LES DEUX COLOMBE
Le rossignol , qui en Orient n'aime que la rose , aurait adoré la première et la deuxième Colombe du Théâtre-Italien. Gui eût TU Bulbul inOdèle !
Colombe I*^ était une amowreute, cela va sans dire. Colombe II en était une aussi. Elles étaient sœurs par le sang et par le gosier. Leur nid commun était la Comédie italienne, où tout était amour, mélodie et beauté.
De Colombe l'atnée on vanta les talents mûrs. De Colombe la jeune on admira les talents précoces. Ce fut une ravissante pastorale d'un quart de siècle. Elles jouaient à tour de rôle, elles roucoulaient à tour de colombe. La cage n'était jamais sans amour ou sans musique.
Grimm est enthousiaste de Colombe I" : u Elle n'a d'antre défaut que trop de noblesse et trop de beauté pour le caractère
des rôles de rOpéra-Coinique; son port, sa démarche, son maintien, sont ceux d*une reine, d'une princesse, plutôt que ceux d'une Sophie, d'une Rose, d'une Colette. Son regard, auguste, noble et tendre, ses grands yeux, les plus beaux du monde, sembleraient plutôt l'appeler à la tragédie. Son jeu est tant soit peu maniéré , mais de cette manière qui platt encore lors même qu'on la condanme, et que de bons conseils pourront aisément corriger. Elle a une voix charmante et un goût de chant excellent, plein de cette grâce, de cette douceur, de cette facilité qu'on n'a jamais su sentir en France, r.
Colombe II n'obtint pas les madrigaux de Grimm, mais la terre n'en tourna pas moins pour elle dans le bien des nues !
M. de Florian, capitaine de dragons, avait établi son camp — je me trompe , sa bergerie , — dans les coulisses du ThéAtre- Italien. <8on Estelle c'était mademoiselle Colombe; sa Galathée mademoiselle Camille.
Vous demandes ce que c'est que Camille, C*est un lutin sous les traits de l'Amour.
Et plus loin tt elle fait tourner toutes les têtes en gardant la sienne. »
Quand mademoiselle Colombe lui demande un quatrain , il ne l'écrit qu'avec une plume arrachée à ses ailes.
Et autres marivauderies d'un soldat qni se pondrait pour aller se battre.
' Les siècles héroïques ou galants prodiguent les épithèles. Jacoma Antonia Véronèse fut surnommée la Célèbre CamiUe,
Camille était une Vénitienne qui portait très-artistiquement le beau nom de Véronèse. Cependant son père, Carlo Véronèse, n'était qu'un Pantalon. Il lui apprit le commencement de l'art, comme s'il eût été un Mario ou un Lélio.
Camille débuta dans Coralme esprit follet. Le véritable feu dramatique la tenait en effet. Cependant elle commença par
danser. Quand elle fut assez applaudie dans les ballets , son père vînt lui dire : a Chantez maintenant. » '
Alors Camille, qui savait déjà danser comme une Camargo, chanta comme une Baletli, et joua les comédies de Goldoni comme mademoiselle Dangeville sut jouer les comédies de Voltaire.
Comédienne et danseuse dans les Tableaux de Panard , Panard lui fit des madrigaux qui étaient eux-mêmes des tableaux.
On a compté qu*un volume suffirait à peine pour recueillir les vers qu'elle reçut de tous les poètes du temps. Si les vers n'étaient pas de premier choix , Tactrice au moins était de premier ordre. Elle méritait toutes les guirlandes de Julie.
Goldoni fa vit pleurer véritablement dans ses pièces , et elle fit pleurer véritablement Goldoni en pleine loge de la Comédie italienne. Son geste ne partait pas de Tétude du miroir ; c'était une âme qui s'avançait et parlait. Elle était belle, elle était sensible, elle avait le ton de la nature , et c'est le cœur seul qui donne ce ton-là.
De pareilles actrices sont rares, et c'est pourquoi on les nomme les célèbres Camilles.
Voici l'oraison funèbre de Camille Véronèse : u Le Théâtre italien vient de perdre Colombine : elle était fille de Pantalon et sœur de Coraline. Camille, enfant du théâtre, y dansa dès sa première enfance ; elle succéda ensuite à sa sœur dans l'emploi de soubrette. Le public croyait avoir fait une grande perte par la retraite de Coraline ; mais Coraline avait de beaux yeux^ une belle peau, une belle gorge; mais, en qualité d'actrice, un babil insipide. Vous savez que dans les pièces italiennes il s'agit d'improviser, et qu'un rôle vaut à proportion de l'esprit de l'acteur qui le joue. Camille n'était pas fort éloquente; elle savait assez mal la langue italienne : née à Paris, elle s'était accoutumée à parler français avec des mots italiens , c'est-à-dire à conserver les tournures françaises , et à les transporter mot pour mot dans l'italien ; quelquefois elle italianisait même les mots purement français qu'elle était en usage d'employer dans la vie conunune; mais elle avait une grande chaleur, et elle entraînait en dépit de ses
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mauvais discoars ; elle était d'aillears un des plus grands pantomimes qu'il y eût sur aucun théâtre. Tout se peignait sur son visage et dans ses gestes , et celte sorte d'expression , elle Tavait souvent sublime. »
Pourquoi le Bossuet des coulisses n*ajouta-t-il pas : * Elle est morte pour avoir trop vécu , et elle n'avait que trente ans ! «