AU SABBAT
La princesse Usée n'aimait que les miroirs et les fleurs. Ce n'étaient, dans tout le palais, que reflets de corolles et de pétales; de larges nénuphars baignaient, jour et nuit, dans l'eau de grands vases d'albâtre et c'était, dans les hauts vestibules ornementés de marbre et de bronze vert, une éternelle veillée de calices et de feuilles rigides d'une humide pâleur. La princesse Usée n'avait jamais regardé ni les hommes ni les femmes ; elle se mirait dans les yeux de tous, comme dans une eau plus bleue et plus profonde et les prunelles de son peuple étaient pour elle autant de vivants et souriants miroirs.
La princesse Usée n'aimait qu'elle-même. Debout durant de longues heures devant l'étain figé des glaces, elle passait son temps à tresser de fils d'or et de perles la soie mouvante de sa chevelure ou bien à sertir d'anneaux et de bracelets la gracilité de ses bras nus, déjà sertie elle-même dans des robes de soie orfévrée et fleurie, dont elle commandait les
dessins à des tisseurs éthiopiens, qui ne devaient jamais revoir leur pays.
La princesse Usée était nonchalante, indolente avec une grâce longuement apprise devant ses précieux miroirs. Toute sa somptueuse existence se passait à se baigner, à se parfumer, à se peigner, à se parer, à essayer des bijoux, des tuniques et des voiles, à se sourire à elle-même et à rêver la robe nouvelle, l'attitude imprévue ou l'étoffe inconnue qui la distinguerait de la foule et la ferait différente des autres femmes. C'était, en somme, une petite créature assez futile, férocement égoïste et follement éprise d'ellemême, mais elle portait à ravir les tuniques transparentes des îles Canaries, les colliers de coquillages de l'Extrême-Orient, et personne dans le royaume ne possédait une taille aussi souple : la princesse Usée n'aimait que les miroirs et les fleurs.
Un matin, qu'elle délassait ses membres délicats dans l'eau glacée des piscines, elle s'avisa de regarder plus curieusement que de coutume les deux monstres de bronze accroupis sur le bord du bassin et dont la gueule échancrée vomissait une perpétuelle fusée d'eau: elle ne les avait jamais remarqués. C'étaient deux grenouilles énormes, presque humaines de physionomie et d'un vert unique, d'un vert de bronze patiné par le temps avec de gros yeux cerclés d'or, deux yeux de verre allumés d'une lueur jaune ! La fantaisie d'un des ancêtres d'Usée en avait orné l'immense salle de bains, et, sculptés par un près-
tigieux artiste au nom maintenant oublié, les deux monstres immobiles semblaient vivre sur leurs degrés de marbre, mieux, ils y vivaient de l'intense vie chimérique des chefs-d'œuvre.
Et la princesse Usée s'éprit aussitôt de ces monstres. Sa beauté délicate s'affinait au voisinage de leur hideur et, d'instinct, elle résolut d'emplir les salles de son palais de monstrueuses grenouilles de métal et de faïence à l'image de celles des piscines.
Les princesses de légende et les reines de mythologie étaient toutes représentées, avec, auprès d'elles, un animal fabuleux : Léda se renversait sous un cygne, Europe tordait sa nudité sur la croupe d'un taureau, une biche aux cornes d'or se cabrait sous la main de Diane, la reine Mellissinte était peinte conduisant en laisse un souple lévrier, la princesse Ariane allongeait son beau corps sur les reins d'un tigre, un paon rouait sa roue ocellée de saphirs derrière la reine Junon, Blancheflore trônait, les pieds nus posés sur un lion ; Blismode enlaçait dans ses bras une licorne, sainte Catherine foulait du talon une tarasque. Elle, la princesse Usée, aurait auprès d'elle une grenouille. Dame Vénus avait bien ses colombes et la vierge Pallas un hibou !
Une grenouille ! Sa frêle nudité, sertie de samit et d'orfroi, jaillirait plus fine encore auprès du monstre ; et tout le palais, des orfèvres et des sculpteurs ayant été mandés, s'emplit de fabuleux batraciens.
Qe fut un pullulement de grenouilles. Il y en eut
dans toutes les salles, il y en eut de vertes comme des jeunes pousses, de bleues comme l'azur du ciel; il y en eut de fer, il y en eut de cuivre, il y en eut même de terre vernissée, car des potiers reçurent des commandes, et tous les céramistes du royaume s'appliquèrent à cuisiner dans leurs fours tous les reflets de l'arc-en-ciel. Il y eut des grenouilles couleur de lune, d'autres comme couvertes de lentilles d'eau, d'autres enfin laiteuses comme des verres de Venise avec des ventres striés d'or. Le monstre de sa chambre était d'argent bruni avec des yeux d'émeraude et celui de son oratoire d'une matière inconnue, transparente comme du jade, avec des prunelles de turquoises; et, auprès de chaque monstre immobile, la princesse Usée prenait des attitudes, s'alanguissait plus souple, sûre de sa beauté, pour ainsi dire, avivée et accrue par la laideur de la grenouille accroupie à ses côtés. D'invraisemblables robes, brodées sur fond vert de flèches d'eau, d'iris et d'anémones, la déshabillaient, la faisaient plus nue que la nudité même, et, couronnée d'herbes fluviales, elle se plaisait à demeurer ainsi devant l'eau morte des miroirs.
On eut dit une princesse enchantée et c'était son plaisir de le croire, car, plus amoureuse d'elle-même que ne le fut jadis Narcissus, elle s'imaginait un peu être la filleule des fées et sa délicate petite personne lui inspirait un respect infini.
Or les fées lui jouèrent un tour.
Une tiède journée de septembre, comme elle errait sous les ifs taillés de son parc, au bord d'une allée d'eau, ornée de place en place de grenouilles de marbre (car elle aimait, au cours de ses longues promenades, accouder sa langueur au dos luisant des monstres), elle aperçut, surnageant à la surface du canal, de larges calices d'un bleu pâle comme elle n'en avait jamais vu : c'étaient d§s espèces, de lotus d'un bleu d'émail avec des pistils de lumière. D'énormes feuilles en forme de cœur flottaient autour des merveilleux calices et la princesse Usée désira ces fleurs.
Elle descend précipitamment quelques marches et se penche pour les cueillir; les calices bleuâtres sont trop loin, mais une barque est là qui dort à l'attache, la proue au milieu des floraisons d'azur. Usée n'hésite pas, elle entre dans le bateau, mais l'amarre d'elle-même se dénoue, les fleurs de rêve s'enfoncent, les feuilles disparaissent et la barque file à la dérive dans un paysage qu'Usée ne reconnaît plus. C'est un fleuve qui l'emporte à travers des campagnes, d'immenses plaines bordées de peupliers. Usée joint les mains et s'effare.
Comme elle est loin déjà de l'ancien parc aulique, déjà loin de la ville et du château des aïeux ! Vers quelle terre enchantée l'entraîne cette barque ? Usée, qui croit aux fées, commence à les craindre; mais voici qu'apparaissent des îles. Des troncs de saules s'échevèlent au milieu de plantes d'eau, un enfant
grotesque est assis sur le bord. Coiffé d'une capuche écarlate, une longue baguette de coudrier à la main, l'enfant nain veille sur un troupeau coassant de grenouilles qui sautèle à ses pieds. « Paix, rainettes ! » chevrote la voix monotone du petit berger et la princesse Usée a peur de voir sa barque aborder dans l'île, car elle a reconnu, d'après la légende, l'enfant sorcier qui garde les crapauds ; mais l'île maudite est déjà loin, la barque file, file toujours plus rapide ; elle côtoie maintenant les oseraies d'une autre île où d'étranges faneuses fourragent à coups de fourche de pâles meules de foin. Ce sont de grandes femmes haillonneuses avec des faces hâves couronnées de mèches grises ; elles insultent Usée avec des rires muets et lancent rageusement vers le ciel le foin qui s'éparpille; et voici que le ciel se couvre, des nuages hostiles en forme de flammèches zèbrent l'horizon et l'orage éclate. C'est une pluie torrentielle à la fois tiède et glacée, la merveilleuse robe orfévrée est perdue, la pluie redouble sur les épaules de la frissonnante princesse, l'île des faneuses est déjà loin. Usée trempée d'eau s'est jetée à genoux au fond de la barque, la barque secouée, ballottée par les vagues grossies et crépitantes sous l'averse, et voici qu'une autre île se profile dans la brume, une île plantée de sombres châtaigniers. Une petite chaumière apparaît accroupie sous les branches. La barque aborde et voici qu'une petite vieille avenante sort de la chaumine, à la rencontre d'Usée. La pluie a cessé,
et, trottinante sous un large chaperon orné de roses trémières, la bonne vieille accueille l'infortunée princesse ; elle brandit sa béquille et entraîne la belle dans son logis. Il est tout fleuri de tournesols et percé de petites fenêtres où des nains sont peints sur fond d'or, et Usée, que la vieille déshabille, sèche et essuie devant un grand feu, ne remarque ni son menton poilu, ni le pied bot qu'elle cache sous sa robe. La nuit tombe et la princesse, debout toute nue devant la cheminée, se sent oindre et frotter d'une étrange pommade ; elle pense défaillir à l'odeur, mais se ranime d'épouvante à l'aspect de son hôtesse à croupetons, elle aussi toute nue devant Tâtre et s'oignant, seins ridés, cuisses maigres et ventre flasque.
« Bouc en haut, bouc en haut ! » Des voix éclatent sur le toit, le foyer flambe, la bûche pète et deux manches à balai, descendus à grand bruit on ne sait d'où, par quel trou, s'ébrouent, hennissent et caracolent. « Bouc en haut, bouc en haut... Ah ! si je te tenais, Philippe... Escovette, escovette ». Et la princesse épantouflée et transie se sent enlever par les cheveux.
C'est, sous un ciel pluvieux qu'éclaire une lune verte, un vol éperdu de sorcières.
Jeunes et vieilles, maigres et grasses, laides et jolies, des nudités se cabrent, descendent en tourbillons, échevelées, hurlantes, et vont s'abattre là-bas sur la forêt; des bêtes aussi volètent dans l'espace. Un hibou la frôle de ses ailes ; un singe à bec de poule
virevolte autour de sa tête, un escarbot pétarade et fiente en passant. Au-dessous d'elle, dans les ravins, par les sentes des bois, c'est un acheminement de foule grouillante ; ce sont des boiteux, des bossus, des ventriloques et des malandrins ; on dirait la ruée de tout un pays à quelque pèlerinage, une levée en masse de saltimbanques et de jongleurs vers quelque effrayante kermesse : « Sabbat ! Sabbat ! » c'est le Sabbat. Tous les disgraciés de la nature sont là, houlant en file serrée par la campagne lunaire ; des stropiats pareils à des crapauds sautèlent par les chemins, des montreurs d'ours dansent dans les carrefours. La princesse Usée se sent mourir: un essaim de dindons ébouriffés l'enveloppe, une queue de rat l'effleure, un renard la flaire, une vipère ailée comme un coq la fouette, et, tenaillée par des griffes, baisée, mordue, léchée et chevauchée par mille bêtes invisibles, la princesse Usée s'éveille avec un grand cri.
Elle est dans sa chambre de stuc et de panneaux de verre. Usée saute échevelée de son lit, la grenouille d'argent bruni aux yeux d'émeraudes gît en morceaux sur le tapis, et, à peine remise d'une pareille alerte, la princesse Usée court à son miroir.
Horreur ! Cet affreux cauchemar la terrasse-t-il encore ? La haute glace reflète le lit en désordre et la chambre déserte et la princesse Usée ne s'y retrouve pas. Elle fuit la chambre maléficiée et court à travers le palais interroger tous les autres miroirs.
Dans chaque pièce, la grenouille de métal, de faïence ou de terre cuite est en morceaux et chaque miroir interrogé ne répond plus.
La princesse Usée ne retrouva jamais son image; elle l'avait laissée au Sabbat : les fées lui jouèrent ce tour pour la punir de son orgueil. Il faut se défier des fleurs qui flottent sur les eaux et des visages qui sourient dans les glaces.
La princesse Usée aimait trop le* miroirs et les fleurs.