‹ Princesse;Chapitre 4 sur 5 · LES · texte numérisé non relu

LES

Montségur avait été élu député, en février 1871, et de la façon la plus inattendue; n'ayant aucun passé politique et venant à peine d'atteindre l'âge de l'éligibilité parlementaire, — vingt-cinq ans, — Montségur possédait une fort belle propriété dans les environs de Saint- Chamond. Il commanda un bataillon de mobiles pendant la guerre, se conduisit très bravement et fut blessé à la bataille du Mans, le iO janvier 1871. Il se trouvait à l'ambulance établie

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chez les pères de Sainte-Croix, lorsqu'il reçut, avec une véritable stupeur, la nouvelle de son élection à l'Assemblée de Bordeaux. On ne pouvait certes l'accuser d'intrigues et de manœuvres électorales. Candidat sans le savoir, il était député sans le vouloir.

Yoilà ce qui s'est passé. Dans quel trouble et dans quelle confusion se firent les élections de 4871... qui ne s'en souvient? Un comité conservateur s'était formé, en toute hâte, au chef-lieu du département de la Saône-Inférieure, et il avait arrêté une liste de sept noms. Sur cette première liste, aucune trace de Monlségur.

Mais, la veille même de l'élection, un des sept, M. de Lormieux, avait déclaré qu'il déclinait toute candidature; et le comité, fort embarrassé, pris au dépourvu, fit précipitamment tirer de nouveaux bulletins portant le nom de de M. de Montségur. Les électeurs avaient voté pour Montségur comme ils auraient voté pour Lormieux.

C'est la beauté du scrutin de liste ! Les élec-

teurs votent, les yeux fermés, de confiance, sans savoir pourquoi ni pour qui. Avec le scrutin d'arrondissement, l'électeur peut encore se rendre compte vaguement des bêtises qu'il va faire; avec le scrutin de liste, il ne s'en doute même pas.

Donc, Montségur, par miracle, se trouva député. Dès qu'il fut rétabli, vers le commencement de mars, il s'en alla tout droit de Tambulance du Mans à la salle de spectacle de Bordeaux.

La France, à ce moment-là, n'avait guère d'opinion ; et Montségur était un peu comme la France. Cependant la majorité de la Chambre inclinait vers le rétablissement de la monarchie^ par cette raison que l'Empire avait mal fini et quela République avait mal commencé.

Montségur étudia la liste de ses collègues. Il rencontra le nom de deux de ses amis parmi les membres du centre droit. Il alla s'asseoir à côté d'eux, pour être en pays de connaissance, et, pendant cinq années, de 1871 à 1876, pai-

siblement, docilement, en toute occasion, il vota avec son groupe.

Pendant ces cinq années,^Montségur dépensa beaucoup d'argent. Hélait jeune, riche, garçon, maître de sa vie et de sa fortune; il fit de toutes deux un usage assez bête.

Il s'engoua d'une jeune personne qui se nommait Réginetle, et qui, de loin en loin, jouait de petits bouts de rôles dans les levers de rideau du théâtre du Palais-Royal.

Montségur avait le bonheur, ou le malheur, de devenir facilement amoureux. Déjà, plusieurs fois, à cet égard, il avait fait ses preuves. A première vue, devant Réginette, il tomba sous le charme. Il reçut en pleine poitrine ce qui s'appelle le coup de foudre.

Réginette était blonde, avec de grands yeux noirs; elle avait le cœur très large et la main très petite. Or, dans sa comédie de V Attaché d'ambassade, M. Meilhac a fait une très spirituelle et très exacte observation... « On ne se doute pas, a-t-il dit, de ce qu'il peut tenir d'ar-

gent dans la main d'une femme, surtout quand cette main est petite. »

Voilà comment, pendant le cours de cette première législature, cinq ou six cent mille francs, sortis du portefeuille de Montségur, avaient été délicatement ramassés par la main de Réginette.

Aux élections de 1876, plus de scrutin de liste. M. Buffet avait obtenu le rétablissement du scrutin d'arrondissement. Montségur eut la fantaisie de rester député. Il avait pris goût à la vie politique et s'en accommodait à merveille. Le métier, tout d'abord, lui avait paru un peu sévère. Montséi;ur, en effet, avait commencé par remplir en conscience ses devoirs de député : assistant à toutes les séances, à toutes les commissions, écoutant religieusement tous les discours, prenant part en personne à tous les votes, jetant des cris d'enthousiasme quand il voyait son groupe dans le délire, et poussant des grognements quand il entendait grogner son groupe. Bref, un député modèle.

Ses après-midi appartenaient à la France et ses soirées à Réginette. Elle avait quitté le Palais-Royal. Il serait plus exact de dire que le Palais-Royal l'avait quittée. Elle était libre, et, fort ennuyée de l'être, cherchait un engagement, n'en trouvait pas, rêvait de la Comédie- Française, et disait, un soir, à Montségur :

— Ah ! comme j'aimerais à rentrer au théâtre, mais pas dans un théâtre pour rire, non, dans un théâtre sérieux... A la Comédie-Française., par exemple...

— A la Comédie-Française !

— Oui, à la Comédie-Française... oh! je suis sûre que ça n'est pas plus compHqué de jouer laque de jouer ailleurs. Et je sais bien ce qui me conviendrait au Théâtre-Français... c'est la tragédie...

— La tragédie !

— Oui, la tragédie. J'ai bien des choses bien, mais rien de mieux que mes bras. Ils sont admirables, mes bras! et il paraît que c'est ce qu'il y a de plus nécessaire pour la tragédie,

parce qu'il faut, tout le temps, lever les bras au ciel, les agiter convulsivement en l'air, accuser le sort, invoquer les dieux... Là, tu vois bien que je sais ce que c'est que la tragédie!... Ça me va comme un gant, le costume antique... Je me suis habillée une fois en Vestale...

— En Vestale !

— Oui, en Vestale... Pourquoi ris-tu?

— Je n'ai pas ri...

— C'était à un bal déguisé... et, quand je suis entrée, il n'y a eu qu'un cri sur mes bras! Et il y avait là un auteur, un vrai, qui s'y connaissait, qui avait fait représenter quelque (.hose en vers quelque part, et qui m'a dit qu'avec des bras comme ça, je n'avais qu'à entrer en scène pour réussir dans la tragédie... Eh bien ! est-ce que ça ne dépend pas du gouvernement, la Comédie-Française?... Tu n'aurais donc qu'un mot à dire, la veille d'une grande séance, la veille d'un jour où ta voix aurait de l'importance... Tu as dîné mercredi chez un ministre... de quoi lui as-tu parlé? de ce che-

20G LES TTxOlS COUPS DE FOUDRE

min de fer qui intéresse les électeurs! Et ce qui m'intéresse, ça ne te préoccupe pas... Ils t'ont préféré à tes concurrents, tes électeurs, mais moi aussi, je t'ai préféré à tes concurrents, et je n'ai jamais rien pu obtenir de toi... Rien!

— Oh! rien!...

— Non, rien, rien !...Pasmême un bureau de tabac pour papa !... Tu vas me dire qu'il n'avait pas de titres; mais, s'il en avait eu, le beau mérite!... Valérie a eu plus de chance que moi. Elle est tombée sur un député qui sait demander et qui sait se faire donner ce qu'il demande. Il lui a casé une tante, qu'elle avait à sa charge, comme ouvreuse à l'Odéon. Et son père a été nommé gardien d'un square — et d'un square qui n'est jamais ouvert — ce qui fait qu'il n'a qu'à aller voir, tous les matins, si la grille du square est bien fermée... Ça m'irait très bien pour papa, une place dans ce genrelà,.. Mais moi, d'abord... Fernand, je t'en prie, sois gentil, va voir demain le ministre et fais-moi entrer au Théâtre-Français.

En attendant le jour de son début à la Comédie-Française, cette pauvre Réginette, ne pouvant jouer elle-même, allait, tous les soirs, voir jouer les autres; tous les soirs, elle s'enfermait dans une avant-scène de rez-de-chausée ; Montségur était obligé de se tenir là, derrière Réginette, au fond de la loge, dans une atmosphère asphyxiante, aveuglé, brûlé par le gaz de la rampe, voyant quinze ou vingt fois la même féerie et la même revue de fin d'année. De temps en temps, il essayait de s'échapper, allait se promener un peu sur le boulevard; mais, au retour, il trouvait la loge encombrée de petits jeunes gens, et, s'il faisait mine de se plaindre, Réginette lui disait :

— C'est ta faute... tu n'avais qu'à rester là. Je ne peux pas empêcher mes amis de venir me dire bonsoir. Ils me voient seule... ils arrivent.

Montségur, qui était très amoureux et très jaloux, n'osait plus bouger. Il menait donc une existence très sédentaire et très renfermée.

Un jour, dans les premiers mois de 1873,

son tailleur lui apporta une redingote ; quand il essaya de la boutonner, il rencontra une certaine résistance. Il avait engraissé légèrement. Cette découverte le désola. Il était assez joli homme et avait des prétentions. Il s'en alla trouver son médecin.

— Je suis très inquiet, lui dit-il.

— Vous êtes malade?

— Non, mais j'engraisse.

— Faites-vous de l'exercice?

— Pas du tout. Je passe mes journées, assis dans la salle de spectacle de Versailles, et mes soirées, assis dans les salles de spectacle de Paris.

— Vous pouvez, le matin, sortir et marcher.

— Le malin, je dors. Je n'ai jamais pu me lever avant dix ou onze heures. J'ai un grand besoin de sommeil.

— 11 faut prendre l'air et marcher, marcher beaucoup, au moins trois ou quatre heures par jour. Il n'y a pas d'autre remède contre les premières atteintes de l'obésité. Marchez le matin

OU marchez le soir, puisque^ dans la journée, vous êtes impérieusement retenu par les séances de la Chambre.

Marcher le matin, et pour cela sacrifier son sommeil, jamais!

Marcher le soir ; et pour cela sacrifier Réginette, jamais non plus !

Montségur sacrifia les séances delà Chambre. Il alla cependant toujours à Versailles; ces petits voyages en chemin de fer avaient eu l'approbation de son médecin... C'était, sachez-le bien, une existence très saine que celle de nos législateurs, lorsque les Chambres siégeaient à Versailles. La statistique a établi, de façon péremptoire, que la mortalité parlementaire s'est beaucoup élevée, depuis le retour à Paris.

Montségur continuait donc d'aller à Versailles ; seulement, une fois arrivé, il ne faisait que traverser le palais ; il se montrait un peu, errait, pendant une dizaine de minutes, à travers les gradins, distribuait une cinquantaine de poignées de main, puis s'en allait faire, dans le

parc, d'immenses promenades. Son nom pourtant figurait dans tous les votes ; c'était le point essentiel ; il avait dit à son voisin de droite, qui, lui, ne s'absentait jamais :

— Quand il y aura un scrutin, faites pour moi comme pour vous,

Montségur, grâceàce régime d'entraînement, se trouva, au bout de six mois, fort à l'aise dans sa redingote. Il avait maigri. Voilà donc quelle était sa vie, et pourquoiles travaux législatifs lui semblaient légers, et comment il était fort disposé à continuer ses promenades de santé dans le parc de Versailles, lesquelles promenades, annuellement, lui rapportaient... ou plutôt rapportaient à Réginette une dizaine de mille francs ; en effet, un jour qu'elle avait consenti à congédier un petit blondin qui inquiétait Montségur, celui-ci, dans un élan de reconnaissance, avait abandonné à la jeune actrice du Palais-Royal son traitement de député... Elle était devenue partie prenante au budget. Aussi conseillait-elle à Montségur de ne pas renoncer

à la vie politique et de soutenir énergiquement la lutte dans FaiTondissement de Saint-Chamond.

Car, cette fois, la lutte était inévitable. Montségiir allait avoirà batailler contre un légitimiste et contre un radical. Il dut prendre position, organiser, tout comme ses adversaires, de fausses réunions publiques, faire une profession de foi, avoir un semblant de programme. Il ne se tira pas d'affaire trop maladroitement ; il déclara que la forme du gouvernement lui était à peu près indifférente; et qu'il s'arrangerait à merveille de la république, à la condition qu'elle se rap[ rocliât de la monarchie, ou de la monarchie, à la condition qu'elle se rapprochât de la république. Il fut élu par six mille voix contre deux mille données au légitimiste et cinq cents au radical.

Montségur reprit sa place au centre droit et sa place chez Réginette. Il la retrouva plus blonde et plus avide que jamais. Il continua d'assister à la déroute de son argent, jusqu'au

jour OÙ son collègue Lambertin, membre et secrétaire du centre gauche, le pria de lui faire l'honneur de venir dîner chez lui, le mercredi 15 mars, à sept heures.

Et, le mercredi 15 mars, à sept heures, sur le seuil d'un salon blanc et rouge, 67, boulevard Haussmann, au premier au-dessus de l'entresol, Montségur, soudainement, reçut un second coup de foudre, beaucoup plus violent que celui qui l'avait frappé, un soir, au théâtre du Palais- Royal, dans le fauteuil d'orchestre n" 92.

Madame Lambertin était une personne délicieuse, brune, mince, fine, mais, en même temps, potelée, là où cela pouvait être utile... Elle avait une taille de fée — cinquante-deux centimètres — et des épaules irréprochables. Aussi

prenait-elle plaisir à en faire les honneurs à ses invités; elle laissait même voir un peu plus que ses éblouissantes épaules; elle allait en cela jusqu'à l'extrême limite et montrait tout ce qui peut se montrer dans un dîner politique.

Car c'était un dîner politique. Madame Lamberlin était une femme fort avisée, fort intelligente, fort ambitieuse. Elle se rendait parfaitement compte de la complète insignifiance de son mari; il n'avait de mérite et de valeur que par elle, Laure Lambertin... Elle se nommait Laure... C'était elle, elle seule, qui avait fait Lambertin conseiller municipal, maire, conseiller général, député, secrétaire du centre gauche, et cœtera, et caetera... Enfin, elle l'avait fait tout ce qu'il était.

Elle rêvait plus et mieux, elle le voulait ministre; et le cliemin du ministère, c'était la présidence du centre gauche... C'était là qu'il fallait l'amener ! Aussi travaillait-elle à grossir le centre gauche, à le peupler d'amis à elle, de serviteurs dévoués à la fortune de Lambertin.

Elle était active, ardente, énergique, passionnée, et, en toute occasion, payait JDravement de sa personne.

Madame Lambertin s'empara de Montségur, après le dîner, et. le régala, dans un coin du salon, d'un éloquent discours politique.

— Gomment! il s'attardait sur les bancs du centre droit 1 C'était de la folie ! La France avait marché; il fallait marcher avec la France! Le pays était centre gauche ; il fallait être centre gauche !

Laure Lambertin parlait avec beaucoup de force et de chaleur. Son animation ajoutait à sa beauté ; légèrement gonflées par l'émotion, de petites veines d'un bleu tendre couraient sous sa peau délicate et fine jusqu'à la transparence.

Montségur n'écoutait pas madame Lambertin. Il la regardait parler. Tel un de mes amis, passionnément amoureux d'une chanteuse qui avait un visage délicieux et la voix très fausse, se bourrait les oreilles de coton pour aller regarder chanter celle qu'il adorait.

Montségur restait là, immobile, perdu dans la contemplation de ces épaules idéales et de leurs dépendances. Il avait entendu bien des orateurs à la Chambre, autrefois, quand il assistait aux séances... Mais ni M. Thiers, ni le duc de Broglie, ni M. Gambetta, ni monseigneur Dupanloup n'avaient réussi à faire sur lui une telle impression.

Un soir, il avait dîné chez M. Thiers, et le président de la République, au sortir de table, l'avait emmené à l'écart dans le coin du grand salon de la préfecture de Versailles. La mise en scène avait été la même, et le discours aussi le même. M. Thiers, qui était un merveilleux causeur, en même temps qu'un grand orateur, avait longuement célébré les vertus et les douceurs du centre gauche... Montségur avait tenu bon contre l'éloquence de M. Thiers ; il était plus faible devant l'éloquence de madame Lamberlin.

C'est qu'il n'était pas décolleté. M.- Thiers ! C'est que ses paroles n'étaient pas appuyées par

le sourire de ces lèvres rouges comme des cerises, qui s'ouvraient sur des dents blanches comme du lait ; c'est que ses paroles n'étaient pas soutenues par les gestes élégants de ces beaux bras, séparés de ces triomphantes épaules seulement par une imperceptible languette de satin mauve.

Au début du joli roman de Marivaux, Marianne est renversée dans la rue par le carrosse de Yalville. — Les amoureux dans ce temps-là s'appelaient Yalville, et les voitures, des carrosses. — La pauvre Marianne est blessée au pied... Yalville saute à bas de son carrosse, relève Marianne, l'enlève, l'emporte chez lui, la fait mettre sur un lit de repos, envoie chercher un chirurgien... lequel arrive et demande à voir le pied de Marianne. Celle-ci de rougir; mais, tout en rougissant, elle songe qu'elle a le plus petit pied du monde, que Yalville va le pouvoir admirer, et qu'elle aura fort innocemment tout le profit de l'aventure. Elle fait cependant quelque résistance, parle de n'ôter

que le soulier, mais ce n'est pas assez; elle se résigne donc, et, racontant la chose, dit gentiment :

« Quand mon pied fut en état, voilà le chirurgien qui l'examine et qui le lâte. Le bonhomme, pour mieux juger du mal, se baissait beaucoup parce qu'il était vieux, et Val ville, prenant insensiblement la même attitude, se baissait aussi beaucoup, parce qu'il était jeune : il ne connaissait rien à mon mal, mais il se connaissait à mon pied. »

Tel Monségur. Il ne connaissait pas grand'chose à toute cette politique, mais il se connaissait à ces merveilleuses épaules... Aussi se sentait-il doucement entraîné vers le centre gauche, quand madame Lambertin lui disait :

— Croyez-moi, Monsieur, croyez-moi... Il n'y a que notre groupe ! 11 n'y a que notre groupe !

Laure Lambertin avait une couturière de premier ordre; le corsage de sa robe était un chef-d'œuvre de hardiesse et de précision. Les

regards de Montségur s'arrêtaient avec complaisance sur les contours nettement accuses d'un très joli centre droit et d'un très joli centre gauche, lesquels formaient un groupe harmonieux, fort agréablement soulevé par le patriotisme. Montségur se disait qu'il serait fort agréable de se rallier à ce groupe-là; et il lui passait par la tête des idées folles, qui avaient, d'ailleurs, un caractère strictement parlementaire, sur le juste milieu, sur la plaine et sur la montagne, sur la conjonction des centies, sur la formation et la séparation des groupes.

A tel point que Réginette fut délaissée, pendant la seconde quinzaine de mars, un peu; pendant la première quinzaine d'avril, beaucoup; pendant la seconde quinzaine d'avril, tout à fait. Montségur préparait son évolution vers le centre gauche; il devint un des familiers du salon de Lambertin.

Un soir, Montségur, au milieu de plusieurs phrases politiques, glissa une toute petite

phrase d'amour. On lui répondit par un sourire. Le lendemain, il s'enhardit, et ce fut une toute petite phrase politique qui se glissa au milieu de plusieurs grandes phrases d'amour. La passion bientôt domina dans ces entretiens, où d'abord il n'avait été question que de M. Dufaure, de M. Jules Simon, de M. de Marcère et de M. de Fourtou.

Enfin, un jour, et ce jour était le mardi 15 mai 1877, — il faut bien retenir cette date, qui est d'une importance capitale — donc, ce jour-là, Montségurarriva, vers deuxheures, chez madame Lambertin... Le mari avait été appelé à la Chambre par la présidence d'une commission... Montségur se déclara, et très nettement; il fut éloquent, il fut audacieux... on le laissait dire... et même on le laissait un peu faire.

Aussi allait-il redoubler d'éloquence, et surtout redoubler d'audace, lorsque, tout à coup, la jolie madame Lambertin, dégageant ses deux mains qui se trouvaient étroitement emprison-

nées dans les deux mains de Montségur :

— Vous dites que vous m'aimez? s'écriat-elle.

— Oui, je vous aime !

— Que vous m'adorez ?

— Oui, je vous adore !

— Vous osez dire cela?

— Oui, je l'ose !

— Et vous n'êtes pas encore inscrit au centre gauche !

Alors Montségur, dans un accès d'enthousiasme :

— En sortant d'ici, j'irai me faire inscrire au centre gauche... Je vous le jure, entendezvous, Laure, je vous le jure !

C'était la première fois qu'il l'appelait Laure! Ce ne fut pas la dernière !

Ce même jour, vers cinq heures, fidèle à son serment, Montségur allait se faire inscrire au centre gauche. Ce fut un cri de joie dans toute la presse libérale ! Les monarchistes venaient à la République ! La surprise et l'indignation

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furent grandes parmi les amis politiques de Montségur... Ils prononcèrent le mot de trahison.

— Que voulez-vous? leur répondit-il, la France a marché, je marche avec la France !

Donc, tout cela s'était passé le 15 mai 1877; et le maréchal deMac-Mahon, le lendemain, faisait le coup d'État ou le coup de tête du 16 mai; il écrivait sa fameuse lettre à M. Jules Simon.

A quoi tient la destinée ! Si le maréchal de Mac-Malion avait écrit sa lettre le l^ mai, au lieu de l'écrire le 16; si Lamberlin, le 15 mai, n'avait pas été appelé au Palais-Bourbon par la présidence de celte commission; si Montségur n'avait pas profité de celte circonstance pour aller rendre à Laure Lambertin cette visite qui fut décisive; examinez, je vous prie, les conséquences... Le Seize Mai trouvait Montségur membre du centre droit. Un chiffre changeait dans l'histoire. Trois cent soixante-deux député s seulement — au lieu de trois cent soixante-trois — déclaraient que le cabinet du 17 mai, repré-

sentant la coalition des partis hostiles à la République, était un danger pour V ordre et pour la paix, en même temps quun trouble pour les affaires et les intérêts.

Au lieu de compter parmi ces nobles citoyens aux inébranlables convictions, dont la fière altitude sauva les libertés publiques , Montségur figurait piteusement parmi les membres éhonlés de cette odieuse coalition, qui méditait de ramener la France aux plus mauvais jours de son histoire.

C'était le langage du temps. Donc, sans les triomphantes épaules de madameLambertin, les 363 n'étaient plus que les 362. Montségur fut un trois cent soixante-troisième par amour, comme on est quatorzième à dîner, par complaisance.

C'est aussi l'amour qui fit la réélection de Montségur. L'arrondissement de Saint-Chamond avait marché; il aurait repoussé Montségur, membre du centre droit; il acclama Montségur, membre du centre gauche, et lui donna sept mille voix... Le rédacteur principal du Libéral

de Saint-Chamond déclara que Montségur, avec un admirable flair politique, avait vu les écueih où courait le char de la République...

Et pourtant ce n'était pas cela qu'avait vu Montségur !

11 revint à la Chambre plus amoureux, et, par conséquent, plus centre gauche que jamais. Il ne se doutait pas de ce qui l'attendait. Si Tarrondissement de Saint-Chamond avait marché, l'arrondissement de Bargeton — c'était la circonscription électorale deLambertin — avait marché d'un pas plus rapide encore et plus dégagé. Lambertin, pour enlever son élection, avait dû prendre l'engagement d'aller siéger à la gauche républicaine...

Après cette période électorale, qui lui parut éternelle, — car elle le séparait de tout ce qu'il aimait, — Montségur accourut chez madame Lambertin et se montra fort empressé de reprendre les opérations extra-parlementaires de la précédente législature, mais Laure l'arrêta doucement et lui dit :

— Mon ami, à quelle réunion comptez-vous vous faire inscrire?

— A quelle réunion? s'écria Monlségur... Pouvez-vous croire que j'aie jamais la pensée d'abandonner le centre gauche!

— Mon Dieu! répliqua-t-elle, c'est que nous venons de l'abandonner, nous, le centre gauche. Edouard s'est fait inscrire à la gauche républicaine.

— A la gauche républicaine !

— Oui... et ce qu'Edouard a fait, vous ne pouvez pas ne pas le faire... Vous lui devez bien cela...

A la gauche républicaine! 11 était atterré... Il se récria, se débattit... C'était aller trop vite...

— Moins vite que la France, mon ami... Elle ne marche plus, la France, elle court... Il faut courir avec elle.

— Vous m'en demandez trop !... Je ne peux pas, Laure, je ne peux pas! songez-y donc!... Mes convictions... mes relations...

!22f. LES TROIS COUPS DE FOUDRE

— Ah! lui dit-elle passiounément, qu'est-ce donc que tout cela à côté de notre amour! « Madame Lambertin avait une si gentille et si douce manière de plaider ses procès, qu'elle finissait toujours par les gagner.

Montségur, deux heures après, s'en alla se faire inscrire à la gauche républicaine.

Yoilà donc Montségur et Lambertin passant, tous deux, en bons amis, bras dessus, bras dessous, du centre gauche à la gauche républicaine. Ce groupe était beaucoup plus important, beaucoup plus nombreux. Madame Lambertin dut redoubler de zèle et d'ardeur; elle fut admirable, se prodigua, déploya une activité merveilleuse. Son salon prit une teinte un peu plus foncée, un peu plus haute en couleur. Le mot démocratie n'eftaroucha pas ses jolies lèvres,. qui, jusqu'alors, s'en étaient tenues au mot libéralisme.

Le succès couronna de si nobles efforts. Madame Lambertin, dans le cours de la première session, sut rallier à la gauche répubHcaine

LES TROIS COUPS DE FOUDRE -lil

une dizaine de centre-gauchistes hésitants et timorés; aussi réussit-elle à jouir bientôt, dans son nouveau groupe, de la même popularité qu'elle avait si vaillamment conquise dans l'ancien.

Mais ce pauvre Monlségur fut un peu négligé ; sa conquête n'était plus à faire. On n'eut plus que peu de temps à lui donner. Laure était si parfaitement sûre de lui! Elle n'aimait pas à se dépenser en pure perte. Oui, sans doute, elle le préférait aux autres, mais elle ne voulait lui sacrifier personne. Il se plaignit, gronda, se fit rabrouer, devint ténébreux, morose. Le soir, quand le salon était bondé de sénateurs et de députés, de fonctionnaires et de journalistes ; quand, avec une grâce infinie, madame Lamberlin se multipliait, tâchant d'être toute à tous, Montségur ne la perdait pas de vue un seul instant, s'efforçait de la bloquer dans un coin, et là, lui faisait de petites scènes, la gênant horriblement dans son manège compliqué de marivaudage politique.

Si bien qu'un jour elle se fâcha tout rouge et lui déclara qu'il devenait insupportable.

— Vous tuerez mon salon, lui dit-elle. Votre attitude, hier soir, était intolérable. Vous me compromettez, vous m'affichez, et vous vous rendez, par-dessus le marché, pleinement ridicule. Vous venez vous jeter d'un air sombre, en tiers, dans les tête-à-tête les plus innocents. Ce n'est pas Lambertin qui ferait jamais cela ! Vous êtes un obstacle permanent à la fortune et à l'avenir de mon mari.

— Je vous aime!

— Et moi aussi, mon cher, je vous aime. Je vous l'ai dit, je vous le répète : Je vous aime! je vous aime ! je vous aime! Là, c'est fait. En avez-vous assez? En voulez-vous encore? Ètesvous content? Est-ce une affaire entendue? Cela devrait vous suffire. Ayez donc confiance. C'est si doux, la confiance, et c'est si bête, la jalousie I

Trois longues années suivirent, agitées, houleuses, mêlées de colères et de tendresses, de

brouilles et de raccommodements, de séparations éternelles et de soudaines réconciliations. Montségur, sans cesse, menaçait de plier bagage, de retourner au centre oauche, voire même au centre droit, en sautant d'un bond par-dessus le centre gauche. Il retrouverait là ses anciens amis qui feraient bon accueil au retour de l'enfant prodigue.

Puis il se laissait ramener, était repris par une crdinerie, par une gentillesse, par un petit billet de quatre lignes, où il n'était pas du tout question de politique. Il retombait sous le charme, reprenait sa chaîne, et son supplice recommençait. Au fond, il était très amoureux, et, par conséquent, très malheureux.

Les Lambertin possédaient, près de Bargeton, le joli château de Larnas, et, autour de ce joli château, une très belle chasse.

Montségur, tous les ans, allait faire l'ouverture chez Lambertin, en tout petit comhé, quatre ou cinq amis seulement, pris en dehors des Chambres et de la politique. C'était une

halle dans les intrigues parlementaires, un délicieux instant de trêve et de repos, Montségur, le matin, montait à cheval avec Laure, et, le soir, se promenait avec Laure, au clair de la lune, tout le long de la petite rivière qui serpentait dans le parc. Il l'avait à lui, hien à lui, toute à lui, rien qu'à lui. Il n'y avait entre eux deux que le mari, et c'est si peu de chose un mari, quand ce n'est pas tout.

Mais voici que l'ouverture de la chasse, au mois de septembre 1880, prit chez Lanibertin un caractère politique. C'est que les élections approchaient. Montségur vit arriver à Larnas une demi-douzaine de députés de la gauche républicaine et une demi-douzaine de députés de l'union républicaine. La session allait continuer, en petit, chez madame Larabertin. Le soir, le long de la petite rivière, au clair de la lune, les échos entendirent, au lieu de paroles d'amour, d'insipides discussions sur les beautés comparées du scrutin de liste et du scrutin d'arrondissement. Laure devenait insaisissable.

Elle préparait une grande fête champêtre et républicaine qui se donnerait dans le parc. On espérait avoir un ou deux ministres. Les réjouissances principales devaient être un banquet, un feu d'arlilice et un grand discours de Lambertin. Et, comme il était incapable de le faire lui-même, ce grand discours, Laure, pour y travailler, s'enfermait avec un grand brun, pas trop bête, assez beauparleur, qui faisait partie de l'union républicaine.

Montségur éclata; il fit à Laure une scène épouvantable. Elle l'écouta froidement, et, comme il lui disait :

— Je m'en irai ! je m'en irai !

— Mon cher, lui répondit-elle avec un calme parfait, nous avons deux express : l'un le matin à neuf heures, l'autre le soir à dix lieures. Quand vous le désirerez, je vous ferai conduire au chemin de fer.

— Ce soir, alors.

— Ce soir, c'est entendu. Il y a cinquante

minutes d'ici à la gare. La voilure sera devant le perron à neuf heures.

Montségur allégua la nécessité d'aller se retremper au sein de ses électeurs, fit sa malle, et partit le soir même à neuf heures.

Laure lui avait serré la main, au moment où il montait en voiture, et lui avait glissé cette petite phrase dans l'oreille :

— Vous êtes un grand enfant, vous nous reviendrez.

— Non, répondit-il.

L'avenir devait donner raison à celte énergique et brève réplique.

Montségiir avait à Saint-Chamond un comité électoral, présidé par un certain Brinquart, gros industriel qui avait assez vécu pour avoir été ardent pliilippiste sous Louis-Philippe, ardent cavaignaquiste sous Cavaignac, ardent bonapartiste sous Bonaparte, ardent thiériste sous M. Thiers et ardent gréviste depuis l'élection de M. Grévy. M. Brinquart, d'ailleurs, était résolu à devenir ardent gambettiste, le jour, qui paraissait proche, où M. Gambetta deviendrait maître de la France et de la République.

23i LES TROIS COUPS DE FOUDRE

Brinquart était un de ces hommes qui, pendant qu'ils crient : Vive le gouvernemenl iV aujourd'hui l se préparent à crier avec le même enthousiasme : Vive le gouvernemenl de demain! Notre pauvre pays est, en somme, affreusement calomnié; on reproche sans cesse à la France d'être une nation révolutionnaire. Rien de plus injuste. La France est, au contraire, une nation tellement conservatrice, qu'elle s'arrange généralement pour l'être à la fois de deux gouvernements : de celui qui fonctionne et qu'elle a choisi librement, et d'un autre qui se ticot dans la coulisse, tout prêt à renverser et à remplacer le gouvernement en exercice.

Montségur dut réunir son comité, lui rendre compte de ses travaux et de ses votes pendant la session qui venait de s'écouler. Si Montségur avait voulu être exact et sincère, ce compte rendu aurait été rédigé à peu près en ces termes :

— J'ai continué d'adorer la femme de mon

collèliue Lamberlin, mais c'est une affreuse coquette qui m'a mis au martyre pendant toute la session.

L'homme aurait ainsi parlé, mais le député fut obligé de tenir un langage plus parlementaire, de toucher à toutes les questions du moment : expulsion des jésuites, séparation de l'Eglise et de l'Etat, suppression du Sénat, revision de la constitution, etc., etc.

Les explications de Montségur furent embarrassées, et, au fond, légèrement réactionnaires. Pour goûter véritablement les douceurs de la république, il avait besoin d'avoir sous les yeux, sous la main, la gentille républicaine qui avait eu le talent de le brouiller avec la monarchie.

Le comité accueillit froidement le compte rendu de Montségur. Le pharmacien Mignonnet demanda la parole. Brinquart la lui donna. Mignonnet fit entendre à Montségur de très sévères paroles. 11 avait été mou, faible, timide, irrésolu ; il n'avait pas entendu la voix de la

France qui cependant parlait haut et clair. La France voulait êtie écoulée, la France voulait être obéie... Il fallait marcher... marcher... marcher ! En avant, toujours en avant !

Montségur répondit qu'il avait déjà beaucoup marché, qu'il commençait à éprouver une certaine lassitude, qu'il sentait le besoin de se reposer, et qu'il croyait que la majorité des Français était, à cet égard, pleinement de son avis.

Cette déclaration fit un effet désastreux. A cette idée d'un temps d'arrêt possible de la France, le pharmacien manifesta la plus violente indignation. Mignonnet n'admettait pas que la France pût jamais s'arrêter. Brinquart s'intéressait à Montségur; il vit que celui-ci allait s'enferrer, leva brusquement la séance, et, prenant Montségur à part, il lui dit :

— Vous faites fausse route. Venez donc ce soir dîner chez moi, en famille. Nous serons seuls, bien tranquilles, et nous causerons.

Ce Brinquart n'était pas une bête. Il ne lui

aurait pas été difficile de supplanter Montségur et de se faire nommer aux élections prochaines député de Saint-Chamond ; un peu vulgaire, mais riche, laborieux, actif, doué d'une très vive intelligence des affaires, ayant en main de grands intérêts industriels, il ne se sentait nulle envie d'aller paperasser et avocasser à Paris, parmi les cinq cent cinquante souverains de la France. Il ne voulait pas être député, mais il ne voulait pas que Mignonnet le fût; et la chose arriverait inévitablement, si Montségur ne s'y prenait pas mieux pour manœuvrer sa barque. Brinquart désirait épargner à l'arrondissement de Saint-Chamond le ridicule de la nomination du pharmacien, qui, quoique libre penseur et franc-maçon, était un parfait imbécile... Gela se voit.

Montségur s'en alla, le soir, dîner chez Brinquart. Ils étaient cinq à table : M. et madame Brinquart, M. Lucien Brinquart, lieutenant au ^^ hussards, mademoiselle Adrienne Brinquart, et lui, Montségur. Le dîner fut rempli par de

longs discours de Brinquait à l'adresse de Montségur. 11 fallait prendre un grand parti, le prendre nettement, résolument, avant les élections générales ; il fallait que Montségur abandonnât la gauche républicaine, comme il avait abandonné le centre gauche. L'avenir était à l'union républicaine, l'avenir était à Garnbetta, el l'on devait toujours appartenir au parti de l'avenir. C'était la théorie de M. Brinquart, et c'est la théorie de bien des gens.

Or Montségur n'écoulait pas plus Brinquart célébrant la gloire de l'union républicaine, qu'il n'avait, jadis, certain soir, écouté madame Lambertin célébrant la gloire du centre gauche.

Il regardait Âdrienne... Il venait d'être foudroyé po;ir la troisième fois. Il était à la fois stupéfait et ravi. Il se rappelait, en effet, avoir vu, trois ou quatre années auparavant, une gamine noiraude et courtaude qui se promenait dans les environs de Saint-Ghamond, sous la surveillance d'une gouvernante anglaise.

LES TROIS COUPS DE FOUDliE 239

Celle gamine portait des robes courtes qui laissaient voir de grands pieds; elle était maigriotte, anguleuse, sèche, avec une taille carrée, sans grâce aucune. Elle avait d'assez beaux yeux, rien de plus. C'était la petite Brinquart.

Montségur, depuis quelques années, avait cessé de la rencontrer, quand il venait à Saint- Chamond. Elle était à Paris pour son éducation... et où cela? juste ciel! Au couvent! M. Brinquart était voltairien dans l'âme, tonnait volontiers contre le cléricalisme, vantait les bienfaits de renseignement laïque, avait approuvé la création des lycées de jeunes filles; mais il avait confié Adrienne aux religieuses du Sacré-Cœur.

Elle venait de sortir du couvent, et, ravissante, s'épanoui&sait dans toute la grâce et la fraîcheur de son printemps... Légère, mince, élancée, avec de grands yeux qui éclataient, à la fois hardis et naïfs, dans la tranquillité ci'un teint mat, avec deux lourdes nattes de cheveux

dorés qui retombaient en grosses torsades, par derrière, sur les plissés de son corsage de mousseline blanche. La taille était devenue fine et le pied mignon; car la taille et le pied sont, chez la femme, les deux choses, qui, après avoir augmenté de dix à quinze ans, diminuent de quinze à vingt.

Brinquart pérorait, pérorait, pérorait. Montségur admirait, admirait, admirait! L'esprit qu'il ne trouvait pas aux paroles du père, il le trouvait aux yeux de la fille; et la beauté de l'une l'aidait à supporter patiemment l'éloquence de l'autre.

Cependant les discours de M. Brinquart ne pouvaient rester sans réplique. La réponse de Montségur fut très nette. Il se déclara résolu à ne pas faire un pas de plus vers la gauche. Cela lui coûterait peut-être son siège de député. Il ne s'en souciait guère. Installé depuis quelques jours chez lui, à la campagne, il avait déjà repris goût à sa vie d'autrefois. Il se sentait renaître, il se sentait revivre. Il se plaisait à

battre le pays du matin au soir, à pied, en voiture, à cheval.

— Vous montez à cheval, Monsieur?

C'était la première parole d'Adrienne. Cette

phrase sembla délicieuse à Montségur. 11 trouva que la voix était chaude et musicale.

— Oui, Mademoiselle, répondit-il.

— Et vous aimez cela?

— Beaucoup, Mademoiselle.

— Et moi, Monsieur, passionnément. Je monte à cheval tous les matins avec mon frère.

— Et nous avons même à nous accuser, continua le jeune officier, nous avons à nous accuser d'aller quelquefois faire l'école buissonnière chez vous.

— Chez moi?

— Oui, Monsieur, dit Adrienne. Les bois de papa sont, par-ci par-là, un peu enchevêtrés dans vos bois à vous. Il y a bien un petit saut de loup, mais il est si tentant, ce petit saut de loup...

— Que vous le sautez quelquefois?

— Pas quelquefois, Monsieur, toujours, quand nous allons de ce côté-là, et, une fois lancés, il nous arrive de continuer et de faire de petits temps de galop, en maraude, sur vos terres.

— Et vous avez bien raison, Mademoiselle. Mes bois sont absolument à votre disposition, et vous pouvez sauter le fossé, en pleine tranquillité de conscience.

La politique fut abandonnée. On se mit à parler chevaux, chasse, chiens, sujet éternel et inépuisable, aussi bien que la politique. Mais, après le dîner, M. Brinquart réussit à reprendre possession de Montségur et recommença ses grands discours. Adrienne vint tirer Montségur d'esclavage.

— Voyons., papa, sois raisonnable, laisse M. de Montségur prendre son café tranquillement... Combien de morceaux de sucre, Monsieur?

— Deux, Mademoiselle.

— Voici, Monsieur... et puis, sais-tu, papa,

ce que nous devrions faire tout à l'heure? Regarde... quel joli temps! Nous devrions aller nous promener un peu dans le parc.

On alla se promener dans le parc. Il y avait là, comme à Larnas, une petite rivière, et, comme à Larnas, un clair de lune. Et, pendant que M. Brinc{uart expliquait à Montségur c{ue, Là, il avait comblé un ravin, et là, creusé une grotte, Montségur regardait Adrienne. Il admirait la franchise et la décision de sa démarche, la grâce et Lharmonie de ses mouvements. Une jeune déesse, se disait-il, une jeune déesse !

Montségur, vous le savez, devenait facilement amoureux. C'est une grande ressource dans la vie. En un instant, comme par magie, la douce et reposante vision de cette jeune fille avait chassé de l'esprit de Montségur le souvenir troublant de Laure Lambertin. Une seule chose, en effet, guérit de l'amour, et cette chose, c'est l'amour.

Montségur, en rentrant, mentit effronté-

ment. Il détestait le whist et déclara qu'il l'adorait. Il fit la partie de M. Brinquart et de madame Brinqiiart, mais que de renonces, grands dieux ! et que de fausses attaques ! Jouant régulièrement dans la faiblesse, quand il fallait jouer dans la force, et dans la force, quand il fallait jouer dans la faiblesse.

C'est qu'Adrienne, autour de lui, était en perpétuel mouvement, travaillant pendant un quart d'heure à un ouvrage de broderie, allant regarder son frère, qui s'amusait à dessiner, s'arrêtant devant le piano, et, là, sans s'asseoir, du bout des doigts, esquissant la valse lente de Sylvia, puis venant s'asseoir à côté de son père, en face de Montségur, et disant :

— Il faut que je tâche de comprendre quelque chose à ce jeu-là.

C'est alors que Montségur, lui, n'y comprenait plus rien, à ce jeu-là. Il perdait absolument la tête, répondait à du cœur par du trèfle et à du pique par du carreau. Brinquart, qui ne

plaisantait jamais au whist, disait sévèrement à Montségur :

— Vous n'avez pas une grande habitude du whist?

— Pas très grande, répondait Montségur, pas très grande.

— Tous avez cependant le sentiment du jeu ; mais vous êtes inégal, vous avez de petits moments de distraction.

Pensant que le dîner serait fort ennuyeux, non moins ennuyeuse la soirée, et, désirant l'abréger, Montségur avait demandé sa voiture pour dix heures. Il partit à minuit, ayant perdu cent quarante fiches à dix sous. Madame Brinquart avait gagné les cent quarante fiches; et, ravie de sa soirée, elle déclara qu'elle n'avait jamais vu d'homme plus charmant et plus distingué. La conquête de madame Brinquart n'avait coûté que soixante-dix francs à Montségur; c'était pour rien.

Le lendemain, à sept heures, il était cà cheval, et s'en allait se poster sous bois, en face de

la grille du parc des Brinquarl. Il resta là, pendant une grande heure, invisible, mais voyant très bien. N'avait-elle pas dit la veille : « Je monte à cheval tous les matins avec mon frère. » Vers huit heures, en effet, Montségur vit paraître le frère et la sœur; ils entrèrent sous bois. Montségur, de, loin, les suivit à la piste, puis les devança par un crochet hardi, fit deux ou trois petites manœuvres savantes, et tomba droit sur eux, au détour d'une allée, comme par le plus miraculeux des hasards.

Et les voilà, tous les trois, trottant et galopant de compagnie, par une matinée charmante. Ils s'en allèrent vers cet endroit où s'enchevêlraient les bois de Brinquart et les bois de Montségur. Ils passèrent, tous les trois, bien en ligne, d'un même élan, le saut de loup. Après quoi, Montségur, se trouvant chez lui, fit à Lucien et à Adrienne les honneurs de ses bois et les honneurs de son parc. Adrienne était là, au petit galop, à ses côtés, et il la regardait avidement, la trouvant aussi charmante à cheval

qu'à pied, et plus jolie encore à la lumière du soleil qu'au clair de la lune, car on la voyait mieux.

Les parties de whist succédèrent aux parties de whist, et les promenades à cheval aux promenades à cheval. Au moment de la rentrée des Chambres, Montségur avait demandé un congé pour raison de santé. Chose singulière! M. Brinquart ne soufflait plus mot de la marche en avant, du passage à l'union républicaine.

Trois mois se passèrent ainsi ; et Montségur songeait à faire venir de Paris, pour la demande officielle, sa tante Caroline, lorsqu'un événement se produisit, qui le décida à brusquer le sort et à rejeter la correction des règles.

Un bien mince événement : une poignée de main, pas autre chose ! Un soir, Montségur s'en allait... Adrienne lui donna une si gentille et si câline poignée de main, qu'il se sentit tout à coup plein d'impatience et plein d'espoir... Depuis trois mois, pas une parole n'avait

troublé la pleine innocence de leurs entretiens... et cependant, doucement entraînés l'un vers l'autre, ils avaient trouvé moyen de se dire qu'ils s'aimaient, rien que par ces petits serrements de mains, dont le langage, de jour en Jour, devenait plus net et plus précis. Il est tant de façons de se parler d'amour...

Elles avaient passé par bien des phases et par bien des nuances, leurs poignées de main... Les premières, d'abord, rapides, incertaines, hésitantes.. . Puis, l'amitié bien vite était venue, et une sorte de camaraderie. Alors ils se donnèrent la main, franchement, ouvertement, fraternellement... Mais ensuite, et, comme si, à travers leurs doigts enlacés, un fluide eût circulé secrètement, tous deux, le même jour, avaient éprouvé le même trouble et le même embarras... Les poignées de main étaient devenues brèves, nerveuses, agitées... La crise avait été courte. Des sentiments de douceur et de tranquillité avaient en même temps gagné leurs âmes, et les poignées de main alors de se

prolonger, de s'alangiiir, tendres, confiantes, abandonnées. A tel point que, ce dernier soir, la main d'Adrienne s'était oubliée dans la main de Montségur, pendant qu'ils échangeaient, d'une voix un peu émue, des paroles parfaitement insignifiantes... Adrienne, tout d'un coup, était devenue très rouge... Elle se disait : « Ma main! Mon Dieu! Où est ma main! Et depuis combien de temps est-elle là? » Elle ne trouvait plus rien à répondre à Montségur, qui, lui, ne trouvait plus rien à dire; et leurs deux mains restaient là... Cependant, après une minute de silence qui lui parut éternelle, bien que n'étant pas sans douceur, Adrienne retrouva quelque énergie et réussit à dégager sa main.

Voilà pourquoi, le lendemain matin, Montségur entrait, sérieux et grave, dans le cabinet de M. Brinquart. Il s'asseyait et débutait par cette phrase longuement préméditée :

— Mon cher monsieur Brinquart, j'ai à vous faire un oros aveu...

Sr.O LES TROIS COUPS DE l'OUDRE

La voix tremblait un peu...

M. Biinquart le regarda et lui répondit :

— Je sais ce que c'est.

— Vous savez!

— Vous êtes amoureux d'Adrienne et vous venez me demander sa main.

— Vous avez deviné.

— Ah çà! est-ce que vous croyez que j'ai mes yeux dans ma poche? Vous êtes un garçon charmant, un fort galant homme ; vous avez une très belle fortune, nous sommes voisins, et jamais la moindre contestation de bornage, de mitoyenneté ou de dégâts de gibier ne s'est élevée entre nous, ce qui fait notre éloge à tous deux. Bref, je vous appellerai très volontiers mon rendre, et tel est aussi le sentiment de ma femme. Vous avez gagné son cœur dès le premier jour. Et voilà pourquoi nous n'avons pas mis le holà, quand nous vous avons vu devenir amoureux d'Adrienne. Soyez bien certain que, sans cela, nous n'aurions pas autorisé toutes ces cavalcades et toutes ces

promenades au clair de la lune. Ainsi, du côté de ma femme et de mon côté, pas d'obstacles... Reste Adrienne... Je vais la confesser, et je ne crois pas, entre nous, que la confession soit bien longue. Allez faire le tour du parc, le grand tour par le chemin de ronde, c'est l'affaire d'une demi-heure, et revenez. Vous aurez au retour ma réponse définitive. Allez, et à bientôt.

Et, comme Montségur se levait, M. Brinquart ajouta :

— Ne soyez pas trop inquiet pendant votre promenade.

Non, Montségur n'était pas très inquiet. Il s'en alla faire docilement le tour du parc, mais il marcha très vite. Comme il approchait du château, au détour d'une allée, devant lui, dans la verdure, à une centaine de pas, il aperçut une robe blanche... C'était Adrienne. Elle venait à lui, courageusement, toute seule, et, quand elle fut près de lui, tout près de lui, pas une parole ne fut nécessaire. La réponse

d'Adrienne était dans ses yeux, dans son sourire, dans la naïve et franche émotion de tout son être. Elle prit le bras de Montségur. Ils revinrent à pas lents vers le château, toujours sans une parole. Quand on a trop de choses à se dire, le meilleur moyen de s'entendre, c'est de ne se rien dire du tout.

Cependant, comme ils approchaientduperron, Adrienne s'arrêta et avec un peu d'embarras :

— Papa, dit-elle, n'a mis à son consentement qu'une seule condition...

— Oh! tout ce qu'il voudra ! tout ce que vous voudrez!

— Moi, cela m'est parfaitement égal, je vous fupplie de le croire; à tel point que je ne me rends pas bien compte de ce que je vais vous demander. Vous vous représenterez à la Chambre, et, si vous êtes réélu, vous vous ferez inscrire à l'union républicaine. Est-ce bien ce nom-là?

— Oui, c'est bien cela...

— Y consentez-vous?

LES TROIS COUl'S DE FOUDRE 253

— Si j'y consens! De tout mon cœur. Je me ferai inscrire où vous voudrez, entendezvous... où vous voudrez... Je n'y mets qu'une condition... vous me permettrez de vous adorer !

— Oh ! cela, je vous le permets...

Et voilà comment l'amour, encore une l'ois, assura la réélection de Montségur. Le pliarma- ^cien se présenta, mais pour être écrasé; Montségur fut réélu.

Ces jours derniers, Montségur est allé se laire inscrire à l'union républicaine. Un député était là en train de mettre son nom sur le registre... et ce député c'était Lambertin.

— Ah! s'écria-t-il en apercevant Montségur, vous faites connue moi, vous avez bien raison.. . La France marche, il faut la suivre. Madame de Montségur est sans doute avec vous à Paris. Vous nous l'amènerez un de ces soirs. Mu femme sera enchantée défaire sa connaissance.

Pendant huit ans, mélancoliquement, rasant les murs, nous avions, tous les deux, Mussard et moi, vrais chevaux de manège, tourné, tourné, tourné autour d'une grande cour carrée à fenêtres grillagées. C'était ce qu'on appelait la récréation.

Puis, au bout de ces huit années, la porte de la prison s'était ouverte. Une nichée de bacheliers prenait son vol. Nous étions libres. Cela se passait en 1852.

Mussard, au collège, était un élève riche. Il allait au manège, le jeudi, et nous éblouissait

258 MON CAMARADE MTISSAP.D

avec ses éperons, ses l)ottes vernies, sa cravache el ses gants de peau de chien. Après le collège, il fit son droit, sans passer jamais un seul examen. Mussard avait des maîtresses, Mussard avait des duels, Mussard avait un tilbury, et, pour gTOom, un petit nègre. Mussard fut une des gloires duquartier latin, — ily avait encore un quartier latin, — et, quand Mussard entrait à Bullier, suivi de son nègre, un grand cri s'élevait :

— Voilà Mussard! Voilà Loulou! Vive Mussard! Vive Loulou!

C'était le nom du négrillon de Mussard. Et l'on portait Loulou en triomphe, avec de grandes acclamations. Je l'ai retrouvé, dix ans plus tard, Loulou, dans les coulisses d'un théâtre de féerie, sous le costume d'un prince d'Abyssinie.

A vingt-trois ans, Mussard avait déjà reçu de son père deux cent mille francs, en avancement d'hoirie. Ajoutez à cela cent mille francs de dettes... C'est alors, en 1857, que le père Mussard, gros entrepreneur de bâtisses, se retira

de ce monde. Ses quatre enfants se partagèrent sa fortune. Mussard reçut un demi-million.

Au bout de cinq ans, Mussard était exactement ruiné. Il ne lui restait plus que ses cent mille francs de dettes. Il n'y avait pas touché. Cela le soutint pendant quelque temps, mais il fallut enfin prendre un parti, faire quelque chose, se mettre au travail. Mussard avait une idée fixe : redevenir riclie, afin de pouvoir recommencer à s'amuser.

A partir de 18G2, quand je rencontrais Mussard, Mussard était à pied... Plus de tilbury, plus de négrillon ! Mais il venait à moi, plein d'entrain et de belle humeur. Il avait toujours une affaire en vue, une affaire sûre, une affaire admirable, des millions à gagner, et, pour cela, seulement la peine de se baisser... Mais, en attendant, il était un peu gêné... Cinq louis lui seraient bien agréables... La demande était faite rondement, gaiement. Mussard n'était pas un pauvre honteux, c'était un pauvre brillant...

J'avais donné les cinq louis, une fois... deux

260 MON CAiMARADE MUSSARD

fois... trois fois... puis, à la longue, je m'étais découragé... Mussard devenait trop coûteux. J'avais baissé mes prix. Je l'avais tarifé à un louis. Il ne s'en était pas offensé. Il prenait toujours sans regarder. Il était délicat dans son indélicatesse. J'éprouvais un certain embarras à lui mettre cette aumône dans la main... Mais, lui, ne montrait aucun trouble, aucune gêne. Toujours radieux, toujours content, il savait recevoir bien mieux que je ne savais donner.

• — N'aie pas peur, me disait-il, j'ai de l'ordre. J'écris tout ça, ton compte est fait, bien en règle. Tout ce que je te dois, je te le rendrai dans six mois... sur ma nouvelle affaire. AU! quelle affaire!

Et c'était une avalanche de millions! En somme, il m'amusait, il m'en donnait pour mon argent. Il parlait avec une étonnante facilité. Sa vie était, en plein xix'' siècle, un véritable roman d'aventures.

Depuis un quart de siècle, je me heurte bien souvent, sur le boulevard ou dans des couloirs

de théâtre, à des camarades de collège... Celuici est notaire, et toujours notaire; celui-là médecin, et toujours médecin. Tel autre est député... ayant changé, il est vrai, dix fois d'opinion, ayant été balloté du centre droit au centre gauche, de la gauche modérée à la gauche immodérée... mais enfin toujours député.

C'étaient là des rencontres monotones, sans surprise et sans imprévu.

Tandis que, dès que Mussard se plantait devant moi, épanoui, les mains tendues, et me lançait, d'une voix retentissante, son : « Eh! bonjour, comment vas-tu? » je me disais : « Cela va me coûter vingt francs, mais j'aurai, en échange, un petit récit original et drôle. »

Je lui demandais des nouvelles de sa dernière affaire. Six semaines auparavant, sur le boulevard, devant le théâtre des Variétés, je l'avais quitté gérant d'une société pour l'exploitation d'un nouveau charbon.

— Ma dernière affaire, me disait-il, laquelle?

iCd MON CAMARADE MUSSARD

— Le charbon qui n'élail pas du charbon...

— Ah! ça n'a pas réussi... 11 n'a jamais voulu brûler. Mais je mijote deux ou trois autres affaires : un frein pour arrêter instantanément les chemins de fer, une nouvelle farine de santé, un système de pavage, etc.

Il prit ses vingt francs, s'en alla. Je continuai à le rencontier tous les six mois... Je le saluais toujours de la môme phrase :

— Eh bien, que fais-tu maintenant?

La réponse n'était jamais la même :

Il partait, le lendemain, pour l'Italie et allait faire, avec Garibaldi, la campagne de Sicile.

Il allait prendre la direction d'un théâtre de province... Il me demandait une lettre pour Sardou... Il voulait obtenir l'autorisation exclusive de jouer la Famille Benoiton.

Il était représentant d'une grande maison de Reims et plaçait des vins de Champagne.

Il venait d'obtenir la rédaction en chef d'un journal d'opposition, dans le Midi.

Il avait été nommé, la veille, par le ministre

de l'iiilérieur, rédacteur en cher d'un journal gouvernemental, dans le Nord.

Il s'embarquait, à la fin de la semaine, pour l'Amérique. On se battait là-bas; c'était son affaire. Il s'engagerait dans la première armée qui lui tomberait sous la main : Nord ou Sud... Il n'avait pas de parti pris. Cela lui était absolument égal.

Il allait faire du théâlre. Il avait un vaudeville en répétition aux Folies-Mari gny et une grande opérette reçue au théâtre Déjazet.

Il venait de fonder une agence théâtrale. Il était en train d'organiser une troupe française pour Rio-Janeiro. II me demandait si je ne pouvais pas lui indiquer un bon ténor comique et un premier rôle en tous genres.

J'ai oublié de dire qu'il avait été photographe. Cela était inévitable

Au demeurant, vrai chevalier d'industrie, mais spirituel, original et gai. N'ayant pas la vie de tout le monde, il n'avait pas la conversation de tout le monde. Il racontait des choses folles.

264 MON CAMARADE MUSSARI)

Il DC mendiait pas tristement, piteusement. Jamais il ne m'a dit :

— Je n'ai pas mangé depuis deux jours. Je suis sur le pavé. Je n'ai plus qu'à me jeter à la rivière, etc.

Non, non, toujours soutenu par l'espérance, toujours à la veille de faire fortune, il avait une certaine façon à lui, franche et résolue, de me dire, en se frottant les mains et en rne regardant droit dans les yeux :

— Eh bien, voyons, qu'est-ce que tu vas me donner aujourd'hui?

Il ne me parlait même plus de remboursement. Il paraissait comprendre que tous ces vingt, quarante et cinquante francs devaient faire un compte trop embrouillé, qu'il serait impossible de s'y retrouver, qu'il valait mieux ne pas s'en occuper.

Un jour il me dit :

— On m'offre une misérable place de quinze cents francs.

— Eh bien ! il faut la prendre...

— Ma foi non. J'ai réfléchi, j'ai calculé et j'ai vu, tout compte fait, que je gagnais bien plus à emprunter.

Gela était dit en riant, de bonne humeur. Comment se fâcher? Il m'amusait.

Mussard, d'ailleurs, n'était pas sans agrément, et pas sans courage. 11 s'était fort bien conduit dans trois ou quatre duels. Il était allé véritablement se battre en Italie avecGaribaldi. - Il avait failli se laisser épouser par une vieille baronne et par une jeune comédienne qui, toutes deux, avaient de notables économies; mais un tout petit restant d'honneur s'était soulevé en lui, au moment de marcher à l'autel. Pour la vieille baronne, il était venu me consulter.

— C'est une excellente femme, m'avait-il dit, et qui a été vraiment mariée à un vrai baron vraiment mort. Très grasse, très sentimentale, d'une laideur accomplie. La foi'tune est considérable, des terres, un château dans le Midi, une maison à Paris. De l'argent, tout à fait do l'ar-

266 MON CAMAHADE MUSSARD

gent. Je pourrais rapidement devenir un liomme considérable... La puliliquo, lu le sais, m'a souvent tenté. Eh bien! là-bas, dans le Midi, conseiller municipal, d'abord, puis maire de ma petite commune, puis conseiller général, puis député... Non... non... tu n'approuves pas?., oui, tu as raison... elle est trop laide, d'ailleurs... Allons, n'en parlons plus... et prète-moi cinquante francs.

A Bordeaux, après la guerre, je le rencontrai devant le lycée. Il portait des bottes à l'écuvère, la chemise rouge et le feutre des Garibaldiens. Il se précipita sur moi...

— Ah! toi... toi... quel bonheur!... A Bordeaux!... tu es à Bordeaux!.,, et tu demeures?

— A l'hôtel de France.

— Rue Esprit-des-Lois?

— Oui...

— Et tu as des babils à l'hôtel?...

— Comment des habits?

— Des habits de rechange.

— Certainement...

— Viens vite, alors, viens vite, nous sommes de la même taille... Tu vas me prêter un gilet, un pantalon et une redingote.

Je l'emmène, ou plutôt il m'emmène chez moi... En route, tout le long de la rue Sainte- Catherine, il me raconta son histoire et m'expliqua pourquoi il avait besoin de se débarrasser, à tout prix, de cette chemise rouge et de ces bottes à l'écuyère.

On lui avait offert une place : secrétaire d'un député, trois cents francs par mois. Mais ce député appartenait à la droite la plus pure, et se présenter à lui sous ce costume révolutionnaire, il n'y fallait pas songer. De là cette urgente nécessité d'un gilet, d'un pantalon et d'une redingote.

Il s'habilla en un tour de main, tout en me racontant la bataille de Dijon, se donna un coup de peigne, un coup de brosse, se regarda dans la glace, cornplaisamment.

— Eh! mafoi, j'aifort bon air ainsi. ..elle me va à merveille ta redingote... .l'aurai la place!

Il m'emprunta vingt francs, et, sans perdre son temps à me remercier, se sauva, me laissant sa chemise rouge, son feutre gris, son sabre et ses bottes.

Cinq minutes après, il reparaissait tout essoufflé.

— Des gants, me dit-il, des gants. J'ai oublie de prendre des gants... Ah! en voici...

Il aperçut des gants, dans un tiroir entr'ouverl, et se mit à fourrager dans ce tiroir.

— Des gris?.. Des noirs?.. Les noirs, n'est-ce pas ?.. c'est plus sérieux... Merci... au revoir... à bientôt!

Cet à bientôt se fit longtemps attendre. Pendant six mois, aucune nouvelle de Mussard. De lui je gardais, précieuses reliques, tout cet attirail de Garibaldien. Enfin, un jour, sur le boulevard des Italiens, au coin de la rue Laffitte, voilà mon Mussard! Il s'abandonne en de longs épanchements de reconnaissance.

— Ah! mon ami, je suis un misérable...

J'aurais dû aller te voir... Tu m'as rendu un tel service!.. Ton gilet, ton pantalon et ta redingote ont fait merveille... à Bordeaux, ta ne te souviens pas.

• — Oui... oui... je me souviens.

■ — Le soir même, j'étais secrétaire de mon député... et je le suis encore... Il est très content de moi... Je lui ai fait un petit discours qui a eu le plus grand succès. .. Il m'a augmenté. Il m'a mis à cinq cents francs par mois. Nous siégons à ce qu'il y a de plus extrême comme extrême droite. Si nous pouvions entrer dans le mur, pour être encore plus à droite, nous y entrerions. Nous repoussons avec horreur toute idée d'accommodement avec la branche cadette. Nous représentons le principe dans toute sa pureté. Le Roy!., le Roy!., le P»oy! Pas avec un ^... Non, avec un yl...

Très bien... Trois mois après, nouvelle rencontre. Mussard avait sous le bras un magnifique portefeuille de maroquin noir.

— Eh bien, lui dis-je, et ton député?

270 MON CAiMARADE MUSSAIID

— Mon député!.,. Dis : mes députés! J'en ai deux à présent!

— Gomment deux!

— Oui, mon député de droite ne me prenait que mes matinées. A partir de deux heures, j'étais libre... et j'ai pu entreprendre un second député, de gauche cehii-là, d'extrême gauclie. C'est un des nouveaux éhis de juillet, un démocrate, un démocrate riclie, un méridional. Il me donne, lui, aussi cinq cents francs par mois, et cela va comme sur des roulettes. Je fais très bien marcher de front mes deux députés. Je n'ai jamais manqué de facihté. J'ai écrit dans pas mal de journaux, sous l'empire, dans tous les sens, indifféremment, tantôt pour, tantôt contre le gouvernem.ent, et, quand il le fallait, en même temps pour et contre... Et j'ai maintenant la plus amusante des situations en partie double. Tu vois ce portefeuille...

— Oui, je vois...

— Eh bien, ils sont tous les deux là-dedans, mes députés... Poche de droite : le comte de

MON CAMAliADE MUSSARD "lli

Cliambord, et poche de gauche : Gambetta. Les papiers quelquefois s'embrouillent, et c'est alors un très divertissant méli-mélo de fleurs de lys et de coquelicots. Depuis trois mois, mon cher, je lais ce métier et sans la moindre fatigue... Je suis, d'ailleurs, merveilleusement aidé par mes deux patrons. Quand j'ai passé la matinée avec mon royaliste, j'ai du goût pour la république; et je me sens pris d'un ardent amour pour la monarchie, quand j'ai passé la soirée avec mon républicain... Je leur fais, à tous les deux, leur petite cuisine parlementaire ; à la sauce blanche, pour le premier, et, pour le second, à la sauce tomate. Ce qui ne convient pas à l'un convient à l'autre. Jamais de restes ni de déchets! Tout s'utilise... Et puis je suis en train de me créer d'assez belles relations dans le monde politique, dans le monde des affaires, et je vais pouvoir, un de ces jours, lâcher mes deux députés pour me lancer dans quelque grande entreprise.

Trois mois après, c'était chose faite. Je ren-

272 MON CAMARADE MUSSAHD

contrai mon Massard roulant carrosse, carrosse au mois, mais carrosse cependant. Il était directeur général d'une grande compagnie de navigation à vapeur qui allait se fonder à Marseille... mais qui ne se fonda pas; si bien que mon pauvre camarade Mussard recommença, à partir de 1873, et pendant une dizaine d'années, à se présenter à moi sous les aspects les plus variés. Il fat successivement :

Directeur d'un journal de sport et de chasse;

Rédacteur en chef du Moniteur de la pharmacie et de la droguerie;

Remisier chez un agent de change;

Directeur d'un journal français à Gonstantinople ;

Gérant de la Gompagnie des poêles-horloges lumineux, fournissant en même temps, à des conditions inouïes de bon marché, l'heure, le chauffage et l'éclairage ;

Directeur de la Sécurité financière, journal des placements de père de famille;

Gérant d'une société pour la désincrustation des chaudières à vapeur;

Représentant, à Paris, d'une compagnie américaine de lampes portatives électriques et de téléphones inscripteurs notant et écrivant la parole;

Gérant de la Société des eaux minérales de Marly-Chalel;

Et ctetera... et Cietera... et caetera.

C'étaient là bien des métiers, et qui trahissaient de plus en plus le chevalier d'industrie ; cependant, malgré tout, je me sentais pour mon pauvre camarade Mussard, un fonds d'inépuisable indulgence. Il m'amusait, je le répète. J'étais émerveillé de son activité.

Il m'avait écrit de Plewna, sous le feu des canons turcs, une lettre très brillante, très gaie, très parisienne. Il m'avait envoyé de Constantinople le premier numéro de son journal français, portant en première page, ces mots • Etienne Mussard, rédacteur en chef. Je n'avais pas reçu le second numéro, je n'étais pas en

■il-i MON CAMARADE MUSSAIU)

droit de me plaindre : il n'avait pas pai'ii. C'était le sort ordinaire des journaux crées par Mussard;leur second numéro paraissait rarement.

Cependant, la Sécurité financière avait eu sept numéros. Ils m'avaient tous été envoyés gratuitement, comme à tous les abonnés, d'ailleurs. Le journal ne coûtait rien, et le rêve de Mussard — il m'expliqua cela, unjour, avec exaltation, vers quatre heures et demie, au coin do la rue de Provence et de la rue de la Chaussécd'Anlin, — son rôve était de payer ses abonnés, de leur donner, par exemple, une prime annuelle de dix francs. Tous les six mois, en venant renouveler son abonnement, on aurait reçu cent sous.

— De cette façon-là, me disait-il, on ne perdrait pas un abonné... Ah ! si j'en arrive là, tu verras quelle publicité ! Quelle puissance financière! Je ferai trembler la haute banque!

Mussard n'en arriva pas là... car, huit jouis après, la Sécurité financière avait cessé de

MON CAMARADfc; MUSSARl) :275

vivre. Il est vrai que, le mois suivant, je recevais de Mussard l'avis de l'envoi également gratuit d'un poêle lumineux. Mussard me comblait. Cet avis m'avait inquiété, et j'étais fermement résolu à ne pas laisser entrer chez moi le poêle de Mussard... J'en avais fait, d'avance, présent à mon concierge, tout en lui recommandant une extrême prudence dans l'emploi dudit poêle. Les inventions de Mussard ne m'inspiraient qu'une confiance très limitée. Je savais que sa première chaudière désincrustée avait l'ait explosion.

Quand j'avais rencontré Mussard, pour la dcinière fois, vers la fin de l'année 1882, il s'occupait de la formation d'une Société générale pour la fusion des hippodromes suburbains. Cette affaire devait lui rapporter, au bas mot, tous les ans, un demi-million.

Et il était tellement surexcité par son projet, qu'il ne songea pas à me demander vingt francs, pour lui permettre de patienter, en attendant son demi-million. Je ne reconnaissais pas

276 MON CAMARADE MUSSAUD

mon Mussai'd. Ce n'était plus lui; il ne m'avait rien coûté. Et, depuis cette époque, pas de nouvelles de mon camarade Mussard. Plus de lampes électriques! Plus de poêles lumineux! Plus de journaux financiers ! Plus rien !

Faut-il l'avouer? Mon camarade Mussard me manquait, et j'avais un certain mérite à le regretter, car, au demeurant, sa disparition était une économie pour ma bourse.

Or, le mardi 1!) janvier 1886, vers sept heures du soir, je marchais le long des maisons, sur un trottoir de la rue de Téhéran, quand je vois un coupé s'arrêter devant moi, à une cinquantaine de mètres. Le cocher demande la porte. Je continue d'avancer, si bien que je suis obligé de m'arrêter pour laisser passer la voiture. Un bec de gaz m'éclairait en plein.

Au moment où le coupé franchissait la porte cochère et entrait sous la voûte d'un hôtel l'oit élégant, j'entends prononcer mon nom, je vois une tête se montrer à la portière. C'était mon camarade Mussard !

Il saute à bas de la voiture, vient à moi, m'entraîne tout étourdi de la rencontre, me fait monter les quatre marches d'un perron au fond de la cour, me dépose entre les mains d'un valet de pied qui, délicatement, me retire mon paletot, jette sa pelisse de loutre sur une banquette envieux cuir deCordoue, et me pousse dans une petitsalon tendu de velours rouge, oùflambaient, à toute volée, dans une immense cheminée, quatre bûches gigantesques. Un vrai feu de millionnaire ! Et, tout aussitôt, un torrent de paroles :

— Toi ! c'est toi ! Quel misérable je suis ! Ne pas t' avoir donné de mes nouvelles, depuis deux ans, depuis que je suis riche, très riche. Je vais te montrer, tout à l'heure, un titre de trente mille francs de rente française trois pour cent cl un certificat nominatif de cent actions de la Banque. Le 3 p. 100 est à 80 fr. 25 et les actions de la Banque à 5400 francs... Calcule !... Et cet hôtel est à moi ! A moi le coupé dans lequel je viens de rentrer ! A moi le cheval qui le traînait I A moi trois autres chevaux qui sont là,

-278 MON CAMAHADE MCSSAliD

dans mon écurie ! A moi ce Meissonier, à moi ceGérôme, ù moi ce Corot, à moi ce Détaille! A moi tout cela ! tout ! tout ! Et je ne suis pas allé te voir, te remercier, toi qui, dans les mauvais jours, ne m'as jamais abandonné ! Et je ne t'ai pas rendu tout l'argent que je te dois... Car jeté dois beaucoup d'argent... Je vais te le rendre tout de suite. Ça va te faire une petite rentrée sur laquelle tu ne comptais guère. Ah! je te permets de l'avouer... Je te disais quelquefois : « N'aie pas peur... Ton compte est bien en règle. » Tu ne me croyais pas... j'en suis sûr... Eh bien! tu avais tort... Tu vas le voir, ton compte... et le revoir, ton argent... viens... viens...

Et, de nouveau, il m'entraîna. Moi, je me laissais faire. Nous traversons un grand salon, et, là encore, une haute cheminée et quatre liTosscs bûches toutes flambantes. Puis nous entrons dans un cabinet d'une somptueuse sévérité, avec une grande table de chêne couverte de dossiers, de brochures, de journaux

une grande table qui avait l'air d'une table sérieuse, d'une table sur laquelle on devait travailler et gagner de l'argent, beaucoup d'argent.

Mussard prend un petit carnet dans un des tiroirs de ce bureau :

— Tiens, me dit-il, le voilà, ton compte... Cinq louis... cinq louis... Puis sept louis, en détail... des louis isolés... Tu m' avais diminué... Encore cinq louis... La réponse à ma lettre de Plevvna... APlewna !... j'étais à Plewna ! Quelle drôle de chose que ma vie ! Les louis isolés recommencent... Et, enfin, l'addition toute faite, total : cinquante-cinq louis... Je vais te donner onze cents francs.

Mussard alors, de ce même tiroir, extrait un grand portefeuille de maroquin noir, où étaient méthodiquement classés, par séries, un très respectable nombre de billets de banque... Et il me paye !

Oui, il me paye ! J'ai dans les mains un billet de mille francs et un billet de centfrancs ! Je ne trouvais pas une parole à dire... J'étais suffoqué

pur rétonnemcnt.. . Miissard alors de continuer :

— Et maintenant tu vas me faire un grand plaisir... Tu vas dîner ici... Oh! pas d'excuses... Je te garde... je te garde... Tu es en redingote, à sept heures... Donc, tu t'en allais dîner au cercle ou au restaurant... Donne-moi la préférence; j'ai tant de choses à te raconter. Comment j'ai fait fortune, d'abord. Et puis j'ai quelqu'un à te montrer; nous ne dînerons pas seuls; j'attends un personnage curieux... un général bolivien... un vrai général bolivien, qui s'appelle Moyabaniba, et qui vient me parler d'une question de chemins de fer en Bolivie... Je suis sûr que tu n'as jamais dîné avec un général bolivien.

— Jamais, en effet.

— Eh bien ! ce sera pour ce soir. Il y a commencement à tout.

Mussard sonne. Un domestique paraît tout aussitôt. On se sentait dans une maison bien réglée, bien ordonnée.

— Dites qu'on ajoute un couvert.

— Oui, monsieur le comte.

Monsieur le comte ! Mussard était comte i le comte Mussard!...

Mon étonnement devint de la stupeur, et je devais montrer un visage bouleversé, car Mussard, partant joyeusement d'un grand éclat de rire:

— Ah ! c'est vrai, mon cher, tu ne savais pas... Je suis devenu comte. On ne peut rien imaginer de plus ridicule. Mais, mon Dieu! que veux-tu ? Gela m'est tombé du ciel, l'année dernière. J'ai rendu service à un pauvre garçon, une Altesse Royale, s'il te plaît, le troisième fds d'un prince qui gouverne un État assez convenable. Il s'agissait d'une vingtaine de mille francs. Et ce jeune homme a obtenu de son père, pour moi, ce titre de comte. Cela lui a coûté moins cher que de me rendre mon argent. J'ai hésité à m'affubler de ce titre. La chose était quelque peu burlesque. Je m'en rendais bien compte; mais, ma foi, cela ne

282 MON CAMAUADE MUSSARD

s'arrangeait pas trop mal avec mon nom... Mussard... le comte Mussard..,J'ai sautéle pas!

J'étais partagé entre l'inquiétude et la curiosité. Je venais évidemment de pénétrer dans un monde étrange et périlleux; mais, cependant, il était bien tentant, ce dîner entre le comte Mussard et le général Moyabamba. Si je laissais échapper une telle occasion, très certainement elle ne se représenterait pas.

La porte s'ouvrit. C'était le général !... Je n'hésitai plus... Il aurait fallu être un héros, pour avoir le courage de s'en aller. Il était prodigieux, Moyabamba.

Petit, gros, court, trapu, ramassé, des épaules d'Hercule, des yeux féroces, des cheveux blancs en brosse, une énorme moustache du noir le plus intense, une grande balafre en plein visage, un teint de brique.

Ce personnage singulier se présentait dans le costume le plus correct, en tenue de soirée, son claque à la main, des gants jaunes pinces dans le claque, une brochette de décorations à

la boutonnière, une croix de commandeur au cou avec un large ruban jaune et une plaque étoilée qui débordait, éclatante, sous le parement gauche de l'habit noir.

— Quelle tenue, mon cher général ! s'écria Mussard, pour dîner ainsi en petit comité.

— Ah ! ce n'est pas pour vous, mon cher coumte... C'est que je souis invité ce soir chez oune aimable coumpatriote, la belle madame Acari... Oune doit y faire oune pou de mousique, y donner oune coumédie.

Était-ce l'accent de Bolivie ? ou de Marseille? ou de Toulouse ? Je ne sais trop, mais, ce que je sais, c'est qu'un directeur de théâtre, rien que sur la mine, aurait offert un engagement à Moyabamba. Il me semblait que j'étais, sur la scène, au théâtre du Palais-Royal, et que j'allais jouer modestement un rôle de comparse dans un vaudeville à travestissements. Je m'attendais à faire un dîner de théâtre, avec tous les accessoires classiques : pâtés et poulets de carton, morceaux de pain d'épices découpés en

284 MON CAMARADE MDSSARD

forme de côtelettes, et limonade gazeuse tenant lieu de vin de Champagne.

J'eus l'honneur d'être présenté au général, et, cinq minutes après, nous étions à table tous les trois. Le dîner n'était pas un dîner de théâtre; c'était un vrai dîner, de l'arrangement le plus simple et le plus distingué... En aucune manière, la cuisine violente et tapageuse d'un parvenu. Trois ou quatre plats seulement, des vins sérieux, un service très bien fait, rapidement, silencieusement.

Hussard était plein d'entrain et fit, presque à lui seul, les frais de la conversation. Il avait assisté la veille à une représentation de Ruy Blas, au Théâtre-Français. Il récita, avec beaucoup de chaleur et de mouvement, de longues tirades de Yictor Hugo. Mussard était lettré... Il avait eu un accessit au concours général, en discours français.

Toute causerie, en France, aboutit forcément à la politique, et, là encore, une nouvelle surprise m'attendait. Mussard, autrefois, étalait

MON CAMARADE MUSSARD i>85

des opinions révolutionnaires. Il tonnait volontiers contre les classes dirigeantes. Le mot de Gambetta, sur les nouvelles couches, lui était allé droit au cœur. — Il n'était pas encore le comte Mussard. — Il parlait de faire trembler la haute banque, de briser la féodalité des grandes compagnies. De tout cela, plus trace.

Mussard déclarait que la sagesse et la modération étaient les premiers devoirs du gouvernement; que la République était perdue, si elle ne modifiait pas sa conduite financière, si elle ne ménageait pas les grandes compagnies, si elle ne se réconciliait pas avec la haute banque, si si elle n'écoutait pas les sages conseils de M. Léon Say.

En somme, envahi par des idées bourgeoises, Mussard était devenu parfaitement raisonnable. Que voulez-vous? Il avait cent actions de la Banque dans son portefeuille et trente mille livres de rente sur le Grand Livre.

Pendant que j'écoutais ce très sage exposé financier de mon camarade Mussard, Moya-

286 MON CAMAr.ADE MUSSARD

baniba ne soufllait mot, si ce n'est pour laisser échapper, de temps en temps, cette exclamation retentissante : « Parrrfait! parrrfait! parrrfait! »

Le général mangeait, mangeait, mangeait, et buvait, buvait, buvait, plus encore qu'il ne mangeait. Jamais je n'avais vu tant manger, et jamais tant boire. Le spectacle était intéressant.

De la nuance rouge brique, le général était passé à la nuance rouge cerise, puis à la nuance cramoisie. 11 s'alourdissait, s'arrondissait, se tassait sur sa chaise. Un gros bourrelet de chair écarlate s'épaississait autour de sa cravate blanche et de son ruban de moire jaune. Le général me paraissait avoir atteint son extrême limite de tension et de dilatation. Je me disais : « Il va éclater! î

Il n'éclata pas, mais il eut toutes les peines du monde à faire le trajet de la salle à manger au petit salon. Moyabamba ne marchait plus, il roulait. Il s'effondra dans un fauteuil, au coin du feu. Mussard se mit à faire lui-même

MON CAMARADE MUSSAlî D "287

le café, à la turque. Il avait tous les talents.

Et lorsque, préparé par ses mains, le café fuma dans les tasses, Mussard, dans un état de parfaite béatitude et d'aimable excitation, me raconta comment, après tant de jours difficiles, la fortune, un beau matin, par caprice, lui était venue.

— Ah! me dit-il, ça allait mal, très mal, aussi mal que possible, et, pour la première fois de ma vie, j'éprouvais un sentiment de lassitude et de découragement, lorsque, vers le commencement de décembre 1882, je rencontrai sur le boulevard notre camarade Bcrnier... Tu sais... Dernier... l'auteur dramatique... Nous nous promenons, pendant cinq minutes, entre les Variétés et le passage des Panoramas. Bcrnier me raconte qu'il fait répéter une revue de fin d'année sur un théâtre de genre, et que la pièce doit être jouée dans la seconde quinzaine de décembre. Je lui demande un fauteuil pour la première; il me le promet... Au moment où j'allais quitter Bcrnier, vient à

288 MON CAMARADE MUSSAlll)

passer Lamblin . . . ïu n'as jamais entendu parler de Lamblin? Non?., cela m'étonne... Un garçon très intelligent, très actif, le directeur d'une banque d'émission qui venait de lancer, coup sur coup, avec un succès étourdissant, trois ou quatre affaires de mines et de charbonnages. Je connaissais ce Lamblin, pour être allé l'entretenir , le mois précédent, de la création d'une grande imprimerie générale, administpative et financière... Une affaire admirable qui n'avait pas pu s'arranger. . . Un peu de chartreuse, général?

— Voulountiers...

— A peine Dernier avait-il le dos tourné, que Lamblin venait à moi : « Ce monsieur que vous quittez, je ne me trompe pas, c'est bien Dernier, lu vaudevilliste? — Lui-même... — Et vous le connaissez? — Intimement. — Ah ! vous pouvez me rendre un service inappréciable... Votre ami est l'auteur d'une revue de fin d'année qui sera représentée dans trois semaines? — Oui. OU! là! là! qit c'est bête! —

Parfaitement... Eh bien, un des rôles de la pièce, le Ballon captif, n'est pas encore distribué. Les auteurs hésitent entre Clotilde Serval et Virginie Ringlard... Comment peuvent-ils hésiter?.. Clotilde est une merveille d'intelligence et de beauté, tandis que mademoiselle Ringlard ! ! ! » Encore un peu de chartreuse, général ?

— Voulountiers...

— «Ilshésitentcependant, continue Lamblin.

Eh bien ! faites avoir le rôle à mademoiselle Servat, et, si je puis vous être bon à quelque chose, vous pourrez, mon cher ami, disposer de moi en toute circonstance. » Il m'appellait son cher ami... Lui qui me connaissait à peine... Ce que c'est que d'être pincé!... Dernier m'avait dit qu'il s'en allait à l'Ambigu... Je cours, je le rattrape devant la porte Saint-Martin, et, un quart d'heure après, Clotilde Serval avait le rôle du Ballon captif.

— Clotilde Serval, dit le général, je la connais, oune petite brounc. Elle a joué la

290 MON CAMARADE MUSSARl)

coumédie au théâtre des Menous-Plaisirs.

Et, perdu dans la fumée d'un énorme cigare, ce général bolivien, qui connaissait GlotildeServat et le théâtre des Menous-ï^lâis'irs, se versa un nouveau verre de chartreuse, le quatrième ou le cinquième.

— Le soir même, continua Mussard, j'étais nommé, chez Lamblin, chef du service de la publicité, avec six mille francs d'appointements. A partir de ce jour, tout m'a réussi... Et voilà pourquoi j'ai mis là, sur ce panneau, à la place d'honneur, cette aquarelle de Grévin qui représente Clotilde Servat dans le Ballon captif... Elle y fut chutée, d'ailleurs... La publicité, c'était mon élément; je montrai des qualités de premier ordre; je rédigeai une douzaine d'articles de réclame anecdotique, de réclame déguisée, qui étaient des chefs-d'œuvre du genre et qui sont restés classiques. Lamblin me prit en amitié. Tl porta mes appointements à douze mille, puis à vingt mille francs, et enfin il me donna un intérêt dans sa maison, après

MON CAMARADE MUSSAIID :291

une grande victoire remportée par moi, par moi seul. Un véritable coup de génie ! Tu vas en juger... Nous étions en train de lancer une affaire de mines d'or au Congo. Ça n'allait pas. La souscription devait s'ouvrir le 23 avril 1885, pour être close le 26. Nous avions fait une publicité effrénée... et le tout en pure perte. Dix jours seulement nous séparaient de la souscription; nous sentions qu'il n'y avait pas d'élan, que la province ne bougerait pas, et, sans la province, on ne peut rien faire. En somme, on ne croyait pas à nos mines du Congo, et on avait tort de n'y pas croire; elles existaient; il yavaitmême del'or dedans... En quelle proportion? Nous ne savions pas trop, mais il y en avait. « Nous marchons à un fiasco, me disait Lamblin, il faudrait quelque chose pour réveiller le public, il faudrait une idée! » Il faudrait une idée! Cette phrase, depuis deux jours, me dansait dans la tète, lorsque, passant dans les environs de la Madeleine, je vois venir à moi un nègre extraordinaire, avec un vieux

292 MON CAMATIADE MUSSARD

panlalon marron, un cliapeau de paille et des pantoufles de tapisserie. Ce nègre s'arrête, nie regarde et s'écrie : « Moussou Moussard! » C'était Loulou... mon petit groom... Tu dois te rappeler?...

— Oui, oui, je me rappelle...

— Il y a des illuminations subites... Une pensée, comme un trait de feu, traverse mon esprit... Loulou! Il est du Congo! Et le surlendemain, Loulou, transformé en nabab africain. Loulou, sous le nom de Maroko, était somptueusement installé au Grand-Hôtel, dans l'appartement des souverains. Loulou, à la satisfaction des badauds, se prélassait sur le balcon du premier étage, au coin de la place de rOpéra. J'avais trouvé, chez un grand loueur, au fond d'une remise, une berline déplorablement somptueuse, qui avait servi pour un mariage royal à l'étranger... C'est là-dedans que Loulou allait au bois, aux courses; il avait un succès prodigieux et recevait, tous les matins, cent demandes de secours et vingt-cinq décla-

rations d'amour. Loulou était plein d'intelligence et de finesse. Je lui avais fait la leçon. Il donnait audience aux reporters et leur parlait avec enthousiasme de nos mines d'or du Congo. La presse entière s'est occupée de mon nabab, et, par ricochet, de notre émission. Nous avons eu, de la sorte, des réclames gratuites, sans bourse délier. Bref, notre souscription a été couverte trois fois... Le lendemain. Loulou disparaissait. 11 s'est engagé à ne jamais revenir à Paris. Nous lui servons, Lamblin et moi, une petite rente de trois mille francs qu'il a bien gagnée. Il vit tranquille à Périgueux. Je crois même qu'il s'y est marié avec la gérante d'un hôtel garni.

J'étais mal à mon aise, positivement mal à mon aise... Je ne pus retenir un mouvement.

— C'est drôle... hein? me dit Mussard.

— Oui, très drôle, et même un peu trop drôle.

— Ah! mon cher, il faut voir les choses à un certain point de vue. Les affaires sont les af-

294 MON CA M A ri A DE MUSSAHD

laires... Avant tout, il faut réussir. Et nous avions réussi, nous avions échappé à un danger terrible : manquer une émission... Cela pouvait tuer la maison qui avait des actionnaires. C'était notre devoir de penser à nos actionnaires. La maison a gagné quinze cent mille francs sur les mines du Congo, et, depuis, pas un accident, pas une fausse opération. Et, en ce moment même, bien que les affaires soient plus que languissantes, nous trouvons moven de ramasser un peu d'argent. Nous avons porté tous nos efforts sur les eaux minérales. Cela va toujours, les eaux minérales... Nous avons lancé cinq ou six sources alcalines ou ferrugineuses. Pleinement inoffensives, je te le jure; elles ne feront, à personne, ni bien ni mal. Nous pelotons, en attendant partie; nous ne faisons plus d'affaires risquées, plus d'affaires périlleuses. Nous sommes en position de choisir, maintenant... C'est une force, cela. Et puis l'actionnaire français a été échaudé... L'argent devient craintif... C'est pour cela, mon cher général,

que je crois bien que nous ne pourrons pas nous charger de l'émission de vos chemins de fer boliviens. J'en ai parlé, aujourd'hui, à Lamblin; il n'a pas confiance.

En entendant parler de ses chemins de fer boliviens, le général avait dressé l'oreille, et, sortant brusquement de sa torpeur.

— Pas counfiance! s'écria-t-il, pas counfiance! Oune affaire souperbe! Oun souccès assouré !

— Affaire superbe, répondit Mussard, c'est possible... succès assuré, c'est douteux, plus que douteux. On ne peut, aujourd'hui, demander cinquante millions à l'épargne française pour les chemins de fer de Bolivie... La France gaspille, en ce moment, tant d'argent à l'intérieur, qu'elle ne peut plus en gaspiller au dehors.

— C'est doumage ! c'est grand doumage ! L'affaire était bounne... j'aurais voulou pouvoir vous mettre dedans.

— Me mettre dedans?

— Je veux dire vous mettre dans l'affaire...

^2'Jl) MON CAMAHAUE MUSSARD

quand ounc ne parle pas bien ounne langue, OLine se Iroumpe quelquelois... oune dit ce que l'oune pense...

— Comment, ce que l'on pense?

— Je me souis encoure troumpé... ce que l'oune ne pense pas... La Boulivie... C'est un pays ctounnant, un pays coumplètement inexplouré. Il y a de tout en Boulivie, de tout... de de tout... de tout... de Tour, de l'argent, du couivre, des fourôts... Je la counnais ta fond, la Boulivie. Je l'ai parcouroue dans tous les sens. J'y ai fait la guerre pendant vingt ans... La guerre étrangère, la guerre civile... Oh! la guerre civile ! la plous frouctoueuse, la plous loucrative de toutes... Parce que là, tout est permis, tout est bien, tout est hounourable... On est aulourisé à tout faire au nom des intérêts soupérieurs de la poulitique... On fabrique de la fausse mounnaie... on arrête des diligences... Vous autres, j'en souis sour, vous n'avez jamais arrêté de diligence.. . Il n'y a rien de plous amousant. Quand on entend les gre-

lotsdesmoules, on ressent oimeémoulioii !... En ce moument, la Boulivie est tranquille, et le gouvernement est ponissant. Rien à faire de ce coûté. C'est pour cela que j'ai pensé à me counsacrer à des affaires coummerciales et indoustri elles. Les révouloutions sont plous proufitables, je le sais; mais, quand elles ne vont pas!... Ah! les révouloutions! C'est oune insourrection qui m'a fait coulounel; oune autre m'a fait counquérir mes épaulettes de général; oune autre enfin m'a valu cette découration, la plous haute récoumpense qui pouisse être donnée à oune souldat!

Et le général nous montrait le crachat étoile qui resplendissait sur le drap noir de son habit.

— Regardez-la cette découration, elle est là bien soulidement cousoue à mon habit noir... Eli bien ! cette découration a cela de particoulier, que, si je coumets la moindre indélicatesse, si je fourfais à l'hounnour, elle toummbe, elle toummbe d'elle-même!... Cela doit vousrassourer sour l'affaire que je vous proupose...

298 MON CAMARADE MUSSAIID

Mon malaise se changeait en peur sérieuse. Je regardais la porte ; je croyais, à tout moment, la voir s'ouvrir, pour laisser entrer les gendarmes. Je tremblais d'être pris dans un coup de filet. Je me levai... J'alléguai un rendez-vous et, malgré la résistance de Mussard, je réussis àm'esquiver.

Voici des sergents de ville, des tramways, et de petits fiacres jaunes. Il me semble que je me dégrise au grand air... que je redeviens moi... que je rentre dans la vie réelle, au sortir d'un rêve fou.

Le trouble et le doute sont dans mon esprit... J'ai peut-être dîné tout simplement au cercle... je me suis endormi dans un fauteuil... et c'est dans un songe extravagant que j'ai vu le comte Mussard et le général bolivien... Mais, tout d'un coup,je pense aux onze cents francs... Si les billets de banque sont là dans ma poche, c'est bien chez Mussard que j'ai dîné!... Et les voilà tous les deux., celui de mille et celui de cent francs.

Une boutique de changeur était encore ou-

MON CAMARADE M U S S A R l) 209

verte sur le boulevard. J'entre, et, m'adressant au commis qui lisait son journal, derrière son petit grillage :

— Pardon, Monsieur, ce n'est que pour un renseignement... Pourriez-vons avoir la complaisance d'examiner ces billets et de rne dire si ce sont là de vrais billets de banque?

Le commis me regarda d'un air étonné; il prit les billets, les palpa, les mania, les retourna, puis, me les rendant :

— Ils sont excellents, me dit-il.

— Merci, Monsieur, c'est tout ce que je voulais savoir.

J'avais dîné cbez le comte Mussard, mais je n'y dînerai plus.

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