‹ Princesses de comédie et déesses d'opéraChapitre 11 sur 65 · SOPHIE ARNOULD, MADEMOISELLE QUINAULT · texte numérisé non relu

SOPHIE ARNOULD, MADEMOISELLE QUINAULT

Diderot. — Bonsoir, ma chère Françoise les bas bleus. Ahl je vous y prends I vous broyez du noir. Jetez-moi cette plume an feu. Ecrire ! c'est bon pour ceux qui n'ont pas d'esprit.

Mademoiselle Quinault. — Vous avez raison; mais, quand je suis seule, le désespoir me prend, et je cherche avec ma plume les silhouettes dn passé. Ah! nous n'avons plus vingt ans!

DrosiOT. — Il y a plus d'un demi -siècle que nous chantons cette chanson -là. Est-ce qne vous avez mal soupe?

BIademoubllb QuiNâULT. — Oui, j'ai soupe en téte-à*téte avec d'Alemberi, qui m'a plantée là pour aller verser une larme de plus sur la tombe de mademoiselle de l'Espinasse.

Da>SAOT. — Pour nous, nous avons bien soupe; mais maman Geoffrin nous a mis à la porte ; donneznous l'hospitalité pour une heure.

GaniM. — Vous savez, avec ces bonnes cerises à l'eau-de-vie , dans ces jolis verres de Bohême qui me rappellent si doucement mon pays. Ah! voilà l'abbé de Voisenon ; moi qui me croyais en si bonne société !

VomsoH. — Rassurez-vous, j'ai des dispenses toutes fndches.

DiDBaoT. — Quand je pense que nous avons remué le monde avec nos écrits , et que nous n'en sommes pas plus sérieux pour cela I

Mademoiselle Qdinault. — Qui est-ce qui est sérieux, hormis mademoiselle Clairon?

DiDSBOT. — Depuis l'apothéose du dieu Voltaire, ce qui l'a remise en spectacle, elle est rentrée dans la coulisse.

Grimu . — En revanche, voilà une nouvelle étoile au ciel du Théâtre-Français. C'est la demoiselle Sainval, qui nous vient tout droit de Copenhague, a Elle a demandé à être admise au début sans aucune espérance de réussir, mais parce que même une chute à Paris pouvait faire d'elle une ^ande actrice de province. On afficha son début dans le rôle d'Alzire. Le matin , les comédiens firent une petite répétition avec

elle, suivant l'usage, pour concerter les entrées et les sorties. Elle joua à cette répétition quelques morceaux assez bien; mais elle gasconna si prodigieusement, que les comédiens ne doutèrent pas qu'elle ne fût sifflée. Plusieurs d'entre eux conseillèrent à sa sœur de l'empêcher de s'exposer à un dégoût certain; mademoiselle Dubois et madame Vestris ne daignèrent seulement pas l'aller entendre le soir, tant elles étaient éloignées de soupçonner la possibilité d'avoir entendu le matin une rivale. Le soir arriva : la jeune actrice parut en public, joua avec une intelligence et une chaleur surprenantes ; ce fut un succès complet. Elle avait laissé dans la coulisse toute trace de gasconisme. Si elle a imaginé de son chef cette tournure pour empêcher et prévenir toutes les cabales, il faut convenir qu'elle n'est pas sotte : malheureusement, elle n'est pas belle. »

Diderot. — Vous n'en saurez jamais rien. Votre Vénus, à vous, c'est une poupée de Nuremberg. Je vous soutiens que mademoiselle Sainval est fort belle, surtout pour jouer la passion. Ce n'est pas le pro6I in* flexible des Grecs, c'est le marbre qui devient chair et qui palpite comme la nature.

Grimm. — Vous voilà bien : vos amoureuses sont des bacchantes; vous voulez toujours que la passion soit échevelée. Quand on veut trop montrer son cœur, on fait des grimaces. Demandez à mademoiselle Quinault.

Sophie Arnould. — Elle n'a jamais montré que son

esprit. Dites-moi, monsieur de Grimm, est*ce que G^est vrai que mademoiselle Luzy se retire au couvent?

Grimm. — Oui, c'est vrai. Ah I en voilà une qui avait la figure, sinon le talent; mais elle était béte à faire peur. On dit que c'est en lisant l'histoire de la conversion de mademoiselle Gauthier qu'elle s'est décidée à quitter le théâtre. Moi, je crois que c'est le dépit de n'avoir pas épousé son camarade Fleury, ou son amant M. de Landri; elle avait ouvert son cœur à la sainte bêtise du mariage. De guerre lasse, elle a pris l'époux spirituel.

VoiSENON. — La vertu nous les prendra toutes.

Griiiii. — On voit bien qu'elles ont profité de vos sermons. Voici mademoiselle Olivier qui parle aussi de se retirer au couvent. Par exemple, celle-là, c'est l'innocence avant la lettre. Cela se voit tout de suite sur sa figure.

Bachaumont, entrant. J'apporte mes oreilles. De quoi est-il question?

Madkuoiselle Quinault. — De la vertu de mademoiselle Olivier.

Bachacicont. — Oh! pour celle-là, je mettrais ma main au feu.... Quoi I vous savez si mal votre gazette ! Apprenez donc que cette jeune vierge vient de mettre un ange au monde.

GaiMif . — Elle avait un amant ?

Bachaumont. — Elle en avait deux : Dazincourt, qui joue les Grispins, et M. de Lassonne, son médecin. Ces

deux messieurs se disputent très-vertement l'honneur de la paternité, a Quoi ! s'écrie Dazincourt en face de son rival, ce n'est point assez pour lui d'avoir mis l'enfant au monde ! » Car c'est M. de Lassonne qui a accouché mademoiselle .Olivier. Ce qu'il y a de plaisant dans cette comédie, c'est que ni l'un ni l'autre n'est le père. Mademoiselle Olivier a un troisième amant qu'elle adore en secret, un homme de la cour, criblé de dettes , à qui elle donne tout ce qu'elle a. On dit qu'il a joué son dernier diamant.

Mademoiselle Quinault. — Voilà qui nous confond. Qui vous a dit cela ?

Bachaumont. — Mademoiselle Joly, sa meilleure amie.

Diderot. — Mademoiselle Joly, cette petite fillette qui est venue vous demander des leçons, ma chère Quinault, va nous consoler du départ de mademoiselle Luzy, car elle joue mieux qu'elle la Dorine de Tartuffe. Mais il est bien question de la Comédie française! l'Opéra prend toute la curiosité. Ce n'est plus seulement un bureau d'esprit où Sophie Arnould débite ses impertinences; c'est un Parnasse avec les neuf Sœurs, dont le marquis de Saint-Mars est l'Apollon. J'ai là des vers de mademoiselle Aurore. . . .

VoisENON. — Qu'est-ce que mademoiselle Aurore?

Ganuc — Une chanteuse dont on n'a pas encore dénoué la ceinture.

DiDEBOT. — Voilà les vers. Ils sont adressés à mademoiselle Raucourt :

Tandis qu*au tendre amour vous dérobez vos veilles ,

Pour les consacrer aux beaux-arts, Tandis que des neuf Sœurs tous fixez les regards ,

Chanteuse au pays des menreilles , Moi , je vais cultivant , avec le diable au corps , Uart futile et brillant de flatter les oreilles

Par Tassemblage des accords.

Vous , appui du théfttre où régnaient les Corneilles ,

Par votre art à jamais vainqueur, Vous instruisez Tesprit et vous pariez au cœur.

Mademoiselle Quinâult. — On dirait M. de Voltaire lui-même, ou plutôt M. Dorât.

GaiMic. — Maître Dorât, Dorat-Doré, vient de subir deux chutes; il tombe au théâtre avec son génie, il tombe chez mademoiselle Dubois avec son cœur. Mais notre mousquetaire se sauve de là par deux jolies épitres qu'on se passe de main en main. Je les ai copiées tout à l'heure. Écoutez. Voici d'abord l'épitre sur la première chute :

Oui , ma douleor est sans seconde :

Et cependant , on le sait bien , La chute d^un drame n*est rien Auprès de la chute du monde.

Je puis , dis-tu , me consoler Entre les bras d^une maîtresse.

Exilé des bords du Permesse , Cesi à Paphos qu^il faut voler.

Le ciel a*est point exempt d*orages.

Désormais à Tabri des vents , Je veux contempler les naufrages Et des auteurs et des amants.

Irai-je, plein d^une humeur noire,

îl.

De Vénus attrister la cour?

Cesi bien assez, tu peux m'en croire « D^ôlre maltraité par la gloire, Sans Têtre encore par Famour.

Mademoiselle Quinault. — Un malheur ne va jamais sans l'autre ; mais Dorât ne sera jamais battu qu^avec des roses au Parnasse et à Cythère.

Bachaumont. — Battu avec des roses ! Il a été sifflé par Apollon et mis à la porte par l'Amour. Voici la seconde épitre :

De quel poids on est soulagé Lorsque Ton perd une maîtresse!

Enfin, ami, le charme cesse; Je suis heureux , j'ai mon congé.

Ris avec moi de ma disgrâce ; .

Les regrets ne mènent à rien.

Laïs ne laisse aucune trace Dans un cœur formé sur le tien.

Tout m'amuse et rien ne me lie.

Il faut pourtant en convenir, Laïs est jeune , elle est jolie ; Cest pour cela que je Toublie :

Car si j'allais me souvenir !

Grimm. — Demain nous les rencontrerons tous l^s deux le nez au vent, bras dessus, bras dessous, pl"^ amoureux que jamais.

Bachaumont. — Mais non ; Dorât est déjà amoureiu de mademoiselle de Maisonneuve.

Mademoiselle Quinault. — Le voilà qui donne dans la noblesse de robe I

L'abbé de Voisenon. — Vous ne savez donc pas que mademoiselle de Maisonneuve est la fille de la femme de chambre de mademoiselle Gaussin? C'est moi qui Tai confessée, en ma qualité d'archiprétre de la Comédie.

Diderot. — Elle vient de débuter dans les amoureuses et elle promet beaucoup : son amant la poursuivait dans je ne sais plus quelle pièce de La Chaussée; la voilà qui tombe sur la scène et qui lui montre ses jarretières.

Mademoiselle Qdinault. — Allons donc, Diderot, vous qui ne voyez pas de loin !

DiDEBOT. — Ce jour-là j'avais des yeux.

Bachadmont. — Rassurez-vous. Mademoiselle Bellecour, qui jouait la soubrette, est venue très-chastement remettre les jupes à leur place : après quoi mademoiselle de Maisonneuve a continué à débiter les phrases les plus sentimentales. Le public l'a fort applaudie....

Sophie Arnould. — L'a fort applaudie à cause de sa chute, car c'est par ses jarretières qu'elle a montré son talent.

Diderot. — Ces jarretières-là valent un talent d'or.

Sophie Arnould. — Oui , mais il paraît que c'est une vertu qui ne se paye pas de cette monnaie-là.

Voisenon. — Il n'y a plus que des vertus à la Comédie; c'est madame Favart qui a donné l'exemple.

Diderot. — Avec vous.

Voisenon. — Mademoiselle Doligny, qui reçoit encore des leçons de déclamation, donne déjà des leçons de

morale. M. le marquis de Goa£Bier, éperdument amou- * reux d'elle y l'a demandée en mariage. Bien mieux, il lui a envoyé le contrat prêt à signer; elle lui a répondo par ces beaux mots, dignes de la sagesse antique : tt Je m'estime trop pour être votre maîtresse, et trop peu pour être votre femme. i>

Sophie Arnould. — Ce sont là des mots de mon école.

Mademoiselle Quinault. — Puisque nous parlons de vertu, donnez-moi donc des nouvelles de madame du Barry.

Sophie Arnocld. — ^ Ab I celle-là ne joue plus son rôle d'ingénue au palais de Versailles ; elle fait ses pâques au Pont-aux-Dames, un couvent de filles repenties.

Mademoiselle Quinault. — J'oubliais que Diderot m'a promis de me parler de Molière et de madame Molière. Avez-vons apporté vos notes?

Diderot. — ; Oui. Molière fut-il le cocu imaginaire de son répertoire , ou , en effet , madame Molière le trompa-t-elle comme le premier venu? Grave question qui ne sera jamais résolue, peut-être parce qu'où a écrit cent volumes pour en savoir le dernier mot Je n'ai pas la prétention d'arracber le secret au passé : les spbinx dorment dans leur sommeil de bronze. Je veux seulement noter quelques pages de l'bistoire de madame Molière. Je vais enfourcber mes lunettes. Voici d'abord sou portrait peint par Molière lui-même, Molière , le grand peintre à la toncbe immorteUe :

CoviELLE. — Premièrement, elle a les yeux petits. Cléoxte. — Cela est vrai : elle a les yeux petits , mais elle les

a pleins de feu , les plus brillants , les plus perçants du monde , les plus touchants qu'on puisse voir.

GoviELLE. — Elle a la bouche grande.

Cléokte. — Oui; mais on y voit des grflces qu'on ne voit point aux autres bouches; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs : elle est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.

CoviELLE. — Pour sa taille, elle n'est pas grande.

Gléonte. — Non ; mais elle est aisée et bien prise.

GoviELLB. — Elle affecte une nonchalance dans son parler et dans ses actions....

Cléonte. — Il est vrai; mais elle a grâce à tout cela. Ses manières sont engageantes , ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les cœurs.

CoviELLE. — Pour de l'esprit....

Cléonte. — Ah!... elle en a, Covielle, du plus fin et du plus délicat.

Covielle. — Sa conversation....

Cléonte. — Sa conversation est charmante.

Covielle. — Elle est toujours sérieuse.

Cléonte. — Veux-tu de ces enjouements épanouis , de ces joies toujours ouvertes? et vois-tu rien de plus impertinent que ces femmes qui rient à tout propos?

Covielle. — Mais , enfin , elle est capricieuse autant que personne du monde.

Cléonte. — Oui, elle est capricieuse, j'en demeure d'accord; mais tout sied aux belles.

Et Molière ajoutait qu'on souffrait tout de la femme aimée. Il cachait ses armes sous le masque de la comédie, mais il souffrait jusqu'à en mourir. Madame Molière quitta la maison, mais n'avait -elle pas déjà quitté le maître de la maison? Molière se consolait avec mademoiselle de Brie, qui était pour lui la folle du

logis, une folle du logis que madame Molière, quand elle y revint, ne put mettre dehors :

Faul-ii prendre un bAton pour vous mettre dehors?

Mademoiselle Qdinâult. — Il y avait autour de madame Molière de quoi consoler Molière, une constellation de comédiennes toutes jolies, sinon toutes belles; toutes charmantes, sinon toutes jeunes, témoin ces petits vers du temps où le madrigal prend quelquefois les airs de Tépigramme :

MADEMOISELLE MOLIÈHE.

Les GrAces et les Ris régnent sur son visage , Elle a Tair tout charmant et Tesprit tout de feu : Elle avait un mari d* esprit qu'elle aimait peu; Elle en prend un de chair qu'elle aime davantage.

11 faut qu'elle ait été charmante , Puisque aujourd'hui, malgré les ans, A peine des charmes naissants Egalent sa beauté mourante.

MADEMOISELLE LA GRAX6E.

Si, n'ayant qu*un amant, on peut passer pour sage, Elle est assez femme de bien; Mais elle en aurait davantage Si l'on voulait l'aimer pour rien.

MADEMOISELLE GHAMPMESLé.

A l'amour le plus tendre elle fut destinée ,

Qui prit Racine dans son cœur;

Mais , par un insigne malheur, Un Tonnerre est venu qui l'a déracinée.

LES APRÈS-SOUPëRS. 329

Sophie Arnocld. — Une comédie posthume à l'œuvre de Molière, n'est-ce pas cette aventure qui était comme une épreuve de l'histoire du collier? Ce fut un président de province qui joua le rôle du cardinal de Rohan.

Diderot. — Je vais vous lire le récit de la demoiselle Boudin, une comédienne oubliée.

Il y avait à Paris une femme appelée la Tourelle, qui ressemblait si parfaitement à madame Molière , qu*il était malaisé de ne s*y pas méprendre. Elle se mêlait de galanterie, mais ne faisait pas grande fortune, ce qui lui donna la pensée, voyant qu'elle ressemblait à madame Molière, de passer pour elle et d'en tirer parti. Gela lui réussit assez bien pendant quelques mois pour Tenhardir h tenter quelque bonne aventure.

Un président de Grenoble, nommé Lescot, était amoureux de madame Molière; il ne Pavait vue que sur le théfttre, et cherchait quelqu'un qui l'introduisit chez elle; il employait une autre femme, nommée la Ledoux, qui faisait métier d'arranger les personnes, d'aplanir les obstacles, de procurer des occasions. 11 lui fit part de son désir et parut prêt à tous les sacrifices. La Ledoux pensa tout de suite & la Tourelle ; elle l'envoya chercher, lui proposa de jouer son rôle avec le président, et lui promit un honnête bénéfice. La Tourelle promit, de son côté, qu'elle ferait à leur dupe l'illusion la plus parfaite.

La Ledoux annonça , dès le soir même , au président le succès de sa négociation. Le rendez-vous était convenu, le jour pris, et madame Molière devait se rendre chez elle à telle heure. Jugez de l'empressement du président! jugez de son exactitude! La Tourelle arriva, vêtue simplement et comme une personne qui craignait d'être reconnue ; elle imita la toux éternelle de madame Molière et ses airs nonchalants; elle parla de ses vapeurs, des ennuis du théâtre. Elle fit valoir au président la complaisance qu'elle avait eue de venir dans un lieu dont le nom seul lui faisait horreur. Il répondit qu'elle n'avait qu'& prescrire la mesure

de sa reconnaissance, et que tout ce qu'il possédait au monde était d'avance en son pouvoir. La Tourelle fit Populentc , elle ne demanda qu'un collier pour sa fille; et voilà le président qui la conduit aussitôt sur le quai des Orfèvres. Us entrent chez le joaillier le mieux assorti. La Tourelle répète qu'elle n'acceptera rien qui ne soit d'un prix médiocre. Enchantement du président» de la trouver si noble et si désintéressée.

Les visites continuent : la Tourelle et le président s'y rendent chacun de son côté. Défense & l'amoureux magistrat de lui parler jamais sur le théâtre ; ce serait la perdre en la livrant à la malignité de ses compagnes, jalouses de ses succès. Son docile amant lui jura qu'il obéirait, et que, enfermé dans sa loge, il se contenterait d'admirer et d'applaudir. On jouait alors la Circé de Thomas Corneille; madame Molière produisait beaucoup d'effet dans le personnage de la magicienne, par l'éclat de ses habits et surtout par une coiffure qui relevait tous ses agréments.

Ln jour que le président attendait la Tourelle chez la Ledoux, elle n'y vint pas. 11 courut à la Comédie, quoique la Ledoux eût pu faire pour l'en empêcher. La première personne qu'il aperçut sur le théâtre fut madame Molière ; il y monta pour lui dire le chagrin qu'il avait eu de ne pas l'avoir vue de l' aprèsdinée : il se persuadait qu'un petit emportement de passion ne lui déplairait pas. D'abord , il pénétra difficilement jusqu'à l'actrice, que vingt jeunes gens entouraient; seulement, il lui souriait toutes les fois qu'elle tournait la tête de son côté. Comme elle passa près de lui : u Vous n'avez jamais été si belle, loi dit-il , et si je n'étais pas amoureux , je le deviendrais aujourd'hui. »

Madame Molière fit peu d'attention à ce doucereux propos , et le président s'étonna de la froideur avec laquelle son madrigal était reçu. La pièce lui sembla d'une longueur insupportable; à peine finissait-elle, qu'il courut à la loge de madame Molière, qui s'offensa de la liberté que prenait un homme qu'elle n'arail jamais vu. Le président poursuivit sur le même ton et reçut le même accueil. 11 crut d' abord que sa nud tresse n'osait parler en présence de la femme de chambre qui la déshabillait; il lui lai-

sait signe de la renvoyer, mais tonte sa pantomime n'était pas entendue, u Parlez, monsieur, lui dit-elle enfin d*une voix élevée , parles ! Je ne crois pas avoir rien d'assez mystérieux avec vous pour que toutes ces précautions soient nécessaires. » L'aigreur avec laquelle elle acheva ces mots fit perdre patience au président. « Je concevrais votre procédé, reprit-il, si j'avais fait quelque chose qui pût vous déplaire. Vous me donnez un rendezvous, vous y manquez; je viens, tout inquiet, en savoir la cause, et vous me traitez comme le plus criminel des honunes ! n

Figurez-vous Fétonnement de Faîtière comédienne! Plus elle regardait le président , plus elle s'assurait qu'il n'était pas connu d'elle, tt Enfin, ajouta-t-il, donnez-moi quelque raison, bonne ou mauvaise. » Sa surprise la rendait muette. Il était consterné, c Mais, dites au moins que vous me connaissez! s'écria-t-il. — Moi, monsieur! moi! je ne sais qui vous êtes. — Ah! Dieu! me méconnaître après tout ce qui s'est passé! Je suis fâché que vous m'ohligiez d'éclater et de sortir du respect que j'ai pour toutes les femmes; mais vous êtes indigne qu'on en conserve pour vous. Après m'étre venu trouver vingt fois dans un lieu tel que celui où je vous ai vue, il faut que vous soyez la dernière des créatures pour oser me demander si je a vous connais » .

Madame Molière, furieuse, dit à sa femme de chambre d'appeler ses compagnes. « Vous me ferez plaisir, répliqua le président outré ; je souhaiterais que tout Paris fût ici , pour rendre votre honte plus solennelle. — Insolent! reprit madame Molière, j'aurai raison de cette infamie! » Dans ce moment, plusieurs comédiennes entrèrent. Madame Molière instruisit les unes de la scène étrange qu'elle venait d'essuyer, tandis que le président faisait aux autres toutes ses confidences , en affirmant que le collier que l'ingrate avait en ce moment même était un de ses présents. Madame Molière s'avança dans l'intention de lui donner un soufQet. Le président, en détournant sa main, se jeta sur le collier et le lui retira violemment (car il croyait que c'était celui dont il avait fait don à la Tourelle). Alors on fit monter la garde; on envoya chercher un commissaire, qui conduisit le président en prison ; il en sortit le lendemain sous caution , soutenant tou-

jours qu*il avait le droit de maltraiter et d* outrager une femme dont il était Tamant, et qui poussait F effronterie ju8qu*à nier une liaison dont il avait de bons témoins et qui lui coûtait aussi cher.

Madame Molière fit informer : elle voulut être confrontée devant Forfévre, se persuadant que cette preuve suffirait pour détruire Terreur du président; mais Torfévre la reconnut, ce qui la mit au désespoir. Le bruit courait qu*à la première nouvelle de r éclat que faisait cette affaire, la Ledoux s'était cachée; Tordre fut donné de rechercher celte femme : on la trouva. Ses premiers aveux éclaircirent tout le mystère ; on se mit à la poursuite de la Tourelle, qui fut prise aussi. Ce fut alors que madame Molière agit et fit agir auprès des juges pour hâter la décision d'un procès qui devait manifester son innocence.

Une sentence du ChAtelet du 17 septembre 1675 condamna le président Lescot : 1° à déclarer au greffe, en présence de la dame Molière et de quatre personnes qu'il lui plairait de choisir, que : a Par inadvertance et par méprise, il aurait usé de voies » de fait contre elle, et tenu les discours injurieux mentionnés » au procès , Tayant prise pour une autre personne , de laquelle n déclaration acte serait délivré par le greffier h ladite Molière; n 2° En deux cents livres de dommages -intérêts; 3* Les deux n femmes, condamnées à la peine du fouet, qu'elles subiraient, n nues , devant la principale porte du GhAtelet et devant la maison n de la dame Molière; A' Bannies de Paris pour trois ans, et con- » damnées de plus en vingt livres d'amende, et cent livres de » dommages-intérêts envers ladite dame Molière. »

Mademoiselle Quinault. — Est-ce tout?

Diderot. — L^appareilleuse subit seule son jugement : Lescot avait fait évader la Tourelle.

Grimm. — Qu'eût dit de tout cela Molière?

Mademoiselle Quinault. — Quand on pense que Molière mourut pour avoir renoué avec sa femme I — l'amour donne la mort, quand la femme ne donne que

son sourire à celui qui donne ses larmes. Molière fut vengé : madame Molière , qui avait eu une cour, — la cour éphémère des comédiennes, — se laissa prendre au trébuchet d'un Léandre suranné, qui se réveilla, le lendemain des noces, métamorphosé en Gassandre.

Sophie Arnould. — Ce jour-là, elle comprit qu'elle avait perdu la baguette des fées : le temps était passé des maléfices amoureux. Il n'y avait plus pour elle de myrtes à cueillir dans les bosquets d'Armide. Le palais de la beauté ne fut bientôt plus qu'une maison vainement recrépite et badigeonnée; les pariétaires de la vieillesse envahirent pour jamais les murs en ruine.

Diderot. — Molière eut une fille qui passa ses jeunes années au couvent. Elle s'appelait Madeleine, sa mère l'ayant mise, en pensant à ses péchés, sous l'invocation d'une sainte repentie. Madame Molière ne voyait guère sa fille , dont la beauté naissante était un outrage à ses grâces perdues.

VoiSENON. — Un jour de mélancolie , Chapelle , songeant à son ami Molière , alla visiter sa veuve et rencontra sa fille, tt Quel âge avez- vous, ma chère Madeleine? demanda Chapelle en baisant au front la belle enfant. — Quinze ans et demi déjà, répondit-elle en souriant; mais n'en dites rien à ma mère.

Diderot. — Mot charmant, qui appartient à l'œuvre de Molière !

Mademoiselle Quinault. — Que lisez-vous là, Bachaumont?

Bachaumont. — Voici des annonces curieuses à la fin du journal.

Vente de meubles, tableaux et effets.

Une Vénus Gallip]fge, en marbre blanc, représentant mademoiselle Contât, pouvant servir de modèle, si les pieds et les mains étaient du même auteur.

Tableau représentant mademoiselle Colombe en Pomone, grand comme nature ; elle est peinte offrant ses péchés au dieu des jardins.

Beau tableau représentant Danaé recevant une pluie d*or dans le tonneau des Danaïdes. S^ adresser à mademoiselle Duthé.

Modèle d^antique , d'après mademoiselle Beauvoîsin. Cette figure a pu représenter autrefois une jolie nymphe; mais les outrages du temps et des plAtres Font presque entièrement défigurée.

Les sept Péchés mortels du Poussin, fameux tableau copié par an bon maître , savoir : T Avarice , représentée par mademoiselle Aménaïde ; la Paresse, par mademoiselle Beaupré ; la Colère, par mademoiselle Luzzy; la Luxure, par mademoiselle Laguerre; U Gourmandise , par mademoiselle Urbîn ; TOrgueil , par mademoiselle Thevenin; TEnvie, par la demoiselle Dugazon. Ce tableau est frappant pour les ressemblances.

L*art de faire de T esprit et d*y mêler celui des autres, par mademoiselle Durancé, rue des Deux-Portes, à la Ménagerie.

On voit aussi au même endroit un morceau d'histoire naturelle à vendre ou à troquer : c'est une mAchoire de requin d'une grandeur effroyable, mais les dents parfaitement bien conservées.

Sophie Arnould , interrompant BachawnanL — Je me reconnais à cette jolie bouche.

Bachaumont, continuant.

Traité d'ostéologie , ou le Squelette des Grâces, par mademoiselle Guimard , rue de la Planche , à l'Arbre sec.

La demoiselle Balthazar désirerait emprunter six louis; elle donnera son cœur pour les intérêts , et son père et sa mère en nantissement pour le principal.

La dame Vestris prévient le public qu*elle achètera tous les sifflets, à quelque prix qu^ils soient; elle demeure toujours rue du Champ-Plfttreux.

Mademoiselle Quinâult. — Ma chère Sophie , pourquoi n'étes-vous pas venue hier? nous avions un prince !

Sophie Arnould. — J'avais un archevêque.

Mademoiselle Quinâult. — Pourquoi faire?

Sophie Arnould. — Notre salut.

Mademoiselle Quinâult. — Je croyais que c'était fait depuis longtemps.

Sophie Arnould. — Oui , mais nous rédigions notre bréviaire; sans compter que nous écrivions la BibUothèque des dames de la cour. Gela s'imprime à Amsterdam ou à la Bastille.

Mademoiselle Quinâult. — C'est ennuyeux. Changeons de texte. La Comédie a donc déménagé ?

Geimm. — Oui, elle a passé l'eau, comme l'Académie. Deprofundù.

Sophie Arnould. — Cela se chante :

Quand il fallut déménager,

Sainval fit la grimace :

tt 11 faudra pourtant m*arranger, Dit-elle, en cette place.

Je suis sans foreur; Mais d^un ton pleureur »

J'aurai tous les apdtres ,

Et sans aucun art , Par un doux regard.

Je ferai peur aux autres.

— Cest très-beau , mais c*est un peu loin , Dit la dame Préville,

Du repos j^ai plutôt besoin , Que d'un grand domicile. »

Doligny dit d*un ton naîf :

tt Adieu la comédie !

Je veux faire un plaisir plus vif, Et je me congédie.

Mon air de candeur

M'a fait trop d*honneur; Car ma vertu me pèse ;

Je mettrai du moins ,

Sans beaucoup de soins, Tout le monde à son aise.

— Pour moi, dit la dame MM, Je vis tranquille et sage :

Mon mari s* est encanaillé Sans quitter son ménage, n

Fannier disait en s*en allant :

tt Moi , sans art je sais plaire ; On peut se passer de talent Quand on est minaudière.

Mon nei retroussé.

Mon maintien pincé.

Ont toujours fait merveille.

Mon ton , mon caquet ,

Tout est déjà prêt Pour quand je serai vieille. »

Contât vit sans aucun souci

Achever Tentreprise :

tt Je sais , dit-elle , en tout pays

Vendre ma marchandise.

— Mais, dit la petite Olivier, En moi tout intéresse :

J'ai peur, dans un si grand quartier, De perdre ma jeunesse.

— Viens vivre avec moi ,

J'aurai soin de toi , S'écria la Chassaigne;

Prends Tair enfantin ;

A mon magasin Tu serviras d'enseigne.

— Moi , dit la grave BeUecour, Partout je suis Contente :

Je dois être chère à la cour, Car je suis sa servante. »

Mademoiselle Quinault. — Allons, à votre tour, Bachaumont , vous qui mettez la main sur toutes les nouvelles.

Bachaumont, se rengorgeant, — Sur toutes les nouvelles à ma main. Je veux finir aujourd'hui par la plus jolie de toutes. Mademoiselle Contât continue à jouer les grandes coquettes et les grandes vertus. Le comte d'Artois lui a dépéché un ambassadeur chargé des présents d'Artaxerxès ; mais la farouche Lucrèce a refusé les présents en disant qu'elle trouvait le comte d'Artois fort de son goût , mais qu'elle ne se déciderait à passer

le Rubicon que s'il voulait vivre avec elle. Le comte d'Artois, qui pourrait bien devenir roi de France, n'a pas jugé que celle qui joue de l'éventail à la Comédie française puisse porter assez haut la couronne de reine. Il s'est tourné vers l'Opéra; mais, après quelques jours de désœuvrement, il est revenu à mademoiselle Contât, plus fou que jamais. Cette fois, il n'a pas pris d'ambassadeur; mais mademoiselle Contât lui a dit nettement : u Monseigneur, je ne veux tomber du haut de ma vertu que pour vivre avec vous. — Je ne sais pas vivre, a dit le prince. — Eh bien , je vous apprendrai à vivre , monseigneur. — Eh bien , apprenez-moi à vivre. » Et ils sont partis ensemble pour Versailles. Cela devait durer un demi-siècle ; mais le lendemain mademoiselle Contât jouait la comédie. A la fin da spectacle, l'ambassadeur était dans la coulisse : a Mademoiselle, ne retournez pas à Versailles; voilà cent cinquante louis de la part du prince. — Vous appelez cela un prince ! dit-elle en donnant les ceul cinquante louis au moucheur da chandelles. (On ne mouche plus les chandelles, mais il y a toujours un moucheur de chandelles. ) Vous direz au comte d'Artois, monsieur l'ambassadeur, que j'ai trois ou quatre amants dont pas un n'oserait m'ofirir cent cinquante loois. — Comment! trois ou quatre amants! s'écria l'ambassadeur; il fallait donc me dire cela, nous n'aurions donné que la moitié. »

DmsROT. — Quand j'entends de ces histoires-là, comme je pense avec joie à mon quatrième étage, ou

madame Diderot me fait des contes de cuisinière et où je fais réciter le catéchisme à ma fille I Ah ! mon cher abbé, c'est assez rire comme cela. Nous verrons un nouveau déluge et une nouvelle Église. Allons nous coucher.

Sophie Arnould. — Quand je pense que j'ai deux carrosses qui m'attendent en bas, et que je voudrais en trouver un troisième !

Diderot. — Je suis bien plus heureux que vous, moi qui vais m'en aller à pied.

Mademoiselle Quinault. — Adieu, mes chers bavards. Bachaumont, ne vous en allez pas encore; minuit vient de sonner, je ne m'endors qu'à trois heures, et vous savez,' quand je suis seule, comme j'ai peur de moimême I

Bachauuont. — Vous êtes insatiable comme le sultan des Mille et une Nuits.

Mademoiselle Qcinaclt. — Oui, mais par malheur pour vous, je ne suis plus une sultane.

Le dix-huitième siècle a i/u danser en guirlande comme aux bacchanales de belles filles , presque toutes dignes par leur esprit de rappeler les courtisanes de la Grèce. Il s'est trouvé une Aspasie pour donner des leçons de politique, sinon d'éloquence, à Louis XV, lequel n'était pas tout à fait Socrate ni Périclès; une Laïs, une Léontium, une Phryné, une Thaïs, une Thargélie, qui, sous les noms de Du Barry, de Guimard, de Laguerre, de Gaussin, de Sophie Amould, enchantaient Versailles et Paris, la cour et le théâtre. Et comme dans l'ancienne Grèce Thaïs trouvait son Aristippe, Léontium son Epicure, — je ne parle pas des disciples , — Phryné son Praxitèle , Thargélie son Xerxès ; en France , hormis Harion Delorme ou Ninon de Lenclos , la Pompadour ou la Du Barry, toutes ces folles et belles créatures se sont formées sur le théâtre, le théâtre , V école des inœurs !

Sophie Arnould est née à Paris, en plein carnaval de 1740; elle est née en l'ancien hôtel Ponthieu, rue Béthisy, dans la chambre à coucher où fut assassiné l'amiral de Gollgny et où mourut la belle duchesse de Montbazon. a Je suis venue au monde par une porte célèbre, » disait Sophie Arnould. Très-jeune encore, son esprit, au souvenir des amours de madame de Montbazon et de M. de Rancé , avait pris une certaine teinte romanesque.

Cet ancien hôtel de Ponthieu était devenu un hôtel garni sous la direction du père et de la mère de Sophie Arnould. Ces braves gens avaient cinq enfants ; mais , grâce à leur bonne volonté et aux revenus de l'hôtel , ces enfants furent élevés avec une sollicitude pieuse et touchante. Sophie Arnould eut des maîtres comme une fille de bonne maison : maître de musique , maître de danse , maître de chant. Elle annonça de bonne heure qu'elle chanterait à séduire tout le monde; jamais syrène antique vantée par les poètes n^eut dans la voix plus de mélodie et de fraîcheur. Sa mère comprit que cette voix était un trésor, a Nous serons riches comme des princes, disait Sophie Arnould encore enfant; une bonne fée est venue à mon berceau, qui m'a douée de la magie de changer au son de ma voix toute chose en or et en diamants; d'autres transforment tout en serpents et en couleuvres; moi, je verserai des flots de perles, de rubis et de topazes. i>

Sa mère la conduisit dans quelques communautés religieuses pour chanter les ténèbres. Un jour, au

Val-de-Gràce , la princesse de Modène, qui y faisait sa retraite y ayant entendu la voix charmante de Sophie, lui ordonna de venir en son hôtel. La jeune fille avait déjà de la saillie , elle babillait avec la grâce d'on oiseau ; elle acheva de séduire la duchesse , qui lui dit en lui donnant un collier : a Allez, allez, belle fille, vous chantez comme un ange, vous avez [^us d'esprit qu'un ange : votre fortune est faite. »

Dès ce jour le nom de Sophie Arnould courut par le monde; on parla de sa grâce, de ses beaux yeux, de ses reparties , mais surtout de sa voix charmeresse. M. de Fondpertuis, intendant des menus plaisirs, vint un jour la prendre dans son carrosse pour la conduire chez madame de Pompadour. a Je vous défends de dire un mot , dit Cotillon II ; ne parlez pas , mais chantez. » Sophie chanta, sans se faire prier, des triolets de Philidor; jamais rossignol ne secoua tant de perles, jamais chant printanier ne traversa le bocage avec tant de fraîcheur : c'était la rosée qui brille au matin sous un rayon de soleil. Madame de Pompadour applaudit avec enthousiasme. « Jeune fille, vous ferez quelque jour une charmante princesse. » Madame Arnould , qui était présente, craignant que sa fille ne jouât un trop grand rôle ici-bas, répondit à la marquise : c Je ne sais, madame, comment vous l'entendez. Ma fille n'a point assez de fortune pour épouser un prince ; d'un autre côté, elle est trop bien élevée pour devenir une princesse de théâtre. »

Cependant , dès ce jour; Sophie Arnould fut dans le

chemin de TOpéra. Pour ne pas effrayer la mère , on lui dit d'abord que sa fille n'était inscrite que pour la musique du roi ; mais bientôt Francœur, surintendant de la musique sous Louis XV, sollicita Sophie d'entrer à l'Opéra, lui disant qu'elle se devait à la France comme au roi, que tous les cœurs du royaume battraient de plaisir à son chant divin, a Aller à l'Opéra, dit-elle, c'est aller au diable; mais enfin c'est ma destinée. » Nous sommes tous ainsi : nous mettons nos torts, quels qu'ils soient, sur le compte de la destinée. Madame Arnould voulut résister de tout son pouvoir maternel, a Ce n'est point à l'Opéra, c'est au couvent que vous irez, » dit-elle à Sophie en l'enfermant dans sa chambre. Heureusement pour le diable , que le roi de France daignait alors se mêler des plaisirs du public ; il signa l'ordre de conduire Sophie à l'Opéra par autorité de justice. La pauvre mère ne désespéra point encore de sauver cette vertu déjà si apprivoisée : elle veilla sur sa fille avec la plus grande sollicitude; elle l'accompagnait à l'Opéra jusque dans les coulisses; les roués de 1757 avaient beau papillonner autour de la chanteuse, ils n'obtenaient pour toute faveur qu'un regard foudroyant de la mère.

Sophie Arnould débuta à dix-sept ans. Voici com* ment un gazetier du temps raconte son apparition à l'Opéra : « C'est la comédienne la plus naturelle, la plus onctueuse, la plus charmante qu'on ait encore vue. Elle n'est pas belle, mais elle a tous les attraits de la beauté. Celle-là n'a pas été gâtée par les maîtres ,

elle est sortie telle qu'elle est des mains de la nature ; aussi son début a été un triomphe. » Le gazetier se trompait : Sophie Arnould avait eu des maîtres; elle en prit d'autres encore. Mademoiselle Fel lui enseigna l'art du chant, mademoiselle Clairon lui enseigna l'art de la comédie.

Quinze jours après son début, Sophie Arnould était adorée de tout Paris ; quand elle devait paraître sur la scène, l'Opéra était envahi. « Je doute, disait Fréron, qu'on se donne tant de peine pour entrer au paradis. i> Tous les gentilshommes du temps se disputaient la gloire de jeter, à son passage dans la coulisse, des bouquets à ses pieds. Elle passait avec nonchalance, comme si elle eût déjà été habituée à ne marcher que sur des roses. Madame Arnould, qui était elle-même une femme d'esprit, disait à ces charmants impôrluns : a Ne jetez donc pas des épines sur son chemin, n Mais la mère eut beau faire, elle eut beau ouvrir de grands yeux, l'Amour, qui ne voit goutte, se glissa entre elle et sa fille. Parmi les jeunes seigneurs qui s'obstinaient à folâtrer sur les pas de Sophie, le comte de Lauraguais était le plus amoureux; il voulut que la victoire fût à lui. Il tenta d'abord d'enlever la belle dans la coulisse; cette première tentative échoua. Gomme il avait de l'esprit et qu'il aimait les civentures, il imagina un moyen plus théâtral. Un soir qu'il soupait avec ses amis, il leur déclara qu'avant quinze jours madame Arnould ne conduirait plus sa fille à l'Opéra. Le lendemain, un jeune poëte de province débarqua sous le

SOPHIE ARXOULD. 345

nom de Dorval à l'hôtel de Pontbieu. Ses bonnes façons et son air timide frappèrent madame Arnould ; il lui raconta y d'un grand air de naïveté y le but de son voyage : il avait laissé en Normandie une mère a qui vous ressemble, madame, » et une sœur a qui ressemble à mademoiselle Sophie, » pour venir chercher fortune à Paris dans les lettres, a Pauvre enfant ! s'écria madame Arnould, que n'éte^vous resté là-bas auprès de votre mère et de votre sœur ! — Ne désespérez pas encore, reprit Dorval; j'ai là une tragédie digne d'être jouée par Lekain et Clairon. Ah! que de nuits j'ai passées avec délices autour de cette œuvre de mes vingt ans! Il faut bien vous le dire, madame, ce n'était pas seulement la gloire qui me souriait, c'était aussi l'amour, n Tout en parlant ainsi, Dorval jetait un regard de serpent à Sophie, qui écoutait avec la curiosité du cœur, a Oui, madame, il y a dans mon pays une belle fille brune, maligne, enjouée, faite par l'amour et pour l'amour; je l'aime à la folie. — C'est là une belle folie, murmura la chanteuse, séduite par l'air passionné du nouveau débarqué. — Une belle folie , dit la mère en prenant sa mine sévère ; ma fille , je ne vous conseille pas d'y tomber. Pour vous, monsieur, vous êtes bien à plaindre de venir chercher fortune à Paris en compagnie de la poésie et de l'amour : amoureux et poëte, c'est être ruiné deux fois. — Je ne suis pas de votre avis, dit Dorval en regardant Sophie avec passion; n'ai-je pas tous les trésors du cœur sous la main? — C'est assez déraisonner pour

aujourd'hui, interrompit madame Amould, M. Dorval, d^ailleurs, est sans doute fatigué. Voici la clef de sa chambre. — Hélas I pensa Sophie , qui aimait déjà à jouer sur les mots, il emporte la clef de mon cœur. » L'amour est éternellement condanmé à jouer la comédie , à rechercher les masques , les surprises , les mensonges. L'amour qui va droit devant soi, sur la grande route commune , n'arrive jamais : il meurt à moitié chemin; mais l'amour qui va par les sentiers couverts ne manque jamais son coup : il surprend, et c'est fini. Les femmes cherchent autre chose que de l'amour dans le cœur des hommes , elles y cherchent de l'esprit. Elles tiennent toujours compte du roman qu'on prépare pour les vaincre; car, pour elles, l'amour est un roman : plus il est embrouillé , plus il les séduit. Le comte de Lauraguais connaissait bien les femmes. Débarquer de Normandie en poëte naïf et spirituel , qui vient chercher la gloire à Paris pour en couronner sa maîtresse, n'était-ce pas débarquer en vrai don Juan auprès d'une comédienne qui voulait d'abord donner son cœur? Il faut le dire à la louange de Sophie Amould , elle ne remarqua pas le comte de Lauraguais dans les coulisses de l'Opéra, oii il arrivait toujours avec le fracas d'un prince héréditaire; elle aima du premier coup Dorval, qui lui apparaissait dans le triste équipage d'un poëte de province.

La conquête fut rapide; au bout d'une semaine, le poëte Dorval enlevait Sophie de l'hôtel de Ponthien. Jamais enlèvement ne fut plus doux et plus passionné :

il la porta dans ses bras une demi-heure durant. Il avait donné rendez-vous à son laquais ; mais cet homme s'était trompé de rue. Un demi-siècle après, devenu pair de France et duc de Brancas, le comte de Laura- ^uais racontait, avec tout le feu de la jeunesse, cet enlèvement romanesque : « C'était Psyché, j'étais Zéphire; j'avais des ailes, les ailes de l'Amour. Pauvre tourterelle effarée I elle était si légère sur mon cœur, que je craignais de la voir s'envoler. » Elle se mit à pleurer. « Que dira ma mère? — J'ai pour vous une belle rivière de diamants. — Ma pauvre mère 1 — J'ai aussi un collier de perles fines. — Qui la consolera? — A propos , j'oubliais de vous dire que j'ai loué pour vous un petit hôtel , un peu mieux garni que celui de Ponthieu. » A cet instant, le comte retrouva son carrosse. Le reste va sans dire : voilà pourquoi je ne le dis pas.

Cet événement mit en émoi la cour et la ville ; on plaignit à la fois madame de Lauraguais et Sophie Amould. On sait que le comte de Lauraguais se moquait de l'opinion comme d'une belle fille en carnaval qui change tous les jours de déguisements. Sophie était déjà à la mode dans le monde des passions profanes. Sa renommée resplendit d'un vif éclat; on ne l'avait comparée qu'à Orphée , on la compara à Sapho et à Ninon. Comme eUe avait de l'à-propos, une grande liberté d'esprit, des grâces folâtres dans le langage, il fut bientôt décidé qu'elle avait recueilli l'héritage de Fontenelle et de Piron ; chacune de ses reparties passa

de bouche en bouche depuis Versailles jusqu'à la Courtille. Elle fut célébrée par toute la pléiade des poètes gazouilleurs du temps. Ce ne fut pas tout pour sa gloire : l'Encyclopédie se donna rendez-vous ches eUe pour faire de la philosophie en toute liberté; il faut dire qu'on soupait chez Sophie Amould mieux que partout ailleurs. Toute fière de ses succès du monde, elle n'oubliait pas l'Opéra, le vrai théâtre de sa gloire; elle chantait toujours d'une voix fraîche et mélodieuse; elle jouait, en outre, avec toute la grâce et tout le sentiment d'une grande comédienne. Garrick, dans son voyage à Paris , déclara que mademoiselle Amould était la seule actrice de l'Opéra qui frappât ses yeux et son cœur.

Malgré toutes les remontrances de la cour, le comte de Lauraguais continuait à vivre avec elle sous le même toit. Madame de Lauraguais , qui était le modèle des femmes sacrifiées , vendait ses diamants pour que son mari fît honneur à sa maison; mais Dieu sait les diamants qu'il attrait fallu vendre pour soutenir longtemps le luxe de Sophie Amould ! Son hôtel était un palais, son salon un musée , sa toilette une féerie. Au milieu de cette vie si folle et si fastueuse, le croira-t-on? le comte de Lauraguais et mademoiselle Amould s'aimaient toujours de l'amour le plus tendre.

Quatre années se passèrent ainsi , à la grande surprise des amis du comte et des amies de la chanteuse. Jamais pareU amour ne s'était allumé sur les planches de l'Opéra, Sophie Amould, on le devine, s'ennuya la

première ; pendant une absence du comte , elle décida qu'il était temps de rompre. Elle ne voulut rien garder de lui; elle fit atteler le carrosse, y mit ses bijoux, ses dentelles, ses lettres, tout ce qui lui rappelaiUaon bonheur avec lui : » Va, dit-elle à son laquais, conduis ce carrosse chez madame de Lauraguais; tout ce qui est dedans lui appartient » Comme le laquais s'en allait, elle le rappela : a Attends, j'oubliais une chose importante. » Elle appela ses femmes : a Qu'on m'apporte les deux enfants du comte. Us sont bien à lui , » dit-elle en se promenant On apporta les deux enfants , l'un encore au berceau , l'autre bégayant à peine. Elle les embrassa et leur dit adieu, a Tiens, La Prairie, porte ces enfants dans le carrosse, et mène-les avec tout le reste. « La Prairie obéit sans mot dire, alla tout droit à l'hôtel de Lauraguais, où la comtesse était seule. La pauvre femme accepta les enfants et renvoya les bijoux. On a souvent médit des femmes du dixhuitième siècle; ce trait ne doit-il pas en absoudre beaucoup? N'y a-t-il pas bien des femmes aujourd'hui qui garderaient les bijoux et renverraient les enfants? Là ne finit point l'amour des deux amants. Après quelques infidélités, ils en revinrent au même point. Le scandale avait été grand dans Paris; il fut plus grand encore à la nouvelle de ce raccommodement. Le comte fit plusieurs voyages; il est entendu que pendant ces absences Sophie Arnould laissa voyager son cœur, a Ah! cruelle, lui dit le comte au retour, vous avez voyagé plus loin que moi. — Pierre qui

roule n'amasse pas de mousse, répondit-elle; mais^ hélas I mon cœur a amassé bien de Pennui. Le prince d'Hénin me fera mourir avec ses bouquets, ses madrigaux et ses écus : c'est une vraie pluie d'amour. — Attendez, lui dit le comte, je vais vous délivrer d'un prince si ennuyeux, tu Le même jour, 11 février 1774, il assemble quatre docteurs de la Faculté de Paris. tt C'est une question importante, leur dit-il gravement : il faut savoir si l'on peut mourir d'ennui. » Après de mûres réflexions, les quatre docteurs se déclarèrent pour l'aflBrmative. Ils motivèrent leur jugement dans un long préambule; après quoi ils signèrent de la meilleure foi du monde, a Et le remède? » demanda le comte. Ils décidèrent qu'il fallait distraire le malade, changer son horizon et le délivrer des gens qui l'entouraient. Cette pièce en main, le comte s'en va droit chez un commissaire porter plainte contre le prince d'Hénin, sous prétexte qu'il obsédait mademoiseUe Amould au point de la faire mourir d'ennui, a Je requiers , en conséquence , qu'il soit enjoint au prince de s'abstenir de toute visite chez la chanteuse, jusqu'à ce qu'elle soit hors de la maladie d'ennui dont elle est atteinte, maladie qui la tuerait, selon la décision de la Faculté , ce qui serait un malheur public et un malheur privé, n On devine que cette plaisanterie se termina par un duel. Le prince et le comte se battirent si bien , ou si mal , que , le soir même du duel , ils se rencontrèrent ensemble chez Sophie Amould.

Peu de temps avant la Révolution, elle quitta le

théâtre, les passions de l'Opéra et les passions du inonde, poor se retirer à la campagne. Elle imita Voltaire, Choiseul, Boufflers; elle se passionna pour l'agriculture comme la reine Marie-Anloinette ; elle eut des vaches et des moutons ; elle fit du beurre et du fromage ; elle fana son foin et cueillit ses pois.

En pleine Révolution, elle vendit sa petite terre pour acheter à Luzarcbes la maison des pénitents du tiers ordre de Saint-François. Comme elle avait toujours de l'esprit, elle fit graver cette inscription sur la porte : lie^ missa est Elle s'occupa de sa mort et de son salut. Cette femme, qui avait, conune Madeleine, jeté son cœur à tous les vents printaniers, profané son âme dans toutes les folles amours, se prépara à la mort avec une certaine volupté claustrale. Au bout du parc , dans le couvent en ruine, elle disposa son tombeau et fit inscrire sur la pierre ce verset de l'Ecriture :

Multa remittuntur ei peccata , quia dilexit mnltum.

Le croirait-on? les sans-culottes de Luzarches vinrent la troubler dans sa retraite , la prenant pour une religieuse et pour une ci-devant. Ils firent un matin une visite domiciliaire dans la maison des pénitents, a Mes amis, leur dit-elle, je suis née femme libre, j'ai toujours été une citoyenne très-active , et je connais par cœur les droits de l'homme. » Les sans-culottes ne voulaient pas la croire sur parole ; ils allaient la mener en prison, lorsqu'un d'eux aperçut sur une console un buste de marbre : c'était Sophie Amould dans le rôle

d'Iphigénie. Cet homme, trompé sans doule par Técharpe de la prêtresse, s'imagina que c'élait le buste de Marat : a C'est une bonne citoyenne, » dit-il en saluant le marbre.

Il restait alors à Sophie Arnould trente mille livres de rente et des amis sans nombre. En moins de deux ans, elle perdit sa fortune et ses amis. Elle revint à Paris avec quelques débris sauvés du naufrage; un mauvais avocat, qui gouvernait son bien, acheva de la ruiner. Elje tomba donc dans une misère absolue et dans une solitude profonde. Elle alla vainement frapper à la porte de tous ceux qui l'avaient aimée ; elle frappa à bien des portes, mais c'était frapper sur la pierre des tombeaux : ceux qui l'avaient aimée n'étaient plus là. La prison, l'exil, l'échafaud, les avaient dispersés pour jamais. Elle fut réduite à aller demander assistance chez un perruquier qui l'avait coiffée en ses beaux jours. Cet homme demeurait dans la rue du Petit-Lion; il lui donna asile, mais dans un triste réduit sans lumière et sans cheminée, où la pauvre femme grelottait et s'éteignait. Elle payait cher les grandeurs passées; certes, Madeleine ne traversa pas une pénitence si austère. Cependant elle chantait encore, a On a entendu, dit un journal, mêlée aux concerts mystérieux des obscurs théophilanthropes, cette voix qui tonnait dans Armide et qui soupirait dans Psyché; on a gémi en pensant à l'incertitude des événements et aux mystères de la fatalité. »

Un jour qu'elle était, comme de coutume, seule

dans sa chambre , grelottant sans se plaindre, ne désespérant pas 'de son étoile , rebâtissant pour la millième fois le château écroulé des fêtes de sa vie, le perruquier entra chez elle, a Eh bien , lui dit-elle avec humeur, est-ce qu'on entre ainsi sans se faire annoncer?

— Il est bien Theure de plaisanter! dit le perruquier d'un air fâcheux : savez-vous ce qui m'arrive? Décidément, on prend ma perruque pour une enseigne d'auberge ; le comte de T. . . est descendu chez moi.

— Le pauvre homme ! s'écria Sophie Amould. — Il arrive incognito d'Allemagne, sans un sou vaillant. Dieu merci I si tous les gens que j'ai coiffés viennent me demander un gîte et du pain, me voilà bien loti ! n

Sophie Arnould descendit dans la boutique. « C'est toi! s'écria le comte de T... en se jetant à son cou.

— En vérité, dit-elle, il me semble que je lis un roman. L'exil est donc bien dur, que vous vous résigniez à venir dans cette ville toute sanglante où vous n'avez plus d'amis? Croyez-moi, vous allez être plus exilé à Paris que chez le roi de Prusse. — Qu'importe? dit le comte de T... ; n'ai-je pas trouvé un cœur qui se souvient de moi? » Ils s'embrassèrent encore et jurèrent de ne pas se séparer. Le perruquier logea son nouvel hôte dans un galetas du cinquième étage. Dès que le jour était venu , Sophie Arnould montait chez lui avec une tasse de café à la main ; ils partageaient fraternellement : après quoi ils devisaient du temps passé, pour oublier un peu les angoisses du présent.

A l'heure du diner, le perruquier les priait de des-

cendre dans rarriere-boutique , où Ton dînait tant bien que mal à la même table, a Je n'ai qu'une table et qu'une soupière, disait ce brave honuney sans quoi je ne prendrais pas la liberté de dîner avec vous; maiS| ajoula-t-il avec un certain air malin, antre temps, autres mœurs. »

Il y aurait un curieux chapitre à faire sur cet inlérieur de perruquier hébergeant des hôtes illustres. Il y aurait à recueillir plus d'un mot spirituel, plus d'ane pensée philosophique, plus d'un tableau profondément humain. Il est bien regrettable que Sophie Arnould , qui écrivait des lettres charmantes , n'ait pas raconté en détail son séjour dans la rue du Petit-Lioa. On ne sait ce que devint le comte de T... , je n'ai même pu découvrir son vrai nom. Les mémoires disent qu'il avait été dans sa jeunesse « un des plus jolis grappilleurs des espaliers de l'Opéra » .

Sophie Arnould retrouva son étoile avant de mourir. Fouché l'avait aimée; devenu ministre en 1798, il reçut un matin en audience extraordinaire une femme qui disait avoir de précieuses confidences à lui feire touchant la sûreté de l'État. Il reconnut Sophie Arnould ; il écouta son histoire avec émotion et décida, séance tenante, qu'une femme qui avait enchanté par sa voix et par ses yeux tous les cœurs pendant plus de vingt ans, avait droit à une récompense nationale; en conséquence, il signa le brevet d'une pension de vingtquatre mille livres, et ordonna qu'un appartement lui fut donné à l'hôtel d'Angevilliers. Sophie Arnould,

SOPHIE ARXOLLD. 355

qui) la veille, n'avait plus un seul ami, en vit venir un grand nombre à son hôtel. Tous les poêles du temps y qui étaient de mauvais poètes , tous les comédiens, tous les habitués. du Caveau, se réunirent ches elle comme dans un autre hôtel de Rambouillet Seu* lement , au lieu des préciosités du beau langage , oa y répandait à pleins verres la gaieté gauloise. ^

On pourrait, à l'exemple des biographies, citer quelques beaux mots de Sophie Arnould; mais cet esprit n'a pas cours aujourd'hui parmi les honnêtes gens : c'est de l'esprit entre deux vins et entre deux

amours ^.

Elle a eu pour amants Rulhières et Beaumarchais ; on l'accuse d'avoir somment emprunté de l'esprit à ses amants : pourquoi n'accuse-t-on pas aussi ses amants d'avoir quelquefois fait la roue avec son esprit?

En 1802, dans la même saison, on enterra sans bruit, sans éclat, sans pompe, trois femmes qui, durant près d'un demi-siècle, avaient rempli la France de l'éclat de leur beauté , du bruit de leur talent , des pompes de leurs amours : Sophie Arnould, mademoiselle Clairon et mademoiselle Dumesnil.

Sophie Arnould, se confessant à l'heure de la mort,

* Parmi les mots qu^on peut citer à la gloire de cet esprit si gai, si franc et si original, n* oublions pas celui-ci. Mademoiselle Guimard avait écrit à Sophie Arnould une lettre dMnjures où celle-ci était accusée d^avoir commis sept fois par jour les sept péchés capitaux ; elle répliqua ainsi : Fait double entre nom* Et elle signa.

raconta au curé de Saint-Germain l'Auxerrois toutes ses passions profanes. Comme elle lui parlait des fureurs jalouses du comte de Lauraguais, celui qu'elle avait le plus aimé, le curé lui dit : a Ma pauvre fille, quels mauvais temps vous avez traversés! » Elle s'écria avec des larmes dans les yeux : « Ah! c'était le bon temps! j'étais si malheureuse! v Ce trait de cœur, dont un poëte a fait un beau vers sans se donner beaucoup de peine, me console de tous les traits d'esprit de Sophie Amould.

Mademoiselle Lange, ce beau démon, comme on disait par antiphrase, donna son cœur à M. Hoppe, ce banquier hollandais qui posséda encore plus de cœurs que de millions, — on ne sait pas à quel prix. — Par exemple, le cœur de mademoiselle Lange lui avait coûté un hôtel rue Saint-Georges, le château de Montalais, un carrosse à deux chevaux, et de quoi habiller cent fois la pudeur de mademoiselle Lange. Chose étrange, quand il changea de culte, elle faillit mourir de chagrin; elle se fit peindre en Ariane abandonnée , les épaules à demi couvertes par une peau de tigre; un vaisseau fuyant à l'horizon emporte Tinfidèle avec une autre maîtresse; sur un rocher désert on lit une inscription tragique ou la belle abandonnée menace de finir sa vie.

Mais, de même que la véritable Ariane fut consolée

par Bacchus, rAriane de la Comédie française sécha ses larmes dans un autre amour. — Et quel amour! — un amour légitime : c'est ici que commence la comédie.

M. Simons était banquier et carrossier à Bruxelles , il avait permis à son fils de venir à Paris se former aux belles manières; M. Simons fils pensa qu'il fallait chercher les belles manières à l'Opéra et à la Comédie française. Il ne fit qu'une pointe à l'Opéra; mais il déclara qu'il voulait vivre et mourir à la Comédie française aux pieds de mademoiselle Lange. Il tomba amoureux comme un Flamand, amoureux jusqu'aux larmes, jusqu'au désespoir, jusqu'à la folie; car mademoiselle Lange, son idole, lui déclara qu'elle n'écouterait ses serments que sur l'autel deThyménée. Lettre du fils à son père : « Mon père, le croiras-tu? à Paris, ce pays du démon, j'ai rencontré un ange, et c'est une comédienne, et je veux Tépouser, et si tu me refuses ton consentement, je me jette du haut des tours de Notre-Dame; et ce n'est pas tout : mademoiselle Lange ira mourir de chagrin dans un couvent. »

L'amoureux avait écrit quatre pages sur ce ton : M. Simons père jugea que son fils était quatre fois foa. Il accourut à Paris , non pas précisément pour le cooduire à Charenton , mais pour l'empêcher à tout prix de tomber dans cet abime plein de ténèbres qui s'appelle une comédienne.

M. Simons père descendit chez \L Simons fils, mais il n'y trouva que le portrait de mademoiselle Lange.

Quelle que fût sa colère, il ne put s'empêcher de la trouver jolie. Une idée subite lui monta au front : a Si je l'enlevais à mon fils? » dit-il en prenant un air de vainqueur. Mais le miroir voisin lui donna le conseil de ne plus se hasarder dans les jardins d'Armidc. « Non , reprit-il ; il est plus sage d'aller trouver cette ingénue et de lui acheter pour quelques poignées d'or la liberté de mon fils. » Et le voilà parti. II arrive à la porte de mademoiselle Lange , il sonne avec émotion^ on l'introduit dans un salon du plus haut style. M. Simons fils se jette dans les bras de M. Simons père : « Je ne t'embrasserai que sur la route de Bruxelles! v Mademoiselle Lange fait son entrée, une véritable entrée en scène. « Monsieur, votre fils vous aime tant, que vous l'embrasserez sous mes yeux! — De beaux yeux! s'écrie le père, mais je n'en ferai rien. Mon fil& est un maître fou. »

•M. Simons père s'embarqua sur la mer orageuse des malédictions et des phrases éloquentes. Survint à propos Julie Gandeille, surnommée la BeUe fermière, une comédienne doublée d'un bas bleu. Julie Gandeille fit encore-de plus belles phrases que M. Simons père, et elle lui prouva que la sagesse des nations voulait que M. Simons fils épousât mademoiselle Lange.

M. Simons père était subjugué par le beau style et la belle bouche de mademoiselle Julie Gandeille. Il se rappelait involontairement ces princesses des contes de fées dont toutes les paroles se changent en perles fines, a Mademoiselle, dit-il tout à coup, vous qui

prêchez si bien le mariage , croyez-vous qu'il fasse le bonheur? •— Peut-être, répondit Julie Candeille; jusqu'ici je n'ai jamais trouvé le bonheur, et je croîs que c'est parce que je ne suis pas mariée. — Pas du tout? dit malicieusement M. Simons père. — Pas du tout I » Et mademoiselle Candeille raconta son histoire avec tout l'esprit d'une femme qui fait sa confession tout haut, tt En vérité, s'écria M. Simons, je ne m'y reconnais plus; dans quel pays suis-je donc? Cette Comédie française est donc l'école des mœurs I » Il se leva et prit galamment la main de mademoiselle Candeille. a Mademoiselle , j'ai l'honneur de vous demander votre main pour H. Simons père ; si vous daignez ne pas me la refuser, je ferai un pas de plus , et j'aurai l'honneur d'aller en votre compagnie demander à mademoiselle Lange sa main pour M. Simons fils. »

Jamais un mariage ne s'était présenté ainsi à brûlepourpoint et à brûle-jupon; mademoiselle Candeille croyait rêver ou jouer un rôle; elle ne répondait pas et regardait tour à tour M. Simons père, M. Simons fils et mademoiselle Lange, quand celle-ci se jeta dans ses bras avec une émotion vraie ou bien feinte : a 0ht ma chère Julie , si ce n'est pas pour ton bonheur, que ce soit pour le mien! »

Les femmes de théâtre ont tant l'habitude de se marier à la fin de la comédie , qu'il leur arrive souvent de se marier pour tout de bon sans y regarder à deux fois.

Mademoiselle Julie Candeille se décida à devenir

madame Simons, sans même savoir qu'elle épousait la fortune en personne.

Les deux mariages se firent le même jour — 11 février 1789; — ce n'était pas la première fois qu'on voyait cela à la Comédie française, mais jusque-là cela s'était passé sur la scène. Andrieux , qui fut de la double noce, voulut immortaliser cette belle action dans une comédie qui s'appelle : la Comédienne. Il ne manqua à Andrieux que d'avoir de l'esprit, de la gaieté et de la poésie.

Qui eût dit cependant à mademoiselle Candeille, quand la première fois elle vit son mari remuer des millions, qu'il la condamnerait presque à mourir de faim, et qu'il ne vivrait, lui, que des droits d'auteur de Julie Candeille? Les faillites de l'émigration ruinèrent cette maison de banque qui ne roulait que sur des carrosses et qui, dans un temps où les carrosses étaient proscrits, ne pouvait plus faire son chemin. Pendant plus de vingt ans la pauvre femme s'épuisa dans le travail et dans le dévouement; son mari était devenu fou; son père, un vieux musicien, ne vivait que de l'argent de sa fille. Aussi le travail nocturne la blanchit avant l'ftge. Elle eut enfin le bonheur de perdre son mari, et comme elle ne désespérait pas du mariage, elle épousa en secondes noces un homme qui avait quelque bien. Cette autre aventure se passait en 1822. Depuis on entendit à peine parler d'elle , il se pourrait bien qu'à l'heure où j'écris elle vécût encore dans quelque maison perdue du Marais ou dans quelque

village où elle aura cherché les mœurs de l'âge d'or de la Belle fermière.

Mademoiselle Lange perdit aussi son mari : je ne dirai pas que ce fut un bonheur, quoiqu'elle le perdit le jour où il fut ruiné : mademoiselle Lange avait de meilleurs sentiments. Elle eût sans reproche partagé avec lui la fortune d'ancienne date qui lui restait de M. Hoppe; mais la mort ne le voulut pas. Mademoiselle Lange trouva que se marier une fois, c'était assez de bonheur comme cela : elle résista vaillamment à tous les adorateurs qui voulaient succéder à M. Simons fils. Elle s'accoutuma à son veuvage avec une douce mélancolie; elle s'était réfugiée à Florence, où, comme plus tard madame Alexandre Dumas, elle prenait rang dans le beau monde , ce beau monde de Florence qui serait un peu le demi-monde dans le faubourg Saint-Germain.

Il y a toute une histoire à propos d'un portrait, pour expliquer pourquoi mademoiselle Lange s'était tt expatriée » .

Après son mariage elle voulut se faire peindre, pour remplacer le portrait d'Ariane abandonnée qui n'était pas tout à fait du goût de son mari. Elle appela Girodet, qui lui conseilla de poser en vestale. « Non, dit-elle, en honnête femme, n C'était le temps de la vertu. Girodet eut beau dire, il lui fallut peindre madame Simons tout habillée en mère de famille. Aussi fit-il un portrait si vertueux — sans grâce et sans couleur, — que mademoiselle Lange ne voulut pas se reconnaître, a Ce n'est pas le portrait de mademoiselle

MADëMOISELLK lange. 368

Lange, mais c'est le portrait de madame Simons, » disait Girodet. Mademoiselle Lange refusa le portrait Girodet furieux se vengea cruellement. Il remania le portrait, et tout en gardant la figure, il peignit une Danaé sous une pluie de gros sous qui parsemaient sa couche. Il y ajouta ensuite des accessoires et des emblèmes grotesques, qui étaient autant d'allusions contre la femme et le mari. Danaé recevait la pluie de monnaie dans une écharpe tenue par l'Amour. En face d'elle, l'aigle de Jupiter était figuré par un dindon qui était orné d'une queue de paon. A ses pieds, un rouleau portait ces mots : Asinaria camœdia Phuti. On voyait grimacer sous le lit la face d'un satyre, orné de cornes immenses , sur le front duquel se promenait un escargot et dont l'œil était bouché par une pièce d'or. Enfin, aux quatre coins du tableau , étaient placés quatre petits médaillons , peints en camaïeu , avec des devises latines. Dans le premier on voyait une femme qui se terminait en queue de poisson, avec l'épitaphe : Mulier formosa supeme desinit in pUcem; dans le deuxième, une femme montée sur un dindon : Risum teneatis, amici; dans le troisième, une cassette remplie d'or : Trahit sua quemque voluptas; dans le dernier, un âne à longues oreilles : Nec pluribw impar. Ce scandaleux tableau, indigne du peintre, no resta guère que vingt-quatre heures au Salon de 1799 : ce fut plus qu'il n'en fallait pour faire beaucoup de bruit j les journaux s'emparèrent de la satire, et le poëte de Guérie le mit en vers dans un conte allégorique inti-

lulé : Stratonice et son peintre, conte qui n'en est pas un *.

Mademoiselle Lange, qui se croyait considérée comme la plus vertueuse femme de la nation, s'enfuit en Italie pour oublier et se faire oublier. Elles sont toutes ainsi ces pauvres réhabilitées, toujours repentantes et jamais pardonnées. Mademoiselle Lange prit pied à Florence, un pays hospitalier aux femmes légères si elles sont belles. La comédienne retrouva une cour et ne regretta pas le théâtre de ses triomphes.

Elle eut un jour la curiosité de revenir en France. Elle craignait toujours qu'on ne se rappelât Thistoire de la Danaé. Pauvre oubliée I on ne se rappelait plus ni son nom ni sa figure. Elle alla au Théâtre-Français et n'y reconnut personne, hormis Corneille et Molière, car elle vit jouer Polyeucte et le Misanthrope.

* A la fin de février 1851, ce tableau a été vendu à Thôtel des commissaires-priseurs pour 2,700 francs. C^est une curiosité payée u%peu cher. Il y a d^autres portraits de mademoiselle LAQge. Celui que mademoiselle Louise Fitijames a donné à la Comédie française provenait du cabinet du baron de Cypîèves. Le nom du peintre n*est pas indiqué au catalogue. Bien que œ fût un connaisseur distingué , M. de Cypîèves n*osa pas se décider sur Tauleur de ce portrait ; quelques amateurs Tont attribué à Goypel , mort avant la naissance de mademoiselle Lange ; d*aa- Ires ont parlé de Greuze ou de Vien , le soleil et la lune.

Un portrait de sa sœur, qui a été danseuse à TOpéra , appartient aujourd'hui à mademoiselle Louise Fitzjames. C'est un chefd'œuvre de Valin , peint dans le temps où on Ta proclamé rival de Greuie et de Prudhon.

MADEMOISELLE LANGE. a6.1

Elle se trouvait heureuse de traverser Paris comme une étrangère y — ce Paris qui ne sait plus la veille, qui ne s'inquiète jamais des vieilles lunes , qui n'adore que les étoiles du lendemain , — quand tout à coup elle vit à la porte d'un marchand d'estampes une gravure à deux teintes d'après l'odieuse Danaé de Girodet. tt Ce portrait me fera mourir de chagrin I d dit mademoiselle Lange. Et elle repartit pour Florence saiis retourner la tête une seule fois.

Elle mourut peut-être de chagrin , mais elle avait soixante ans et ressemblait à un tonneau , — elle qui avait inspiré ces vers :

Lange , c'est Tnnge aux ailes de colombe , Qui toujours monte et qui jamais ne tombe.

Ce fut en l'an de grâce 1825 que cet ange s'envola au ciel du haut de son tonneau.

Mademoiselle Lange a passé au théâtre comme un rayon de jeunesse. On n'y avait jamais vu si adorable ingénue; elle avait le charme sans le savoir; sa voix était une symphonie, et son air simple ne masquait qu'à demi toutes les malices de la fille d'Eve. De l'ingénue à l'amoureuse il n'y a qu'un baiser. Elle joua les amoureuses avec la grâce fondante et la volupté intime des déesses de Prudhon.

Page 1