‹ Princesses d'Ivoire et d'IvresseChapitre 7 sur 21 · IIJ · texte numérisé non relu

IIJ

Sous la lune énorme et rouge la princesse Illys se hâte à travers les sables ; la nuit est étouffante et la solitude luit infiniment triste, blanche et triste comme une plaine de sel. Au loin, sur le ciel livide, les monts de Lybie ont l'air d'une muraille de camphre et le paysage est d'une détresse sans bornes, d'une dévastation rare. Çà et là, une tige d'aloès se dresse comme un bras desséché et, çà el là, un bloc de rocher émerge du sable dont le profil informe inquiète et regarde ; et la princesse Illys regrette presque et sa folle équipée et sa visite aux magiciennes.

Mais voici que la lune s'éteint et avec elle le paysage. Le désert est maintenant couleur de cendre et, dans un ciel de bitume, c'est un masque plâtreux qui roule et pleure, comme à regret, une clarté terne et froide ; à l'horizon, les montagnes sont du gris funèbre des linceuls ; et voici que sous ses pas le sable se remue et se soulève, des êtres sans nom y pullulent : des crapauds, des nains ou de tout jeunes crocodiles. Non, le Nil est trop loin ! Gela grouille, cela rampe, cela chemine, cela parfois sautille et il y a des moignons de manchots, des béquilles de stropiats, des troncs de culs-de-jatte et même des pinces de crabes. Il y a des yeux ronds et fulgurants de pieuvres et des dos flasques et mous de reptiles, il y a des ventres plissés etjaunâ-

très, il y a des écailles de serpents et des becs cliquetant d'ibis, le désert est un marécage. Illys se sent tenaillée par des griffes, mordue par des mâchoires, léchée par des langues et baisée par des bouches et Illys veut fuir. Elle se hâte et s' enfonce dans la mollesse effroyable et mouvante d'une foule satanique et bestiale, elle tournoie sur elle-même et, instinctive, jette ses bras au cou d'un sphinx de jaspe vert qui se trouve tout à coup à cheminer à côté d'elle ; et le sphinx hennit et brusquement détale et s'enlève à travers les espaces, loin au-dessus de la foule grouillante et silencieuse, et la princesse s'évanouit.

Illys est revenue à elle. Elle marche maintenant, elle marche, c'est-à-dire qu'on l'entraîne à travers la pierraille d'un sentier de montagne, un raide chemin taillé à même le roc, où son pied trébuche. Illys est aveugle ; un bandeau meurtrit ses paupières , un bâillon emplit sa bouche et, rudement secouée par deux compagnons invisibles, Illys est conduite, inerte d'épouvante, vers elle ne sait quel lieu d'horreur ou de supplice, dans de l'inconnu et dans de la nuit. Et tout à coup des huées, des rires qui strident et qui menacent, des injures qui cinglent et des hourras de joie, la frénésie triomphante d'un soir d'émeute, les cris forcenés de tout un peuple en rut qui tient son roi captif; et le bandeau lui est ôté des yeux, le bâillon de la bouche. Dans un cirque de roches fantasques, au-dessus de nuées accrochées aux flancs de la montagne, Illys reconnaît, sans les avoir jamais vus, les hauts plateaux

— rade la chaîne Lybique. Une foule innombrable l'entoure : haillonneuses, fourmillantes de serpents, coiffées, les unes, de chauves-souris posées comme des fleurs parmi leurs chevelures, les magiciennes sont là, hurlantes et menaçantes, les griffes tendues vers elle, les yeux pleins de phosphore : les magiciennes de Thessalie, les magiciennes de Thrace et les magiciennes d'Egypte, les sorcières Lybiques et les magiciennes du Nil. Il y en a même du pays gaulois, dont la nudité blanche a revêtu des peaux de bête ; il y en a de l'Inde, dont le corps gracile finit, comme celui des idoles, en bec de poule et en tête d'épervier : les unes aboient comme des chiens, les autres sanglotent comme des louves ; il y en a qui ont des trompes d'éléphant au milieu de leur visage et cette trompe s'enroule autour de leurs jambes et vient flairer, à la place de leur sexe, une étrange petite tête de mort. D'autres ont de longs bas noirs, qui montent jusqu'à mi-cuisses et font leur chair neigeuse sous la petite vipère rouge qui les mord au genou, celles-là ont sur le front de longues herbes de ténèbres et dans ces ténèbres d'énormes pavots écarlates et qu'on dirait vivants, tant ils sont mobiles et charnus ; et toute cette foule effrénée l'enveloppe, la saisit et l'entraîne à travers les roches et les précipices, les sommets et les vallées et Illys à moitié morte se sent flotter et voler avec elles, à travers l'espace, dans la nacre effrangée de vapeurs.

Au-dessus des forêts de palmiers et par des cimes blanches de neige, la triple et quadruple et sextuple

ronde du Sabbat remporte. Jeunes et vieilles, maigres et grasses, laides et jolies, mais toutes terrifiantes, des nudités se cabrent, descendent en trombe, remontent en jets, tourbillonnent, s'enlacent et forniquent ; des bêtes volètent aussi dans l'espace ; des biboux frôlent Illys de leurs ailes, des singes la chatouillent, des boucs l'assaillent, une queue de rat l'effleure, des museaux la flairent, et tandis que la fouettent des vipères ailées comme des coqs, un nain à jambes grêles, à tête énorme, lui propose en ricanant sa main et une étrange fleur de tournesol ; à ses pieds, à des lieues sous elle, c'est, à travers l'échevèlement des nuées, le calme sommeil des villes au bord des fleuves et des forêts dans les ravins.

Et maintenant, ce n'est plus un nain qui est auprès d'Illys. Un monstrueux corbeau l'a prise sous son aile ; il est mitre comme un évêque et chape comme un prêtre à l'autel ; il tient dans une patte un grimoire où il marmotte en croassant un horrible évangile. Une grenouille en surplis nage dans l'espace à leur suite, pâmée d'extase et les yeux blancs, et toute une escorte de moines éparpille ses frocs autour d'elle et ces moines sont des cigognes encapuchonnées, des cigognes qui psalmodient un psaume, démoniaques pénitents.

La princesse Illys se réveilla à l'aube dans la chambre haute du palais des Ptolémée, mais les miroirs ne lui montrèrent plus jamais le péché de sa beauté. Vainement chercha-t-elle ses yeux et son sourire. Illys ne

retrouva jamais sonimage,elle l'avait laissée au Sabbat. Les sorcières d'Egypte lui jouèrent ce tour pour la punir de son orgueil. 11 faut se défier des magiciennes et des visages qui sourient dans les glaces.

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