‹ Princesses de comédie et déesses d'opéraChapitre 5 sur 65 · LES CONFESSIONS DE MADEMOISELLE GAUTIER · texte numérisé non relu

LES CONFESSIONS DE MADEMOISELLE GAUTIER

G01IÈDIEN\E ET CARMÉLITE.

Des Cannélites de Lyon, avril 1757.

De pauvres gens me mirent au monde. On pouvait dire de mon père et de ma mère que c'étaient Peau et le feu, la pluie et le beau temps. Est-ce à ces oppositions de caractères que j'ai dû d'être la créature la plus étrange qui soit sur la terre? Dès que je sus parler, je sus chanter; dès que je sus écrire, je sus dessiner. J'avais tout à la fois des aptitudes d'homme et de femme. Mon parrain m'ayant entraînée dans une salle d'armes, je saisis une épée avec la grâce, non pas d'une femme, mais d'un maître d'armes. Que faire de moi? je rimais des tirades de tragédie, je peignais avec un pinceau large et fier, mais je ne fus ni peintre

nîpoëte. Il fut décidé, en conseil de famille, que j'entrerais au théâtre , où je ne peindrais que ma figure et où je débiterais les vers de Corneille.

Savez-vous ce qui faisait mon charme, c'est que j'étais violente et douce , c'était la tempête de l'équinoxe dans un verre d'eau de rose; j'avais des colères de lion et des paresses de couleuvre. Quand j'étais debout, je défiais tous les hommes, même le maréchal de Saxe. Un soir, à souper, je pris mon assiette d'argent et je la roulai comme une oublie. Il s'était moqué de moi : a Faible femme I » Je le défiai à l'épée, au pistolet et au poing; il me dit, car il était toujours galant, qu'il aimait mieux lutter corps à corps : il vint à moi d'un air résolu; je l'attendis comme un mur d'airain; aussi le premier choc fut épouvantable, il alla rouler à l'autre bout de la table. Il est vrai de dire qu'il prit sa revanche, car il l'emporta à la seconde attaque, mais il avoua que j'étais une rude amazone et que pas un homme ne lui avait résisté aussi longtemps que moi. Par exemple, si on me surprenait couchée, je n'étais pas si vaillante.

J'ai couru la province avant de débuter à la Comédie française. J'étais de toutes les aventures et de tous les duels. Il n'y avait pas alors un souper qui ne finit d'une façon tragi-comique. On se disputait mes grâces, on se coupait la gorge pour mes beaux yeux , mais je ne me croyais obligée à rien ; bien mieux , il arriva un jour cette histoire :

M. de La Ferté , sous-gouverneur du roi , et le mar-

quis de Lenox, capitaine au Royal-Champagne, me défièrent , devant douze bouteilles de vin de Porto , car je ne reculais devant rien, pas même devant le diable. C'était après le spectacle : nous voilà tous les trois buvant jusqu'à l'ivresse. Une fois ivres, mes deux compagnons se disputent à qui m'enlèvera ; je riais sous cape. Voilà la dispute qui s'échauffe, on menace de se jeter les dernières bouteilles à la tête. Je les rappelai à la raison par ces- simples mots : « Oh ! messieurs, du si bon vin ! d Ils reposèrent les bouteilles sur la table, mais ils dégainèrent vaillamment. M. de La Ferté, un peu plus gris que M. de Lenox, perdit d'abord du terrain , mais tout à coup , ressaisissant sa colère, il fondit sur le marquis comme un véritable ouragan et lui perça l'épaule de part en part; après quoi, pendant que son rival, tombé sur un fauteuil, demandait un médecin à l'hôtelier, il vint à moi avec un sourire et me dit cavalièrement : a Ma belle amie, c'est moi qui vous enlève pour ce soir. — Mon bel ami, lui dis-je, savez-vous à qui vous parlez? — A ma maîtresse, répondit-il. — A votre maître! » lui criai-je toute révoltée. Et subitement je me saisis de l'épée de M. de Lenox et je me mets en garde. M. de La Ferté ne veut pas me prendre au sérieux, il me rit au nez et hausse les épaules, a La lâcheté après l'outrage I lui dis-je avec fureur. — Attendez, me dit-il; puisque cela vous amuse, je vais m'amuser aussi. » Il tire son épée et veut Caire sauter la mienne, mais j'avais prévu le coup et ce fut son épée qui sauta. Il se piqua au

jeu, ramassa son épée et se remit en garde, a Madame, dit-il en affectant de me parler avec respect, il est bien entendu que le vainqueur dictera ses conditions au vaincu. — J'y souscris, » répondis-je. Les fumées du vin ne nous aveuglaient pas. H. de La Ferté ne voulait pas me frapper au cœur, et moi je ne songeais qu'à lui donner une leçon. Tic tac , tic tac , nous étions de la même force; aussi durant toute une minute, nous nous escrimions sans aboutir. Je désespérais déjà de ma cause, quand il se découvrit, je l'atteignis au bras : « Touché I s'écria-t-il ; je pourrais continuer, mais ce ne serait pas de jeu. — Coqtinuez, » lui dis-je en souriant. Je voyais bien qu'il avait toutes les peines du monde à soulever son épée. Un médecin venait d'entrer ; nous pansâmes les deux blessés et je passai la nuit à les veiller. Ils avaient juré de la passer amoureusement avec moi.

Voilà mes faits et gestes. J'en pourrais écrire tout un volume.

J'ai aimé, pour mes péchés, le maréchal de Wurtemberg. Un jour de vanité, il m'emmena à la cour du duc pour prouver à son souverain qu'il avait une plus belle maîtresse que lui. Arrivée à la cour, je regardai du haut de ma beauté la maîtresse du duc , qui jouait à la souveraine. Je fus d'une si belle impertinence, que le duc me donna l'ordre de sortir de ses Etats ; je lui répondis avec la plus belle impertinence qu'il ne fallait pas vingt-quatre heures pour sortir de ses Etats.

Revenue à Paris , le croiriez-vous , je n'eus qu'une

idée, me venger da duc sur sa maîtresse. Comment me venger? je ne savais pas, mais je repartis.

Qu'on juge de l'intempérance et de l'effervescence de mes passions, par les écarts et les périls auxquels elles m'ont exposée. A quels dangers ne s'exposait pas une fille de vingt à vingt-deux ans, en allant de Paris dans le Wurtemberg et du Wurtemberg à Paris dans une voiture de poste, à la merci d'un seul laquais et d'un postillon I Ce laquais, plus timide et plus las, le sentant beaucoup mieux que moi, s'approchait souvent de ma chaise, et surtout dans les bois de Nancy et de Sainte -Menehould, en me disant d'une voix entrecoupée : a Mademoiselle, savez-vous que nous voici dans de vrais coupe-gorges?... » A quoi je répondais : M Marche toujours et ne crains rien : tu suis César et sa fortune! » Certaine nuit, dans une auberge, on entre dans ma chambre; et, croyant qu'on vient m'avertir que les chevaux sont à la chaise, j'appelle mon laquais, et personne ne me répond. Tandis que l'on s'approchait de mon lit, je crie aussitôt au voleur, et le voleur intimidé s'enfuit. Je m'élance du lit, il m'échappe. On vient au bruit. Je m'en prends à l'hôte, qui s'excuse sur trois voitures arrivées la nuit : a C'en est assez, lui dis-je; qu'on mette les chevaux à ma voiture! » On obéit, et je pars sur-le-champ, sans penser davantage au voleur.

J'arrivai incognito à Wurtemberg; j'achetai les deux plus beaux chevaux des Etats du prince, je les attelai à un carrosse de louage et j'allai sur la promenade oii

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toute la cour faisait la queue de paon. Je reconnais la maîtresse du duc, noblement couchée dans une calèche toute bleue et toute rose, u Attends, lui dis-je, je vais te donner un autre lit! » Je passe comme un coup de vent contre la favorite et je la jette les- quatre fers en Tair à dix pas de là, au grand étonnement de ses courtisans, qui n'osaient pas y regarder à deux fois de peur d'être indiscrets.

Mais pourquoi vous dire toutes ces folies? Si vous aviez une heure à perdre,, je vous raconterais mes galantes équipées avec le comte de ChémeroUes, qui devint fou d'amour quand il me rencontra, et qui devint fou quand je lui dis que je ne l'aimais plus. Ah ! chez moi les passions allaient à bride abattue , elles ne se reposaient pas à l'ombre des grands marronniers; si je prenais le temps de me retourner, c'en était fait de mon amoureux.

Pourquoi ne l'avouerais-je pasi j'ai subi la peine du talion. Pendant six ans, je riais des larmes qui tombaient à mes pieds, car j'avais plus que toute autre l'art cruel de déchirer les cœurs. Mais un jour, mon cœur fut déchiré. Je jouais les princesses de tragédie, ce fut un prince de tragédie, Quinault-Dufresne, qui me prit dans son empire, qui m'emprisonna dans sa passion, je veux dire ma passion, et je fus triste jusqu'à la mort, comme a dit notre Sauveur, s'il m'est permis de mêler le sacré au profane. cœur humain ! ô abîme, ô ténèbres! j'étais descendue d'un gentil-

homme à un comédien , et ce comédien ne m'aimait

pas. Juste retour des choses d'ici -bas, Quinault- Dufresne n'aimait que les femmes de qualité I II daigna venir souper av^c moi, mais le lendemain il partit de bonne heure et ne revint pas. J'allai plus loin dans mon humiliation, je lui écrivis les lettres les plus tendres. Savez-v,ous ce qu'il fit de mes lettres, des chefs-d'œuvre de passion, à ce qu'on a dit? il les donna à lire, pendant l'entr'acte, à ces dames de la Comédie. J'aurais voulu me venger, mais on se venge toujours mal, quand on aime, de celui qui ne vous aime pas. Ahl si Quinault-Dufresne avait su tenir une épée! Il y avait six ans que j'étais à la Comédie française : j'avais débuté, un jeudi de septembre 1716, par le rôle de Pauline dans Polyeucte; j^y jouai pour la dernière fois, je ne sais plus quel jour d'avril 1723, le rôle de madame Patin. J'avais consenti depuis quelque temps à jouer les caractères, où, grâce à mon encolure, à mes airs d'amazone, à ma gaieté naturelle, à mes saillies, je faisais jaillir le rire comme une source vive de tous les coins de la salle. Je ne sais pas si je me consolais de l'abandon de Quinault-Dufresne; ce qui est hors de doute, c'est que j'avais plus d'un consolateur à mes trousses. Sans doute, pour parler dans la pernicieuse façon des gens du monde , j'étais plongée dans une mer de délices et je goûtais une funeste sécurité dans les ténèbres de la mort , quand je fus illuminée d'une lumière divine. Je m'éveille à huit ou neuf heures du matin, contre ma coutume ordinaire. Je me souviens que c'est le jour de ma naissance ; je sonne

mes gens. Ma femme de chambre arrive , pensant que je me trouve mal : je lui dis de m'habiller, parce que je veux aller à la messe; elle me répond qu'il n'est pas fête, sachant qu'à peine les jours d'obligalion m'y faisaient aller. J'insiste, elle m'habille. Je vais aux Cordeliers, suivie de mon laquais, menant avec moi un petit orphelin de ma mère, que j'avais adopté. J'entends une partie de la messe sans nulle attention ; vers la préface, une voix intérieure me demande « qui m'amène au pied des autels? si c'est pour remercier Dieu de m'avoir donné de quoi plaire au monde, et transgresser mortellement chaque jour sa loi? D

Cette réflexion, de la plus monstrueuse ingratitude envers le Seigneur, me terrassa au point que je ne saurais l'exprimer!... De la chaise sur laquelle j'étais nonchalamment appuyée, je me prosternai sur le pavé.

La messe 6nie , je renvoie chez moi et mon laquais et l'orphelin , et demeure abîmée dans une perplexité inconcevable. Je me relève tout à coup, et vais à la sacristie demander une messe du Saint-Esprit, auquel un germe de foi, qui n'avait jamais été. étouffé par mes désordres, me faisait avoir recours dans les dangers les plus évidents. Le premier mot que je prononce en attendant le prêtre, c'est celui-ci : « Mon » Dieu , je voudrais bien me sauver. . . . Mais comment i> faire? je tiens à des chaînes d'autant plus indissolu- » blés, qu'elles me sont chères!... Aidez-moi donc

» vous-même 9 ômon Dieul... Pour être éclairée de vos » lumières, je viendrai tous les jours à la messe.... » Bref, après trois heures d'agitation, si je ne m'en retournai pas chez moi justifiée, j'étais du moins déterminée à entrer dans le chemin qui mène à la justification.

Six mois se passèrent avec ma messe fidèlement entendue le matin, et le soir mes allures accoutumées. On m'avait raillé sur mes messes : je me déguisai en femmelette, pour n'être pas connue. On s'en aperçoit, la raillerie redouble; pour lors je me rappelle cette parole de l'Evangile : a Qu'on ne peut servir deux maîtres, n Sur quoi je prends mon parti , vers la Toussaint, d'abandonner le plus dangereux, quoique le plus agréable.

Je commençai par me passer de femme de chambre pour m'habiller. Afin de m'accoutumer à la retraite que je méditais, je me retirai doucement des parties de plaisir, sous prétexte d^ndisposition. Mais plus le temps pascal approchait, où j'avais fixé ma retraite, plus mes combats intérieurs devenaient si violents, que la force de mon tempérament y succomba. Un vomissement presque continuel ne m^empécha pourtant pas d'écrire ma confession générale.

La nécessité de trouver un confesseur me détermina à me confier à une vertueuse parente , qui m'avait souvent et vainement moralisée. Elle s'adressa au grand pénitencier, qui lui indiqua un zélé vicaire de Saint- Sulpice, ma paroisse. Il me rebuta d'abord, et refusa

de m'entendre jusqu'à ce que j'eusse fait divorce avec le monde : enfin, touché de me voir à ses pieds, où mes larmes et mes sanglots lui peignaient la sincérité de mes sentiments , après m'avoir consolée dans l'espérance des miséricordes du Seigneur, il me quitta en me renvoyant à un jour plus tranquille.

Quel jour, bon Dieu I... «c'était le jour mémeoù, pour la dernière fois de ma vie, les personnes qui m'étaient les plus chères devaient diner chez moi.... Mais, quelque chères qu'elles me fussent, elles m'étaient alors moins chères que mon salut.

C( que je souffris à table pour ne rien laisser apercevoir de ma situation intérieure ne peut s'imaginer! La grâce et la nature se faisaient sentir dans tous les replis de mon cœur, surtout lorsque quelqu'un me dit : « Vous nous faites trop grande chère pour un mer-t i> credi de la Passion , n et qu'on répondit fout de suite : » C'est qu'elle nous fait ses adieux. »

Me sentant prèle à m'évanouir, je me lève de table sous prétexte d'un payement à faire, et. pour lequel j'avais donné ma parole. Chacun se lève aussi, on me conduit jusqu'à ma porte; je monte en carrosse, et la compagnie se remet à table : mais le premier coup de fouet du cocher me fait pousser un cri si perçant, qu'entendu par la compagnie, on se disposait à venir à moi. A ce mouvement, je rentre dans une salle basse; ma femme de chambre leur donne le change en leur persuadant que je suis partie, et que c'est l'enfant qu'on a entendu crier. Je remonte alors en

voiture y et me sauve à Saint-Sulpice où mon confesseur m'attendait.

Là, quelque agitée que je fusse , je commence ma confession; et après une séance de trois heures , ou Dieu seul put me soutenir, le confesseur, vraiment touché de mon état, me remit à un autre jour.

Je rentrai chez moi, où je n'avais plus que quatre jours à demeurer. La désolation s'empara de mon esprit et de mon' cœur; j'étais éperdue et tremblante, et me demandais , comme saint Augustin : a Pourras-tu » te passer de tant d'aisances et de biens? de tant de » sortes de douceurs qui, jusqu'à ce jour, ont comblé 9 tes souhaits? Abandonneras-tu ce petit palais pour » aller vivre seule dans une triste cellule, et ne voir V que des religieuses? embrasser enfin (et pour toute D la viel) un état aussi monotone qu'obscur, et que tu » détestas toujours?... » Mais je triomphai de ce cruel moment.

Enfin, le jour de ma sortie arrive. M. Languet, mon curé, m'avait souvent évitée : j'avais toujours ri et badiné de ses pieuses exhortations. Sa joie fut complète lorsque je lui] fis part des miséricordes de Dieu sur moi.

Je passai une partie de la nuit à écrire aux personnes avec lesquelles j'étais engagée de profession, et au père de mon adoptif , à qui je renvoyais l'enfant avec vingt pistoles. Je laissai les lettres , avec ordre de ne les envoyer à leur adresse qu'à midi, et de dire à quiconque me demanderait que j'étais absente pour

longtemps. Après quoi je partis, vers cinq heures du matin , de chez moi , pour n'y. jamais rentrer.

Mais y au lieu des combats précédents, j'en sortis avec la même tranquillité que je sors actuellement de ma cellule pour aller au chœur, onze mois précisément après cette heureuse messe I

J'arrive, tout aussi tranquille, à Versailles, au lever de feu M. le cardinal de FJeury et de M. ]e duc de Gesvres, mes constants protecteurs, desquels j'allais prendre congé. Je passe de leur appartement à la chapelle du roi, pour y entendre la messe, pendant laquelle je me souviens qu'il y a dans le château une dame que j'avais violemment offensée; et, sortant de la chapelle, je me hâte d'aller chez elle, et je la fais prier de descendre dans un entre-sol, pour éviter l'éclat de ses premiers mouvements.

A peine y est-elle entrée, que je ferme la porte et me précipite à ses pieds : ce qui la rend interdite et sans voix. Je lui demande, dans la posture de suppliante où j'étais, un généreux pardon; parce qu'abandonnant le monde pour faire pénitence, j'avais cru devoir commencer par ce que l'Évangile prescrit de plus difficile.

Cette dame, un peu revenue de ce qu'elle avait d'abord cru n'être qu'une illusion, me dit tout ce que la colère d'une femme piquée le plus sensiblement put lui suggérer de plus dur. Après l'avoir écoutée sans lui répondre, je lui dis, toujours prosternée à ses pieds, que je n'étais pas venue pour me justifier, mais

pour lui demander pardon; que si elle daignait me l'accorder, je partirais Qontente; que si elle me refusait, Dieu serait satisfait de ma soumission, mais ne le serait pas de son refus. A ces mots, elle me tend la main, me fait asseoir, et nous voilà réconciliées.

Je repartis de Versailles sans y prendre de nourriture, l'action que je venais de faire m'ayant suffisamment rassasiée. Je me rendis à Paris, dans la communauté de Sainte-Perpétue , où j'avais fait meubler une petite chambre, pour y demeurer jusqu'à ce que l'inventaire de mes meubles et autres arrangements fussent finis.

En entrant dans cette première retraite, j'éprouvai invisiblement ce que saint Paul éprouva visiblement, puisqu'au lieu des écailles qui lui tombèrent des yeux, je me sentis transformée en une créature toute nouvelle. Montée à cett e petite chambre , je me crus montée au ciel!... Là, tout le passé s'évanouit; maisons, biens, amis, plaisirs, tout disparut de mon souvenir; le calme et la paix intérieure où je me trouvai me faisaient presque douter si ma vie jusqu'alors n'avait pas été un songe. Ma cousine, qui fondait en larmes et qui ne pouvait se séparer de moi dans la crainte de me laisser seule, et qu'elle ne me trouvât morte le lendemain, ne pouvait comprendre mon empressement à la renvoyer pour goûter à loisir le nouveau plaisir de la solitude.

Je dis à la supérieure que j'avais fait collation le matin , et que je la priais de me donner à souper du

reste du dîner de la communauté. Il ne se trouva qu'un peu de carpe à l'étuvée, que je mangeai avec appétit. Cette carpe réchauffée et quelques noix pour dessert non-seulement restèrent dans mon estomac sans peine, mais je dormis toute la nuit d'un sommeil aussi paisible que celui d'un enfant de huit ans : ce qui a toujours continué depuis.

Dès qu'on sut ma retraite, chacun lui donna la cause qui lui plut : personne ne put croire que dans la force de l'âge (j'avais alors trente et un ans) et de la violence des passions, j'eusse pris, sans m'y croire forcée, un parti si opposé à celui que je quittais.... Mon inventaire est affiché; il dure quinze jours, pendant lesquels tout Paris vient se convaincre de la réalité de ma fuite; et chacun s'en retourne touché et attendri des miséricordes de Dieu sur moi.

Mes affaires enfin rangées, je pars pour le Màtonnais, la veille de l'Ascension, six semaines après ma sortie d'Egypte, et où m'attendait madame la marquise de Valadons d'Arcy, mon amie, à qui j'avais fait part de ma détermination, en la priant de m'arréter une ' place dans le couvent des Ursulines de Pondeveaux, pour y vivre pensionnaire et inconnue : car la vocation était encore bien loin de ma pensée, attendu l'aversion que j'avais toujours eue pour ce genre de vie, et surtout pour les communautés de filles.

En montant dans la diligence, je trouvai, pour compagnon de voyage, M. le commandant de l'Aubépin, qui, trompé par mon extérieur, me combla de soins

et d'attentions respectueuses jusqu'à Saulieu, où la marquise m'attendait : ce qui l'ayant confirmé dans la haute opinion qu'il avait prise de moi , il me supplia de lui dire à qui il avait eu l'honneur de rendre ses devoirs.

A peine fus-je installée dans le couvent de Pondeveaux, où les religieuses m'avaient reçue avec toute la bienveillance possible, que le démon me tendit un piège. Une personne dont le nom vous est très-connu m'écrivit : que dans la résolution où j'étais de mener une vie retirée, il me conjurait d'accepter une de ses terres qu'il me nommait, pour y finir mes jours comme il me plairait ; et qu'en ce cas , il me la donnerait en bonne foime.

Mais je savais vaincre le démon.

Je le remerciai cordialement de son oflre, en lui disafat : qu'ayant quitté ma maison, il ne serait pas édifiant que j'acceptasse la sienne; et que, quelque pures que pussent être ses intentions, le public pouvait les mal interpréter.

Les religieuses m'avaient donné une grande cham* bre, dans laquelle j'en fis construire trois, comptant y finir mes jours. J'assistais à tous leurs exercices. On avait pour moi des égards qui m'affligeaient, parce que, trompées, ainsi que le commandeur, sur un certain air du monde et un embonpoint que je n'avais pas encore perdu, on me croyait de haut parage. Je les tirai d'erreur, comme j'avais désabusé le comman* deur ; et elles m'en témoignèrent encore plus d'amitié.

Je passais les jours à lire, à prier Dieu , menant la vie la plus douce qu'on puisse imaginer.

Je fus pourtant affligée à Pondeveaux, pendant les premiers six mois, par des songes qui, chaque nuit, me désolaient beaucoup. Un jour, me trouvant seule devant le saint sacrement, dans la peine oii j'étais de ces songes impertinents, je m'adressai à la mère de Dieu, comme si elle eût été présente : a Oh çà! «sainte Vierge, lui dis -je avec la même ingénuité 1) que j'avais parlé à Dieu, aux Cordeliers, dix-huit D mois auparavant, on dit que vous êtes toute-puissante 9 dans le ciel , que vous obtenez pour les pécheurs ce D qu'ils osent vous demander?... Si, par votre interj» cession, je suis délivrée des vexations nocturnes que vje souffre depuis si longtemps et qui me font hor- T> reur, je vous promets de jeûner, au pain et à l'eau , ff la veille de toutes vos fêtes, et de communier à votre «intention; de porter jusqu'à la mort, sur ma chair, 9 un cordon de laine blanche avec des nœuds ; et de « dire chaque jour bien dévotement votre chapelet. »

Depuis cet instant je fus si tranquille sur ce point, et j'ai conservé une si vive reconnaissance envers cette mère de miséricorde, que je répandrais jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour soutenir et son pouvoir et s^ bonté.

Après dix mois de séjour à Pondeveaux, je vins à Lyon rendre mes devoirs à feu M. le maréchal de VilleroL

La maison de l'Antiquaille me plut beaucoup; et,

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quoiqu'on n'y reçût point de pensionnaires, M. l'archevêque leur demanda pour moi cette grâce. J'avais eu quelques inquiétudes à Pondeveaux, pour avoir refuse la visite du vieux comte de Feuillans, qui en était gouverneur. D'un autre côté, mon amie la marquise d'Arcy n'approuvait pas que je fusse aussi séquestrée que je prétendais l'être, et que je regardasse comme une distraction l'oifre qu'elle me faisait continuellement de passer une partie de la belle saison dans ses terres , avec elle et sa famille.

Je fis donc revenir mes meubles de Pondeveaux, sans me soucier des accommodements que j'y avais fait faire, et qui m'avaient coûté plus de deux cents pistoles. Je fis à peu près les mêmes frais à l'Antiquaille, la regardant enfin comme la dernière de mes stations. J'y suivis, de même qu'à Pondeveaux, les exercices réguliers de l'ordre de Sainte-Marie. J'avais pour directeur le père Deveaux , de la compagnie de Jésus , dont les ordres me paraissaient être ceux de Dieu même.

11 commença par me conseiller de me lever à onze heures du soir, et de faire l'oraison jusqu'à minuit Je me tenais biep éveillée pour obéir; mais à peine étais-je à genoux, que je m'endormais comme une marmotte jusqu'à je ne sais quelle heure.

Voyant que cette pratique n'était pas de gnon ressort, il m'en prescrivit une autre, dans une lettre que je reçus de lui.

11 me marquait que, puisque j'avais tant d'attrait pour l'expiation de mes péchés, il me conseillait de

faire usage de la discipline tous les vendredis, pendant l'espace d'un Miserere, ou sur les épaules, ou à la &ÇOD des religieuses; qu'on me prêterait à l'Antiquaille l'instrument nécessaire, sinon qu'il m'en fournirait un lui-même. Qui fut camuse à la lecture de cette lettre? ce fut moi. Je croyais avoir la berlue. Je lisais et relisais cette belle épitre, croyant toujours m'être trompée ; mais j'y trouvais toujours la même proposition !

tt Quoi donc? me disais-je avec une espèce de » dépit, la discipline! à moi? Juste ciel, quelle imper- 3> tinence!... Les béguines sont bien maîtresses de se » soumettre à de telles sottises. Quant à moi, je n'en «ferai rien..!. Que faire cependant? C'est Dieu qui » me parle par sa bouche!... Et si je lui désobéis?... «Mais ce Miserere qu'il me prescrit, je ne le sus D jamais?... Eh bien! il faut l'apprendre; il faut se » soumettre au ministre de mon Dieu et se résigner à » tout, puisque mon salut en dépend. »

Pour ne point rougir en empruntant une discipline , j'allai couper six ou sept brins de corde neuve; je les nouai par intervalles; et pendant que la communauté •se trouvait en oraison, je m'enferme, me décduvre les épaules, et m'y applique une grêle de coups, mais dont la douleur fut telle, que je tombai tout à plat sur le nez, presque sans sentiment.

Je pleurai de dépit, non de dévotion, bien résolue de chanter une gamme très-vive à mon directeur flagellant.

La nuit se passa comme il plut à Dieu , sans pouvoir ni fermer l'œil, ni me tenir sur aucun côté. Le matin ^ je trouvai mes épaules tricolores de meurtrissures, et sortis outrée de colère, pour aller à Saint-Joseph rendre au compte au zélé directeur de ce que m'avait valu trop de soumission à ses conseils.

Hélas! dès qu'il parut avec son extérieur imposant, je me trouvai si faible, que je ne pus répondre aux questions qu'il me fit sur la cause de ma visite. Le seul mouvement de mes épaules le lui disant assez, il me le fit aisément avouer, en lui disant enfin très-franchement que j'avais pourtant accepté sa proposition, quoiqu'elle m'eût scandalisée, mais que je le priais de vouloir bien ne plus exiger que je réitérasse un pareil exercice. Il me le promit sur-le-champ, en m'assurant cependant qu'avant tvès-peu de jours je le lui redemanderais à genoux , mai$ qu'il n'y consentirait pas.

ttOhI quant à ce, lui répondis- je avec quelque » dépit, vous aurez la barbe bien longue avant que n votre oracle s'accomplisse I y*

Il avait pourtant raison, le bon père ; car je ne fus pas plutôt rentrée chez moi que la honte de ma démarche et de ma lâcheté me fit bientôt changer de sentiment et de langage.

Ces vierges pures avec lesquelles je vivais, et qui joignaient la pénitence à la plus innocente vie, faisaient ma condamnation ; et mes épaules n'étaient pas guéries, que je demandai très-humblement ce que j'avais rejeté avec indignation. Le bon père, mais pour

la forme seulement, se fit un peu prier; car il eût élé bien facbc de ne pas contribuer à la mortification de cette chair si potelée et si douillettée, et à laquelle je croyais encore devoir de si tendres égards. Aussi me fournit-il abondamment tout ce qu'il me fallait pour travailler à réparer les torts de ma première poltronnerie.

C'est ainsi que le Seigneur, par sa miséricorde infinie, m'a fait entrer dans la terre des saints, dix-buit mois après m'avoir fait sortir de celle de perdition , où la seule indigence m'avait conduite, puisque nul de mes parents n'était sorti de la simplicité et de l'honnêteté chrétiennes. Le seul dérangement d'un père m'avait réduite , à l'âge de dix-sept ans, grande et de figure, disait-on, assez prévenante, à ne savoir quel parti prendre.

J'avais horreur du vice et n'en eus pas moins de la proposition qu'on me fit d'embrasser l'état de comédienne* A quoi l'on me répondit que ce préjugé ne régnait plus que chez le peuple et les cagots, tandis que la cour et la ville pensaient différemment et regardaient d'un tout autre œil ceux qui exerçaient des talents devenus aussi utiles qu'agréables.'

On persuade aisément la jeunesse! Mais l'expérience m'apprit combien la perversion devient inévitable à cet état, pour qui n'est pas en garde contre tous les écueils qui l'environnent; puisque, sans autre travail que celui de la mémoire , on vit dans l'opulence et dans de continuels amusements de toute espèce : au point que les trois dernières années que je restai au

théâtre me rapportèrent, tous frais faits, quarantequatre mille francs.

Quelle amorce pour un cœur qui n'envisage que le présent! Et quelle miséricorde que celle qui peut l'arracher à une vie si voluptueuse, suriout dans la force de l'âge et des passions!

On me mit le balai à la main le jour même de mon entrée.

Laver la lessive, tirer de l'eau d'un puits très-profond , frotter les tables du réfectoire, porter les cruches de chaque sœur à leur place, laver la vaisselle de terre à notre usage , écurer les marmites et le poêle de la cuisine, fut un plaisir pour moi beaucoup plus grand que ne l'avaient été mes anciennes mollesses.

A ces occupations, qui durèrent quatre ans, succéda celle de faire les alpargates, ou souliers de corde , pour toute la communauté; d'avoir soin de l'horloge, pour laquelle il fallait chaque jour monter, à force de bras, trois pierres d'un poids énorme.

Après les trois premiers mois d'épreuves, je fus admise au saint habit, le 20 janvier 1725. Monseigneur l'archevêque eut assez de bonté pour présider à la cérémonie. Malgré toute la rigueur de la saison, la ville entière y assista : tant on avait eu peine à se persuader qu'il se fût fait en moi un changement si étrange, et que moi-même avais quelquefois peine à croire !

Le souvenir du passé, ainsi que la vue du présent, n'avait besoin d'aucun secours pour m'entretenir dans mes résolutions. Les miséricordes d'en haut me

rendaient mes anciennes erreurs d'autant plus odieuses ; mes yeux étaient deux fontaines de larmes, et de larmes les plus sincères.

Quelques jours avant ma profession , Dieu permit à Satan de m' exercer plus que jamais , en me peignant l'extrême importance de l'engagement que j'allais prendre, surtout avec des religieuses, dont le nom seul m'avait toujours déplu I Le Ciel daigna me soutenir; et l'approche seule des sacrements écarta pour jamais de mon esprit de pareilles idées.

Je prononçai mes derniers vœux avec une voix ferme et une joie qui surprit tous les assistants , et cette joie ne se démentit jamais.

Quelque temps après ma profession. Dieu, cependant, permit que le démon me tourmentât sur nouveaux frais. Non comme à Pondeveaux , par des songes impertinents; mais le jour et la nuit je me trouvais dans des états qui me faisaient horreur. Je n'eus point recours aux épines, ainsi que saint Benoit; encore moins au feu, comme Martinien : ce fut à l'équivalent de l'un et l'autre, et le tentateur fut confondu.

Mon directeur, conformément à sa promesse, m'avait laissé la bride sur le cou. Alors, pour ajouter à l'austérité commune, j'y joignis toutes celles que mes forces et mon courage pouvaient me permettre de journellement pratiquer.

Je commençai par un vœu de ne jamais boire de

vin j pas même en danger de mort , dût-il n'en falloir

qu'une goutte pour prolonger ma vie. Pendant douze

130 PRIXCËSSËS DE COMEDIE.

ans de suite , avec la permission du père Deveaux et le secours d'en haut, je me suis exercée chaque jour à faire servir à la justice divine les membres qui avalent servi à Tiniquité ; et une grande maladie ayant en6n affaibli mes forces, je m'en suis tenue depuis à raustérité de la règle et à un entier abandon aux décrets de la Providence.

J'ai cette grâce particulière à rendre au Seigneur, que depuis Pinstant que j'ai quitté le monde jusqu'à ce jour, je ne l'ai jamais regretté une seule fois, malgré les épreuves qu'il m'a fallu subir et les violences qu'il a fallu me faire pour vaincre mon extrême sensibilité : violences si grandes et qui ont tellement pris sur mon tempérament, que mes cheveux et mes sourcils, de très-noirs qu'ils étaient, sont devenus tout blancs en ma pleine jeunesse.

Vous me demandez comment j'ai connu la reine? parce que je connaissais M. de Moncrif et que je le priai un jour, par une lettre éloquente , de faire passer Masse, qui dirigeait l'orchestre de la Comédie française, dans la musique de la reine,* car j'en suis arrivée à vouloir le salut de tout le monde, et je suis de l'avis de Nicole : on ne peut pas gagner le ciel dans l'enfer de la comédie. M, de Moncrif montra ma lettre à la reine, qui fut touchée de voir une comédienne si loin dans la pénitence. Elle daigna m'écrire, cette sainte fenmae qui a de la vertu pour toute la eour«

Voici ma vie à vol d'oiseau. Toute détachée que je sois des choses de ce monde , je ne me suis pas sans

quelque émotion retournée vers le passé. J'ai soulevé d'une main purifiée ma jeunesse dans son tombeau , j'ai vu avec une dernière larme voler autour de moi tous ces chers fantômes qui ont été le cortège chanteur de mes passions. Ci-gît... tout est mort en moi, excepté Dieu.

Et d'ailleurs ce qui reste de moi va tomber en poussière. Sainte Thérèse, la patronne des carmélites, m'appelle et m'attend là-haut. C'est là que je verrai cette reine auguste, cette reine de France qui, dans le ciel , n'aura d'autre couronne que ce beau nom de Sophie qu'elle a sanctifié à son tour.

La fureur poétique vient de me reprendre, je finis ma confession par ces vers qui tombent de ma plume :

Thérèse , je t'entends ! une éternelle vie Brise de mon exil les liens importuns.

Avec une prière offerte par Sophie, Mon ftme va voler sur Tautel des parfums.

reine ! ftme céleste et le charme du monde , Si sur moi tes regards daignèrent s'abaisser, J'implore, en expirant, ta piété profonde!

Demande mon bonheur, le ciel va t' exaucer.

Soeur Madeleine,

Canaéllto Indignt.

Il y a à la Comédie française un joli portrail de mademoiselle de Seyne qui ne ressemble pas du toat à mademoiselle de Seyne. Il est signé d'un peintre moderne qui n'a vu cette charmante comédienne que dans la gravure de Lépicié , d'après le portrait d'Aved. Lépicié a fait une belle gravure un peu fière , qui ne rend pas le flou et le chiffonné de la peinture. Aved lui-même , tout en la métamorphosant en Didon , n'avait pas réussi à exprimer tout le charme pénétrant de cette belle fille j a la fois simple comme la nature et compliquée comme la femme. Il est donc tout naturel que le peintre moderne ait passé à côté de la vérité en toute bonne foi.

Lépicié, qui savait rimer un quatrain, avait gravé celui-ci sons le portrait de mademoiselle de Seyne':

L*art ne vous prête point sa frivole imposture ; De Seyne , vos attraits , vos talents enchanteurs N*ont jamais emprunté qu*à la seule nature Le don de plaire aux yeux et d*attendrir les cœurs.

J'ai, dans mon escalier, un portrait plus vrai de mademoiselle de Seyne. C'est un portrait de Nattier, qui l'a représentée dans le costume du temps : robe à ramages, gorge au vent, cheveux poudrés, avec un léger bouquet sur le front. La seule nature a barbouillé de rouge les lèvres et les joues , après avoir répandu sur le nez et sur les tempes un nuage de poudre à la maréchale. Mademoiselle de Seyne ne montre que discrètement sa gorge, et pour cause; elle cache ses mains sous une draperie inexplicable. Son œil noir est à la fenêtre, mais les jalousies sont baissées. Elle s'appuie, avec une grâce charmante, sur une urne , la Seine. De Seyne , de la scène , à la Seine , comme on disait alors. Nattier n'a pas manqué l'allégorie, lui qui n'a jamais fait un portrait sans avoir dans sa poche les Métamorphoses d'Ovide.

Mademoiselle de Seyne eut l'honneur de débuter devant Louis XV au palais de Fontainebleau. Elle joua Hermione avec une colère maladive qui impressionna le jeune roi. Elle fut reçue, quelques jours après, le 16 novembre 1724, à la Comédie française, et y débuta, le 5 janvier suivant, dans le même rôle,

tt toute nue et toute vêtue d'or ». Le roi lui avait fait présent d'un costume de huit mille livres. Dès ce jour elle fut célèbre, tous les gens de cour lui débitèrent des galanteries, tous les gens de lettres lui débitèrent des louanges. La marquise de Prie, qui se croyait un peu la reine, puisqu'elle gouvernait la France pçr le bon plaisir du duc de Bourbon, voulut aussi donner un costume à la débutante, un costume tout parfilé d'or, l'or des frères Paris. C'était le costume d'Agathe dans les Folies amoureuses. Les Folies amoureuses I tout le monde jouait alors les Folies amoureuses.

Voltaire, qui déjà voulait que tout ce qui devenait célèbre porlàt la queue de la robe de sa renommée, eut l'art de décider mademoiselle Lecouvreur à laisser jouer à côlé d'elle mademoiselle de Seyne. On reprit Mariamne, oii mademoiselle de Seyne joua le rôle de Salomé. Durant quelques jours, il y eut le coin de Salomé comme le coin de Mariamne. Les nouvelles reines au théâtre ont toujours le public pour elles, car le public aime par-dessus tout à bâtir ce château de cartes qui s'appelle la gloire des comédiennes.

Ce qui manqua le plus alors à mademoiselle de Seyne, ce fut un rôle nouveau, car elle n'avait pas le génie qui fait revivre les chefs-d'œuvre anciens. Elle semblait née pour le drame plutôt que pour la tragédie ; elle n'avait pas le sentiment des attitudes sculpturales qui donnent le caractère aux héroïnes antiques; elle était mobile et brisée ; elle puisait toute sa force dans ses larmes ; elle ne savait pas porter le fier man-

MADEMOISELLE DE SEYXE. 135

teau des femmes de Corneille. Malheureusement, elle ne trouva de poètes pour lui faire des rôles à sa taille, que La Mothe, l'abbé Pellegrin, Richer ctLefranc de Pompignan. Elle joua Didon avec beaucoup de sentiment; elle joua même Electre avec une énergie qui contrastait avec sa silhouette de roseau courbé par IWage : Ccir elle avait traversé les passions amoureuses avant d'échouer dans les récifs du mariage (Quinault-Dufresne avait daigné déposer sa couronne à ses pieds). Elle s'était embarquée plus d'une fois, toutes voiles tendues, sans s'inquiéter du soulèvement des vagues. Fille de Vénus, elle n'avait pas craint le baptême de Vénus.

Mademoiselle de Seyne, qui fut toujours mademoiselle de Seyne, même après son mariage, fut arraché^ du théâtre par les médecins, toute jeune encore, mais déjà prédestinée au tombeau. On oublie si vite à Paris, qu'on la croyait morte depuis longtemps quand débuta mademoiselle Clairon. Tout le monde remarqua cette pâle figure que la curiosité avait rappelée à la comédie; on ne reconnaissait pas mademoiselle de Seyne : mais pourtant une autre femme avait-elle ce front intelligent, ce sourire de fée et ces yeux d'enfer tempérés par une larme de paradis? La revenante applaudit beaucoup; le jeu nouveau de mademoiselle Clairon lui rappela qu'elle-même aussi elle avait tenté de ne pas jouer selon la tradition.

Mais je laisse dire mademoiselle Clairon :

Mademoiselle de Seyne suivait exactement mes débuts, et les

applaudissements qu*elle me donna, surtout dans le rôle d' Electre, qu'on assurait avoir été son triomphe, achevèrent de me tourner la tête. Je remuai ciel et terre pour la connaître, et pour obtenir qu'elle voulût bien me dire des vers : un ami commun me procura Tun et l'autre. Lorsqu'elle entra dans la chambre où j'étais, je ne vis qu'une femme déjà sur le retour, n'annonçant rien de l'imposant que je craignais de trouver, mal coiffée, mesquinement mise, sans autre maintien que celui de l'insouciance. Le son de sa voix et les petits riens qu'elle prononça m'auraient permis de croire, en ne la regardant pas, que je n'entendais qu'un enfant volontaire et dédaigneux. Je triomphais. Ses refus de dire des vers devant moi me parurent autant les aveux de son insuffisance que de ma supériorité. Enfin elle consentit à répéter la scène d'Electre, au troisième acte, et j'arrangeai dans ma tôle le petit compliment bien tourné et bien faux que je ne pouvais me dispenser de lui faire... Mais l'air de dignité qu'elle prit en se levant, en arrangeant des chaises pour se faire un théâtre et des coulis.«es, le changement que je vis dans tout son être à mesure <[ue le moment de parler approchait, changèrent aussi toutes mes idées. Ma vanité se tut; je sentis que quelques larmes me roulaient déjà dans les yeux; et lorsqu'elle parla', les accents de son désespoir, la douleur profonde de son visage, l'abandon noble et vrai de tout son être, vinrent se réunir dans mon âme pour la pénétrer, l'éclairer et m'entraîner à ses pieds , pour me punir de mon impertinente présomption et m'en corriger à jamais.

Transformer ainsi une chambre à coucher en palais du roi d^Argos, se métamorphoser avec tous les attifets rococos en fille d'Agamemnon, trouver tout à coup l'émotion et la douleur, pleurer de vraies larmes et arracher de vraies larmes à cette altière débutante qui * n'avait cru jusque-là qu'à elle-même, c'était le triomphe du génie.

Quinault-Dufresne avait épousé mademoiselle de

SeyDe parce qu'elle était jolie, et surtout parce que le roi et la marquise de Prie Tavaient tout habillée d'or : non pas que ce fameux comédien voulût trafiquer des cadeaux de la cour, mais parce que son orgueil y trouvait son compte. Il avait souvent dit : a Je n'épouserai qu'une princesse. » Mademoiselle de Seyne n'était-elle pas une princesse Irois heures par jour? Pour lui, il avait si bien pris l'habitude d'être toujours empereur ou roi, qu'il ne descendait jamais de son piédestal. Un jour qu'il était en scène et qu'il semblait ne déclamer que pour lui-même, on lui cria : tt Plus haut! r» Il regarda dédaigneusement ceux qui criaient ainsi, et leur dit d'un ton impératif: a Plus basl » Il ne voulait pas parler à ses domestiques, tant il se croyait pétri d'une pâte sublime. Quand il arrivait au théâtre en fiacre ou en chaise , il laissait tomber ces mots du haut de sa grandeur : a Allons, qu'on paye ce malheureux. » Il créa le rôle du Glorieux, qui était son rôle de tous les jours, ce qui ne l'avait pas empêché de laisser longtemps sur le ciel de son lit la comédie de Destouches avant de la vouloir étudier. Il méprisait beaucoup ses camarades du théâtre, u Champagne, disait-il souvent à son domestique, allez dire à ces gens-là que je ne jouerai pas aujourd'hui. » Quand il entrait au café Procope, on eût dit Agamemnon luimême. Il parlait tout naturellement de sa beauté et de son génie ; aussi sa femme l'appelait-elle par dérision le fils des dieux. Un jour, au foyer, il s'écria mélancoliquement en se croisant les bras : a On me croit heu-

reux, c^est une erreur populaire; je préférerais à mon état celui d^un gentilhomme qui mange tranquillement douze mille livres de rente dans son vieux château. Oui, en vérité, j'aimerais mieux être à sa place que d'être ce que je suis, moi, Quinault-Dufresne ! »

Quand le mari et la femme se furent retirés du théâtre, ils souffrirent beaucoup tous les deux de ne plus porter le sceptre ni la couronne. Ils avaient cru sérieusement à leur royauté défunte ; ils ne régnaient plus que sur une famille de chiens, de chats et d'oiseaux. De jour en jour on les délaissa, soit à Paris , près des Tuileries, soit à Saint* Germain, près du château, car ils s'étaient toujours logés au voisinage des grandeurs. Lekain et mademoiselle Clairon avaient jeté beaucoup de terre sur leur tombe.

tt Et pourtant, disait mademoiselle de Seyne, j'ai vu à mes pieds toute la cour, quand la cour était jeune. M. de Maurepas, aujourd'hui premier ministre, dénouait les rubans de mes souliers; et M. de Richelieu, aujourd'hui maréchal de France, celui-là qui dénouait tant de ceintures dorées, eût abandonné toutes ses duchesses pour dénouer ma ceinture. — Et moi, disait Quinault-Dufresne , moi qui ai conquis le monde sous la figure de César et d'Alexandre , il n'y a plus que mon perroquet qui sache mon nom I »

Mademoiselle Sylvia avait, comme Marivaux, le génie de l'esprit. Elle était laide comme le péché, mais comme le péché elle avait ses ressources, ses charmes cachés, ses maléfices diaboliques. Au théâtre, elle parvenait à se faire une figure où rien n'était à elle, hormis les yeux , car elle avait de fort beaux yeux , — deux étoiles pour éclairer sa laideur, — disaient ses amies. Hors du théâtre , elle jetait aux yeux la poudre d'or de l'esprit; aussi, combien de belles filles lui enviaient ses adorateurs. On ne l'aimait pas en passant comme la beauté monotone, on l'aimait à toujours, parce qu'elle prenait par les yeux de l'âme. EUe dépensait autant d'esprit en ses aventures que son ami Marivaux dans ses comédies.

Voltaire a dit de Marivaux : u C'est un homme qui sait tous les sentiers du cœur humain, mais qui n'en

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