‹ Princesses d'Ivoire et d'IvresseChapitre 19 sur 21 · HIC FELICITAS · texte numérisé non relu

HIC FELICITAS

Les raisonnables auront duré, Les passionnés auront vécu.

Chamfort.

Le prince s'éveilla. Combien de temps avait duré son rêve ? Une heure, un siècle ? D'un regard surpris il embrassa le paysage, qu'il ne reconnaissait plus. La haute, la profonde forêt de sapins et de bouleaux au sol feutré.baigné d'ombres bleuâtres, ses sous-bois terrifiants de silence, tout avait disparu. Il s'était endormi dans les ténèbres glauques d'une forêt de Dodone, il se retrouvait assis au revers d'une colline à l'herbe courte et rase, dévalant doucement vers une vallée immense ; des mamelons boisés, plutôt que des coteaux, en fermaient l'horizon, et sur toute cette nature déjà touchée et rouillée par l'automne rôdait une tiédeur fade de feuilles humides et de fruits mûrs, une odeur d'une sensualité tendre et triste, comme une saveur de chair meurtrie, de fleur fanée et de

gland de chêne, qui est l'odeur même d'octobre et peut-être celle de la tombe.

Un ciel d'un bleu pâle, ouaté de gros nuages blancs à brisures de nacre, pesait comme un couvercle au-dessus des collines ; trois petits étangs de forme irrégulière fumaient au creux de la vallée ; des vapeurs violettes, pareilles à des écharpes, flottaient doucement sur les roseaux des bords, et sous ce ciel blanc et moite les trois lacs endormis, telles trois grandes opales, luisaient du morne éclat des eaux lentes.

Un grand calme, une quiétude attendrie s'exhalaient du paysage, mais de vagues rumeurs, éclatant tout à coup, faisaient dresser l'oreille au prince et le secouaient de sa torpeur. C'était comme un bruit grandissant, monotone et lugubre, de corneilles croassantes et le prince, s'étant levé à demi de son lit d'herbes sèches, vit que les assourdissantes clameurs montaient d'une forêt de hêtres déjà dépouillée par l'automne : ses frondaisons rougeâtres barraient tout un coin de vallée et de hautes cimes d'un or malade se détachaient à mi-flanc des collines, toute noires de corbeaux.

Leurs croassements retentissaient maintenant à travers la campagne, incessants, colères et rauques : parfois un grand cri de détresse, déchirant au milieu du vacarme, le traversait ; et un grand vol d'oiseaux noirs, s'élevant d'un point de la forêt, planait un instant au-dessus pour aller s'abattre plus loin ; puis, leur bavarde et simpiternelle querelle reprenait

plus bruyante et c'était, d'un bout à l'autre de la vallée, ^omme un énorme commérage de tracassantes orcières dont la monotonie à la longue angoissait.

Et le prince en éprouvait un malaise ; le calme de ce décor n'était qu'apparent, il le sentait bien maintenant. Un charme de malaria montait de ces lacs ; la molle atmosphère de cette journée tiède, ce ciel doux et blanc, cette vallée endolorie étaient empoisonnés. Comme un relent de pourriture germait dans L'odeur même des feuilles et des faines, des miasmes flottants l'écœuraient, et puis ce bruit grandissant de bataille, cette forêt peuplée de bêtes croassantes l'inquiétaient. A quelle besogne sinistre pouvaient bien se livrer ces hordes tourbillonnantes de corbeaux ?

L'odeur de corruption du paysage lui semblait venir maintenant de la forêt. Quelles étaient enfin ces clameurs de détresse éclatant de temps à autre audessus du silence des lacs, mais si vite étouffées comme à coup de griffes et de becs ? D'innombrables ailes noires enténébraîent de deuil les bois et le ciel ; et, rempli d'une horreur secrète, le prince se demandait tout bas quelles agonies et quelles scènes de carnage pouvaient bien bien receler dans ses frondaisons jaunes cette étrange forêt aux senteurs de charnier!

Et comme il se penchait en avant, essayant, mais en vain, de fouiller du regard ce coin de vallée bruyante, une forme de femme, grande et svelte, apparaissait un peu au-dessous de lui. Elle gravissait

les pentes et marchait d'un pas léger : ses pieds un peu longs, chaussés de soie violâtre, appuyaient à peine de l'orteil sur l'herhe séchée. C'était la démarche à talons soulevés, rapide et souple, que les poètes grecs prêtent aux déesses, et tout en effet était d'une immortelle dans cette jeune femme harmonieuse et fine à la gorge droite, aux hanches dures et aux bras fermes et blancs.

Une robe d'étoffe molle flottante sur les reins, d'un gris très doux de cendre, la moulait à la taille, et, maintenant qu'elle était toute proche, le prince admirait des rosaces d'argent brodées à même la robe, avec, autour du cou, un hausse-col de perles et comme une cuirasse de gemmes à l'entour des seins.

C'était un gorgerin d'un travail bizarre, tout en plaques d'or vert bossuées d'opales et de topazes roses, d'un rose atténué, presque mort et qui, piqué çà et là de grosses perles, lui mettait à la taille comme un resplendissement lunaire, un scintillement limpide et froid. Les mêmes pierreries laiteuses s'entassaient en colliers jusqu'à ses oreilles et gainaient de reflets ses épaules et ses bras. Sans ses cheveux d'un blond très pâle couronnés d'anémones de perles et flottant en nappe autour d'elle, on eût dit une princesse guerrière • mais la physionomie d'indolente insouciance démentait le costume, en dépit du profil d'une pureté hautaine et des belles lèvres sinueuses : un vague sourire en atténuait le dédain.

Malgré l'éblouissante fraîcheur des joues et de la

bouche c'était une figure effacée, comme reculée hors la réalité, apparue dans une brume ; et ses prunelles d'une nuance indéfinie, sans profondeur et sans chaleur, avaient le terne éclat d'un bijou triste.

Elle était somptueuse, élégante et sans charme.

Elle passa rapide auprès du prince et, l'effleurant presque de sa robe: «Viens-tu? lui jetait-elle dans un demi-sourire. Que fais-tu là ? Suis-moi. » Et comme le prince, à demi soulevé sur les genoux, la regardait avec des yeux surpris : « Allons ! hâte-toi, je n'ai pas de temps à perdre, ajoutait-elle en le touchant légèrement à l'épaule, crois-moi, suis mon conseil, ne te laisse pas surprendre par les miasmes nocturnes de cette vallée funeste. Dès le soleil tombé, ces bois et ces étangs dégagent un froid de mort. Mais je ne puis m'arrêter davantage. On m'attend là-haut, au château du Bonheur. — Au château du Bonheur! s'écriait le jeune homme. — Et je puis t'y conduire; moi seule en connais le chemin. Je suis la sûre guérisseuse des souffrances passées, des maux encore présents et des futures alarmes. Je clos les plaies du souvenir. Mon baiser cicatrise et mon toucher durcit et raffermit les misérables corps, comme il trempe les âmes contre les coups possibles du destin ; je déjoue et défie l'avenir. Mais lève-toi et marche à mes côtés, si quelque souci te reste encore de ton salut et si tu n'es pas un de ces lâches exténués d'illusions et de rêves comme il en vient ici, amoureux du néant et désirant mourir. » Et comme le prince impressionné

par sa parole brève s'était enfin levé et marchait auprès d'elle, curieux de cette étrangère si certaine du Bonheur : « Le monde a dix mille ans vécu de mon souffle robuste. La Grèce m'adorait ; ses villes et ses ports m'honoraient dans des temples jusqu'en Asie- Mineure et Rome elle-même m'a dressé des autels. J'ai eu à mes pieds des consuls, des tribuns, des débauchés fameux, des empereurs laurés d'or; j'ai eu des poètes au front couronné de violettes etjusques à des philosophes ; des sages m'ont proclamé leur fille et, quoique bannie un moment par le Christ, ma puissance est éternelle. Depuis, je l'ai chassé à mon tour du sanctuaire des cœurs; je suis la santé de la vie ; on m'appelle l'Indifférence ».

Le prince la contemplait avec des yeux avides : « Et tu connais, dis-tu, le chemin du Bonheur ? tu sais où il réside et se dérobe à nos yeux misérables ? — Oui, répondait l'étrangère au ^gorgerin d'opales, je connais le palais du repos et du calme. Mais voici que pointent déjà ses terrasses derrière ces hauts cyprès, devant nous, sur la côte. » Et le prince tremblait : « Quoi ! ce péristyle à colonnes de marbre et ces bustes de bronze dans des niches revêtues de métal, cette villa italienne au sommet de cette colline, toute blanche dans ce jardin de pins et de cyprès, ce serait là le havre désiré par toute créature, le château du Bonheur ? — Ou celui de l'Oubli, regarde ! »

Ils se trouvaient debout sous un blanc péristyle, devant une immobile rangée de bustes, et dans ces

hautes figures verdâtres le prince retrouvait les traits de philosophes connus ; les noms de Zenon, de Platon, d'Epictète et de Pythagore affluaient sur ses lèvres ; mais d'aveugles prunelles d'argent mat, tels des regards de spectre, dormaient sous leurs paupières et le prince avait peur.

Autour de lui régnait un jardin symétrique aux étroites allées à bordures de buis. C'étaient des feuillages rigides et comme vernissés d'orangers d'Espagne, de lauriers de Turbie, puis des cônes obscurs de pins et de cyprès ; une cour dallée de marbre blanc et noir s'ouvrait rectangulaire avec, juste à son centre, une fontaine d'eau vive, qui jaillissait très haut et retombait en nappe dans une vasque de jaspe ornementée aux angles de masques de bronze vert.

Et dans ce jardin luisant un jeune homme d'une pâleur bouffie dormait, le corps inerte, le coude appuyé au bord de la vasque et les reins tassés sur un banc en hémicycle dominé d'une haute stèle, où ces deux mots étaient écrits : Hic félicitas. L'eau débordant de la vasque usée coulait sur le damier noir et blanc des dalles, et une glaciale humidité, une fraîcheur moisie mettaient sur ces marbres et dans ce jardin obscur une atmosphère de cave. Mais le sommeil du jeune homme était si profond qu'il ne sentait pas l'eau courir sur ses pieds et pénétrer les semelles de ses brodequins de feutre blanc, car il était tout de blanc vêtu, comme une fiancée, et ses mains exsangues et

fines tenaient ouvert sur ses genoux un grand livre à fermoir d'émail. Des pavots desséchés d'une transparence de nacre s'échappaient, tels des sinets, d'entre les pages ; des cheveux d'un blond d'or, d'une singulière souplesse, coulaient comme une eau sur ses épaules grasses ; et sur ce front appesanti, presque au niveau des paupières Mêmes, une invisible main avait posé une couronne d'énormes nénuphars.

Alors l'Indifférence : Hic félicitas. Veux-tu lui ressembler ? Tu dormiras comme lui. On est heureux au monde que lorsqu'on oublie le monde. Ici, c'est le dédain des baisers et des larmes, des douleurs et des joies. Cette eau murmurante et toujours renouvelée noie jusqu'au souvenir. Nous détenons ici le secret du bonheur; la vie nous trompe, trompons la vie. Ici c'est le bon gîte où l'on peut à son aise et s'asseoir et faire halte et dormir. » Mais le prince sentait une stupeur envahir tout son être ; une horreur le glaçait. Cejeune homme endormi, comme enterré vivant dans la clarté verdâtre et la fraîcheur de tombe de ce jardin luisant, l'inertie de cadavre de cette chair bouffie, pourrissant là dans l'eau courante, tout cela l'épouvantait. Sous sa couronne de nénuphars on eût dit un noyé, et le prince en lui même songeait à la vallée d'automne et au mystère des trois étangs.

Il n'articula pas une parole, mais sa compagne avait compris. Elle haussait légèrement les épaules : « Soit. Retourne donc aux corbeaux, au charnier de la forêt,

où les oiseaux de proie dépècent à coups de bec les vaines Illusions, les Illusions, tes sœurs et tes maîtresses. Retourne au bord des lacs aux miasmes empoisonnés où s'ébauchent les rêves, mais ne te plains pas si les corbeaux de la vallée t'arrachent les prunelles de leurs orbites sanglants : tu l'auras voulu. Va donc, souffre, saigne, retourne à la Douleur, au Mensonge, à la Vie, pleure dans tes larmes jusqu'aux dernières gouttes de sang de ton cœur ! Mais quand, la chair trouée par les griffes des bêtes, les pieds meurtris et pleins d'ulcères, tu rôderas aveugle et désolé dans la forêt du Meurtre, sous le vol justicier des corbeaux, au pied de tes sœurs suppliciées, tes chères Illusions enfin crucifiées aux troncs des hêtres par le Destin vengeur, n'espère pas oublier et revenir ici pour y trouver le calme. Va-t'en ! il est déjà trop tard ».

Silencieux et pensif, le Prince redescendait déjà vers la vallée. Il avait repris le chemin des étangs.

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