MON MARIAGE
Et déjà ils sont cinq couchés dans la poussière ! Ce soir, j'en suis sûre, c'est le tour d'un sixième candidat. Est-ce enfin celui-là qui est destiné à devenir mon très humhle et très obéissant seigneur et maître?
Qu'il se prépare, en tout cas, à passer
l'examen le plus sévère et le plus minutieux! Je ne suis pas comme maman, moi! Je ne perds pas la tête!
26 novembre, quatre heures.
Je ne me trompais pas... C'était bien le sixième!...
Mais procédons par ordre, et notons par le menu les événements petits et grands de la soirée d'hier.
Après le dîner, nous montons nous habiller, maman et moi. J'y mets du temps et du soin. Je m'appHque enfin, je dois en convenir... Je ne redescends qu'au bout d'une heure et demie... Sur mon chemin, au retour, je trouve toutes les portes ouvertes, et pendant que, sans bruit, je m'approchais du petit salon, j'entends papa qui disait à maman :
— Alors vous croyez qu'il est nécessaire?...
— Absolument nécessaire... Songez-y donc. Votre présence est indispensable.
La tentation était trop forte. Je m'arrête... j'écoute... N'étais-je pas un peu dans mon droit? Y eut-il jamais indiscrétion plus légitime?
— Pourquoi indispensable? réplique papa.
Je le connais, ce jeune homme... Je l'ai rencontré très souvent au club... J'ai même fait, un soir, le whist avec lui... Il ne joue pas trop mal... Il a vu hier Irène à cheval, il l'a trouvée ravissante. C'est à merveille ; qu'ai-je à faire dans tout cela? C'est vous que cela regarde... vous et Irène.
— Mon ami, je vous assure qu'il est de la plus stricte convenance...
— C'est bien... c'est bien... j'irai... j'irai... Et le silence... Plus rien... J'attendais le
nom... Pas de nom ! Le cœur me dansait un peu dans la poitrine... et, comme j'étais un peu serrée, très serrée même, je l'entendais distinctement faire tic, tac, tic, tac, contre mon corsage. Je reste là deux ou trois minutes. On ne voulait rien me dire ; je devais avoir l'air de ne rien savoir.
Je savais quelque chose cependant, et quelque chose de très important. Il était du Jockey ! Ce à quoi je tiens par-dessus tout. Si j'attache à cela tant d'importance, c'est la faute de papa. Pour lui, quelqu'un qui n'est pas du Jockey n'existe pas. Le monde, pour papa, commence à ceux qui sont du Jockey et finit à ceux qui n'en sont pas. J'ai été élevée dans ces idées-là. Mon mari sera du Jockey !
Nous partons tous les trois, dans le landau, papa morne, abattu, silencieux; maman toujours dans la même excitation... Moi , en apparence impassible, mais intriguée cependant...
Pourquoi ce mystère? Ce monsieur m'avait vue la veille à cheval... 11 était bien honnête de m'avoir trouvée ravissante! Était-ce lui qui avait demandé à me revoir à la lumière et décolletée?
Tout cela me paraissait incorrect. On aurait dû le soumettre à mon examen, ce jeune homme, avant de lui faire avec une telle libéra-
lité, à pied et à cheval, les honneurs de ma personne... Enfin! ! !
A dix heures et demie, nous arrivons chez les Mercerey... Hélas! pauvre papal c'était bien une soirée musicale... el, en fait de soirée musicale, ce qu'il y a de plus sévère, de plus dur pour quelqu'un qui n'est pas rompu à ces plaisirs-là... Un quatuor... et tout ce qu'il y a de plus classique.
Peu de- monde... Une vingtaine de personnes. Une drôle de soirée, qui sentait la hâte et l'improvisation, une petite fête de bric et de broc, qui n'avait ni corps ni ensemble; on ne se connaissait pas; on ne se tenait pas : le médecin des Mercerey, leur architecte, leur notaire, évidemment invités pour meubler, pour garnir, pour faire nombre.
C'est que c'est le diable d'organiser, au mois de novembre, quelque chose de convenable. Il y a si peu de monde à Paris!... On est obligé de se contenter, pour les petits comités, de gens qui feraient à peine partie des grandes
fêtes, en pleine saison, au mois de mai.
En arrivant, nous tombons sur l'andante d'une sonate, si bien que nous pouvons nous faufiler à la sourdine, en tapinois. Je vais me nicher dans un petit coin, et de là, rapidement, d'un seul coup d'œil, j'examine le champ de bataille. Ça et là des vieux ou des demi-vieux, défraîchis, dégommés, déplumés. Rien pour moi...
Mais, dans l'angle opposé, un petit tas de quatre petits jeunes gens, tous les quatre inédits. Pas d'hésitation possible ! Là est l'ennemi !
Oui, mais lequel est-ce? Je fais ce raisonnement qui me paraît admirable dans sa simplicité : « C'est celui qui va me regarder avec le plus d'acharnement. » Je baisse modestement les yeux et je prends l'attitude d'une petite demoiselle bien sage qui s'abandonne tout entière aux austères jouissances d'une sonate d'Haydn.
Puis, tout d'un coup, je lève le nez, et mon regard va tomber droit sur le petit tas des petits jeunes. Mais je suis obligée de baisser le nez
plus vite encore que je ne l'avais levé. Tous les quatre me regardaient avec une évidente curiosité et avec un évident plaisir... Je laisse un peu marcher la sonate et je renouvelle l'expérience... Mêjne résultat!... Encore ces quatre paires d'yeux braqués sur moi..., et ainsi, de même, à plusieurs reprises.
Je n'étais pas, je pense, indigne de cette attention. J'étais bien, très bien. La campagne m'a réussi admirablement cette année... Elle m'a un peu engraissée, pas trop, juste à point... Virginie, ma femme de chambre, me le disait, hier soir, en m'habillant :
— Ah ! Mademoiselle ne sait pas comme elle a gagné cet été.
En quoi Virginie se trompait. Mademoiselle le savait très bien... On est toujours la première à savoir ces choses-là.
Fin du quatuor... Petit méli-mélo... Je n'y tiens plus. J'emmène maman un peu à l'écart, -et là, je lui dis :
— Maman, je t'en supplie, montre-le-moi.
— Comment, petite masque, tu as deviné?
— Oui, oui, j'ai deviné... Mais montre-lemoi, vite, vite... La musique va recommencer.
— Eh bien ! c'est ce grand brun à gauche, sous le tableau de Meissonier. Ne regarde pas... il te regarde...
— Il n'est pas le seul. Ils ne font que ça tous, tous, tous !
— Il ne regarde plus... Tiens... il s'approche de ton père... Il lui parle.
— 11 n'est pas trop mal.
— Je crois bien qu'il n'est pas...
— La bouche un peu grande...
— Je ne trouve pas.
— Oh! si, maman!... Mais enfin l'ensemble peut aller.
— Et si tu savais! Naissance, fortune, tout ce qu'on peut désirer! C'est un hasard tellement extraordinaire...
— Et il s'appelle?
— Le comte de Martellc-Simieuse... Ne regarde plus. Il recommence à te regarder. Oui,
c'est un Martelle-Simieuse, et les Marlelle- Simieuse sont cousins des Landry-Simieuse et desMartelle-Jonzac... Or, vois-tu. les Martelle- Simieuse...
Un des musiciens fait toc toc sur son petit pupitre... Voilà qui coupe court au torrent d'éloquence de maman... Nous nous asseyons... C'est du Mozart maintenant... Je me reblottis dans mon petit coin et je m'abîme en de profondes réflexions. Ça doit être un parti de derrière les fagots, car maman était dans un véritable état d'exaltation.
Comtesse de Martelle-Simieuse!... Deux noms! Mon rêve! Avoir deux noms! J'aurais préféré duchesse, naturellement; mais il y a si peu de ducs, de vrais ducs, de ducs incontestables — vingt-deux seulement, je crois — que c'est une chimère d'espérer... Ta donc pour comtesse !
Comtesse de Martelle-Simieuse... Le nom a de la tournure... Je me le répète à moi-même... Je n'écoute pas du tout le quatuor de Mozart...
UN GRAND MAUIAGE 157
Est-ce bien du Mozart que jouent ces deux violons, cet alto et cette basse? Les quatre instruments me chantent une chanson dont voici le refrain : Madame la comtesse de Marlelle- Simieiise...
Le nom, c'est chose d'une telle importance ! Un nom qui s'arrange bien et qui sonne bien avec le titre. Car il en est du titre comme du Jockey. 11 me faut un titre... M'erabourgeoiser, jamais, fût-ce au prix d'une fortune des Mille et une N uits ! Comtesse de Martelle-Simieuse! Oui, décidément le nom est acceptable.
Nouveau petit tohu-bohu après le quatuor; papa se dirige vers maman, et moi aussi. A peine étais-je arrivée, que maman, de plus en plus exaltée, me dit :
— Les choses marchent avec une rapidité foudroyante... Il demande à m'être présenté, et ton père a remarqué que sa voix tremblait... N'est-ce pas, mon ami?
— Oui, répond papa, sa voix tremblait.
— Ton père va me l'amener. S'il te déplaît,
158 UN GRAND MAIlIAGE
ne reste pas à côte de moi. S'il ne le déplaît pas, reste.
— Je veux bien rester, maman; mais il est bien entendu que tu me laisseras le temps de la réflexion... Tu m'as promis de ne pas me brusquer.
— Tu seras toujours entièrement libre; mais écoute-moi bien : c'est un parti hors ligne... Si tu connaissais les parentés, les alliances!.. Sa mère était une Précigny-Laroclie ! Tu entends, une Précigny-Laroche !
— Oui, maman, j'entends.
— Il n'y a rien au-dessus des Précigny- Laroclie ! Rien au-dessus !
— '■ Du calme, maman, du calme!... on te regarde.
Papa était allé le chercher. Il l'amène, et alors, entre deux morceaux, nous avons eu, à nous quatre, un petit bout de conversation.
Il était, en effet, visiblement troublé. Lui qui, de loin, avait tant de courage pour me regarder, de près n'en avait plus du tout. C'est
moi qui l'ai dirigée, la conversation, et avec une très remarquable habileté, car, à travers les banalités obligées d'une causerie mondaine, j'ai su apprendre en dix minutes ce qu'il m'importait de savoir, avant de laisser les chose? aller plus avant.
11 aime par-dessus toutParis... Comme moi... Il s'ennuie à la campagne... Gomme moi... Il s'amuse à Trouville... Comme moi... Il n'a aucun goût pour la chasse à tir... La chasse à tir! le martyre des femmes, la chasse à tir, qui nous prend nos maris et leurs amis, tout le long du jour, et nous les rend, le soir, anéantis, exténués, abrutis.
En revanche, il adore le cheval et la chasse à courre... Toujours comme moi... Ah! c'est que la chasse à courre, c'est une autre affaire... Nous pouvons en être !... Que de fois je me suis dit : « Mon mari aura un équipage! » Et il a un équipage, un vautrait... Il est locataire d'une forêt de l'État à dix lieues de Paris. On pari le malin, à huit heures et demie, par la
plus commode des gares, la gare du Nord; à dix heures et demie, à cheval !... Et, sauf le cas de chasses très dures et très longues, on est revenu à Paris pour le spectacle et pour le bal.
Ce n'est pas tout ; il est complètement libre de son temps, de sa personne, de sa fortune. Plus de père, plus de mère... Rien qu'un frère plus jeune que lui, volontaire d'un an dans un régiment d'artillerie, — et une tante très riche, fort âgée, sans enfants. Donc il est chef de famille.
Martelle-Simieuse est à lui. C'est une terre, quelque part en Vendée. Il va de soi que je n'ai pas l'intention d'aller m'enfouir en Vendée, tous les ans, pendant six ou huit mois... Mais enfin, il faut bien avoir une terre... La Vendée ne me déplaît pas. Rien n'a meilleur air que la Vendée.
J'ai appris tout cela dans un court espace de dix minutes, un quart d'heure peut-être... parce que madame de Mercerey, nous voyant
engagés tous les quatre dans une conversation sérieuse — tous les quatre, je pourrais dire : tous les trois... papa ne disait rien ; — tous les trois... je pourrais dire : tous les deux, maman ne disait pas grand'chose... — donc madame de Mercerey (quelle phrase ! je n'en sortirai pas!) a su prolonger l'entr'acte entre les deux quatuors.
Tous ces renseignements, je les ai obtenus de la manière la plus aisée, la plus naturelle, par un certain tour donné à la causerie, et sans faire une seule question.
Maman, ce matin, me disait que j'avais été hier soir effrayante de calme et de précision. Ah! c'est que j'ai mon petit côté pratique! Je veux absolument placer ma vie dans certaines conditions inattaquables d'indépendance et de sécurité. Pas de bonheur sans cela, pas d'amour, rien enfin, rien!
Ainsi, par exemple, pas de belle-mère ! Je ne sais pas ce que je ne donnerais pas pour ne pas avoir de belle-mère. Pas de tiraillement ! pas
1G2 UN ORAÎSD MARIAGE
de lutte ! On a chez soi tout à soi, à commencer par son mari.
C'est pour cela que je n'ai pas voulu, au printemps dernier, du petit marquis de Marillac, un des cinq ! Et comme il était gentil, cependant, et drôle, et gai ! Et comme je l'aurais aimé de bon cœur !... J'avais commencé... Mais j'ai vu sa mère !... et je me suis arrêtée.
Une mère terrible, rigide, lugubre, tombée dans une dévotion féroce, et qui exigeait que sa belle-fille vînt s'ensevelir en sa compagnie, pendant huit mois, au fond de la Brelagne. C'est une économie, je le sais... mais quelle servitude! Dès le lendemain du mariage, à peine sortie de l'état de petite fille, y retomber!... Alors à quoi bon se marier?
Où en étais-je? Je ne sais plus du tout... Ah ! j'y suis... La musique recommence... C'est le dernier morceau. Nous nous asseyons, en ligne, dans l'ordre suivant : moi... maman... papa... et lui... Il y avait une heure à peine que je l'avais vu pour la première fois, et, cependani,
nous avions déjà comme un petit air de famille, là, tous les quatre, bêtement à la file sur nos chaises.
On nous jouait une suite de petites valses de Beethoven, avec de courtes suspensions d'une minute entre chaque valse.
Première suspension. Maman me dit :
— Eh bien! maintenant que tu Tas vu, que tu lui as parlé... ton impression?
— La même, maman.
— Bonne?
— Pas mauvaise.
— Alors ton père peut l'inviter à dîner?
— Oh ! maman, ce serait aller bien vite !
— Nous sommes obligés d'aller vite.
— Pourquoi, maman?
— Chut !... on recommence...
Me voilà fort intriguée... Pourquoi cette nécessité d'aller vite?... Je suis choquée... Il me semble qu'on me jette à la tête de ce monsieur... J'ai hâte de savoir... Elle me paraît éternelle, la petite valse. Enfin, grâce au ciel,
voici la seconde suspension. Je reprends :
— Maman, explique-moi...
— Je ne peux rien l'expliquer maintenant. Ce serait trop long. A la maison, tout à l'heure, je te dirai... Mais il faut que l'invitation soit faite ce soir. Il n'y a pas une minute à perdre. Oui ou non, veux-tu?
— Tu vois, maman, tu me bouscules.
— Je ne te bouscule pas, tu pourras toujours refuser.
— Eh bien, soit.
— Jeudi, le dîner?
— Va pour jeudi.
Entre la troisième et la quatrième valse, maman dit rapidement à papa :
— Invitez-le à dîner.
— Quel jour?
— Jeudi.
— Bien.
Papa — je ne l'avais jamais vu dans un rôle de père sérieux, — papa a été admirable de docilité et de résignation. Il est vrai qu'accablé
SOUS le poids de la musique, papa ne paraissait pas trop avoir conscience de ce qu'il faisait. J'étais un peu inquiète, je me disais : « Il va se tromper et en inviter un autre. » Pas du tout. Il a fait très correctement sa petite invitation, qui a été acceptée avec enthousiasme.
A minuit, nous partions, et nous n'étions pas encore sortis de l'hôtel des Mercerey que je m'écriais :
— Maman, je vois que tu grilles de me faire faire ce mariage.
— Oh ! quant à cela, oui !
— Eh bien ! alors, dis-moi...
— Laisse-moi respirer un peu, je suis brisée... A la maison tu sauras tout.
Une heure après, je savais tout. C'est l'histoire la plus extraordinaire du monde ! Hier matin, à huit heures, on réveillait maman pour lui remettre ce petit billet très pressé de madame de Mercerey :
« J'ai la migraine, je ne puis sortir. Venez, venez tout de suite. Il y va du bonheur d'Irène ! »
Maman se lève et part.
Mais, la suite à demain... Huit heures, il faut dîner.
27 novembre.
Donc maman court chez madame de Mercerey, et voici ce qu'elle apprend :
Les deux Martelle-Simieuse, l'aîné, Adrien, — c'est le mien, — et l'autre, Paul, le volontaire d'un an, ont perdu, il y a dix ans, leur grand'mère paternelle, une excellente femme, très riche, un peu bizarre, et qui n'avait plus au monde qu'une pensée : assurer la perpétuité de sa race. Il lui semblait que ce serait la fin du monde, si les Martelle-Simieuse, un jour, disparaissaient. Elle n'était pas bêle, et glissa dans son testament une clause fort ingénieuse... Elle mettait un million en dehors de ses biens partageables... Ce milhon, avec les intérêts accumulés, devait appartenir à son petit-fils Adrien, s'il était marié à vingt-cinq ans. . . Sinon, le million repassait h son petit-fils Paul, ton-
jours avec la même pénalité... Et si tous deux, Adrien et Paul, s'entêtaient dans le célibat, le million et les intérêts du million, tout était pour les pauvres.
Orle magot réservé delagrand'maman s'élève aujourd'hui à la somme infiniment respectable de quinze cent mille francs... Ledit Adrien n'avait aucun penchant pour le mariage; passionné pour la chasse, les chevaux, les courses, homme de sport dans toute l'acception du terme, il était, avant tout, soucieux de son indépendance. c( Je ne memarieraipas, disait-il; j'ai cent quatre-vingt mille livres de rente, celame suffit. Avec cela et un peu d'ordre, je peux m'en tirer. » Bref, il voyait venir le 10 janvier avec une parfaite placidité; il aura vingt-cinq ans ce jour-là; mais il comptait sans les événements.
Il y a eu, vers la fin de l'année dernière, dans notre monde, un grand mouvement de spéculation, une sorte de croisade financière contre les infidèles... Adrien s'est jeté dans le mouvement, bien moins par calcul et par avi-
dite que par une sorte d'entraînement chevaleresque. Il s'agissait de soutenir des banques bien pensantes.
Pauvre garçon! il a été pincé dans le krach, et pour une forte somme : quatorze cent mille francs. 11 ne lui restait plus que cent vingt mille livres de rente... et, du jour au lendemain, il s'est trouvé gêné. Il a fait cependant à mauvaise fortune bon visage. Il a réduit son train, vendu des chevaux, renvoyé des domestiques...
Sa résolution rjestait la même : pas de mariage ! Mais, il y a un mois, ses amis l'ont chapitré, lui ont fait de la morale, lui ont expliqué qu'il était déraisonnable de laisser échapper ces quinze cent mille francs... Cela ne lui coûterait que la peine de se marier, d'épouser une jolie fille et une grosse dot; de telle sorte que la peine pourrait se changer en plaisir.
Il a faibli et il a autorisé sa cousine, madame de Riémens, à chercher quelque chose pour lui. Elle a cherché et elle a trouvé... cette
grande perche de Catherine de Puymarin, qui est affreusement riche, mais encore plus maigre... Ce fut son premier cri : « Elle est trop maigre et trop mal à clicval ! » Du moment qu'il se résignait au mariage, il tenait à cela par-dessus tout ! Il voulait que sa femme fût bien à cheval.
Cependant le temps marchait. Il était harcelé, pressé, serré de près. Il avait commencé par dire non... Il ne disait plus ni oui ni non... Il allait probablement dire oui, qyand arriva la grande, la dramatique, la décisive journée du 24 novembre.
Ce jour-là, au lieu de montera cheval dans l'après-midi, selon mon habitude, je devais monter, le matin, avec cet excellent M. Coates, qui me considère comme une de ses plus brillantes élèves, et qui fait encore, de temps en temps, le tour du Bois avec moi.
Je pars, à dix heures, en coupé, avec miss Morton... Nous nous arrêtons près du Champignon, à droil^e, à l'entrée du Bois; c'est là que
}70 UN GIIAND MARIAGE
M. Coates m'attendait. Le groom avait amené Triboulet, qui n'est pas toujours commode et qui était très en l'air ce jour-là, n'ayant pas mis le nez dehors depuis quarante-huit heures. Je m'étais habillée en grande hâte, et Virginie n'avait pu me coiffer que sommairement, en plantant une douzaine d'épingles dans mes cheveux tortillés à la diable en deux grosses nattes. M. Coates me met à cheval, non sans quelque difficulté, car Triboulet faisait le diable. Ce fut bien autre chose dès qu'il me sentit sur son dos. Il se mit à pointer en se traversant; mais je suis solide à cheval et je connais les défenses de Triboulet. Je lui administre une sévère correction. Seulement, au miheu de cette explication entre nous deux, voilà quelque chose qui roule, roule, roule, sur mes épaules. C'étaient mes deux grosses nattes qui se répandaient en avalanche et qui entraînaient mon chapeau dans la déroute. Me voilà, tête nue, sur Triboulet se démenant, avec mes cheveu.'v tourbillonnant à tous les vents. ♦
UN GRAND MARIAGK 171
A ce moment précis, débouchait à cheval, de l'allée des Poteaux, Adrien, comte de Martelle- Simieuse. Il s'arrête, ébloui, à distance respectueuse, et il passe, en un rien de temps, par trois petites crises d'admiration.
La première pour l'écuyère : « Ah ! qu'elle est bien à cheval î »
La seconde pour mes cheveux : « Et quels cheveux! »
La troisième pour mon visage : « Et qu'elle est jolie! »
Cependant Triboulet s'était détendu, se calmait, s'apaisait. Le groom, laborieusement, retrouvait dans le sable cinq ou six épingles dispersées; et moi, tant bien que mal, je remettais un peu d'ordre dans ma coiffure, sanglant sur ma tête mon voile mis en corde autour de mes cheveux révoltés.
Nous partons enfin, M. Coales et moi, le groom à distance, et derrière le groom, également à distance, l'aîné des Martelle-Simieuse, recommença^jit en mon honneur le tour du Bois.
Quant à moi, dans mon innocence, je ne me doutais pas de cette brillante conquête. Le temps était rêche et dur. Nous marchions grand train... Triboulet, piqué parle froid, à deux ou trois reprises, tente de s'insurger... Il trouve à qui parler. M. Coates était très content de moi.
— Ce matin, me disait-il, vous montez comme un ange.
C'était bien aussi l'avis de mon second groom improvisé.
— Ah ! qu'elle est bien à cheval ! Ah ! qu'elle est bien à cheval !
Il n'eut pas autre chose en tête, pendant toute cette promenade à grandes allures. Et il me comparait à Catherine de Puymarin !
Le tour du Bois terminé, je descends de cheval, je retrouve miss Morton dans le coupé, et en route pour la rue de Varennes ! Le jeune Martelle-Simieuse se met au trot derrière le coupé et me ramène chez moi; il voit la porte de l'hôtel s'ouvrir et la voilure s'engouffrer sous la voûte; il constate que j'ai un domicile
assez convenable, dans une rue bien habitée, et que, selon toute apparence, je ne suis pas une aventurière.
Oui, mais le nom, le nom de cette intrépide amazone? Alors il a une idée toute simple; mais encore fallait-il l'avoir! Il rentre chez lui, fait quérir un dictionnaire des quinze cejit mille adresses. Rue de Varennes, 49 bis, baron et baronne de Léoty.
Voilà comment il a appris le nom de celle qui sera peut-être la fidèle compagne de sa vie. Baron de Léoty... Il connaissait papa par le Club. ...Mais papa avait-il une fille? Mais étais-je la fille de papa? Il fallait débrouiller cemystère.
Ce fut bientôt chose faite, car, le soir — ô hasard, voilà de tes coups! — le soir, Adrien dînait chez les Mercerey en petit comité... et négligemment, dans une éclaircie de la conversation, il disait à madame de Mercerey :
— Ne connaissez-vous pas M. de Léoty?
— Intimement.
— A-t-il une fille?
174 UN GRAND MAUIAGE -
— Oui.
— Quel âge?
— Une vingtaine d'années.
— Très jolie, n'est-ce pas?
Là, paraît-il, ce fut un cri général, un cri d'enthousiasme en mon honneur! Il était le seul à ne pas me connaître, le malheureux! Madame de Mercerey demanda le pourquoi de toutes ces questions. Et lui de raconter, avec feu, sa rencontre du matin, ma cranerie à cheval, mes cheveux au vent, le rayon de soleil qui tapait dessus et les faisait resplendir... Enfin, il a un petit accès de description lyrique et poétique!... A la stupeur générale!... On ne lui connaissait pas cette note-là.
Alors, madame de Mercerey a montré la plus rare, la plus admirable présence d'esprit. Il faut dire qu'elle aime beaucoup maman et que, par contre, elle exècre les Puymarin, depuis six semaines, car ils étaient jusque-là ses amis intimes; mais elle a, pour leur tenir rigueur,. le motif le plus sérieux.
Il y a eu trois séries cette année à Grandchamps, chez les Puymarin : l'ime avec les princes d'Orléans, l'autre avec le grand-duc Wladimir, la dernière avec des gens sans importance, le fretin... Eh bien! la duchesse a invité les Mercerey avec le fretin !.. Or, nés comme ils sont nés, et riches comme ils le sont, les Mercerey ne sont pas gens à mettre avec le fretin. De là leur ressentiment, et leur très légitime ressentiment.
Et maintenant, le voilà, le trait de génie ^c madame de Mercerey! Séance tenante, prenant la balle au bond, sans une minute d'hésitation, devant son mari stupéfait, elle a raconté qu'elle devait avoir, le lendemain soir, chez elle, quelques amis, parmi lesquels madame et mademoiselle de Léoty, et que M. de Simieuse serait le bienvenu, si un peu de musique ne l'effrayait pas, et s'il était désireux de revoir son héroïne du bois de Boulogne. M. de Mercerey était éperdu.
— Ne vous trompez-vous pas, chère amie?
dit-il; c'est demain soir que nous devons aller au Gymnase voir la pièce d'Octave Feuillet...
— Non, mon ami, c'est après-demain...
— Il me semblait... J'ai moi-même retenu la loge.
— Je vous dis que c'est après-demain.
Il se tint coi et n'eut qu'après le dîner l'explication de la charade. Madame de Mercerey n'en resta pas là. Elle s'empara de M. de Simieuse et, le plus éloquemment du monde, le régala de mon panégyrique.
— Irène de Léoty, voilà bien la femme qui vous conviendrait; cette rencontre de ce matin, c'est un coup de la Providence.
Lui, répétait comme un refrain :
— Ah! comme elle est bien à cheval!
. Hier, après avoir vu maman, madame de Mercerey, courageusement, malgré sa migraine, se mettait en campagne, racolait des invités, racolait des musiciens, faisait imprimer des programmes, car les -programmes étaient imprimés! Quelle activité!
A quoi cependant tient la destinée ! Si Virginie avait attaché plus solidement mes deux grosses nattes, si Triboulet avait été sage au montoir, si les Puymarin n'avaient pas fourré les Mercerey dans le fretin, M. de Simieuse ne dînerait pas demain à la maison, et je ne m'adresserais pas cette question :
— Serai-je ou ne serai-je pas comtesse de Martelle-Simieuse?
Pauvres Puymarin, qui étaient revenus à Paris tout exprès pour l'exhibition de leur phénomène! Pauvre Catherine de Puymarin! Le lui rendrai-je, son petit bonhomme de comte? ou le garderai-je pour moi?
Je ne sais pas; mais il n'a pas trop mal commencé, le sixième, et, s'il fallait faire un pari, je le prendrais bien à égalité contre le champ.
20 novembre, dix heures du matin.
Et aujourd'hui je le prendrais à proportion... Il tient la corde !
Depuis trois jours, que de délibérations au sujet de ce dîner d'hier! Serait-ce un petit dîner ou un grand dîner? et où le mettre? en face de moi ou à côté de moi? Maman tenait pour en face. Elle prétend que je suis beaucoup mieux, beaucoup plus à effet, de face que de profil; surtout quand je suis en robe ouverte, et j'étais en robe ouverte, plus ouverte même que chez les Mercerey... L'art des gradations!
Mais, moi, je tenais pour à côté. Je ne me sentais aucunement gênée, aucunement intimidée. J'avais besoin de le faire parler, de le confesser. Toujours mon idée fixe : ne pas me marier à la légère. Il a donc été mis à ma droite."
Pour n'avoir pas trop faim, pour être toute à ma petite enquête, j'avais lunché fortement à cinq heures. Et j'ai fait passer la conversation dans tous les petits chemins par où il était nécessaire de la conduire.
On est resté à table une heure et demie, et.
au bout de ce temps, j'avais la conviction que nous étions faits l'un pour l'autre.
Nous avons d'abord parlé voitures et chasses. C'était parfait pour commencer. J'ai découvert tout de suite qu'il avait absolument dans l'œil le même type de cheval que moi... Pas trop mince, pas trop enlevé... léger, sans aucun doute, mais pas grêle, léger avec du gros... Même accord parfait sur toutes les questions d'attelage : il a horreur de ces traînées à l'anglaise qui mettent les chevaux longs sur traits; il aime les attelages courts, un peu serrés sur chaînettes, les chevaux qui marchent dans leurs mors. Il a été, je crois, un peu surpris de me trouver si compétente en ces sortes de matières...
... Surpris et charmé en même temps. Il était, au commencement du dîner, visiblement ému et troublé; mais la causerie, tout de suite, est devenue très facile. Je l'ai mis bien vite à son aise. Nous parlions la même langue. Nous étions faits pour nous entendre.
Il chasse le sanglier avec une très belle et très pure meute de quatre-vingts fox-hoiincU. Il m'a fait la description minutieuse de son uniforme de chasse : habit à la française, couleur feuille morte, parements et poches de velours bleu, galon de vénerie. Il y aura, pour nous autres femmes, quelque chose de charmant à arranger avec les couleurs de l'équipage, dans cette nuance feuille morte... Je rêve certain petit tricorne!..
Oh ! si ma chère Cécile, mon amie intime, pouvait trouver un mari ayant, pas trop loin de Paris, un équipage de cerf! Elle viendrait chasser le sanglier chez moi, j'irais courir le cerf chez elle. Il n'y aurait pas, sous le soleil, de femmes plus heureuses que nous deux ! Mais voilà que je parle déjà de ce monsieur comme s'il était mon mari et comme si ses quatre-vingts chiens étaient à moi !
Autre chose qui me tente. Nous sommes, d'ordinaire, condamnées à prendre pour maris des hommes vivant dans le plus parfait désœu-
vrement; et voilà pourquoi, bien souvent, la fatigue et l'ennui se glissent très vite dans les ménages de notre monde.
Eh bien! il est occupé, très occupé... Il n'a pas une minute à lui; son intelligence et son activité appartiennent à des œuvres à la fois utiles et élégantes. Il est du conseil d'administration d'un petit cercle très chic qui vient de se fonder; il est membre du comité du tir aux pigeons et de la Société de patinage; il a une part dans une société de steeple-chase ; enfin il -est intéressé pour un quart dans une écurie de courses plates : tout cela met de l'activité et du mouvement dans sa vie.
Au bout d'une demi-heure, je savais tout cela. Après quoi, je lui ai fait passer un petit examen politique. Grosse, très grosse question ! J'étais bien décidée à ne jamais avoir de chagrins ni de déceptions de ce côté. Ma pauvre - mère a passé à cet égard par de cruelles épreuves, et je ne voulais pas être exposée aux mêmes
souflrances.
Maman a été très heureuse avec papa, oui, très heureuse, excepté cependant au point de vue politique. Elle s'est mariée toute jeune avec papa, qui était de vieille famille monarchique sans alliage. Maman aussi. Tout était bien.
Mais voilà que, vers 1865, papa s'est rallié à l'Empire. Pas par goût, mais par bonté. Pauvre cher papa, il est si bon, il est trop bon! Il a fait cela par dévouement pour son frère, mon oncle Armand, qui est aujourd'hui général de division ; il n'était alors que capitaine, mais depuis des siècles; il n'avançait pas, on lui tenait rigueur, parce que papa, malgré bien des avances, n'avait jamais voulu mettre le pied aux Tuileries.
Alors papa, qui adorait mon oncle Armand, a accepté une invitation et a promis de présenter maman. C'était une véritable victoire pour l'Empire, car il n'y a pas au monde de sang plus pur que celui de maman.
Le jour de cette affreuse présentation aux Tuileries, maman l'a passé dans les larmes.
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Elle a dû obéir, cependant; mais il y a eu, le soir, en roule, une scène épouvantable dans le landau. Maman au dernier moment, se rebiffait. Elle a voulu descendre, avec une couronne de roses sur la tête et en souliers de satin blanc, au beau milieu du pont Royal. Et il neigeait à gros flocons ! Enfin elle s'est résignée. Mon oncle Armand était décoré quinze jours après, et chef d'escadron au bout de six mois. Seulement-bien des portes se sont fermées devant papa et maman. Papa, ça lui était bien égal; ça lui faisait même plaisir; il a le monde en horreur, et le Club lui restait. Mais maman, le monde, c'était sa vie, et elle n'était pas du Jockey !
Presque toutes ces portes fermées se sont rouvertes depuis la République, parce qu'alors bien des choses ont été oubliées. Oui, presque toutes, mais pas toutes, et toutes s'ouvriront à deux battants devant moi, quand je serai comtesse de Martelle-Simieuse. Partout je serai la bienvenue et la bien reçue. L'attitude politique
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des Martelle-Simieuse a été, depuis le commencement de ce siècle, absolument irréprochable. Ils n'ont pas bronché sous les deux Empires! Pas une faiblesse ! pas une défaillance !
Les Martelle-Simieuse remontent aisément, sans piperie ni tricherie, au xiv* siècle, La mère d'Adrien... Bon! voilà que je l'appelle Adrien! C'est un peu tôt. Donc sa mère était une Précigny-Laroche, et quant à son père!... Adrien a publié sur sa généalogie une petite brochure, tirée à cent exemplaires, avec une planche représentant ses armoiries coloriées. Il a distribué celte brochure à ses amis...
Madame de Mercerey en avait "un exemplaire qu'elle a prêté à maman. Je l'ai lue et relue, la petite brochure. Je la sais par cœur. Elle établit, par une irréfutable démonstration, qu'Adrien est le troisième comte français — pas le quatrième — non, le troisième!
Eh bien! on a beau faire passer avant tout, naturellement, la noblesse du cœur et l'élévation du caractère, il n'en faut pas moins atta-
cher de l'importance à ces choses-là. Elles ont un énorme intérêt dans le train-train de la vie. Surtout en ce moment, au milieu de ce débordement de fausse noblesse, en présence de cette invasion de ducs espagnols et de princes italiens, qui viennent, quand nous ne sommes pas d'origine indiscutable, prendre le pas sur nous, chez nous. Je ne pourrais pas supporter cette pensée, d'être, dans un grand dîner, misérablement reléguée au bout de la table, avec les gens de finance et les gens de lettres.
Une chose encore me préoccupait. Il n'y a pas de futilités, quand il s'agit de préparer, pour sa vie, certains arrangements confortables, bien à l'abri de tout hasard et de tout accident. Maman a une loge, tous les lundis, à l'Opéra. 11 est convenu, depuis longtemps, avec maman que j'emporterai avec moi, en me mariant, la moitié de la loge. Maman aura sa quinzaine, et moi la mienne. C'est bien, cela me suffit.
Mais restait le mardi du Théâtre-P'rançais. Maman — et Dieu sait si elle s'est démenée! —
maman n'a jamais pu décrocher de loge pour ce malheureux mardi. On lui en a offert une pour le jeudi. Elle a refusé. Le jeudi n'est qu'un faux mardi. C'est le même spectacle, mais ce n'est pas le même public. Eh bien ! si je l'épousais, j'aurais, tous les mardis, de décembre à juin, une première loge de face, au Théâtre- Français.
Voici comment : il a une tante, une tante précieuse, très riche, sans enfants (il en héritera), fort âgée, asthmatique, ayant ladite loge au Théâtre-Français, et toute disposée à la lui repasser, car elle ne va plus au spectacle depuis trois ans. Peut-on rien imaginer de plus délicieux qu'une tante pareille?
Yoilà tout ce que-j'ai su lui faire dire, entre la soupe et le fromage glacé. Et, lorsque, après le dîner, maman s'est jetée sur moi et m'a dit : « Eh bien? » je lui ai répondu :
— Je crois, maman, que j'aurai de la peine à trouver mieux.
— C'est fait alors?
— Il faut être deux, maman, pour se marier.
— Oh ! sois tranquille. Vous êtes deux ! J'ai passé tout le dîner à le regarder le regarder. Il a la tête tournée!
C'était bien mon avis, d'ailleurs. Pendant que maman se précipitait sur moi, lui se précipitait sur madame de Mercerey, qui, naturellement, était du dîner. C'était moi qu'il aimait, moi qu'il adorait, moi qu'il voulait, moi, et pas une autre ! Et il suppliait madame de Mercerey d'aller tout de suite me demander à maman.
Elle a dû le calmer, lui expliquer que les choses ne pouvaient marcher avec une telle rapidité. Maman, je crois, aurait voulu en finir le soir même. Elle avait une peur affreuse de la combinaison Puymarin.
Je ne partageais pas cette crainte. Je me rendais compte de l'effet produit, et me sentais pleinement maîtresse de la situation. J'ai donc rappelé à maman ses promesses et ma résolution de ne me décider qu'après un mûr examen.
Je ne l'avais vu que deux fois, le soir, en ha-
bit noir et cravate blanche; je voulais absolument le voir deux fois, au grand jour, en redingote. Je savais comment cela s'était passé pour ma cousine Mathilde. Elle avait vu son mari deux fois dans la journée : une fois au musée du Louvre, et une fois à l'hippique. Pas d'hippique en ce moment. Remplaçons donc l'hippique par le musée de Cluny; mais je veux mes deux entrevues en plein jour.
Alors madame de Mercerey a arrangé pour aujourd'hui une rencontre inopinée au Louvre, à trois heures précises, devant la vierge de Murillo.
Même jour, cinq heures.
Nous rentrons. Nous nous sommes promenés pendant une heure dans les galeries, sans regarder beaucoup les tableaux. Il est, d'ailleurs, je crois, d'une ignorance étonnante en peinture. Mais je n'ai jamais eu l'intention d'épouser un critique d'art. Il est d'une tournure agréable, il s'habille bien, il parle peu, il est
froid, mais correct, et ne dit jamais une bêtise. Enfin j'ai été contente.
Rue de Rivoli, dès que nous nous sommes trouvées seules, en voiture, j'ai dû repousser un nouvel assaut de maman :
— Il est délicieux, et je pense que tu ne vas pas insister pour Cluny.
— Non, j'y renonce. Supprimons Cluny.
— A la bonne heure, et tu es décidée?
— Pas encore, maman, pas encore. On ne se marie pas ainsi, d'après de simples considérations de fortune et de situation.
— Mais que veux-tu de plus?
— Le voir à cheval! Il m'a vue à cheval, et moi pas.
Bref, madame de Mercerey, dont le dévouement est infatigable, va lui conseiller, ce soir, de rôder demain matin, vers dix heures, à l'entrée de l'avenue des Acacias. Elle lui donnera délicatement à entendre qu'il a de grandes chances de nous rencontrer, papa et moi. Car papa... non, là, vrai, il m'étonne papa! C'est-
à-dire qu'il est très bien dans son rôle de père de fille à marier. Il n'a pas monté depuis quatre ans, et, demain malin, au risque d'une affreuse courbature, il va se remettre à cheval, pour la circonstance.
■ ■■ 30 novembre.
Nous avons fait le tour du Bois, tous les trois, papa, lui et moi. Il est parfaitement bien à cheval. Il montait une jument alezane merveilleuse. Je la prendrai pour moi, et je lui repasserai Triboulet, que je connais trop et dont je suis un peu lasse.
En rentrant, je me suis jetée au coude maman :
— Oui, lui ai-je dit, c'est oui, cent fois oui!
Et je l'ai remerciée, les larmes aux yeux, d'avoir été si indulgente, si bonne, si patiente, de ne pas m'avoir tourmentée, de m'avoir laissé tout le temps de la réflexion.
4 décembre.
Aujourd'hui, à trois heures, la vieille tante, la tante de la loge des mardis, doit venir faire la demande officielle, et, avant le 10 janvier (il le faut absolument, à cause du magot de la grand'maman), je serai comtesse de Martelle- Simieuse. Adrien touchera les quinze cent mille francs, et moi, par-dessus le marché, comme prime supplémentaire. Ce sera, il me [semble, de l'argent fort agréablement gagné. Je ne le trouve pas tant à plaindre, ce monsieur!
Il décembre.
Le mariage est fixé au 6 janvier. C'est absurde de se marier à une époque pareille, comme pour ses élrennes! Mais il le fallait bien. Le magot! le magot! Et, d'ailleurs, en y pensant un peu, elle ne me déplaît pas du tout, cette date-là. Nous ferons un petit, tout petit
voyage de noces. Une poinle à Mce, huit ou dix jours au plus.
Après quoi Paris, el Paris en plein éclat, avec tous les petits théâtres ouverts, les chers petits théâtres de papa! Cette malheureuse Louise de Montbrian, le printemps dernier, s'est mariée vers la fin de mai, a fait un voyage de six semaines et n'est revenue à Paris que pour le retrouver torride, sinistre, inhabité! Et relâche aux Variétés ! Elle n'a pu entendre Judic que la semaine dernière, sept mois après
son mariage !
Nous serons parfaitement heureux, je n'en doute pas une minute. Il m'adore!.. Et moi?.. Si je l'aime?.. Il faut bien être franche avec soimême... Je mentirais si je racontais, avec des phrases de roman anglais, que je suis éperdument amoureuse, que je ne vis plus quand il n'est pas là, que je tremble au bruit de ses pas, que je tressaille au son de sa voix, que je renais dès qu'il se montre...
Non, non, je ne suis pas si facilement in-
flammable. 11 ne faut pas demander à mon cœur d'aller si vite... Mais j'ai déjà beaucoup d'amitié, beaucoup d'affection pour lui; et l'amour viendra, je n'en doute pas.
L'amour, c'est une telle économie dans un ménage! Je lui apporte un million, et nous allons pouvoir tabler sur environ deux cent trente mille livres de rente; ça paraît énorme et ça ne l'est pas... Il faut compter d'abord quatre-vingt mille francs par an pour l'entretien de Simieuse, notre château de Vendée, et pour la chasse. Reste donc, pour vivre, cent cinquante mille francs, somme parfaitement suffisante, si nous nous aimons, et si nous menons ensemble tous deux une existence de bons camarades qui marchent du même pas dans la vie...
Au contraire, si nous nous mettons, au bout de quelque temps, — et c'est l'histoire de bien des ménages, — à tirer chacun de notre côté, nous n'aurons plus chacun que soixante-quinze mille livres de rente... et ce sera la gêne...
Admettons que le spectacle — en dehors de l'Opéra et des Français — coûte deux ou trois mille francs dans l'année, si le mari et la fernme vont toujours ensemble voir les pièces nouvelles; c'est tout de suite cinq ou six mille francs, s'ils y vont chacun de leur côté... Et tout ainsi... C'est le budget doublé.
Voici, par exemple, Caroline et son mari... Ils n'ont que cent mille livres de rente... Ils vivent très largement et sans compter... Pourquoi? Parce qu'ils s'aiment. Ils habitent un petit hôtel, tout petit, et qui ne demande pas un nombreux domestique. Ils reçoivent peu, vont à peine dans le monde.. . Plus ils sont l'un près de l'autre, plus ils sont seuls, plus ils sont contents, et Caroline est parfaitement heureuse en ne dépensant qu'une dizaine de mille francs pour sa toilette...
Et Chrisiiane, au contraire... Pauvre fille! Elle s'est mariée à son corps défendant... C'est sa mère qui a été éblouie par le titre. Sa fdle duchesse ! C'est quelque chose assurément, c'est
même beaucoup; mais ce n'est pas tout. Eh bien, son mariage avec Contran a mal tourné, tout de suite, dès la première semaine. Et ils sont affreusement gênés avec leurs deux cent cinquante mille livres de rente. Elle dépense un argent fou en chiffons et en fantaisies ruineuses. 11 est bien plus coûteux d'avoir à plaire à~tout le monde que d'avoir à plaire à une seule personne. Le duc s'est mis à jouer... Il a déjà dévoré la moitié de sa fortune.
Caroline me le disait dernièrement :
— Dès que tu seras mariée, tâche d'aimer ton mari; c'est, dans notre monde, une économie de cent mille francs par an, et, si on ne s'aimait par plaisir, on devrait s'aimer par calcul.
Oui. Je l'aimerai! je l'aimerai! D'ailleurs, nous ne sommes qu'au H décembre... D'ici au 6 janvier, j'ai encore vingt-six jours devant moi!