AUX CRINS D'OR
Régnier Grimaldi, sire de Monaco, revenant de conquérir Londres pour le Roy de France et regagnant ses États par étapes à travers le duché de Bourgogne et le royaume de Provence, avait fait halte en Avignon. Notre Saint-Père le Pape y tenait alors sa cour en grande liesse de sonneurs de sonnets et de ramageurs de ballades, mimes et baladins et autres troubadours, et, parmi ces espèces dits Compagnons du Gai Savoir et dont la compagnie est un péché de gens d'Eglise, se trouvait un certain Galeas Alesti, Florentin d'origine et poète de hasard, qui, le soir, à la table de Sa Sainteté, vint célébrer en s'aidant de la mandoline la beauté d'une Génoise incomparable et déjà fameuse dans toute la Provence et les Marches d'Italie par sa chevelure souple, blonde et longue, la plus merveilleuse toison de femme qu'on eût jamais vue sur les côtes de la Méditerranée depuis celle de sainte Marie-Magdeleine, laquelle, comme chacun sait, est la patronne de la Provence et repose en la grotte de la Sainte-Baume, dans les solitudes
parfumées du plan d'Aups, à mi-flanc du Pilon. Isabelle Asinari était le nom de cette beauté casquée d'or rouge, comme le duc Achilleus lui-même, proclamaient les vers du Florentin ;
Et qui portait sur sein de lait Soleil d'août en mantelet...
ajoutait en broderie certain rondel de ménestrel tourangeau, un petit histrion de Languedoil égaré, venu on ne sait comment à la Cour des Papes. Bref, cette Isabelle Asinari faisait délirer tous les gratteurs de cordes et chasseurs de chimères du palais d'Avignon. Son nom et son éloge étaient sur toutes les bouches et le sire de Monaco, comme toutbon Provençal fervent dévot de sainte-Magdeleine, s' étant enquis de cette Asinari rivale en chevelure de la pécheresse aimée de Notre-Seigneur, se trouva féru d'étrange curiosité et peut-être de naissant amour, quand il eut appris que cette Isabelle Asinari était fille pieuse, sage et vivait honnêtement à Gênes, dans la maison de son père, marchand de ferraille dans le quartier du port.
Il désira connaîtra cette fille casquée d'or rouge comme un héros d'Homère, et, prenant congé de Sa Sainteté, il quittait Avignon dans la nuit, gagnait en grande impatience le port de Marseille, y frétait galère et, sans même toucher barre à son rocher de Monaco, cinglait vers Gênes, déjà, le pauvre, en mâle fièvre d'amour.
Grimaldi trouvait la belle au logis paternel, assise au rouet et filant. La maison du Génois donnait sur le port et la petite salle, où se tenait sa fille, s'éclairait d'une fenêtre d'où l'on voyait la mer. Or, quand le Monaco fut introduit dans cette salle, tout le bleu du ciel et tout le bleu du large entraient par la petite baie de la croisée ouverte à cause de la chaleur ; un grand lys rouge, posé dans un vase au coin de la fenêtre, frissonnait et tremblait, lumineux, dans la brise, et la fille du Génois, front pur et face étroite aux longues paupières baissées , se tenait immobile sous ses cheveux d'or roux, créature d'ivoire, tant sa peau était mate, sur cet azur intense où flambait une fleur. Et le Grimaldi trouva que les poètes n'avaient pas menti.
Non, le Florentin n'avait pas menti, ni le rondel du poète tourangeau non plus, ni eux, ni les autres. Fine et pâle avec ses cheveux et ses longs cils baissés, Isabelle Asinari était belle comme la statue d'une sainte enchâssée dans le bleu d'un vitrail, mais son vitrail, à elle, c'était tout l'azur de la Méditerranée. Ainsi auréolée, souriante et les yeux clos, on eût dit qu'Isabelle dormait, et Grimaldi, une angoisse au cœur, la regardait en silence, quand la belle , ayant levé lentement, très lentement ses paupières, Grimaldi, tombé sur les genoux, salua la jeune fille comme un Maure aurait salué l'Aurore, le front sur la dalle et les bras écartés.
Pour Grimaldi une aube venait d'éclore : l'aube d'amour s'était levée. Ce fut une minute d'éternité...,
mais, comme Grimaldi était aussi dévot aux saintes que fervent amoureux des belles filles, il demandait la main d'Isabelle à son père et, comme il était un très puissant seigneur et de haute lignée et insolemment riche, il obtenait d'épouser le lendemain même la fileuse aux cheveux fauves, qui, toute rose des tempes à la naissance du cou (mais on la devinait rose aussi ailleurs), avait déjà laissé prendre à l'impatient Régnier le bout de ses doigts roses, qu'il mangeait de baisers.
Ce furent des noces magnifiques dont la splendeur étonna le siècle ; puis, les noces célébrées, le Grimaldi emmenait sa femme sur son rocher de Monaco. Les Monégasques saluaient, éblouis, eux pourtant habitués au plus radieux soleil, le radieux avènement de la plus blonde princesse, un dicton courait le pays consacrant la beauté de la nouvelle épouse. « C'est maintenant à Monaco que l'aurore de Gênes se lève », et puis Régnier reprenait la mer et sa vie de corsaire au service des Lys de France, et la blonde Asinari demeurait un peu triste en face de la mer bleue, dans la solitude embaumée et fleurie de cactus de son rocher nimbé de tours.
Tout amoureux qu'on fût alors, on était d'abord au service du Roy et les Lys passaient avant l'amour.
Or, pendant une de ces courtes trêves durant lesquelles Anglais et Français reprenaient un peu haleine, un soir que Monaco se trouvait à Paris, chez Madame la Reine et que les courtisans, beaux fils et
mignons de couchette, adonisés, lustrés et fleurant fines odeurs dans des justaucorps de soie miroitante y faisaient assaut de hâbleries, d'amoureuses vantardises et de tapageuses vanités, tous rengorgés dans l'orgueil de leurs succès, — et détaillaient, complaisants, les beautés miraculeuses et secrètes de leurs mies, chacun renchérissant sur l'autre, tous plus vains que des merles et de la main caressant leurs colliers ; comme le Grimaldi assis à l'écart assistait, assez morose et les lèvres serrées, à toutes ces forfanteries : « Et toi, Monaco ! faisait Madame la Reine en interpellant l'homme sombre, tu n'as donc pas de belle à nous vanter et, vaillant comme tu es, tu vis donc sans amour au cœur que tu demeures là avec cet œil absent et cette bouche cousue ? Quoi ! n'aimerais-tu pas les dames, Monaco ? Voilà qui serait vilain pour un brave comme toi ! » A quoi le Régnier avec un dédaigneux hochement de tête: «Et qu'aurai-je à répondre à Votre Majesté? Dans mon pays, les femmes ont le balancement des vagues dans les hanches avec tout le soleil dans leur sourire et dans les yeux le bleu changeant de la mer. Je suis de Provence, Madame ! » Et comme tous ces merles et papegeais de courtisans ricanaient sur ce Monaco amoureux de toutes les femmes de sa Provence et qui n'en avait pas une à lui : « La princesse de Monaco, Messeigneurs, est si belle, que pour l'aller quérir à Gênes, chez son père qui vendait du fer, je frétai galère en port de Marseille et oneques ne
l'avais jamais vue, mais sa réputation de beauté avait traversé la mer. La princesse de Monaco est célèbre sur toutes les côtes de Provence et d'Italie et, entre autres trésors et raretés, jamais femme au monde ne posséda plus longue et souple chevelure blonde depuis sainte Marie-Magdeleine... C'est du moins le dicton de mon pays d'azur. J'ai répondu, Messieurs ! » A quoi Madame la Reine, un peu piquée, car elle n'était pas peu fière, elle aussi, d'assez longs et souples cheveux d'or : « En vérité, Monaco, tu me rends curieuse de connaître cette chevelure fameuse et magnifique. Ne pourrais-tu nous amener cette lumineuse toison à la cour? » Le Grimaldi s'était levé droit devant le trône de la gracieuse Reine : « Les désirs de Sa Majesté sont des ordres. Je vais donc, Madame, vous chercher ces cheveux que vous désirez voir. » Et, sur un grand salut, il quittait le palais, escorté jusqu'au seuil par un subit silence.
Et il fut absent deux longs mois et les courtisans, qu'il avait mortifiés, de reprendre et leur arrogance et leur clabaudage : « Ce Monaco avait commandé sûrement cette princesse à chevelure de fée à quelque sorcière de sa Provence. Quel masque allait-il leur amener? — quelque moricaude, sans doute, ces Provençales ! ou quelque mauresque achetée à des pirates ! » Et les médisances suivaient leurs cours et Madame la Reine commençait à prêter l'oreille aux malicieux propos, car elle était femme, quoique reine, et d'humeur rieuse et dénigrante, quand, une belle
vesprêe d'août, les hérauts de service annoncèrent soudain Régnier Grimaldi.
La blonde Majesté se levait de son trône. Le Monaco était seul : « Seul ! Monaco, te serais-tu joué de nous ? » Seul, non, car deux valets vêtus de ses couleurs suivaient le Grimaldi, portant par ses poignées un lourd coffret de fer recouvert de velours de Venise cramoisi.
Ils déposaient le coffret devant le trône et, Monaco l'ayant ouvert, il en tirait une lourde et longue coulée de soie dorée, luisante, lisse et fluide, un pesant écheveau d'or vif, une nappe de lumière et d'ambre parfumée (on aurait dit , tissée , la fraîcheur de l'aurore) et tout le palais obscur en fut éclairé.
Monaco, debout, peignait du • bout de ses doigts bruns la toison de clarté.
La Reine, elle, avait compris : « Je t'avais demandé la princesse et non sa chevelure. Monaco, comment as-tu pu commettre ce sacrilège, toi, ce meurtre et ce crime de lèse-beauté ! Quoi ! tu as pu raser les cheveux de ta femme? »
Alors, le Grimaldi : « Sa Majesté m'avait demandé de lui amener la chevelure et non la princesse. D'abord, la femme est pour moi seul, je la garde. Vous avez désiré connaître les cheveux, le vœu de ma douce Reine n'est-il pas exaucé ? »
Et comme la reine, les mains jointes d'extase, les yeux agrandis, éblouie, ne cessait de répéter : « Raser
de tels cheveux, mais c'est un sacrilège, un meurtre, Monaco, un crime de lèse-beauté ! ».
— Que Sa Majesté se rassure, interrompit le terrible homme, je n'en ai coupé qu'une touffe !