L'INUTILE VERTU
Voilà trois longs jours qu'il chevauchait le long des dunes fleuries de chardons pâles, aucune voile ne blanchissait à l'horizon : c'était, de l'aube au soir, la monotone immensité d'une mer calme, d'une mer sans ride, couleur d'ardoise, sous le morne éclat d'un ciel blanc; parfois, son cheval s'arrêtait brusque, les sabots en avant, et hennissait vers la mer, et, dans un soyeux effarement d'ailes, des goélands dérangés de quelque trou de falaise tournoyaient très haut dans l'air, puis s'évanouissaient, et le sable roux se moirait de leur ombre.
Et le jeune homme ne relevait même pas la tête. Le front grave sous le vol éployé de l'aigle de son c, sque, il cheminait pensif au pied de la falaise. C'était une haute muraille de schiste courant ainsi depuis des lieues le long de la mer triste ; des herbes desséchées presque mauves pendaient comme des chevelures à mi-flanc du roc, des chevelures mortes, et quelques rares oiseaux de mer, seuls, les habitaient.
Le soir, les falaises devenaient roses, les dunes elles-mêmes s'enflammaient dans l'incendie du cou-
chant et le jeune homme, mettant pied à terre, laissait son cheval brouter les chardons bleus des sables et cherchait à tromper sa propre soif, sa faim aussi, en mordant à même la chair salée de quelques coquillages. Et puis sous la lune montante il poursuivait son chemin.
Dans le cloître où il avait été élevé sur l'ordre de la reine sa mère, il avait fait le vœu de retrouver, mort ou vif, le chevalier au poil clair auquel il devait la vie. Bertram était le fruit d'une faute.
Bâtard adultérin de la reine d'Aquitaine, il avait été couvé et nourri comme l'idée même de la vengeance ; la princesse adultère avait juré de faire retrouver par le fils de sa luxure 1* infidèle amant qui l'avait abandonnée. Un couvent de Barnabites avait vu grandir le jeune prince ; la reine avait présidé à son éducation, invisible, masquée, inconnue de ce fils qu'elle destinait à un dénouement tragique. Les moines avaient élevé l'enfant durement, dans la haine de l'amour, de la femme et de tout ce qui rit et fleurit sous le ciel ; le jeûne et la prière avaient fait une âme rude à ce fils de reine. Berlram portait un cilice sous son armure damasquinée et une triple corde de chanvre serrée autour de ses reins. Et puis, un beau matin, enivré d'un philtre, la paume des mains et la plante des pieds frottées de sang de louve, on avait lâché le jeune vengeur à travers la campagne. « Tu reconnaîtras l'homme qui fit ton enfance obscure et mortifiée à la triple émeraude qui brille enchâssùe dans le cimier de son casque. Que
son poil soit de neige ou d'or, frappe et tue, et tu auras vengé et ta vie humiliée et ta mère et ta race et ton Dieu ».
Ces fatidiques paroles, une voix de rêve les avait prononcées dans la chapelle du couvent où Bertram avait passé sa veillée d'armes ; une forme dissimulée dans l'ombre avait dicté l'arrêt, et le lendemain, dès l'aube, Bertram avait gagné la campagne, ganté, cuirassé, masqué d'argent niellé du cimier de son casque à l'étoile de ses éperons, avec, au-dessus de son morion, le double éclair d'or fauve d'un aigle énorme battant des ailes.
Montée dans le clocher du couvent, une femme l'avait suivi longtemps des yeux dans la rougeur du jour naissant ; quand la silhouette du jeune aventurier eut disparu, dans la bruyère, la reine était allée se prosterner devant le maître-autel et la nuit l'avait surprise, marmonnant et priant.
Et, maintenant qu'il chevauchait sous le clair de lune argentant la mer calme, le souvenir d'étranges rencontres opprimait le jeune guerrier.
C'avait été d'abord, le troisième soir après son départ du cloître, l'apparition de ces trois jeunes filles à la lisière d'un bois, les trois filles du vieux seigneur, ?,omme elles s'étaient nommées elles-mêmes en le saluant familièrement par son nom. Assises à l'entrée de la forêt, elles s'étaient levées à sa vue et avaient cherché à enguirlander de fleurs la bride de son , palefroi. Elles étaient inviteuses et enjouées avec des
chaperons d'anémones sur leurs tresses mouvantes et elles semblaient nues sous leurs tuniques neuves de soie ramagée. Debout dans la rosée, elles l'avaient enveloppé de leur groupe comme d'une ronde légère; et de leur attitude, de la caresse de leurs regards, de leur voix, de leurs bras souples et frais avaient tenté de le retenir; mais lui avait poussé rudement son cheval en avant au risque de les renverser ; les elfes des prairies ont la coutume d'apparaître ainsi, le soir, aux voyageurs, et il avait piqué des deux sous la ramure, farouche, volontairement sourd à leur appel.
Il avait chevauché deux nuits et deux jours dans la forêt de chênes, et puis les hauts ombrages avaient fait place à de vastes clairières, les clairières à de mornes plaines traversées de rideaux de trembles ; des étangs y miroitaient entre les grandes herbes et des vapeurs y flottaient nuit et jour, tissant autour d'équivoques troncs de saules des apparences de linceuls ; puis, il était entré dans un pays de tourbières et de marécages, où le sol noirâtre cédait sous les pas. Et, une nuit sans lune qu'il longeait un de ces marais lugubres, son palefroi s'était tout à coup cabré sous lui et Bertram, ayant levé les yeux, avait aperçu, debout sur l'eau plombée, une nudité surnaturelle et livide.
C'était un corps de femme d'une effrayante pâleur, mais une étrange extase noyait ses yeux et son sourire ; elle avait surgi comme un feu follet au-dessus d'une touffe de nénuphars et souriait enivrée, comme
tordue dans un spasme, les seins cabrés, la bouche ouverte, un petit miroir d'argent à la main.
Une lune imprévue avait jailli en même temps derrière les oseraies et, comme toute nacrée de reflets, la morte bienheureuse barrait le passage au jeune homme, lui tendant à la fois et sa bouche bleuie et l'argent du miroir. Un vieux saule ébranché avait tout à coup reflété dans l'étang la silhouette d'un faune, et le jeune guerrier, ayant repoussé avec horreur le cadavre impudique, une énorme grenouille avait sautelé brusque d'entre les herbes et plongé dans l'eau blême avec un bruit mat.
Et Bertram, tout en marchant le long des sables, songeait à tous ces sortilèges, à tous ces pièges et à toutes ces illusions.
Que lui voulaient ces masques de l'ombre, ces figures errantes dans la nuit, et quel était le symbole de toutes ces tentations ?
Et il s'avisa qu'une galère silencieuse, dont il n'avait perçu ni le froissement des voiles, ni le battement des rames, longeait la grève en même temps que lui ; les hautes mâtures, les agrès et les vergues se détachaient en transparence dans les ténèbres, et on eût dit un navire de songe, car il glissait sur l'eau plus qu'il ne fendait la vague et tout semblait sommeiller à son bord. Pas un matelot sur le pont. Bâtiment à l'abandon ou vaisseau-fantôme ? La vague ne clapotait même pas autour de ses flancs et, couleur de cendre, il s'avançait mystérieusement, côte à côte avec lui, et Bertram se
serait cru le jouet de quelque autre vision s'il n'avait distingué, accoudé à la proue, un immobile vieillard, le pilote sans doute, et dont les doigts tourmentaient une lyre, mais une lyre enchantée, car les cordes touchées ne rendaient aucun son.
Et quand parut le jour, Bertram se trouva dans un pays tout de vallonnements et de petites collines coupées de haies vives et de clos de pommiers : le vaisseau-fantôme, la grève de sable rose et la haute falaise s'étaient évanouis, et le jeune aventurier, qui commençait à ne plus s'étonner de rien, piqua des deux à travers les pâtures et les haies d'aubépine de cette campagne de vergers. C'était d'ailleurs la plus profonde solitude. On y sentait la mer proche à la nuance du ciel, balayé de nuages, et aux pommiers tordus par le vent, et il chevauchait déjà depuis cinq longues heures dans une espèce de chemin creux, quand une belle dame lui apparut.
Elle était toute vêtue d'un brocart semé de feuilles de tremble, et svelte et droite comme un lis, montait à cru une licorne, une élégante et fabuleuse bêle de rêve au poil luisant comme du métal.
La dame à la licorne portait sur ses cheveux noirs un casque d'or surmonté d'une petite couronne, et, tel un chevalier, tenait une lance en arrêt.
Elle barra le passage au jeune sire et, tandis qu'elle le Tienaçait de sa lance, elle démentait sa mauvaise intention d'un sourire et désignait du doigt à Bertram une énorme rose rouge saignant à sa
ceinture ; mais lui n'avait que son idée de meurtre en tête ; il écartait du revers de l'épée la lance en fin acier de la belle guerrière et passait outre.
La belle dame lui fouettait au passage la figure avec la rose de son gorgerin, mais c'est une rose sèche qui s'effeuilla et le jeune homme, s'éiant retourné surpris, ne vit plus qu'une vieille femme qui fuyait au galop sur un âne. « Encore quelque embûche du Mauvais ! » pensa-t-il en lui-même et il poursuivait sa route un peu triste, un peu plus las.
11 arrivait enfin devant une espèce d'auberge ; une branche de pin en ombrageait la porte et trois belles filles se tenaient devant le seuil. Les seins libres dans des casaquins de bure, nu-tête et pieds nus, elles riaient, robustes, dans le chaud crépuscule. L'une filait à la quenouille ; l'autre, penchée sur une auge de pierre, y faisait rouir du chanvre ; quant à la troisième, à la vue dujeune homme, elle rentrait précipitamment dans l'auberge, mais pour en ressortir avec une cruche de vin. Elle offrit à boire à Bertram et les deux autres le pressaient de descendre.
Elles sentaient la sueur, le pain et la lavande, mais Bertram les repoussa. Elles rentrèrent alors avec de grands éclats de rire, fermèrent la porte de l'auberge, et le jeune homme demeura seul sur le grami chemin.
Or, sa monture s'était approchée de l'auge pour y boire et, comme le palefroi s'y abreuvait, Bertram qui s'était penché en avant poussa un cri.
L'aventurier royal venait de s'apparaître à lui-
même, le fond de l'auge avait fait miroir, et c'est une face de vieil homme qui lui souriait, la face d'un vieux guerrier à longue barbe blanche, au regard las et triste, au pardonnant sourire ; une blême face de jadis ceinte d'un casque d'or où lançaient trois émeraudes, et Bertram reconnut l'homme qu'il devait frapper.
C'est lui-même alors qu'il devait tuer en frappant son image, et, le cœur étreint d'une tristesse infinie, Bertram comprit qu'il était devenu vieux. Ces cheveux blancs étaient les siens, ces yeux ternes, hélas ! étaient devenus ses yeux et il comprit, trop tard, qu'il avait couru à une impossible aventure. Il faut vivre sa vie sans dédaigner l'amour, la volupté, le plaisir et même l'occasion qui passe, et il s'était leurré d'un mirage trompeur, comme le pilote du silencieux navire.... Et il ne fallait plus songer à retourner en arrière.... car toute heure fuit, irréparable.