DES CHEMINS
Dans la plus belle salle de son palais le Roi a conduit par la main la mendiante. Là, entre les hautes colonnes d'onyx et de porphyre, dont le poli s'enfonce et grandit dédoublé dans le luisant des dalles, il Ta fait monter sur l'estrade du trône qu'entoure une galerie d'or, une galerie telle la grille ajourée d'un chœur de cathédrale, et doucement, avec des yeux de prière, avec des gestes de pitié attendrie il l'y a fait asseoir. Et la mendiante a obéi. Résignée et muette dans son humble robe grise à trous, elle s'est laissée tomber sur les coussins du trône, a croisé l'un sur l'autre l'ivoire taché de sang de ses pauvres pieds nus ; et ses cheveux dénoués, du marron roux des châtaignes, encadrent de bandeaux un front si divinement calme et deux grands yeux si profondément purs que nul parmi les courtisans du Roi et les hauts dignitaires ne s'est étonné du choix de son seigneur.
0 magique pouvoir d'une beauté ineffable, ô charme sûr et plus fort que l'ambition et que l'orgueil des
grands, d'un pardonnant visage fait de souffrance et de douceur !
Elle n'avait eu qu'à paraître au tournant de la route ensoleillée et morne, les pieds nus dans la poussière et le vent des haies dans ses haillons, pour entrer comme un coup de couteau dans le cœur du roi. Elle était si triste et si lasse, debout dans la chaleur accablante du jour, avec derrière elle, la monotone et jaune nappe des blés, si lasse et pourtant si courageuse aussi ; et dans son geste, qui demandait l'aumône, sa main tendue gardait une fierté.
Le Roi avait cru voir apparaître devant lui l'âme errante du peuple, la souffrance des humbles et des petits, mais l'âme du peuple demeurée haute, celle qui mendie et ne se vend pas ; et puis cette flamme bleue du regard vigilante et triste, le Roi ne l'avait jamais vue dans les yeux d'aucune femme, non en vérité dans aucun œil humain, pas plus sous les paupières fardées des prostituées que dans les prunelles de caresse et d'oubli des Dames de sa cour ; et, le front bas devant la vagabonde, il avait pris sa main et, ébauchant le geste de poser la couronne sur ce front d'humiliée, il s'était écrié : « Celle-ci sera ma Reine, j'en donne ma parole au doux seigneur Eros », et tous les serviteurs, leudes et vassaux du trône, avaient baissé la tête, acquiesçant à ce choix, comprenant son amour.
Et maintenant, dans le silence de la haute salle fraîche, le Roi se tient assis en face de la mendiante.
11 la regarde ardemment, immobile et comme en oraison. Il la regarde et l'humble pauvresse affaissée sur le trône, elle, regarde de ses larges yeux purs, d'une infinie tristesse, par la fenêtre ouverte, le ruban de la route en fuite entre les blés et les nuées légères d'un ciel blanc de chaleur.
Oh! ces yeux de mélancolie qui déjà s'enfoncent dans le passé et regrettent !
Ces yeux, aveuglé par la joie et visionnaire d'amour, le Roi ne les voit pas. Assis, un genou ployé vis-à-vis l'estrade où rêve et s'alanguit la dame de ses désirs, il la boit avidement du regard, étouffe entre ses lèvres de tumultueuses paroles, balbutie, la gorge serrée et sans voix; et sa couronne pend entre ses mains inertes qui le font plus pareil à quelque statue dans une armure d'acier niellé qu'à un être vivant.
Au-dessus de sa tète, symbole d'un fervent espoir, une branche verdoie à travers la clôture d'or ajouré du trône.
Et le roi guerrier regarde la pauvresse ; et la mendiante, accablée, déjà reine, regarde au loin, ailleurs...
0 méprise éternelle, ô cruelle ironie des bienfaits d'Eros !
Accoudés au rebord de la galerie supérieure, tout en haut, dans les frises de la salle, deux pages musiciens chantent ; deux dangereux pages à la beauté enfantine et perverse, l'air de deux filles sous leurs
lourdes chevelures en boucles; et la haute salle s'emplit en sourdine de leur très tendre, très passionnée et très douce chanson.
Jeune aujourd'hui, vieille demain !
Lève les yeux et, dans ta main Posant ton front, écoute et pleure !
Aime aujourd'hui, tôt viendra l'heure Où ceux, qui te disaient: toujours, N'auront plus pour toi de pensée.
La peau couleur de cendre, à ton tour délaissée, Tu verras, talons nus, s'effarer les Amours. Va, livre donc ta bouche à la bouche amoureuse
De ton amant ; la vie est creuse Et l'amour seul l'emplit, qu'il soit blond, roux ou brun
Et tôt finit le désir de chacun.
Dans le verger, l'herbe est haute et fleurie.
Sous les pommiers laisse, puisqu'il t'en prie, Ton doux seigneur s'étendre et pâmer près de toi. Vois, son haleine brûle ; qu'un même et tendre émoi Vous fasse palpiter cœur contre cœur ensemble !
Comme une fleur énorme, entre les arbres tremble L'ardente lune ; et minuit opportun A pour vous deux sonné l'heure des fièvres. Va laisse mordre et becqueter tes lèvres, Tôt est fané le désir de chacun.
Tôt viendra l'heure où, dans les herbes folles, S'effeuilleront et les douces paroles, Et les serments, et les tendres aveux, Tels des boutons de rose en tes cheveux, Près de ta rose oreille.
Tôt viendra l'heure où ta toison vermeille
Sur ton front blême apparaîtra de sel. . .,
Do sel amer, et, comme un vieil autel Abandonné, tu fléchiras dans l'ombre, Douce, en songeant aux caresses sans nombre Dont te couvraient l'amant roux et le brun ! Tôt est fané le désir de chacun.
Tu compteras tous tes jours et tes heures, Les mots qu'ils te disaient, leurs baisers et les leurres Du Temps, aux noms vivants substituant des morts, Et tu diras combien l'un était désirable,
Et l'autre aimant, et combien exorable Et douce à respirer la douce vie alors !.. Aussi, jusqu'à ce que l'Aube vienne et sépare
La nuit ardente et le jour enlacés, D'étreinte et de sanglots, ah ! ne sois pas avare
Et ne compte plus tes baisers !
Aime-moi, serre-moi, prolonge mon délice Jusqu'au jour, ouvre grands, tout grands tes yeux charmeurs, Repose-toi plus près, appuie à ton front lisse
Mon front moite et dis-moi que tu meurs !
Oh ! mon sang se retire et tout mon cœur défaille : Je hennis en humant l'odeur de nos péchés, Et de tués d'amour comme un soir de bataille, Tous les chemins d'amour cette nuit sont jonchés !
Et, dans le silence, les douces voies s'appellent et se répondent l'une après l'autre, égrenant les périlleux conseils de leur ardente supplication d'amour.
Aime aujourd'hui, tôt viendra l'heure Où ceux qui te disaient toujours N'auront plus pour toi de pensée.
Morose et triste prophétie dont les regards extasiés du Roi proclament et répudient hautement le mensonge, mais dont paraît bien se soucier, en effet, la fille errante des grands chemins.
Assise sur le trône, elle ne voit pas plus le prince en adoration à ses pieds, qu'elle n'entend la brûlante requête entremetteuse des deux pages penchés à la galerie des frises, au-dessus de sa tête.
Comme une hallucination la possède et, dressée dans une sorte d'extase, ses grands yeux de clarté fixant on ne sait quelle nostalgique vision, d'une main elle s'appuie aux coussins de soie violacée de l'estrade et de l'autre tient, serré sur sa poitrine, un bouquet de fleurs des champs. Deux campanules bleues gisent tombées sur les marches du trône, deux campanules du bleu de ses yeux de voyante, qu'emplit le bleu mystique d'on ne sait quel horizon.
Au fond, dans l'encadrement de la fenêtre ouverte, un chaud paysage de soleil et de récoltes apparaît tout gris de poussière, comme à travers les barreaux d'une geôle.
LA PRINCESSE