‹ Princesse;Chapitre 2 sur 5 · F... — Pasdutout.... G'estune chanteuse · texte numérisé non relu

F... — Pasdutout.... G'estune chanteuse

un contralto... la Strozzi... Il la suivait de villt; en ville... Il a même, à cause de cela, eu une très vive querelle avec son oncle, le cardinal.

M. G... — Il n'y a eu ni danseuse, ni chanteuse, dans la ruine de Ilomanelli, et il n'a jamais eu la moindre querelle avec son oncle le cardinal... Romanelli est le garçon le plus rangé, le plus paisible de la terre... Je ne sais rien de plus honorable que les causes de sa gène. Je dis : de sa gêne... car il n'y a que gène. Romanelli a certainement encore de vingt à vingt-cinq mille livres de rente. Et savez-vous pourquoi il n'a plus que cela? Parce, qu'il a agi admirablement, au moment du mariage de ses deux sœurs. Il s'est dépouillé afin de leur faire faire de grands mariages à Rome et à Paris. Il a donné, sur sa fortune personnelle, six cent mille francs à la duchesse San Severino, et huit cent mille à la marquise de Rochernaure.

M. B.., — San Severino et Rochemaure ont pris leurs deux femmes sans dot, cà cause de

leur très grande naissance et de leur très grande beauté.

M. G... — Vous avez encore le ressentiment de votre jument boiteuse. Je dis ce que je sais et je sais ce que je dis. Romanelli s'est conduit comme bien peu de frères se seraient conduits ; aussi personne n'est-il, dans le monde, plus estimé et plus considéré que lui.

M. B... — Et il court en ce moment après un gros mariage.

M. G... — Ouest le crime? Il porte un grand nom et veut pouvoir le soutenir. Je fais d'avance mes compliments à celle qui sera princesse Romanelli, elle aura pour mari un parfait galant homme!

M. H... — Voilà la vérité, un parfait galant homme !

Or, il parait que M. H... est, au cercle, un oracle. Il est du monde, et du plus grand. Cette petite phrase a mis fm à la conversation. M. B... h encore essayé de dire quelques mots de sa jument boiteuse, mais un grand cri s'est élevé

de toute part : « Oh! il est insupportable !... » et l'on s'en est allé chacun de son côté.

Tout cela, en somme, est excellent. C'est l'avis d'Octave et c'est aussi le mien.

Je serais, si ce mariage se faisait :

1° Princesse Romanelli;

2" Belle-sœur de la duchesse San Severino;

3° Belle-sœur de la marquise de Rochemaure ;

4° Et nièce d'un cardinal.

Nièce d'un cardinal! J'ai été charmée de le découvrir, ce cardinal, à cause de maman... Elle est très pieuse, maman, et ce cardinal ne peut manquer de faire sur elle une excellente impression. Qui sait d'ailleurs, si, à l'occasion, un mot dit à Rome, répété à Paris i)ar le nonce, et redit à maman par son respectable directeur, l'abbé Noblet, ne pourrait pas avoir, à un certain moment, uneinfluencedécisive... Oui, vous pourrez nous être fort utile, mon oncle le cardinal, et nous aurons très probablement besoin. Monseigneur, de l'intervention de Votre Émi-

nence... Je crois que c'est bien ainsi qu'on appelle les cardinaux... Nièce d'un cardinal, nièce d'une Éminence !

18 mai.

Oui, mais maintenant comment et où le voir?

Je suis allée, hier, avec maman rendre mes comptes de vendeuse à madame de Rutly.., J'avais fait dix-neuf cents francs et les autres seulement huit, six, cinq cents francs. J'arrivais honne première.

Madame de Rutly nous a reçues, maman et moi, avec une grâce inexprimable. Elle nous a invitées à venir la voir, les mercredis, tous les mercredis soirs, en petit comité. Maman a répondu qu'elle était très casanière et ne sortait jamais le soir. J'ai compris qu'il n'y avait rien à faire. Je ne réussirais pas à mener maman chez madame de Rutly... Il y seiait cependant!...

Et comment, comment le voir? 11 faut abso-

lU PRINCESSE

lument que je puisse causer un peu avec lui. Je ne peux pas aller trouver papa et maman et leur dire :

— Voulez-vous avoir l'extrême bonté de me donner tout de suite trois ou quatre millions.,. Voici pourquoi. Il s'agit de ce prince italien qui m'a acheté une rose, le mardi 13 mai, et une autre rose, le mercredi 14. Je ne le connais que pour avoir échangé avec lui une dizaine de phrases de la plus parfaite banalité, mais cela me suffit. Je sais qu'il est disposé à me vendre, pour trois ou quatre millions, l'honneur d'être sa femme, et je vous prie de vouloir bien me remettre cette petite somme.

Non, je ne puis tenir un tel langage. Il faut que je puisse dire autre chose à maman. Je sais bien quelle chose. -Ce sera le seul moyen de vaincre sa résistance... Mais, pour la pouvoir dire avec quelque autorité et quelque vraisemblance, celte autre chose, encore faut-il que j'aie eu un petit bout de conversation sérieuse avec ce prince charmant qui m'est

PRINCESSE lir.

tombé du ciel sur la tête, dans un couloir du cirque des Champs-Elysées.

19 mai.

Donc nous avions passé, hier, une heure, à nous creuser la cervelle. Octave et moi, sans réussir à trouver le terrain de cette fameuse rencontre. Il était convenu que nous aurions aujourd'hui, avant le dîner, une nouvelle délibération.

Octave arrive vers six heures. J'étais entre les mains de Félicie qui m'essayait une robe de bal... J'étais complètement habillée, avec la robe sur les épaules... C'est une façon de parler... Il serait plus exact de dire avec les épaules hors de la robe, car nous sommes bien loin du petit décolletage en carré. Nous avons fait du chemin en un mois ! Toutes voiles dehors, maintenant. Je suis tranquille. Je sais que je peux tout oser. Papa est avec moi.

C'était bien de la mousseline blanche — je

l'ai juré à maman — mais la robe était décolletée franchement, ouvertement, hardiment... Et Octave a eu la première représentation de mes épaules... Elle a élé admirable, cette première. Il a jeté des cris, de vrais cris d'admiration :

— Quelle robe! répétait-il, quelle robe! Mais, en parlant ainsi, ce n'était pas la robe,

c'étaient mes épaules qu'il regardait. Moi aussi, dans la glace, je les regardais. Je crois que je suis en train de devenir divinement belle. Il me pousse des ailes.

— Pour quel bal, celte robe? me demande Octave.

— Hélas ! pour le plus triste des bals. Tu n'y vas plus, toi, mais on m'y traîne, moi!... Le bal annuel de la Société de patronage des jeunes apprentis et apprenties de la papeterie!

— Un bal par souscription ! s'écria Octave.

— Oui, par souscription, dans la grande salle de la mairie.

— Sauvés! sauvés! J'irai à ce bal, j'irai!

PRINCESSE il7

— Toi !

— Oui.

Du regard il me montre Félicie... Je la renvoie... el, dès qu'elle est partie :

— Oui, j'irai au bal... Mais pas seul... J'irai avec le prince...

— Le prince, au bal de la papeterie !

— Oui, le prince... Et là, tu pourras danser et causer avec lui autant qu'il te plaira.

— Le prince, au bal de la papeterie!

Je ne trouvais que cette phrase... Cette idée me paraissait tellement folle, tellement monstrueuse !

— Au bal de la papeterie! Tu ne sais donc pas... Il y a maintenant, dans toutes les salles de la mairie, des bustes de la République avec des bonnets phrygiens, et, l'année dernière, on nous a lait danser un quadrille sur des airs patriotiques : les Girondins, la Marseillaise, etc., etc.

— Le prince dansera sur ces airs-là, et il ne verra pas la République, il ne verra que toi. Et,

quand il t'aura vue avec celle robe-là, avec ces épaules-là, il sera homme à le prendre sans rien, sans un sou, pour tes beaux yeux... car j'ai encore causé avec lui tout à l'heure, au cercle... Il est tout à fait emballé sur loi, oui, tout à fait.

— Ma foi, ai-je répondu en riant, s'il est si emballé que ça, tâche de l'amener au bal de la papeterie.

22 mai.

Et il l'a amené! Je suis arrivée, moi, à dix heures et demie... Le prince était là, déjà!

Entrée triomphante, éblouissante, foudroyante! Ah! que c'est amusant de se sentir vraiment belle, et d'avoir, bien nette, cette impression qu'on fait de l'elTet, beaucoup d'effet! Gomme les actrices doivent être heureuses, lorsqu'elles sont, à leur entrée en scène, saluées par une jolie salve d'applaudissements! J'ai connu un peu, ce soir, ce plaisir-là...

C'était sur mon passage comme un frémisse-

ment de surprise, et je laissais derrière moi une tramée, un sillage d'admiration. Et, dès que j'ai été assise, les petits ingénieurs se sont précipités sur moi, aussi nombreux que les étoiles, mais ils ont été bien vite dispersés, tous dispersés! Car Octave est arrivé, et le prince avec lui.

Maman, la veille, avait été suffoquée, lorsque Octave lui avait demandé deux billets de bal pour un de ses amis et lui, mais elle a été bien plus suffoquée lorsqu'elle a découvert que cet ami était le prince, le prince des deux roses.

Il a été admirable, le prince, de tact, d'habileté, de diplomatie. Il s'est fait présenter à papa, à maman, et il s'est mis à causer avec eux. Ah! qu'il a été malin! Je le soupçonne de s'être fortement préparé pour cette conversation. Il a si bien dit les choses qu'il devait dire pour :gagner le cœur de papa!.. Il en est arrivé tout naturellement à deux ou trois phrases très heureuses sur la grande industrie, sur l'aristocratie «du travail... Papa, charmé, a parlé tout de suite

de sa chère fabrique, de son cher papier, et le prince aussitôt de kii donner la réplique avec une connaissance de la question !.. Le papier de bois! Il savait ce que c'était que le papier de bois!

Mais enfin, après maman, après papa, mon tour est venu... Il était temps... J'avais toutes les peines du monde à contenir le flot montant des petits ingénieurs. Le prince m'a demandé le prochain quadrille, et je le lui ai donné; la prochaine valse, et je la lui ai donnée; et tous les quadrilles, et toutes les valses, et je lui ai tout accordé, tout!

Mais nous avons causé plusieurs de ces quadrilles et de ces valses, au lieu de les danser. Et comme il a été fin et délicat! Comme il a su me dire qu'il m'aimait, sans prononcer une parole d'amour, sans dire une seule phrase, un seul mot dont j'aie pu être embarrassée ! Il a trouvé moyen de m'apprendre, dans cette conversation constamment interrompue, les choses les plus intéressantes sur lui, sur sa famille.

Elle est de la plus haute ancienneté. Il y a eu un saint dans leur famille, au xT siècle, un vrai saint, canonisé, parfaitement en règle... Voilà encore une bonne chose pour maman !

Lui, tout jeune, a débuté dans la diplomatie. Il s'est fait mettre, il y a quelques années, en disponibilité; mais il serait assez disposé à reprendre du service si quelque grande situation lui était offerte. Qui sait? Je serai peutêtre, un jour, ambassadrice d'Italie... à Paris!

Il m'a parlé très longuement de son oncle le cardinal. C'est, paraît-il, une des lumières, absolument une des lumières de l'Église. Il a eu, au dernier conclave, quatre voix pour être pape!.. Mon Dieu! mon Dieu! quand je songe que cela pourrait arriver! Moi, Catherine Duval , moi, la fille de mon père, fabricant de papier au Marais, je pourrais, un jour, devenir la nièce du pape ! Encore une chose parfaite pour maman !

Elle nous laissait bien tranquilles, maman... Elle est dame patronesse de l'œuvre de patro-

nage. Elle était présidente du comité d'organisation du bal, et elle avait à s'occuper d'un tas de choses... Mais voilà que, cependant, tout d'un coup, vers une heure du matin, elle arrive à moi avec un air d'agitation. Elle avait eu quelque peine à me trouver. J'étais assise dans un petit coin avec le prince.

— Catherine, deux mots, je te prie.

Et, me prenant à part, et me parlant tout bas, tout bas :

— Que se passe-t-il? On vient de me dire que tu n'avais pas quitté ce prince de la soirée... Qu'est-ce que c'est que ce prince ?

— C'est un prince, maman.

— Il paraît qu'il ne s'occupe que de toi.

— C'est que c'est peut-être pour moi qu'il est venu, maman.

— Pour toi !

— Oui, maman, tu sauras tout demain.

— Comment, tout ! Il y a donc quelque chose?

— Ah ! s'il y a quelque chose!...

Maman voulait m'emmener. J'ai résisté.

Ah ! je ne serais pas partie ! J'aurais fait un éclat ! Je lui avais promis de danser aveclui le cotillon, et je l'ai dansé! Et je ne suis partie qu'à trois heures du matin, après la plus délicieuse soirée de ma vie.

Au retour, avec maman, dans la voiture, pas une parole échangée. Papa était là. Il ne se doutait de rien. Il avait, lui aussi, passé une soirée délicieuse. Il était resté, dans un coin, à me regarder être belle, recevant de toutes parts des félicitations sur mon succès, jouissant naïvement de mon triomphe, très fier et très heureux d'être l'auteur de son petit chefd^œuvre de fille... Il savait que j'avais dansé toute la nuit avec un prince... Cela ne lui déplaisait aucunement. Il s'amuse à faire un peu le libéral, papa; mais il avait écouté avec infiniment de plaisir les phrases aimables du prince... Il n'est pas tout à fait comme maman, papa. La nuance est très sensible... Il grogne évidemment, quand il faut payer les dettes d'Octave, mais je suis sûre qu'au fond, il n'est

pas fâché de voir son fils se glisser et pénétrer peu à peu dans le monde... dans le vrai monde. Et il était, en somme, hier soir, très flatté de penser qu'il n'y avait là qu'un prince, et que ce prince n'avait de regards que pour moi.

A la maison, maman est venue dans ma chambre... Elle voulait tout de suite une explication. J'ai refusé.

— Ah! demain, demain seulement, je" t'en prie.

Je n'en pouvais plus, j'étais brisée, très agréablement brisée, mais brisée. Je me suis mise aux mains de cette merveilleuse Félicie qui m'attendait. Elle m'a déshabillée avec ses doigts de fée, m'a couchée, m'a bordée. Je me laissais faire. J'étais comme un enfant. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, mais j'étais heureuse!... Je rêvais... Je me perdais en un songe qui est tout près, tout près, je le sens, de devenir la réalité. J'ai fini, cependant, par m'assoupir... mais tout d'un coup j'ai entendu une voix : « Mademoiselle, Mademoiselle... » C'était

Félicie... Elle avait un petit billet entre les mains, c'était une lettre d'Octave... quatre lignes seulement.

« Six heures du matin.

» Nous sommes partis ensemble. 11 ne voulait plus me quitter. Nous avons marché pendant deux heures.. . Il ne pouvait parler que de toi, de toi, de toi... Il t'aime ! il t'adore! il n'aimera, n'adorera jamais que toi. Il m'a reconduit jusqu'ici. Je me couche. Bonsoir, princesse, bonsoir. »

Une heure après, arrivée de maman : explication, explication décisive...

— Mais qui est-ce ? Mais que se passe-t-il ?

Alors j'ai brûlé mes vaisseaux... Je connais maman... Une seule chose la touchera... J'ai déclaré qu'il m'aimait, que je l'aimais, qu'il était, je le savais, tout prêt à m'épouser, que je n'avais, moi, d'autre désir que d'être sa femme... J'ai ajouté qu'il était pauvre, j'ai dit les causes si nobles de sa pauvreté, son dévouement, sa gé-

nérosité pour ses sœurs, sa fortune sacrifiée tout entière à leur bonheur.

— Mais qui t'a appris tout cela?

— Octave... c'est un ami d'Octave...

Et, sans laisser à maman le temps de respirer, j'ai continué... J'avais réservé, pour la fin de mon petit discours, le saint du xV siècle et le cardinal avec ses quatre voix pour la papauté au dernier conclave. J'ai bien vu qu'il? faisaient tous les deux le plus grand effet sur maman. Quand j'ai eu fini, elle n'a trouvé à me répondre rien autre chose que ceci :

— Princesse! Tu veux être princesse !

Là, il fallait mentir, et j'ai menti.

— Mais non, maman, je ne veux pas être princesse . . . Je me soucie bien d'être princesse ! . . Je veux épouser quelqu'un que j'aime, voilà tout.

— Tu ne le connais pas...

— Je n'ai eu qu'à le voir, maman. Pardonnemoi... ce n'est pas ma faute... j'ai été prise sans le savoir, sans le vouloir.

Je savais que cet argument seul aurait quelque puissance sur maman... Je Vaime, et je le veux parce que je Vaime. Ne pas sortir de là, et je n'en suis pas sortie :

— Toi et papa, vous vous êtes mariés par amour. Oh ! je sais bien l'histoire de votre mariage. La vieille Marguerite me l'a bien souvent racontée. Tu étais pauvre, tu étais belle... on voulait faire faire à papa un mariage d'argent. Il n'a pas voulu. Il a tenu bon. Et c'est toi qu'il a épousée. Et vous avez été très heureux.

— Mais l'amour ne tombe pas ainsi comme un coup de foudre.

— Il faut croire que si, maman. Papa t'a vue, il t'a aimée; j'ai vu le prince, je l'ai aimé.

— Princesse! Un prince! Et ton père! 11 n'admettra jamais cela... avec ses idées libérales.

— Oh! les idées libérales de papa, j'en faismon affaire !.. Seulement, je t'en prie, ne te mêle de rien. Laisse-moi m'expliquer toute seule avec lui, et j'enlèverai son consentement en cinq minutes.

— Mais tu as l'air de croire, en vérité, que ce prince va demander ta main.

— Aujourd'hui, maman, dans une heure, si tu le veux bien.

— Quoi? aurait-il été assez coupable pour te parler d'amour?

— Il ne m'a pas dit, maman, un seul mot que tu n'aies pu entendre ; mais cela se devine, et je suis sûre qu'il m'adore...

23 mai.

Ce sera dur, mais j'en viendrai à bout. Je lui ai fait dire par Octave de ne pas bouger, de me laisser faire. J'ai demandé seulement que, s'il était possible, noire oncle le cardinal ait la bonté de faire dire à maman, par qui de droit, un petit mot.

J'ai eu deux ou trois longues conversations avec papa. Je ne me mets pas en frais de diplomatie et d'invention. Je répète obstinément le même refrain : i(Je V aime! je V aime! je Vaime ! Et, si on ne veut pas me le laisser épouser, fort

bien, je n'aurai rien à dire... mais je ne me marierai jamais, jamais, jamais! » Et je commence à laisser entrevoir, dans des phrases vagues, que je finirai par aller me jeter dans un couvent.

Nos déjeuners et nos dîners sont tragiques ! Je travaille et je réussis à me donner une figure défaite et abattue. Je prends des airs douloureux et brisés. Je n'ai jamais l'air d'entendre ce que l'on me dit. Il est clair que ma pensée est ailleurs, toujours ailleurs. Je ne parle plus... ou, quand je parle, c'est pour répondre, d'une voix éteinte, par monosyllabes, aux questions de papa et de maman. Je ne mange plus... mais là rien, plus rien... C'est là surtout ce qui met papa et maman au désespoir. Ils ne savent pas que Félicie s'arrange pour me procurer de grosses tranches de roastbeef saignant. Je suis résolue à ne plus dire un mot... à attendre. J'ai pleine confiance dans la tendresse de maman. Elle m'aime trop pour résister bien longtemps.

Pauvre maman ! Pauvre papa ! Ils me faisaient trop de peine tous les deux ! Ils étaient trop malheureux. Cela me déchirait de les mettre ainsi au martyre. Ils ne demandaient qu'à céder. On ne me laissait jamais seule avec Octave, car on savait bien qu'il avait été l'artisan de tout cela; mais j'ai trouvé moyen de lui

dire hier :

— Que madame de Rutly vienne voir maman.

Elle est venue aujourd'hui... Et peut-être aussi le petit mot qui devait être envoyé de Rome est-il arrivé, car, après le dîner — je n'avais pris que quelques cuillerées de potage, et avec les apparences d'un douloureux effort — maman m'a dit :

— -Ma chère enfant, nous ne nous refusons pas à examiner...

— Oh ! il n'y a rien à examiner. Vous ne voulez pas... G'estbien... Je n'y pense plus... Pour-

quoi reparler de cela. J'en mourrai, voilà tout, j'en mourrai.

Je me suis jetée sur un canapé, au hasard, dans tout l'affollement du désespoir, la tête dans les mains, parmi les coussins, et de là j'ai éclaté en sanglots, en vrais sanglots. Je pleure quand je veux et tant que je veux. J'avais ce talent, étant petite fille, pour me faire donner ce que je désirais. Je l'ai gardé... cela peut servir encore.

Alors papa... — oh ! qu'il est bon, papa, et que je l'aime ! — s'est écrié :

— Il faut en finir... donnons-lui son prince... Je ne peux plus vivre ainsi.

Et voilà comment je suis devenue princesse, entre neuf heures cinq et neuf heures dix minutes.

3 juin .

Tout est décidé. Papa me donne deux millions et me servira, en outre, une pension de cent mille francs par an. Octave a été parfait...

Il n'a rien, rien demandé pour lui. Il n'a pas voulu compliquer les choses. Par exemple, une fois le mariage fait, il aura le champ libre.

Maman est au désespoir, mais comme elle me connaît peu! Non, je ne serai jamais une de ces filles qui, une fois mariées dans un monde meilleur, plantent là leur mère et ne viennent plus la voir que le matin, en tapinois. J'avouerai toujours maman. Si elle était de mine étriquée, pauvre, bourgeoise... Mais pas du tout. Elle est très intelligente, très belle encore, de grande tournure. Oui, j'en ferai quelque chose. Je l'obligerai bien à venir à moi, à quitter son affreux Marais, à acheter un hôtel à côté de moi, à acheter un château où nous irons, le prince et moi, passer l'automne... Le prince me le disait hier :

— Elle est très bien, votre mère, très bien.

15 juin.

Ce matin, à neuf heures, j'étais encore enfouie dans les profondeurs de mon oreiller, poursuivant, à moitié endormie, un rêve délicieux. Tous mes rêves sont délicieux ; mais ma vie est plus délicieuse encore. C'est surtout quand je suis éveillée que je crois rêver. J'ai senti sur mon front le baiser par lequel maman me tire, tous les jours, de mon demi-sommeil du matin.

Chère maman ! Je lui ai jeté les bras autour du cou... Je l'aime si tendrement! C'est mon seul chagrin de ne pas la sentir, comme je le voudrais, heureuse de mon bonheur et joyeuse de ma joie. Ce matin, elle avait à la main un de ces journaux parisiens que j'allais autrefois ■dénicher dans la corbeille de p apa.

— Tiens, me dit-elle, lis.

Du doigt elle me montrait un petit entrefilet de quelques lignes à la première page du journal, et voici ce que j'ai lu :

Un grand mariage à Vhorizon. Le prince Ronianelli, chef de la branche aînée d'une des plus illustres familles de V aristocratie italienne, épouse une de nos plus charmantes Parisiennes^ mademoiselle Duval, fille d'un richissime manufackirier.

Un éblouissement passa devant mes yeux.

Non, il n'y eut jamais plus doux réveil! Mon nom, dans un journal, enfm ! Pour la première fois, mais pas pour la dernière !...

Et alors cet affreux nom de Catherine Duval sera remplacé par le nom de la princesse Catherine !

18 juin.

Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que voilà que je me mets à l'aimer pour tout de bon. Il est vraiment très agréable. Quant à lui, il m'adore et ne fait en cela que son devoir .

Il m'a présenté, l'autre jour, à sa sœur la marquise de Rochemaure. Elle ne m'a pas fait

un accueil précisément enthousiaste. Je lui revaudrai cela. Elle est bien, mais je suis mieux.

24 juin.

Mon mariage sera célébré de demain en quinze, et non pas à l'église Saint-Paul, dans cette épouvantable rue Saint-Antoine, mais dans la chapelle de la nonciature... Et nous aurons un évêque pour la cérémonie ! Mariée par un évêque ! Un de mes rêves !

8 juillet.

C'est fait! Je suis sa femme, légalement; mais cette misérable formalité à cette misérable mairie, cela ne compte pas, ce n'est pas un mariage, cela ! Demain, à la bonne heure ! Nous aurons, avec l'évêque, Faure, Talazac, et, pour tenir l'orgue, "Widor... Ce qu'il y a de mieux, enfin!... Ma robe est une merveille!

C'est ma dernière soirée du Marais!.. Pour la

dernière fois, je me trouve, à une heure du matin, seule, dans ma chambre de jeune fille... Nous avons dîné tous les cinq en famille : papa, maman, le prince. Octave et moi... Après le dîner, j'ai eu la fantaisie d'aller faire mes adieux à ce vieux jardin qui m'a vue si souvent triste et désespérée. On passait la nuit dans les ateliers. Le grondement de la machine faisait légèrement trembler la terre sous mes pas. Je me suis approchée du petit soupirail qui éclaire le réduit des chauffeurs. Ils étaient là trois, bras nus, noirs de charbon... Ils travaillaient courageusement, jetant à larges pelletées le charbon sur les brasiers.

Je me suis senti le cœur plein de tendresse et de reconnaissance pour ces braves gens. Si je suis princesse, en somme, c'est à eux que je le dois. J'ai passé le bras à travers les barreaux du soupirail, et, de ma blanche main, j'ai versé tout le contenu de mon porte-monnaie, une dizaine de louis, dans la bonne grosse patte noire d'un de ces hommes.

— Pour vous trois, leur ai-je dit, en l'honneur de mon mariage.

— Ah! oui... nous savons... c'est pour demain... Merci, Mademoiselle, et bonne chance !

Il a partagé l'argent avec ses camarades, et tous trois, la chose faite, se sont remis à la besogne... Oui, mes amis, travaillez, travaillez, et, soyez tranquilles, l'argent que vous gagnez va maintenant servir à quelque chose.

UN

25 novembre 1882, quatre heures.

Ce malin, à dix heures, j'étais en train de m'escrimer contre la sonate 25 de Beethoven, lorsque la porte s'ouvre. C'était maman 1 Maman réveillée, maman levée à dix heures! Etnonseulement réveillée, non seulementlevée, mais habillée de pied en cap, avec un manteau sur les épaules et un chapeau sur la tête !

Je ne me souvenais pas d'avoir vu maman debout à pareille heure. Elle ne peut jamais arriver à Sainte-Clotilde, le dimanche, avant le milieu de la messe d'une heure, et, l'autre

soir, en riant, elle disait à cet excellent abbé Pontal :

— Notre chère religion, monsieur l'abbé, serait une véritable perfection, si vous nous donniez une messe à deux heures... On reculelait d'une heure les concerts du Conservatoire. Cela nous ferait, en hiver, des dimanches délicieux.

A cette apparition de maman, moi, stupéfaite, de m'écrier :

— Tu sors, maman ?

— Non, je rentre.

— Tu rentres !

— Oui, j'ai eu une course à faire ce matin... Des laines à rassortir pour ma tapisserie... Tu sais... ce bleu qui est introuvable.

— Et tu l'as trouvé ?

— Non... non... mais on m'a promis de chercher... et j'espère bien... Demain ou aprèsdemain au plus tard... on doit m'envoyer...

Voilà maman qui s'embrouille dans son discours, et qui, péniblement, après des détours

laborieux et compliqués, finit par m'annoncer que nous allons le soir chez les Mercerey... On devait y faire un peu de musique... Maman savait cela depuis trois jours... Elle avait oublié de m'en parler.

Je ne bronchais pas. J'écoutais maman, je l'examinais attentivement et je me disais :

— Qu'est-ce que c'est que tout ça? Celte sortie dès patron-minet, ce rassortiment de laine bleue, cette soirée de musique chez les Mercerey... Elle barbote, maman, elle barbote !

Et je la laissais barboter, sans souffler mot. Son allocution terminée, maman fait une fausse sortie, comme au théâtre, puis revient, et me dit avec un air d'indifférence :

— Quelle robe comptes-tu mettre ce soir?

— Ce soir, maman? Mais je ne sais pas... ma robe grise... ou ma robe bleue... ou ma robe rose...

— Non, non, pas ta robe rose... Mets ta robe bleue... Tu étais très bien avant-hier, chez ta tante Clarisse, avec ta robe bleue... Et puis, ta

144 UN GRAND MARIAGK

robe rose, ton père ne l'aime pas, et, comme il doit venir ce soir avec nous chez les Mercerey...

— Papa chez les Mercerey !...

— Eh bien ! oui.

— Et il sait qu'on fera de la musique?

— Il le sait.

— Il le sait... et il vient?

— Oui... Qu'y a-t-il d'étonnant à cela?

— Rien, maman, rien du tout.

Là-dessus maman s'en va, pour tout de bon,

sans fausse sortie. Je reste seule. Alors, sans une minute d'hésitation, je me dis :

— Il s'agit d'un mariage. C'est pour me montrer à quelqu'un, et c'est pour cela que papa est obligé de marcher.

Papa, ce pauvre papa se laissant traîner par maman à une soirée où l'on devait faire de la musique!... C'était le monde renversé! Papa, le soir, ne peut supporter que trois choses : le club, l'Opéra au moment du ballet, et les petits théâtres, les théâtres où l'on rit, les théâtres où l'on s'amuse ; les théâtres où nous ne pou-

VOUS pas aller, nous autres jeunes lilles; les théâtres où je passerai ma vie, quand je serai mariée.

Oui, c'est pour une entrevue, j'en suis sûre. Et ça doit être quelque chose d'éhouriiîant, d'époustoufflant, car maman, depuis ce malin, est dans un état, dans un état, dans un état!... Elle n'a pas déjeuné. Elle ne tient pas en place. Elle a écrit à madame Loisel pour la prier de venir elle-même, ce soir, me coiffer. Elle a passé minutieusement l'inspection de ma robe bleue. Elle me regarde et m'examine avec une attention toute particulière... Elle a laissé éclater un véritable désespoir, en découvrant qu'il y avait une légère avarie dans ma délicieuse personne.

— Qu'est-ce que tu as là? s'est-elle écriée.

— Où ça, maman?

— Sur le bout du nez.

— J'ai quelque chose sur le bout du nez?

— Oui, une affreuse estafilade.

— Oh ! mon Dieu !

146 UN GllAJSD MARIAGE

Très effrayée, je cours à une glace. Je respire... Ce n'était rien du tout. Un coup de patte de Bob et une toute petite marque rose, déjà presque effacée. II n'en restera rien ce soir.

Cette petite marque rose prend, aux yeux de maman, les proportions d'une hideuse blessure. Jamais le bout de mon nez n'avait été l'objet d'une aussi touchante sollicitude. Maman m'a obligée à passer la moitié de la journée, immobile dans un fauteuil, avec des compresses d'eau fraîche, plantées comme une paire de lunettes sur ledit bout dudit nez.

Pauvre maman, elle a un tel désir de me voir mariée! Et cela est si naturel! Elle a été très belle, maman ; elle fait encore beaucoup d'effet, le soir, aux lumières, et ça ne l'amuse pas d'avoir à trimbaler dans le monde une grande bécasse de fille à marier.

J'en suis moi-même toute chagrine, je sens que je la vieillis, et, dès que nous arrivons quelque part ensemble, le soir, crac! tout de suite je la lâche et je m'arrange pour la rencontrer

le moins souvent possible. Nous faisons nos petites affaires, sans nous gêner, chacune de notre côté.

Elle est excellente, maman. Il y a de mauvaises mères qui bousculent leurs filles et les condamnent à se marier, en cinq minutes, cà l'aveuglette. Telle n'est pas maman.

Elle sait que je suis résolue à ne pas me décider à la légère. Ce n'est pas une petite affaire que le mariage ! Si l'on se trompe, c'est pour la vie ! Cela vaut la peine qu'on y pense. Je veux faire un mariage sérieux. Il ne s'agit pas de s'amouracher à première vue d'un monsieur blond ou brun et de dire à sa mère, le soir, en rentrant : « Maman, voilà celui que j'aime ! Maman, voilà celui que je veux! » Non, il ne faut pas s'emballer... Et je ne m'emballerai pas!

J'ai déjà refusé, au printemps dernier, cinq prétendants fort acceptables, mais qui ne m'offraient pas cependant tous les avantages de naissance, de fortune et de situation dans le

monde, auxquels il me paraît que j'ai droit de prétendre.

Dans ma campagne de cet hiver, je montrerai le même calme et la même prudence. Je n'ai pas encore vingt ans. Je puis attendre.

Depuis ce matin, d'ailleurs, je suis contente, très contente de moi. Je n'ai pas été gagnée par l'agitation de maman, et aujourd'hui, comme à l'ordinaire, tranquillement, froidement, je mets au courant mes petites écritures.

Le jour où j'ai eu dix-huit ans, sur la première page de ce cahier, strictement fermé à clef, j'ai écrit ces simples mots :

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