AUX MIROIRS
Dans la caverne, toute de fissures et d'excavations bleuâtres, c'étaient, ébauchées dans du vague, des choses terrifiantes et sans nom : des formes accroupies en rond autour d'une chaudière, des rougeoiements de braise, des rampements de monstres, des pestilences et des vapeurs. Des chapiteaux de colonnes et des figures sculptées apparaissaient, çà et là, dans le schiste des voûtes, car l'antre était une ancienne crypte. Il avait jadis abrité des momies royales. C'était moins un antre qu'un sépulcre et un effroi millénaire emplissait ces longues enfilades de galeries souterraines où flottaient encore des mânes de Pharaons.
Et la princesse Illys n'avait craint ni de troubler ce mystère, ni d'affronter les fantômes.
Pour arracher aux sorcières numides le secret ou le philtre qui devait garder impérissable son impérieuse et fragile beauté, elle n'avait pas hésité. Elle avait traversé le désert et, tout éblouie encore, sous ses
longs voiles de gaze violette, du fauve éclat des sables, elle avait pénétré dans cette ombre et était descendue, frissonnante et charmée, dans le clair-obscur hallucinant de l'antre.
Elle avait osé cela, la frêle et nonchalante princesse d'Egypte, et ses joueuses de harpe et ses joueuses de flûte, tout son cortège bruissant de soieries, de joyaux et de musique déjeune reine d'Orient, les talons teints de henné des unes, les doigts agiles des autres et tous ces seins nus et toutes ces jeunes nuques et la nacre de tous ces torses et de tous ces genoux, et la pourpre de toutes ces bouches et tout le soleil et toute la parure et toute la gaieté de de sa jeune cour somptueuse et futile, le brocart vert des robes d'eunuques et les flabellums de plumes d'ibis rose de ces huit suivantes, qui étaient huit princesses indoues à la gorge enserrée dans de fines mailles d'or, et le parfum des encensoirs et le cliquetis de leurs chaînettes et la molle retombée des trames, qui jasent sur les degrés de marbre comme les jets d'eau dans les vasques, tout ce faste, toute cette splendeur et toute cette joie étaient descendus avec Illys dans les ténèbres de la caverne ; et, rayonnante et irradiée sous les enseignes et les hautes piques ornées de touffes de poil de ses gardes gaulois, Illys, casquée d'or et mitrée de perles, Illys, pareille à une idole sous les pendeloques de turquoise et d'opales ruisselant de ses tempos à la pointe de ses seins, Illys pins belle de n'être qu'entrevue, Illys au milieu du proslernement
adorant des sorcières, Illys, debout au milieu de l'escalier où s'étageait sa cour, avait eu ce suprême orgueil et cette sublime joie de se sentir devenir déesse et de vivre une minute d'éternité dans le resplendissement de sa chair et dans la gloire de sa beauté, exaltée à tous les yeux par la Terreur et le Désir. Un lourd manteau ocellé de jaune et d'azur, topazes et saphirs, descendait sur ses pas de marche en marche, la faisait pareille à une Isis de jade au milieu de la roue d'un paon gigantesque.
Et toute à l'ivresse de son triomphe, Illys n'avait remarqué ni le ricanement des sorcières haillonneuses ni leurs prunelles luisantes. Sûre de sa puissance, elle avait tendu à leurs baisers le grand lotus de béryls et d'opales qui lui servait de sceptre, et puis, faisant avancer ses esclaves, elle leur avait offert le contenu de ses coffrets. En échange du philtre de l'éternelle beauté, oui ! et les sorcières avaient ri? leurs yeux avaient soudain flambé dans les ténèbres, ronds et vitreux comme des yeux d'orfraies. Avec des ricanements d'hyènes les sorcières avaient refusé. Ce qu'elle leur demandait là n'avait point de prix, et malgré les remontrances averties de son astrologue et malgré les prières chuchotées à l'oreille et les beaux bras nus jetés à ses épaules, implorants et froleurs, de Mandosia, son esclave favorite, Illys, toute à sa chimère et à son désir, avait promis aux magiciennes ce que leurs bouches d'ombre lui avaient demandé : en échange de l'herbe qui conserve à jamais la jeunesse,
une de ses nuits, oui ! Une de ses nuits de princesse vierge, passée au milieu d'elles en échange de la beauté étemelle.
« Viens nous rejoindre à minuil dans la chaîne Lybique. Là, dans la pierraille et les lentisques, sur les hauts plateaux où l'aloës lui-même dépérit et se dessèche dans l'air rare et trop pur, tu cueilleras l'herbe magique qui garde inaltérable la jeunesse du visage et la beauté des formes. » Et devant des miroirs soudain surgis de l'ombre, Illys ravie d'orgueil, Illys palpitante dejoie à l'aspect d'adorables visages de jeunesse et de gloire, masques irritants d'un avenir incorruptible et d'une puissance impérissable, Illys engluée par son désir et prise au piège, Illys princesse d'Egypte et chrétienne pourtant, mais un peu oublieuse d'avoir été baptisée, Illys, dernière fille issue de cent Pharaons épiques, avait promis aux sorcières numides de les rejoindre à minuit sur les hauts plateaux de la chaîne Lybique ; et les sorcières avaient ri comme des hyènes et leurs prunelles avaient soudain flambé dans leurs faces de terre, vitreuses et vertes comme des prunelles d'orfraies.
« Et à votre entrée, princesse, ces fuites livides dans l'ombre et ce rampement à ventre lourd et flasque, on aurait dit, d'un colossal crapaud. — Des chimères tout cela, tu avais peur et la crainte engendre les fantômes. — Charmion et Œnoë l'ont vu comme moi. Il y avait des linceuls pendus dans un coin et des os de mort dans un vase de bronze. Ces magiciennes font là œuvre maudite; n'allez pas à leur rendez-vous, princesse. — Et ma parole, j'ai promis, peureuse Mandosia, et parole royale n'est pas propos de petite esclave, j'irai. — Que les dieux alors nous protègent, car ces femmes avaient un air qui n'annonce rien de bon : elles sentaient la terre et le cadavre. — Bah ! ce sont des femmes du désert, elles ont la couleur du sable, je n'en ferai point ma cour. Mais vois comme les montagnes meurent dans le rose incendie des lointains ! le ciel est vert comme une turquoise. Ah ! pouvoir se parer des joyaux du couchant ! et ma beauté ne se couchera jamais quand j'aurai cueilli l'herbe sacrée. Chaque soir, à la mort du soleil, je pourrai exalter mon orgueil de cette sûre pensée : Nul désormais ne me verra vieillir. Mais congédie-moi ces danseuses ! Elles tourbillonnent comme du blé dans un crible et leurs robes flottantes ronflent comme autant d'abeilles : C'est énervant et puis cette petite Adysia est trop belle,
les eunuques mêmes la regardent. Je la ferai crucifier quelque jour. »
Ainsi jasentà la nuit tombante, la princesse Illys et sa petite esclave Mandosia. Les nudités des danseuses se sont disséminées dans l'ombre, dans l'ombre claire et bleuissante des nuits d'Egypte, le soir est léger comme une bouffée d'encens. Illys et son esclave causent à la terrasse du haut palais bâti par les Ptolémées, le palais aux murailles peintes de fresques vertes et décorées d'hiéroglyphes qui racontent les amours de Memnon et les gloires d'Osiris. Des sphinx rêvent accroupis dans l'entrecolonnement des piliers et des guirlandes de lotus relient entre eux chaque pilastre. Ils se fanent lentement et embaument la nuit ; lentement leurs pétales pleuvent sur les coussins où se déploie le corps divin d'Illys, et leur fraîcheur la fait frissonner sous ses voiles. Illys a dépouillé ses joyaux et, anxieuse, le coude à la rampe de granit, Illys attend l'heure où la lune se lèvera sur les monts de Lybie et fera miroiter les sables. Illys alors quittera le palais, la ville, la banlieue et rejoindra les magiciennes.
Au pied de la terrasse, c'est le bruit de pas et d'armes heurtées de la première ronde de nuit. « Chut ! ne fais pas de bruit, petite Mandosia, tais-toi. Ne nous fais pas remarquer par ces hommes. Mon manteau est prêt, mes sandales ? Tu m'accompagneras jusqu'à la sortie des faubourgs... Comme la lune est lente à se lever ce soir. Cette nuit ne finira jamais. Chut 1 tu peux parler, ils sont partis ; tu disais donc ? »