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CONTE DES FAUCHEURS

C'était un grand mur blanc dans un sentier fleuri d'orties. La muraille blanche et nue, sans un lierre, 'aurait depuis des lieues dans la campagne; des moucherons vibraient dans l'air chaud et un pesant soleil d'août faisait chuchoter la vie des insectes et des herbes.

Il y avait déjà des heures que Raymondin longeait cette vieille muraille de moellon et de plâtre. Elle avait surgi devant lui, comme il sortait de Ja ville, au faîte même de la colline toute de sainfoin et de luzerne, Sur le plateau hanté de papillons bleuâtres (on eût dit des campanules errantes dans l'espace), il avait ndt halte pour regarder en bas, à ses pieds, la ville avec ses toits, ses remparts, ses clochers et le ruban moiré de son fleuve dans l'orbe noir des viens ponts, et il s'était appuyé contre le vieux mur pour revivre un peu de sa vie qu'il laissait là dans la vallée.

C'étaient vingt ans de son enfance, vingt ans qu'il avait dormis, comme ivre, dans la claire gaieté ^\'\u\ été d'or, et la ville amie lui était apparue avec ses rues, ses carrefours, ses nuits de pâles rêveries, ses

jours calmes et monotones, sa cathédrale au portail on eut dit, tendu de toiles grises et son chemin de croix qui grimpe entre des haies en fleurs ; et Raymondin s'était senti tout ému en se souvenant dans quel pré, à la lisière de quel bois fleurit, avant ou après les foins, telle primevère ou telle scabieuse préférée, et il avait pleuré au beau jour d'aujourd'hui comme aux jours d'hier, debout contre le grand mur blanc et, sans voir un lézard gris endormi sur une pierre à la portée de sa main, du revers de sa manche il avait essuyé ses yeux en disant fièrement : « Cette heure est la mienne et je l'emporte avec moi. »

Et il s'était mis à suivre le grand mur sous le pesant ciel d'août et tout à coup, par le sentier- si touffu d'herbes qu'il ne l'entendit pas venir, Raymondin avait aperçu un vieillard, un vieil homme haut et droit, qui avait surgi là, dans la solitude, comme une vision de chaleur. Il se tenait debout, tète nue, et semblait un qu'on a déjà connu ; il y avait comme une tristesse d'adieu dans son sourire, et, sourd et muet (car il ne parlait pas), d'un grand geste il montrait à Raymondin l'horizon et cela avec une clé de fer forgé qu'il avait à la main.

Et, pour la première fois, Raymondin avait eu un frisson. Un effroi lui était venu que ce mur blanc ne fût celui d'un cimetière, mais aucune cime de cyprès ou de saule n'en dépassait le faîte ; il s'était rassuré aussitôt et s'apprêtait à passer outre, quand d'un geste familier le grand vieillard l'avait arrêté, et

Raymondin avait vu qu'ils étaient tous deux au pied d'une petite tour.

Une petite tour enclavée dans le mur et qui ne le dépassai guère que de la hauteur de son toit de tuile, une petite tour ronde au ciment écorché montrant le rouge des briques, et le vieillard avait ouvert la porte de cette tour. Une pelle et une pioche y luisaient dans la pénombre, jetées l'une sur l'autre en croix, et les poids d'une vieille horloge y balayaient presque le sol, descendus tous deux en bas ; mais le balancier allait oait dans l'ombre, et, silencieusement, l'homme rencontré avait remonté l'horloge en manœuvrant les poids.

Soixante-dix. Sept fois il avait ouvert toutes grandes ses pauvres vieilles mains avec un bon sourire. Soixante-dix ans, il avait soixante-dix ans et, chaque jour de sa vie, il était venu avec sa grande clé rouler la chaîne de l'horloge pour qu'elle vécût encore un jour.

Et comme, le cœur ému. Raymondin faisait le geste de prendre dans les siennes les mains du vieil homme, il s'aperçut qu'il avait disparu. Lui-même n'était plus dans le sentier d'orties, mais devant un immense champ de blé, de l'autre côté du mur.

C'étaient de grands épis roux dressant à l'infini leurs chaumes immobiles contre un ciel violacé de chaleur ; ils semblaient flamber dans l'ardeur intense et étendaient sous l'œil du jeune homme comme une nappe incandescente de métal: et sur les épis une faux volait, une faux luisante et moirée comme l'aile d'un

corbeau, et cette aile allait et virait aux mains d'un faucheur invisible ; mais les épis se couchaient par gerbes sous le vol de la faux et Raymondin avait peur.

La faux travailla longtemps, silencieuse, et tout à coup Raymondin vit qui la manœuvrait.

C'était, drapé de lumière comme dans un linceul, un squelette tragique, un agile et frétillant squelette au crâne miroitant couronné d'immortelles ; et les bleuets et les coquelicots riaient gaiement entre ses deux fémurs.

L'or des blés encore droits derrière lui mettait entre ses vertèbres comme une lueur et Raymondin reconnut la faucheuse.

La Mort, la bonne travailleuse, la Mort qui fauche sans paroles et dont la moisson est toujours belle, car elle fauche à larges coups.

Et une horreur avait étreint le ieune homme à la gorge de voir, tel un automate, la faucheuse se démener au milieu des blés roux ; elle s'activait dans le silence ensoleillé de ces campagnes, quand tout à coup, près du squelette, avait surgi un bel adolescent nu.

Nu comme la beauté, nu comme le matin, nu comme l'ignorance, une faucille d'or à la main, l'Amour (car c'était lui) cueillait des fleurs et une chanson gazouillait sur sa bouche, tel un chant d'alouette, et sa bouche rouge, d'un rouge humide d'intérieur de fruit, la bouche où les dents mettaient de la nacre, s'appuyait de temps à autre au calice d'une fleur.

L'Amour cueillait et baisait les bleuets, les bleuets qui sont bleus comme des regards de jeunes filles ; l'Amour glanait et baisait les coquelicots, les coquelicots qui sont rouges comme des blessures et, chose étrange, sous sa faucille d'or les tiges des fleurs coupées pleuraient une sève plus vermeille et plus chaude que les épis fauchés par la main de la Mort.

La Mort fauche et l'Amour glane :

Elle dans son blanc linceul ;

Lui, jeune et beau comme une femme,

Sans épouvante marche seul ;

Il marche et chanté sans épouvanta,

Et la Mort fauche devant lui,

Avec sa faux qui luit et luit.

Et comme, inconsciemment transi d'effroi, Raymondin ànonnait la vieille chanson, voilà que le décor changea, les blés s'évanouirent et ce furent sous un ciel gris d'automne les interminables sillons d'un long champ de labour ; et, parmi les mottes de terre grasse déferlant entre les touffes de chaume pâle, la travailleuse de tout à l'heure reparut, mais dirigeant cette fois une charrue.

Le squelette faucheur était devenu laboureur. Un blême crépuscule l'enveloppait d'une lueur triste, des oiseaux de passage fuyaient dans les nuées et, sur ses pas, le bel adolescent nu marchait encore ; il marchait avec des épis et des bleuets dans les cheveux, tout fier de la moisson dernière, le même chant aux lèvres et, dans ce morne coucher de soleil, il semait, il

semait à travers les vieux sillons, et son geste divin, son geste d'espérance emplissait de courage et d'une foi nouvelle toute l'immense détresse de l'horizon.

Quand la Mort laboure, l'Amour sème.

Et comme l'Amour chantait, Raymondin comprit qu'il ne fallait plus pleurer, car aimer, c'est mourir et renaître ; qu'il ne faut pas redouter de connaître sa vie, mais la regarder bien en face et la faire selon la vision du jour ; que chaque minute vécue appartient à la faux de la Mort, comme chaque ivresse passée à la faucille de l'Amour et que leurs instruments de meurtre ne sont, après tout, que leurs ailes.

L'Amour fauche avec son aile, Avec son aile fauche la Mort.

Et Raymondin se retrouvait devant la petite tour, au pied du grand mur blanc ; l'horloge y bruissait encore, mais la nuit était presque venue, et Raymondin, écartant les orties étrangement poussés durant son rêve, reprenait le chemin de la ville et du vallon.

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