PRÉFACE
A quoi bon tailler sa plume pour dessiner ces silhouettes qui rient, pleurent ou grimacent? Vous avez bien raison. Le ciel est si beau là-bas, vu des forêts où siffle le merle, du versant des montagnes où la vigne suspend ses mamelles pleines de pourpre, du sentier ombreux où la méditation vous prend par la main et vous entraîne au doux pays des songes ! Mais j'avais vingt ans, j*aimais le sentier qui mène aux coulisses, j'ai voulu juger la nature par son masque , j'ai secoué la poussière — la poudre de riz — qui dérobe toutes ces figures de comédie et d'opéra. Tout le monde alors écrivait son roman intime, j'ai écrit le roman de la Camargo. — Quoi! elle avait un cœur! s'est-on écrié. — Et j'ai répondu parle roman de Sophie Amould, — des romans bistoriques ceux-là ! Et les directeurs de journaux m'ont dit : Encore un conte que vous contez ^i bien ! Et j'ai conté, non pas bien, mais gaiement. Et puis, ne faut-il pas les faire revivre, ne fût-ce que pour une beure, toutes ces étoiles des ciels de carton ensevelis dans les nuages, toutes ces héroïnes tragi-comiques qui ne laissent dans l'histoire de l'art qu'un écho perdu? C'est d'elles surtout qu'il faut dire : Ci-gît le bruit du vent.
iv PREFACE.
Je suis devenu directeur de la Comédie française. Le directeur de rOpéra était mon ami. J'ai donc continué ces études sans le vouloir, retrouvant ça et la une figure, une expression , un mot de caractère.
Un soir, j'étais resté dans les coulisses de TOpéra avec Roquepl(^n. Tout le monde venait de partir, les pompiers sommeillaient en marchant. On nentendait plus que les échos fantastiques de Rossini et de Meyerbeer. Roqueplan avait voulu être seul pour regarder, aux clartés vacillantes du gaz , ce soleil de la nuit , je ne sais quelle vallée de Josaphat que Rubé venait de lui peindre pour je ne sais quelle épopée chantante. — Ne voyez-vous pas, me dit-il, passer des ombres là-bas? — J'allais vous faire cette remarque. Ce sont les ombres de la Camargo, de la Guimard, de la Saint-Huberti qui viennent faire leur sabbat. N'oublions pas les paroles de Philippe d'Orléans : « Les heures de la nuit n'appartiennent pas aux vivants. »
Roqueplan prit silencieusement sa lorgnette. — Vous voyez la Guimard, vous? Moi je reconnais Sophie Amould qui cherche à placer un mot contre Adèle Dervieux. — N'écoutons pas ! c'est un revenant. — Oui , des mots d'outre-tombe; mais combien de beaux esprits de 1854 qui vivent des miettes de la table de Sophie Arnould !
Et nous dévidâmes le chapelet de perles vraies ou fausses des cantatrices et des Terpsichores des deux siècles. Mais le fil se rompait à chaque instant dans nos mains. Il n'y a pas d'histoire de l'Opéra. On trouve à peine çà et là une page détachée, — et encore est-elle à moitié rongée par les rats. — Les rats de l'Opéra n'ont pas intérêt à laisser vivre leur histoire.
Au Théâtre-Français il y a une galerie de portraits.