papa, merci!

De là je ne fais qu'un bond dans les bras

de maman, et nouveau déluge de baisers...

— Et loi aussi, merci, mam.an, merci!

Pendant que je tenais ainsi maman, j'entends

papa me dire :

— Nous remercier, et pourquoi?

— Ah ! comme tu le sais bien !

Et je recommence à le réembrasser.

— Mais non, s'écrie maman, nous ne savons pas.

Alors, moi, lâchant papa et reprenant maman :

— C'est Fhôtel, maman, l'hôtel du parc Monceau. Demeurer là-bas, quel bonheur ! C'est pour ma fête, n'est-ce pas? J'avais... bien... de... vi... né...

Je vais machinalement jusqu'au bout de ma phrase, mais je n'ai qu'à regarder papa et maman pour comprendre que je n'ai pas bien deviné. Ils ont tous deux l'air penaud, confus, l'air de gens pris en faute, en flagrant délit; ils protestent avec des gestes gauches et des paroles embarrassées.

— L'hôtel du parc Monceau... Gomment

avez- vous su?... Oui, en effet, nous avons acheté

cet hôtel, mais non pour l'habiter. L'hôtel a un

locataire avec un bail de six ans... C'est un pla-.

cernent, un excellent placement... Tout cela

sera pour vous, mes enfants, plus tard, plus

tard.

Plus tard, toujours, et des placements, toujours! Pour l'avenir, tout; pour le présent, rien! Le coup était trop dur! Je fonds en larmes. Je pleure facilement, c'est une faiblesse, mais c'est une force en même temps. Cela bouleverse papa de me voir pleurer. Le -voilà donc au désespoir et s'cfforçant de me consoler :

— Ce que tu voudras, mon enfant, demandemoi tout ce que tu voudras pour ta fête. Tu n'as qu'à parler.

' — Rien, papa, je ne veux rien; .'le vous demande pardon, je pleure là sottement comme une petite fille. Mais c'est fini, bien fini... Allons dîner.

Il a été morne lediner! et la soirée morne encore! A peine étions-nous sortis de table qu'Octave demandait la permission de s'en aller. Pourquoi, je le savais bien. Les journaux annonçaient, le matin, une première représentation au Palais-Royal, et j'avais vu, dans la distribution des rôles, le nom de mademoiselle Pauline Verdier... Il part, je reste et j'entends le terrible :

— Catherine, un peu de Mozart.

Et je leur en ai donné, du Mozart! Par bonheur, au bout de dix minutes, est arrivé, radieux, tout frais débarqué de Besançon, un des ingénieurs de papa, le directeur de nos établissements de Franche-Comté. Oh ! je n'en ai pas peur de celui-là! Il est marié! Il apportait d'excellentes nouvelles... Une machine récemment installée et qui fait merveille. Une économie de trente mille francs sur les frais généraux! La pluie d'or, toujours! Je demande, moi aussi, la permission de m'en aller, et papa, en me disant bonsoir, me répète :

— Ce que tu voudras, Catherine, pour ta fêle.. . ce que tu voudras !

J2 avril.

Ce que je veux! Je le sais bien, ce que je veux, et je l'aurai !

Ce matin, pendant que papa faisait sa tournée dans les ateliers, je me suis faufilée dans son cabinet et j'ai mis la main sur le Figaro. Je voulais avoir des nouvelles de la pièce du Palais-Royal, et surtout des nouvelles d'une de ses interprètes, et voici ce que j'ai lu :

<i La pièce a quatre actes, et mademoiselle Pauline Verdier a dans chaque acte une phrase et une robe : elle a été mauvaise dans les quatre phrases, mais charmante dans les quatre robes, quatre]merveilles d'élégance au- ^ dacieuse ! »

Elle a une bonne couturière, elle ! Et une vraie femme de chambre !

Le journal était étalé sur la table, et mon regard errait vaguement parmi les petites an-

nonces de la quatrième page, quand je déniche ce qui suit :

Femme de chambre de premier ordre, vingthuit ans, parfaite couturière, ayant servi six ans dans une des plus grandes maisons de Paris, libre jMr suite de départ. S'adresser : Mademoiselle F. M., 42 bis, avenue des Champs- Elysées.

Je saute sur le Bottin de papa et voici ce que je trouve au 42 bis de l'avenue des Champs- Elysées : marquis de Diégo-Brandès.

Or, sans cesse, dans les relations des grandes fêtes parisiennes, sans cesse je vois revenir le nom d'une marquise de Diégo-Brandès; hier encore on décrivait longuement un de ses chapeaux; tout un poème, disait-on, de grâce printanière : une grosse botte de coquelicots et de fleurs des champs donnant asile à des papillons.

Et, je m'en souviens, après la description du chapeau, on annonçait que la marquise allait bientôt partir et que le firmament parisien

perdait une de ses plus radieuses étoiles. C'est pour cela, sans doute, que mademoiselle F. M. cherche une place. Ah ! si je pouvais l'avoir, cette femme de chambre de premier ordre ! Si je la demandais à papa pour ma fêle! Oui... Mais maman jettera les hauts cris à la seule idée de prendre une femme de chambre qui se fait annoncer dans les journaux et qui sort de chez une marquise.

" C'est à moi de mener audacieusement cette affaire-là. Et j'ai fait mettre à la poste un petit billet, par lequel je prie mademoiselle F. M. de vouloir bien se présenter demain àla maison à quatre heures précises... Tous les jeudis, de trois à cinq heures, maman s'en va à son orphelinat du faubourg Saint-Antoine, et c'est moi qui recevrai cette personne d'un si haut mérite.

15 avril.

Elle est venue avant hier. Je l'ai vue... Je la guettais par la fenêtre... Elle a traversé la cour

en jetant autour d'elle des regards inquiets, effarouchés, dépaysés... Elle ne se sentait plus dans son quartier, dans son monde, dans son Paris... Elle arrive, entre, se montre, et du premier coup fait ma conquête.

Pas jolie, mais charmante, élégante, mince, Une, distinguée. Une petite robe des plus simples, bien la robe de sa condition, mais qui avait une tournure ! Je n'ai jamais eu une robe allant aussi bien que ça! Je me sentais embarrassée, gênée... Je me disais :

— Elle est trop bien... C'est elle qui ne voudra pas de moi.

Il fallait bien cependant lui faire subir un petit interrogatoire. Je lui ai demandé de quelle maison elle sortait et pourquoi elle en sortait.

— Je suis, m'a-t-elle répondu, depuis six ans chez madame la marquise de Diégo-Brandès. J'avais vingt-deux ans quand je suis entrée chez madame la marquise, et je n'ai jamais servi ailleurs... J'avais auparavant travaillé pendant quatre ans chez monsieur Worth.

Monsieur Worth ! Elle prononça ce nom avec une sorte de respect, de recueillement religieux, et fil une petite pause après l'avoir prononcé. Puis elle continua :

— C'est pour cela que je ne suis peut être pas trop maladroite, quand il s'agit de faire une robe. M. le marquis était premier secrétaire de l'ambassade d'Espagne. 11 vient d'être nommé ministre à La Haye. Madame la marquise voulait m'emmener en Hollande... Elle m'aurait donné, je crois, si j'avais consenti à la suivre, tout ce que je lui aurais demandé... Elle est très liabituée à moi, et, ce matin encore, elle me disait, pendant que je l'habillais, que pas une autre femme de chambre ne la comprendrait comme je la comprenais. Et elle me parlait encore de l'accompagner à La Haye... Mais quitter Paris, c'est trop dur, je ne peux pas... J'y ai ma famille, mes habitudes, mes relations... Enfin, je ne peux pas.

Elle parlait d'unejolie voix nette et décidée... J'étais positivement intimidée. Je me sentais

en présence d'une personne supérieure. Je me hasardai pourtant à lui demander si elle savait bien faire les robes, toutes les robes.

— Toutes les robes ! Oh ! Mademoiselle, je n'ai pas dit cela... Les grandes robes de madame la marquise, les robes de bal et de gala n'étaient pas de moi; mais, avec une bonne ouvrière que j'avais à l'année et qui est toujours à ma disposition, je faisais presque toutes les robes de jour... Mademoiselle va certainement trouver que je parle de moi avec trop de complaisance, je crois pouvoir dire cependant que j'ai une qualité. Je n'ai qu'à voir une robe pour bien la saisir. Aussi, quand madame la marquise remarquait, au spectacle, une robe qui lui plaisait, elle me faisait aller au théâtre, le lendemain. Je prenais, sans en avoir l'air, dans le creux de ma main, un petit bout de croquis sur un petit bout de papier — je n'ai pas été trop mal élevée, on m'a appris un peu k dessiner — et, huit jours après, madame la marquise avait la robe... Elle lui

coûtait deux ou trois cents francs, au lieu de sept ou liuit cents, voilà tout... C'est ainsi que, l'année dernière, j'ai refait pour madame la marquise, avec de très légères modifications, une robe de mademoiselle Bartet... mademoiselle Bartet, du Théâtre-Français. Eh bien ! Madame la marquise a mis cette robe pour une grande vente de charité où elle tenait une boutique, et, le lendemain, il y avait dans un journal quatre ou cinq lignes sur ma robe... On en disait beaucoup de bien... Madame la marquise a eu la bonté de me faire lire l'article... Enfin je pense que je saurais habiller Mademoiselle... D'ailleurs, ça ne doit pas être bien difficile... Avec une taille pareille! Ah! tout ce qu'on pourrait faire de Mademoiselle! Pardonnezmoi, je ne devrais pas parler ainsi... Mais, quand on aime comme moi les robes et les chiffons, c'est si agréable d'avoir une maîtresse amusante à habiller, une maîtresse qui vous fait honneur.

Si je lui pardonnais ! Je lui dis :

— Attendez-moi, je reviens.

Je me précipite dans le cabinet de papa. Il était seul... Il m'adore papa, et, quand maman n'est pas là pour le tenir en bride, j'en fais à peu près tout ce que je veux. Je m'assois câlinement sur ses genoux ; je l'embrasse avecbeaucoup, beaucoup de tendresse... Enfin les petites préparations nécessaires... et je commence :

— Papa, tu ne peux pas avoir oublié... Tu m'as dit hier que Lu me donnerais pour ma fête ce que je voudrais... ce que je voudrais...

— Oui, cela est vrai.

— Tu l'as bien dit?.. Tu te le rappelles?

— Parfaitement.

— Et tu le répètes?

— Et je le répète.

— Eh bien ! ce que je veux, c'est une merveille, c'est un amour, c'est un trésor de petite femme de chambre qui est là-haut... Donnemoi-la, je t'en prie... Et tu verras comme je serai jolie dans huit jours avec les robes qu'elle me fera...

— Mais cela regarde ta mère.

— Non, non, cela te regarde. Maman ne veut pas que je sois trop.., jolie... elle trouve que cela n'est pas convenable... elle a des idées d'autrefois... Mais toi, tu veux bien... Oh! si, toi, j'en suis sûre, tu veux bien... Voici donc tout ce que je te demande. Cette femme de chambre était chez madame la marquise de Diégo-Brandès. Maman aura naturellement le droit de prendre des informations... — tu vois, je suis raisonnable — mais pas d'autre droit que celui-là, et, si" les renseignements sont bons, la femme de chambre est à moi.

— Attendons ta mère... Elle va rentrer...

— Non, non, ne l'attendons pas... Je t'en supplie! Une femme de chambre ! Ne demander que cela, pour sa fête, à un père qui a vingt millions.

— Oh 1 vingt millions !

— Tu les as, papa, j'en suis sûre maintenant... Tu viens de te récrier, mais si mal, si

faiblement!.. Elle manquait de conviction, ta protestation.

— Je t'assure...

— Je t'assure que tu les as, papa, les vingt millions. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Ma femme de chambre? ma femme de chambre?

Et j'ai été si adroite, si éloquente, si persuasive dans mes câlineries, que j'ai su arracher une promesse... Le droit aux renseignements, cela seulement était accordé à maman... Elle est allée chez madame de Diégo-Brandès... Elle a été obligée de reconnaître que les renseignements étaient admirables... Et lundi... lundi prochain, j'aurai Félicie! Elle se nomme Félicie.

16 avril.

Ce matin, sérieuse conversation avec Octave. Il a de grands, de très grands embarras d'argent... Les robes de mademoiselle Verdier auront coûté cher... Il est las — et je le comprends -— de mener, entre les mains des

usuriers, cette odieuse vie d'emprunts et d'expédients.

— Une seule chose, m'a-t-il dit, peut nous tirer d'affaire: ton mariage... Il faut que papa te donne, non pas trois ou quatre misérables centaines de mille francs, mais trois ou quatre millions. Plus ta dot sera grosse, plus je serai content... Ce n'est pas moi qui m'en irai criant avant le mariage : « C'est une injustice ! On avantage ma sœuri » Oh ! que non ! Parce que, lorsque papa t'aura couverte d'or, je le tiendrai et je pourrai lui dire : « A mon tour, papa, cent mille francs par an, s'il te plait! » Et je les aurai, mes cent mille francs !

— Me marier! Trouve-moi un mari... Et il me semble que c'est là-dedans que nous devrions le chercher...

Cela se passait dans la chambre d'Octave, et, en parlant ainsi, j'avais pris sur la cheminée l'annuaire de son petit cercle aristocratique... Il est toujours là, bien en évidence.

— Oui, continuai-je, cette liste est pleine de

noms qui me conviendraient à merveille. Des comtes, des barons, des marquis... Il doit y avoir là, à la douzaine, déjeunes gentilshommes aimables et ruinés.

— Ruinés! Oh! ce n'est pas cela qui manque... Ils le sont tous, ruinés, ou presque tous... Il y a une misère parmi les gens du monde!.. Quand on voit cela de près, on est pris d'une véritable pitié!.. Je plains de tout mon cœur les gens dont les pères n'ont pas su travailler... Mais tu as dit : aimables et jeunes... Yoiià où la difficulté commence... Généralement ceux qui sont aimables ne sont plus jeunes, et ceux qui sont jeunes ne sont pas aimables... Cependant j'ai quelquefois songé... et j'avais pensé pour toi... Cherche à VM... Malade... marquis de Malaric... C'est bien cela... Jeune, vingt-cinq ans, de vieille famille, de grande tournure, de première force à l'épée, et montant à cheval!... Un centaure !... Il aeu des duels, des aventures retentissantes... Quelqu'un, enfin! Tout à fait quelqu'un ! Il est aux abois et ne peut plus se

relever que par un riche et très riche mariage... Seulement l'aventure serait périlleuse. Malaric a dévoré en quelques années les trois millions de son patrimoine... et il doit, paraît-il, à l'heure qu'il est, douze ou quinze cent mille flancs.

Je me suis récriée... Je ne voudrais à aucun prix, même s'il était duc, d'un tel extravagant... Un mari ruiné, soit, mais un mari qui me ruinerait, non. Je voudrais un 7'uiné sérieux, honorable, correct, sensé, offrant des garanties, ayant de l'honneur et de la tenue, appartenant à quelque pauvre vieille grande noble famille accablée par des malheurs immérités. Je n'irai jamais m'embâter de quelque petit écervelé, qui s'amuserait, au bout de six semaines, à croquer les millions de papa avec des danseuses de l'Opéra ou des actrices du Palais- Royal.

Je tiens de maman certaines qualités de calme, d'ordre et de raison. Je sais réfléchir. Je vois les choses froidement, telles qu'elles

sont. Je ne suis rien que par mon ai'gent. Là est et sera toujours ma véritable force. Je ne ferai pas la sottise de laisser dévorer par mon mari cet argent sans lequel je ne serais riea.

J'ai causé de tout cela longuement avec Octave. Je lui ai bien expliqué quel mari je désirais. Octave aussi, d'ailleurs, malgré ses très légitimes petites folies de jeunesse, a des côtés sérieux et pratiques. Il m'a expliqué que je devrais garder la pleine possession de ma fortune, que cela pourrait être réglé par le contrat qui prescrirait un très sévère régime dotal... Il est de très bon conseil, Octave.

20 avril.

J'ai une fée à mes ordres, une véritable fée ! En un coup de baguette, elle a fait de moi une autre femme... Ah! je savais bien que j'étais jolie et bien faite... Mais à ce point, je ne m'en doutais pas...

11 était convenu que Félicie commencerait

son servite hier matin. Vers dix heures, elle arrive... Maman l'a tout aussitôt saluée d'un long discours. Je devais être toujours habillée et coiffée de la manière la plus simple, la plus modeste. Couleurs tranquilles dans la journée, et, le soir, pour les dîners en ville et les bals, de la mousseline blanche... Pas autre chose... Hors la mousseline, point de salut !... 0 sainte mousseline!

Maman voulait bien auttDriser de petits décolletages en carré, mais tout petits, tout petits... et, pour appuyer son discours d'une démonstration, elle dessina du bout du doigt, audessous de mon menton, un imperceptible petit carré, qui aurait tenu dans le creux de ma main... et elle n'est pas grande, ma main !

Félicie écouta tout cela docilement, respectueusement, sans une observation, avec de légères petites inclinaisons de tête.

Par bonheur, le moment était venu de la délibération quotidienne de maman avec la cuisinière... et, comme nous avions un grand dîner

le lendemain, la délibération fut très longue. Je restai seule avec Félicie et je lui expliquai qu'il fallait qu'elle me donnât immédiatement une preuve de ses talents... ,1e voulais une robe, une robe pour le lendemain... de mousseline et toute simple, comme l'exigeait maman, mais de sa façon à elle, Félicie...

— Mon Dieu, me répondit-elle, en faisant venir mon ouvrière et en passant la nuit... on pourrait peut-être arriver.

— Je vais envoyer tout de suite un télégramme à votre ouvrière.

— De la mousseline ?

— Il y en a ici une armoire toute pleine.

— Eh bien, je vais tout de suite prendre mesure à Mademoiselle.

— Oui, faites, faites.

— Oh ! non, pas ainsi... je prierai mademoiselle de vouloir bien me permettre de lui enlever sa robe... Je ne connais pas mademoiselle et j'ai besoin de me rendre un peu compte...

Ma robe est enlevée... et me voilà en corset.

84 PRINCESSK

SOUS les yeux de Félicie, sous les yeux de mon juge. Là, vrai, j'éLais émue, très émue. Qu'allaitelle penser de moi?

Son premier cri fut une sorte de cri d'horreur... Un : Ah! mon Dieu!... qui me serra le cœur.

— Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?

Je croyais qu'elle avait découvert en moi quelque affreuse difformité.

— C'est ce corset, Mademoiselle.. .Est-ce que Mademoiselle a toujours des corsets pareils?

— Toujours....

— Oh ! qu'est-ce que nous allons devenir? Je ne pourrai jamais faire aller une robe sur ce corset-là... Jamais... Je m'en doulais bien... L'autre jour, la jolie taille de mademoiselle, je ne la voyais pas, je la devinais... Je sentais bien que Mademoiselle était massacrée par son corset... Je suis désolée... Un corset, d'ici à demain, c'est impossible... Il y aurait peut-être un moyen... Que Mademoiselle me permette de bien examiner.

PRINCKSSE 85

J'étais au comble de l'émotion. Je me sentais entre les mains d'une grande artiste... Gomme elles étaient adroites, ces mains ! Elles couraient sur moi, légères et délicates, tâchant de donner un peu de jeu à ce corset massif, à ce corset de paysanne, une sorte de gaine qui m'écrasait et m'étouffait. Et, tout d'un coup, ce fut un nouveau petit cri, mais de joie celui-là.

— Cela va aller tout seul. Mademoiselle, deux bons coups de ciseaux dans le corset... deux larges échancrures là, en baut, par devant .. J'arrêterai l'écbancrure ensuite tant bien que mal... Oh! ce corset! ce corset! c'est un meurtre ! Que Mademoiselle ne l'ôte pas ! je vais les donner sur place, les deux coups de ciseaux. Nous verrons tout de suite le résultat.

Il fut admirable, le résultat. Mes épaules jaillirent en quelque sorte miraculeusement de l'étau qui les enserrait. Un changement à vue, comme dans les féeries qu'on me menait voir, quand j'étais petite fille, au théâtre du Ghâlelet.

— Yoilà tout ce qu'il fallait, s'écria Félicie

Que Mademoiselle me laisse faire maintenant... Nous sommes sauvées ! On ne reconnaîtra pas Mademoiselle demain soir... Je tricherai un peu pour le décoUetage. J'agrandirai le petit carré de trois ou quatre doigts... Et que Mademoiselle soit bien tranquille et n'ait pas d'inquiétude pour l'avenir. Elle pourra se décolleter, tant qu'elle le voudra, sans le moindre danger. Je n'aurai aucun mérite à faire tenir les corsages de Mademoiselle... et, dame... faire tenir un corsage, ce n'est pas toujours une petite affaire. Ainsi, madame la marquise était très jolie, elle avait de très grands succès; mais cependant, je peux le dire, maintenant que madame la marquise est en Hollande et que ça ne peut plus lui faire de tort à Paris, ah ! que j'ai trimé quelquefois autour de ses corsages!.. Il fallait mettre des épingles, et de petits bourrelets, et piquer des fleurs par-ci, par-là, comme au hasard — mais ça n'était pas au hasard — et je tremblais souvent quand je voyais partir madame la marquise... Je lui di-

sais : « Que madame la marquise fasse bien altention... qu'elle ne se donne pas trop de mouvement... Tout cela ne tient qu'à un fil... Je me permettrai 'de conseiller à madame la marquise de ne pas danser ce soir. » Tandis que Mademoiselle pourra, si elle le veut, faire l'économie d'une corsetière et danser, tant qu'il lui plaira, de tout son cœur.

Cela était dit par cette charmante et alerte fille avec un si gentil mélange de hardiesse et de respect! Que j'étais heureuse! Je sentais bien qu'elle était sincère dans son admiration pour ma taille et pour mes épaules.

Et quel coup de théâtre, quand je suis entrée dans le salon, cinq minutes avant le dîner! Tout le monde était arrivé. J'avais voulu avoir mon effet, et je l'ai eu, complet! J'avais obtenu de maman qu'elle ne s'occuperait pas de ma toilette. Je lui avais dit :

— Aie confiance en Félicie et en moi; il n'y aura, comme à l'ordinaire, que de la mousseline blanche, pas autre chose.

Il n'y avait pas autre chose ; mais comme c'était autre cliose cependant! Félicie, d'abord, en un tour de main, m'avait improvisé une sorte de coiffure légère, aérienne, avec de petits frisons qui couraient partout, par devant sur les tempes, par derrière sur la nuque... Et la robe, quelle robe! C'était comme un brouillard blanc qui m'enveloppait...

Oui, je me sentais nuage. Je ne touchais plus terre. La taille libre, les épaules dégagées, bien à l'aise dans tous mes mouvements... Je me regardais au passage avec stupeur et ravissement dans toutes les glaces... Je ne me reconnaissais plus.

D'ailleurs, maman non plus, je crois, de prime abord, ne m'a pas reconnue, lorsque j'ai fait cette éclatante apparition. Elle me regardait avec de grands, de grands yeux... Et papa aussi, et aussi Octave, et aussi les |>etits ingénieurs! Il y en avait plusieurs a liîner... quatre ou cinq... je ne sais, je n'ai jias pris la peine de les compter.

Elle n'était pas contente, maman; mais j'ai eu la joie de voir que papa était ravi, absolument ravi. 11 me trouvait délicieuse, et ça ne lui était pas désagréable d'être le père d'une pareille fille. Il jouissait pleinement de mon succès. Les yeux des petits ingénieurs étaient écarquillés de façon à faire éclater leurs paupières de jeunes savants.

Quant à Octave... Ah! ce fut l'approbation qui me fut la plus précieuse, car il s'y connaît, lui, en élégance et en beauté... Il ne me dit que ces simples mots :

— Tu es une merveille! une merveille! une merveille !

Soit; mais la merveille voudrait bien émerveiller autre chose que le Marais. Un mari ! un mari! un mari !

5 mai.

Maman est débordée, écrasée, vaincue. Elle a renoncé, ne cherche plus à lutter. Je m'habille, me coiffe et me chapote à ma fantaisie.

Félicie a pleine liberté de faire de moi tout ce qu'elle veut... Papa est pour moi... Je peux tout me permettre. Je suis chaque jour d'une élégance plus audacieuse, et cela l'enchante. Oh ! cette Félicie, je l'adore ! C'est à elle que j'ai dû ce soir mon premier vrai succès, devant un vrai public... Depuis huit jours, je disais à Octave :

— Je suis maintenant en état d'être montrée : trouve un moyen de me faire voir, je t'en prie, produis-moi là où je puisse être remarquée par des gens dont l'attention ait quelque valeur et quelque importance.

Octave arrive, hier soir, avec quatre fauteuils pour la soirée d'ouverture du cirque des Champs-Elysées. C'est, paraît-il, une des grandes soirées du Paris mondain. Nous partons. J'étais mise comme un ange. Une casaque ajustée qui était un chet-d'œuvre... Un petit toquet, avec une petite aigrette, légèrement campé de côté sur la tête. Je me sentais charmante.

Nous arrivons un peu lard. Il fallait, pour gagner nos places, traverser le couloir près des écuries, et l'opération paraissait, au premier abord, impraticable, à cause de l'entassement des gens empilés dans ce couloir. Octave me donnait le bras. Nous réussissons tant bien que mal à pénétrer dans ce mur. J'entends tout à coup un :

— Bonjour, prince.

C'était la voix d'Octave. Je tourne la tête pour tâcher de voir comment il était fait, ce prince. Je n'en avais jamais vu d'aussi près... Mais je ne l'ai pas regardé bien longtemps, car il avait, lui, les yeux plantés sur moi, et ces yeux parlaient le plus clair des langages. Ils m'admiraient de toute leur force! Nous réussissons à nous dégager, à sortir de ce petit cercle de gens du monde, de clowns et d'écuyers de cirque. Me voilà assise à côté d'Octave, et, sans perdre une minute :

— Tu as dit : « Prince, » Est-ce un vrai prince?

— Tout ce qu'il y a de plus vrai.

— Prince de quoi?

— C'est un Italien... Prince Romanelli. Tu te souviens, l'année dernière, quand j'ai été témoin de ce duel, ce prince Romanelli était témoin de l'adversaire de mon ami Robert. C'est ainsi que je l'ai connu... et nous nous sommes retrouvés, en ces derniers temps, à mon nouveau cercle.

— Ah! c'estvrai, jeme rappelle maintenant... C'est l'un des deux princes de l'annuaire.

— Tu le connais mieux que moi, l'annuaire du cercle.

Cependant le spectacle continuait. Je ne savais pas trop ce qui se passait, au milieu, dans le cercle du manège... des chiens savants, des mandolinistes, des danseuses de corde... Je n'étais occupée que de l'effet produit par moi. Il était excellent. Je me sentais le point de mire des lorgnettes de tout un petit groupe qui, dans le couloir, entourait ce prince Romanelli. J'étais évidemment le sujet prin-

PRIÎNCESSE 93

cipal de la conversation. Pas de doute possible. Octave, pendant l'entr'acte, après la première partie, s'en alla faire un petit tour dans les écuries, et, revenant prendre sa place à côté de moi :

— Tu as un fier succès, me dit-il.

— Ah! je le sais bien.

— Ils sont là quatre ou cinq, du cercle, avec le prince; ils m'ont interrogé prudemment sur cette personne assise à côté de moi, et, quand ils ont su que cette délicieuse personne était ma sœur, j'ai reçu des compliments, des compliments!.. Le piince surtout... et il n'est pas démonstratif, cependant.

— Sa lorgnette est démonstrative. Il ne regarde que moi.

Et il n'a regardé que moi jusqu'à la fin du spectacle, et il s'est arrangé pour se trouver sur mon passage à la sortie, avec tout son petit groupe... J'ai distinctement entendu un léger murmure d'admiration qui m'est allé droit au cœur.

Ce n'est plus un enfant, ce prince Romanelli. Plutôt quarante ans que trente, mais d'assez belle tournure et d'assez grand air. J'ai demandé à Octave :

— Est-il marié, ton prince?

— Je ne sais pas... tu me fais des questions... Nous nous sommes mis à rire tous les deux.

Maman nous a demandé ce qui nous faisait rire; nous n'avons pas cru devoir le lui dire.

6 mai.

Octave radieux et fier de moi. Il m'avoue qu'il ne me croyait pas d'un tel effet. J'ai dépassé hier toutes ses espérances. Après le cirque, nous sommes revenus mélancoliquement, papa, maman et moi, dans notre vieux landau, vers notre vieux Marais. Octave nous avait lâchés. Il s'en était allé à son cercle. Il y a été accueilli par les félicitations de tout le petit groupe... Me voilà populaire au cercle des Petits-Pois!

Le prince se faisait remarquer par son enthousiasme. Il a été très aimable avec Octave, beaucoup plus abandonné et familier qu'à l'ordinaire. Il avait, jusque-là, montré dans ses relations avec lui une certaine réserve, une certaine froideur. Il l'a traité hier presque en ami... «Ce que c'est que d'avoir une sœur délicieuse! » me disait Octave en riant.

7 mai.

Cette soirée du cirque a décidément été triomphale! Maman a reçu aujourd'hui une visite tout à fait inattendue. Une certaine marquise de Rutly qui nous connaissait à peine... à peine... Elle était venue voir maman, il y a deux ou trois ans, pour une tentative d'organisation de vente de charité. Cela avait échoué, et, depuis, maman n'avait plus entendu parler de cette madame de Rutly, qui est du monde, tout à fait du monde, de grande maison, pas très riche, très occupée de choses charitables.

Donc elle ariive... et j'étais là, Tort heureusement, avec maman, quand elle est entrée. Bien certainement, sans cela, tout manquait. Maman disait non. Mais je l'ai bien obligée à dire oui. La marquise de Rutly venait me demander à maman, comme vendeuse à son comptoir, pour une très grande et très aristocratique vente de charité, qui a lieu, la semaine prochaine, dans un hôtel du faubourg Saint- Germain. Cette vente est annoncée depuis un mois, à grand fracas, dans les journaux. C'est un événement... Et, si madame de Rutly est venue me chercher, c'est qu'elle était au cirque avant-hier.

« Je ne chercherai pas de détours, a-t-elle dit à maman; je vous avouerai bien franchement que, si j'ai pensé à vous demander mademoiselle Duval, c'est que je l'ai trouvée si jolie, si jolie, qu'il m'a semblé que ce serait un crime de ne pas utiliser tant de grâce et tant d'élégance. Beauté oblige tout autant que noblesse. On se doit aux pauvres avec une taille et des

yeux pareils. » Ah ! que ces choses étaient douces à entendre! Maman essaya de résister, mais j'ai pris de l'aplomb depuis quelque temps. Je ne suis plus la même. J'ai trouvé une très gentille phrase pour remercier madame de Rutly... et j'ai si adroitement mené les choses, que tout est arrangé selon mes souhaits... Je vendrai, jeudi et vendredi prochains, de quatre heures à sept heures, des lilas et des roses au comptoir de madame de Rutly. Les autres vendeuses sont toutes filles de haute et bonne noblesse, j'ai leurs noms. Je ne les crains pas, je suis sûre de moi. Je sais ce que je vaux, depuis la soirée du cirque.

12 mai.

Elle a eu lieu, la vente. J'étais là, seule, inconnue, perdue tout d'abord dans ce monde tout nouveau pour moi ; mais comme je me suis vite trouvée à mon aise! Mon succès a été si prompt, si facile ! Nous étions huit jeunes filles à ce comptoir. J'ai mis mes petites camarades

dans ma poche avec une dextérité... et j'ai vendu des roses à cent sous, tant, tant que j'ai voulu... On nous en avait donné une cinquantaine à chacune; au bout d'une heure, il ne m'en restait phis une seule. Et que j'ai été fière quand je suis allée, la première, dire à madame de Rutly :

— Je n'ai plus de roses. Madame!

Et je ne les ai pas vendues toutes cent sous... Il y en a une que j'ai vendue cent francs! Et à qui? au prince Romianelli... Il a été d'une grâce, d'une grâce!.. Il a fait, à notre rencontre dans les couloirs du cirque, l'allusion la plus fine, la plus délicate. Il parle français fort bien, mais avec un peu d'hésitation dans le choix des mots et avec un petit brin d'accent qui donne de la valeur à tout ce qu'il dit... Toutes mes camarades de vente le connaissaient. Elles se sont abattues littéralement sur lui. Une vraie nuée de petits corbeaux.

— Une rose, prince, une rose!., à moi, prince, à moi!

Je ne bougeais ni ne soufflais mot, moi. Il s'est débarrassé fort adroitement de tout ce bataillon d'assiégeantes; il est venu à moi, et c'est à moi, à moi seule qu'il a acheté. Je lui ai dit : « Merci, prince! )y non sans un peu d'effort et d'embarras... cela n'est pas venu tout seul, la première fois; mais je m'y suis bien vite habituée, et, dans les quelques phrases que nous avons échangées, j'ai glissé des : « Gomment donc, prince !.. Vous êtes trop aimable, prince! Vraiment, prince! Est-il possible, prince!... »

Il fallait voir la tête de maman ! Après le départ du prince, je lui ai expliqué où et comment j'avais rencontré le prince... kh ! que cela est amusant de dire : prince l Et que cela doit être plus amusant encore de s'entendre dire : « Princesse! »

13 mai.

Second jour de vente. 11 est revenu. J'y comptais bien. Il a marché droit à moi.

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— Puis-je encore, m'a-t-il dit, solliciter la grâce d'une rose?..

Je lui ai choisi sa rose avec beaucoup de soin. Et j'ai eu encore cent francs, avec quelques phrases du tour le plus galant.

— Cette vente devrait durer toujours, toujours... Il serait mon client le plus fidèle, etc.

Il s'est légèrement embrouillé dans une façon de madrigal où il était question d'une rose vendant des roses... Cela aurait été d'une horrible fadeur sur des lèvres françaises; mais, chez lui, avec cet accent italien, avec cette parole un peu traînée, un peu chantée, c'était vraiment très gentil.

Je lui ai répondu avec une aisance dont j'ai été étonnée moi-même... Tout cela, d'ailleurs, n'a duré que quelques instants. Mes petites camarades de comptoir étaient exaspérées, elles mejetaient des regards, des regards!... Je suis la seule à avoir vendu deux roses deux cents francs ! Mais cela n'est rien encore, et voici où l'aventure devient tout à fait intéressante,

PRINCESSE iOl

Cinq OU six minutes après le départ du prince, deux des vendeuses causaient à demi-voix, masquées par le comptoir. Elles ne pouvaient pas me voir et ne savaient pas que je les entendais. . . C'est de lui qu'elles parlaient.

— As-tu vu? Il a payé cent francs la rose.

— Comme hier!

— Et l'on dit qu'il est ruiné, absolument ruiné...

— Où les a-t-il trouvés, ces deux cents francs!

— C'est peut-être de l'argent bien placé. Il paraît qu'elle est follement riche, cette petite marchande de papier.

— Chut! madame de Rutly...

Elles se turent brusquement... Madame de Rutly s'approchait, et l'une de ces deux petites dit à la marquise :

— Il va faire monter le prix des roses, votre neveu !

Son neveu ! Que de choses dans ce seul mot! Son neveu! Et c'est elle qui est venue me chercher pour la vente!... Et il est ruiné! et il n'a

acheté de roses qu'à moi, à moi qu'il ne connaissait pas ! Et madame de Rutly, un quart d'heure après son départ, me faisait de lui un pompeux éloge : c'était un garçon charmant, ayant le goût de toutes les choses de l'esprit, la passion des arts. Il a un palais merveilleux à Venise, avec une galerie de tableaux de premier ordre, des plafonds de Tiepolo, etc., etc., etc. Eh ! eh ! la petite marchande de papier commence à voir clair dans tout cela !

14 mai.

De plus en plus clair! Ma couronne de princesse est là, si je le veux, à ma disposition. . . Je n'ai qu'à tendre la main...

Et maman qui ne se doute de rien, de rien!.. Voilà ce qui rend ce petit roman tout à fait extraordinaire et tout à fait amusant. Je viens de causer longuement avec Octave... Maman était sortie. Nous avons pu délibérer sérieusement. Voici d'abord ce qu'il m'a appris : le petit comte de Moltain, — celui qui s'était enfilé au

bésigue avec Octave — est l'ami intime du prince Romanelli et a pris le parti de dire les choses à Octave, telles qu'elles sont.

Le prince a été, l'autre soir, au cirque, frappé de ma beauté... absolument frappé... Voilà la vérité, le point de départ de tout... Il cherche à se marier... c'est vrai. Et il est obligé de chercher une femme riche, cela est encore vrai. Le petit comte a tout dit à Octave avec la plus rare, la plus loyale, la plus admirable franchise.

Le prince appartient à une des plus vieilles familles de Venise. Il a, dans la plus haute aristocratie française, des alliances très étroites qui ouvriront à sa femme toutes les portes, même les plus rigoureusement fermées. Il n'est pas ruiné. Il a de quoi vivre... Une vingtaine de mille livres de rente, un superbe palais à Venise, et, dans ce palais, des tableaux admirables, mais de l'école italienne; ils auraient valu beaucoup d'argent il y a soixante ans; ils seraient aujourd'hui d'un placement difficile; l'école

italienne n'est pas de vente en ce moment ; mais on doil s'attendre à la voir reprendre brusquement faveur, un de ces jours; c'est une question de mode; on se fatigue de tout et l'on revient à tout.

Une seule chose est toujours à la mode : l'argent!.. Le prince a appris que j'étais fort riche, il m'a revue deux fois, et l'examen minutieux qu'il a fait de ma petite personne a confirmé sa première et très favorable impression.

Jl peut dire qu'il n'est pas homme à faire, les yeux fermés, n'importe quel mariage d'argent. Il a toujours voulu trois choses :

1° Une jolie femme;

2° De l'argent, beaucoup d'argent;

3" Mais de l'argent honorable.

On lui a offert, depuis deux ans, plusieurs mariages considérables... des dots de trois, quatre, cinq millions. Il a refusé. Ce n'était pas de l'argent épousable. Il s'agissait de familles enrichies par de trop brusques et trop récentes spéculations. Le temps fait, en cela, quelque

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chose à l'affaire. Il y a des quartiers d'argent, tout aussi bien que des quartiers de noblesse. Nous ne sommes pas, nous, des enrichis d'hier. Notre argent est net, avouable, gagné au grand jour, correctement, pas trop vite, depuis un siècle. Nous sommes une bonne, vieille et honnête famille.

Bref, voici le résumé des sentiments du prince : Ma personne lui va, mon argent lui va... Je n'ai qu'à lever le petit doigt, s'il me plaît d'avoir un prince à mes pieds et une petite couronne de princesse sur la tête. Un soir, à l'Opéra, j'ai vu une princesse, de loin, de haut... Nous étions dans une seconde loge... Quelle joie de penser que, si ce mariage se fait, je n'irai plus jamais, plus jamais dans une seconde loge ! Et celte princesse avait une minuscule couronne de diamants piquée de traviole, comme au hasard, dans ses cheveux... Ah! que ce ravissant bibelot lui allait bien! Elle était laide, et cela la rendait presque jolie. Et alors, moi qui ne suis; pas laide,..

Ce qu'elle avait sur la lêle, c'était quelque chose comme cela.

Que je suis encore enfant! Je reste là, depuis dix minutes, regardant, songeuse, ces trois petites couronnes!... Reprenons notre griffonnage... Donc Octave m'a tout dit, nettement, sans détours et sans ménagements. Il a eu cent fois raison. Il est convaincu que le prince, qui n'a pas voulu des six millions de la fdle d'un banquier péruvien, me prendrait à trois millions, parce que mon argent est parfaitement acceptable, parce que je suis très jolie, et parce que, selon toute apparence, je me dèbourgeoiserai très vite, pour me transformer, le plus facilement du monde, en une très brillante princesse.

Princesse! princesse! Je ne me laisse pas éblouir cependant... Je veux savoir la vérité, toute la vérité sur le passé du prince. Ce que m'a raconté Octave, c'est ce qui lui a été dit par le petit comte, et il ne m'inspire qu'une médiocre confiance, le petit comte. Tl doit de l'argent à Octave et à tout le monde. Qui sait s'il ne veut pas marier richement le prince, pour pouvoir ensuite lui emprunter de mon argent.

Je ne veux pas le payer trop cher, mon titre de princesse. Je ne suis pas femme à me jeter sottement dans les bras d'un aventurier. J'ai prié Octave de faire au cercle une enquête approfondie, de mettre la conversation sur le compte du prince et de me rapporter totU, absolument tout ce qui lui serait dit. Il s'agit de ma destinée. Maman est incapable de s'occuper de moi, je suis donc obligée de faire mes affaires moi-même et je les ferai avec infiniment de , calme et de résolution.

J'ai eu, quand j'étais petite, une bonne aile-

mande qui m'a appris ce proverbe de son pays : Cesl Dieu qui donne les noix, mais ce n'est pas lui qui les casse.

15 mai.

Déluge de renseignements. Octave, hier soir, a réussi à faire parler une dizaine de personnes. Voici à peu près ce qui a été dit. Classons par ordre et résumons ces différents témoignages.

M. A... (un vieux joueur qui ne connaît que les cartes). — Romanelli... il joue médiocrement le bésigue, bien le piquet et supérieurement le whist...

M. B... (un homme de cheiral). — Ce Romanelli... je lui ai acheté une jument l'année dernière. Il me l'avait vendue avec toutes garanties. Elle a boité bas, très bas, trois semaines après. Je n'avais rien à dire, les délais étaient expirés.

M.C... (autre homme de cheval). — Vous avez le plus grand tort de soupçonner Romanelli... Il est la correction et la loyauté mêmes... C'est

VOUS qui avez trotté la jument sur un terrain trop dur. Vous avez la rage de trotter sur le dur. Je la connaissais depuis trois ans, la jument. J'ai chassé avec elle, en 1880, à Chantilly. Elle a toujours été droite comme un I.

M. B... — Alors pourquoi Romanelli l'a-t-il vendue?

M. C... — Le prince est gêné, très gêné... tout le monde sait cela.

M.B... — Gêné... gêné... Il joue l'homme ruiné... C'est très commode, très bien porté... Je ne crois pas du tout à la ruine de Romanelli. Son palais de Venise est encombré de primitifs de premier ordre.

M. D... — Un vieux palais qui tombe en poussière, et tous les vieux palais de Venise regorgent de primitifs... Je vous dis que Romanelli est ruiné...

31. E... — Absolument ruiné... C'est la petite Zacchi, une danseuse, qui lui a mangé tout son .argent...

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