PREFACE
Si dans un entracte, égaré dans les labyrinthes de la Comédie Française, vous demandez votre chemin à quelque petite-fllle de Molière, elle vous conduira d'un air malicieusement ingénu tout droit au foyer des acteurs , ce fameux foyer dont on ne franchit guère le seuil sans terreur : car ce n est pas le parterre seulement qui a le privilège des sifflets ; les comédiens se donnent la comédie dans leur foyer aux dépens de ceux qui s*y aventurent.
Ce foyer est tout un musée ; on y retrouve les comédiennes de trois siècles, depuis Champmesié jusqu'à mademoiselle Brohan. Celles qui vivent de la vie réelle sont-elles plus vivantes que celles qui vivent par la peinture et par la tradition? Où commence et où finit le rêve? En entrant, on salue du même coup de chapeau mademoiselle Rachel et mademoiselle Clairon :• mademoiselle Clairon tout aussi éloquente dans son sourire que mademoiselle Bachel dans sa moqueuse périphrase.
Plus dune fois, quand j'étais seul, j'ai prié les princesses de l'ancienne comédie de descendre un instant de leur cadre et de venir me conter ce qui a été la joie et le tourment de leur vie. Et toutes sont venues , même les déesses des forôts de l'Opéra. Et toutes m'ont conté leur histoire. Gaussin m'a parlé d'Helvétius et m'a présenté à mademoiselle de Camargo , qui a dansé sur ses larmes avec la bouche en cœur. Mademoiselle de Camargo m'a dit : a Ecoutez mademoiselle Clairon , qui est un philosophe. » Je n'aime pas les philosophes à rubans , surtout mademoiselle Clairon qui ne contait pas , qui dissertait. Elle voulait me prouver que tous les grands comédiens doivéht avoir pris leurs degrés en Sorbonne. Je me moquai de ses paradoxes avec mademoiselle Dumesnil, qui ne consultait pour bien jouer que l'oracle d'une bouteille de vin. Mademoiselle Lange, en costume de chasseresse, se mêlait
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au débat ; s'il faut Ten croire, ce sont les beaux yeux qui jouent la comédie. Mademoiselle Dangeville afBrmait qu il n'y a que celles qui n'ont pas de talent qui jouent des yeux. Ce n'était pas l'opinion de mademoiselle Mars , qui avait la coquetterie de l'amour et la coquetterie de la scène ! Mademoiselle Lecou* vreur disait que les cendres de la comédie sont dans l'urne qu'elle tient contre son cœur ! Madame Favart , la chercheuse d'esprit , disait à mademoiselle Lecouvreur qu'elle aurait mieux fait d'inhumer le maréchal de Saxe dans son urne que d'y ensevelir la tragédie. Mademoiselle de Champmeslé leur chantait à toutes, d'une voix un peu solennelle qui sentait son grand siècle^ que la comédienne la plus savante est celle qui ne sait que son art. ti C'est celle qui ne sait que son cœur, » ajoutait mademoiselle Gaussin.
Et ainsi , de propos en propos , je voyageais à travers ces deux siècles , jusqu'au moment où la comédie contemporaine m'apparaissait sur la toile savante où Geffiroy l'a représentée. Car elles sont toutes là , les gaies et les folles , les graves et les aiQigées, Jeanne qui rit et Jeanne qui pleure. C'est mademoiselle Mars qui fait les honneurs du salon de Célimène, mais tout le monde y est chez soi.
Muse, fille de Scarron et d'HofImann , toi qui as appris dans les coulisses avec les ingénues toutes les coquineries du cœur, chante ici de ta voix d'argent la chanson de la beauté, de l'esprit et de l'amour, pour le temps où il n'y aura plus ni amour, ni esprit, ni beauté.