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LA MARQUISE DE SPOLÈTE

LA PRINCESSE OTTILIA.

La jeune fille se souleva machinalement d'entre les coussins de soie pâle où elle songeait accoudée et, s'étant approchée de la haute fenêtre ouverte, regarda longtemps du côté de la ville, au-dessus des ombrages du parc royal.

Dans la vaste chambre tendue de tapisseries de soie un groupe de suivantes tourmentait doucement les cordes de théorbes et de grands archiluths, emplissant toute la cour octogone d'un vague et délicat murmure que la jeune fille n'entendait pas, car la princesse Ottilia était muette, muette de naissance et sourde aussi, comme il arrive presque toujours en ces pénibles cas ; et, murée dans son infirmité, il y avait déjà plus de vingt-cinq années qu'elle vivait retranchée de la vie, sans autre communication avec ses semblables que quelques gestes vagues à la longue adoptés par ceux qui la servaient, et elle était triste sous ses longs habits de brocart ciel ramage de fleurs d'or ou ses lourdes gaines de drap de soie violettes brodées de dragons verts, deux nuances qu'entre toutes elle affectionnait, si triste qu'on ne l'avait jamais vue

sourire ; et ses grands yeux couleur d'eau morte, sans rêve et sans pensée, brillaient sous ses belles paupières du terne éclat des pierres fausses.

Elle était la fille aînée du roi de Sicile, pauvre créature infirme issue d'un mariage entre cousins, un morne mariage politique, et sa naissance avait fait répudier sa mère.

Le roi n'aimait guère cette princesse au regard absent et à la bouche close, dont l'immobile et placide beauté ne s'animait jamais. Il l'avait fait élever dans une partie isolée du palais, désormais interdite au personnel de la cour ; et les profonds ombrages du parc réservé entouraient et dérobaient à tous le donjon de marbre rose où la douce Ottilia avait grandi et commençait à se faner lentement au milieu dun troupeau désœuvré de suivantes.

Les tournois et les cours d'amour et, à défaut de fêtes aussi galantes, le spectacle toujours nouveau de la mer et de ses horizons, le mouvement du port, l'entrée et la sortie des glissantes galères et la turbulence en gaieté du bas peuple, le long des môles et du chenal, auraient peut-être distrait la dolente princesse, mais le roi avait comme honte de cette infirme ; elle déshonorait sa race, et, confinée dans sa tour de marbre et son jardin obscur, îs pâle Ottilia n'en sortait que rarement pour assister à Épielque royale cérémonie du trône, où sa prestigieuse beauté en imposait au peuple.

Ces jours-là, le vieux roi consentait à regarder sa

fîile. Assise dans une pose hiératique an milieu des musiques sacrées, du frissonnement des bannières et des splendeurs de métal et de soie des cortèges guerriers, elle apparaissait vraiment royale ; l'immobilité de son visage était comme une gloire de plus. Elle semblait née pour trôner sous un dais, au milieu des fumées d'encens et des retombées de fleurs des fêtes liturgiques, sous les hautes voûtes des cathédrales, et le monarque orgueilleux daignait se recon- • naître sous l'or et les pierreries et les lourdes hermines des robes d'apparat.

Mais c'était là heures rares et de courte durée. Tout le cœur du roi était à son fils, au prince qu'il avait eu d'un second mariage après la disgrâce de la mère d'Ottilia, un fier et beau dauphin âgé déjà de vingt ans et qui , fantasque , plein de sang et de fougue emplissait la ville et le royaume du scandale de ses caprices, amusant le peuple et effarant le bourgeois du faste de ses maîtresses et de ses favoris.

La princesse Ottilia voyait encore plus rarement ce jeune frère. Peu soucieux d'aller s'enfermer des heures avec cette muette au regard de fantôme et aux gestes de rêve, le dauphin déclarait préférer les vivantes aux figures peintes des fresques. Cette sœur éternellement grave l'épeurait, et la pauvre abandonnée n'avait guère d'autre passe-temps que de feuilleter les lourdes pages enluminées de vieux missels, d'échantillonner des tapisseries à personnages ou de recevoir la visite de tisseurs d'étoffes et de

joailliers qui venaient lui soumettre, les uns des com .uaisons de dessins et de nuances, les autres des modèles d'agrafes, de bracelets et de colliers, et c'étaient là les rares heures claires de sa solitude.

Dans le gynécée assombri de vitraux les suivantes, qui se mouraieDt d'ennui, musiquaient en sourdine pour essayer de se distraire, ou tantôt se pinçaient dans les coins à la mode des pucelles amoureuses, mais, pouffant de rire ou grattant leurs instruments à cordes, la royale sourde-muette ne les entendait pas.

Elle était toujours debout à la fenêtre, les deux mains appuyées sur le rebord de marbre, mais ses regards lointains ne cherchaient plus à distinguer les dômes et les campaniles derrière les hauts ombrages des palmiers et des cyprès. La princesse Ottilia regardait maintenant, singulièrement attentive, au pied même de la tour, au milieu des massifs étoiles de clématites et de jasmins.

Trois hommes venaient d'entrer dans le jardin, trois jeunes hommes et tous trois inconnus, un seigneur et deux musiciens. C'étaient un joueur de flûte et un joueur de viole, une viole particulière dont les sons vibrants et pénétrants ne s'exhalent que sous l'archet, dite viole d'amour. Le jeune seigneur s'était assis sur un banc circulaire et, déployant un parchemin manuscrit qu'il avait à la main, faisait un signe aux deux autres, et la princesse, qui du haut de sa fenêtre les apercevait tous trois comme au fond d'un puits,

reculés et singulièrement blêmes dans l'ombre bleue des cyprès, voyait le joueur de flûte porter son instrument à sa bouche et l'autre musicien appuyer sa viole au défaut de l'épaule.

Le jeune seigneur rythmait la mesure, oscillait du buste et, penché en avant, indiquait les reprises, suivait le mouvement et, la bouche grande ouverte, chantait évidemment en dodelinant de la tête des paroles qu'elle n'entendait pas.

Ils répétaient quelque aubade, quelque galant concert destiné à une belle dame adorée du jeune homme au manuscrit. Ils avaient choisi ce lieu solitaire pour répéter en toute sécurité leur sérénade d'amour et, à en croire la face enivrée du seigneur, sa prunelle humide et son air d'extase, tout, paroles et musique, devait être de sa composition.

Et plus cruellement que jamais la princesse regrettait de n'entendre ni les sons, ni de saisir le sens délicat des mots. Tout dans ce jeune inconnu, son attitude passionnée, sa pâleur ardente et jusqu'à sa sveltesse souple et son regard noyé, attiraient; elle aurait aussi voulu connaître la dame de la cour à laquelle s'adressait le tendre épithalame, car il ne pouvait être question pour elle d'aubade ni de chanson; et le galant savait bien ce qu'il faisait en choisissant pour répéter son œuvre ce jardin solitaire de princesse sourde-muette... Sourde-muette! et une angoisse lui étreignait le cœur.

Une des suivantes, s'étant alors approchée de la

fenêtre, vit les trois hommes quitter le jardin, mais reconnaissait le jeune seigneur.

C'était Beppino de Fiesoles, le favori actuel du prince et qui, dit-on, cumulait tous les emplois à la cour, même celui d'amant de cœur de la belle duchesse Catarina d'Aydagues, maîtresse alors du dauphin.

La nuit suivante, la princesse Ottilia revit en songe le bel inconnu et les deux musiciens du jardin ; mais, nouveauté qui tenait du miracle, de douces sonorités emplissaient son oreille, une musique délicieuse l'envahissait toute, qui l'abîmait dans une stupeur joyeuse, la ravissait d'extase et la faisait dans la même minute défaillir et renaître avec des chaleurs soudaines et puis des frissons d'agonie dans sa chair enfin épanouie.

Le lendemain, vers les quatre heures, une sensation de caresse et de douceur jusqu'alors inéprouvée la dressait tout à coup de sa stalle et l'amenait presque inconsciente à la fenêtre qui donnait sur le parc.

Les trois hommes de la veille y étaient déjà, le beau Beppino de Fiesoles assis sur le banc et les deux musiciens debout devant lui. Flûte et viole d'amour y rythmaient la mesure d'une langoureuse chaconne et, sur l'air de danse à la fois ardent et maniéré, le seigneur Beppo exhalait de suppliantes paroles, blâmes et éloges mêlés en l'honneur d'une dame ; et la sourde royale en comprenait le sens et s'en sentait attristée dans son âme, car rimes et musique s'adressaient à une tout autre qu'elle; et son cœur, tout à

coup initié à la vie, devinait que c'était une requête d'amour.

Les vers du seigneur florentin célébraient les cheveux de soie 3t de soleil d'une belle insensible à la chair ambrée et transparente comme celle des raisins ; ils célébraient, ces vers, la rose humide et fraîche des lèvres d'une dame aux prunelles d'acier pareilles à des dagues ; et, sans connaître le sens des mots, la princesse Ottilia se savait des cheveux luisants et noirs, un teint mat, et deux prunelles du bleu des turquoises malades lui souriaient au fond de son miroir.

Elle venait instinctivement de le prendre à portée de sa main sur une table et s'y contemplait. Quand elle vint à plonger de nouveau ses yeux dans le jardin, eJe vit que le jeune homme avait levé la tête et la regardait. A son tour, la princesse Ottilia se sentit rougir et se recula.

Elle n'en revint pas moins le lendemain s'accouder à la croisée. Le seigneur Beppo et ses deux musiciens étaient déjà installés dans le bosquet de cyprès et viole d'amour et flûte soupiraient langoureusement.

Mais, Ô miracle ! la musique n'était point la même. Elle implorait plus persuasive et plus tendre, et la princesse sourde l'entendait ; les vers aussi avaient changé. Ils ne célébraient plus les yeux gris d'une rousse au teint d'ambre, mais les prunelles d'aigue-pâle et d'eau morte d'une beauté lunaire aux cheveux de ténèbres.

Le chanteur chantait, les yeux fixés sur elle, et la

princesse enivrée ne consultait plus son miroir.

La nuit, ses songes étaient pleins de visions délirantes.

A quelque temps de là, un soir que le prince Alexandre, étendu sur des carreaux de velours de Gênes et des tapis de Scutari, attardait ses longues mains nonchalantes dans les tresses soyeuses de la belle Catarina : « Et que devient notre seigneur Beppo ? » demandait indifféremment la duchesse.

Le prince héritier de Sicile, la langue épaissie par l'ivresse : « Notre Beppo doit avoir quelque folie en tête. Il nous néglige fort — ne le trouvez-vous pas ? — depuis ces derniers temps.

— Et pourquoi se donnerait-il la peine de nous faire sa cour? N'est-il pas le favori, le mignon chéri de Votre Altesse ? Vous l'avez fait comte, gouverneur de Sardaigne. Il puise à pleines mains dans vos coffres et peut aspirer à tout. N'a-t-il pas rêvé de faire de moi sa maîtresse ?

— Comment ! il a osé ?...

— Et toute une semaine il n'a tenu qu'à lui. N'estil pas après vous, monseigneur, le cavalier le plus accompli du royaume? Mais notre Florentin a des visées plus hautes; il fait entendre les sourdes et parler les muettes.

— Qu'entendez-vous par là ?

— Rien, monseigneur, que toute la cour ne sache, excepté Sa Majesté et vous. Allez donc vous promener

'Ymain, vous et vos gens, à l'heure de la sieste, dans le jardin privé de la princesse.

— Ottilia, ma sœur? Belle duchesse d'Aydague. Catarina ma mie, c'est la hache pour vous si vous avez menti ».

A deux nuits de là, la princesse Ottilia eut un affreux cauchemar. Le beau comte deFiesoles, assisté de ses exécutants, lui donnait sa quotidienne aubade. La chanson montait ardente et passionnée, et elle, penchée à la haute fenêtre, le buvait du regard et défaillait de joie à l'entendre ainsi la requérir d'amour... quand tout à coup le beau chanteur lui apparaissait tout pâle dans l'ombre soudain plus dense des cyprès. Il chancelait et pâlissait encore, et sa voix s'était tue ; la viole aussi était devenue muette ou bien elle-même était redevenue sourde. Et la princesse s'éveillait toute froide, avec une grande angoisse au cœur.

Le lendemain, à son réveil, un page à la livrée du roi demandait à être introduit et déposait pour elle dans les mains de ses femmes un curieux coffret do Venise enrichi de gemmes et d'émaux. La princesse l'ouvrait en grande hâte et y trouvait, posée sur un coussin de soie, la tête chaude encore, aux grands yeux révulsés, du Florentin Beppo. A cette vue, une forte fièvre la prit qui l'emporta dans la soirée.

Ainsi mourut la princesse Ottilia pour avoir écouté chanter la viole d'amour.

GRIMALDINE

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