DANCOURT
IT
MADEMOISELLE LA THORILLIËRE.
En décembre 1681 , une petite chambre de la rue Saint-Jacques éveillait la curiosité de tout le voisinage. Que s'y passait-il donc de mystérieux? La porte était toujours fermée, la fenêtre ne s'ouvrait guère que çà et là pour un rayon de soleil ou une chanson de la rue. Alors on voyait une très-jolie fille en coquet et galant déshabillé , qui se penchait sur la pierre en souriant au soleil ou au chanteur; mais presque aussitôt la fenêtre se refermait : adieu la douce et romanesque apparition. Au dehors, cette chambre inspirait je ne sais quelle tristesse et quel délaissement; la fenêtre
sombre et rouillée se détachait d'un toit tout dévasté , où pas un oiseau ne s'arrêtait au passage ; sur le bord de la fenêtre, où passait Teau de la gouttière, pas une miette de pain pour le moineau gourmand qui crie famine au mois de décembre; la cheminée toute noire s'égayait à peine une heure par jour par un filet de fumée qui n'indiquait qu'un pauvre feu. Au dedans, la chambre n'était guère plus attrayante : on y arrivait à grand' peine par un escalier casse^cou, comme il en reste encore quelques-uns vers la montagne Sainte- Geneviève; après l'escnlier, c'était un corridor tortueux où il faisait clair de lune en plein midi; enfin, on entrait tête baissée dans un petit taudis garni de vieux meubles écloppés. Par quel miracle cette jolie fille se trouvait-elle si mal logée? C'est tout simple : il y avait un beau garçon.
Le beau garçon, c'était Florent Dancourt; la jolie fille, c'était Thérèse La Thorillière. Dancourt ^vait vingt-trois ans. Il était né à Fontainebleau, d'une famille noble, le même jour que le grand Dauphin. Le calvinisme avait à peu près ruiné sa famille. Son père, voulant faire de lui un bon catholique , avait confié sa jeunesse aux jésuites, qui étaient sans contredit les meilleurs maîtres du monde. Comme k ils se levaient à quatre heures du matin pour prier Dieu à huit heures du soir » , ils pouvaient en passant cultiver l'esprit de leurs écoliers. .On l'a dit, durant tout un siècle ils ont eu la fleur d'esprit de la jeunesse française. Le père Delarue, charmé des agréments et des saillies du jeune
Dancourt, avait eu l'envie d'en faire un jésuite; mais Dancourt, pressentant déjà l'ivresse des passions pro* fanes et des riantes aventures, ne s'était pas laissé séduire par la solitude religieuse. «D'abord , ne sachant que faire de bon, il avait étudié le droit; mais, à peine avocat, devenu éperdument amoureux d'une comédienne à la mode, il s'était détourné de son chemin pour une bonne fortune. Il avait héroïquement enlevé la comédienne à ses risques et périls; il s'était réfugié avec elle dans ce triste et pauvre logis de la rue Saint-Jacques. Thérèse était fille du fameux comédien La Thorillière; elle avait débuté brillamment depuis peu. Un soir, au sortir du théâtre, Dancourt s'était jeté à son passage, et, sans autre préambule, il l'avait enlevée, littéralement parlant, pendant que La Thorillière discutait avec Baron. Il faut dire que la belle Thérèse, comme toutes les femmes qui se laissent enlever, n'avait crié au secours qu'en se voyant seule avec son ravisseur. C'était un beau cavalier, c'était une aventure, c'était un scandale; comment se débattre contre tout cela quand on est comédienne? a Vous croyez avoir maille à partir avec quelque grand seigneur magnifique, avait dit Dancourt, près de l'église Sainte-Geneviève, en appuyant Thérèse sur son cœur; détrompez-vous, je ne suis qu'un pauvre gentilhomme sans feu ni lieu , mais je vous aime à la folie. Je voudrais vous ouvrir un palais, mais je n'ai pour cette nuit qu'une pauvre chambre indigne de vous. » Thérèse, qui voyait les larmes de Dancourt au clair
de la lune, avait répondu en comédienne : a Votre cœur est un bon gite. d Et là-dessus les amoureux étaient allés au septième ciel, presque au septième étage.
Les voilà donc là sans argent, à peine abrités, mais à la grâce de Dieu et de Tamour. L'amour est un hôte miraculeux; l'amour, c'est de l'argent comptant; il prodigue à tout iùstant et à tout propos sa petite monnaie de baisers, de regards attendris, de sourires consolants. Un pauvre diable qui a l'amour en main frappe des écus au soleil; mais quand l'amour n'est plus là, qu'est-ce qu'un regard, un sourire, un baiser? c'est une bourse vide. Voyons comme le temps se passe au logis de nos amoureux. Il y a bientôt trois semaines qu'ils sont là. Nul des deux ne s'en plaint; ils sont loin du monde : c'est une amante adorée, c'est un amant qu'on aime. Us font maigre chère, mais ils n'y pensent pas. Ils n'ont pas de bois pour se chauffer, mais est-ce qu'ils auraient le temps de se chaufiTer? Us sont heureux, voUà toute l'histoire. Cependant, si le temps passe vite, l'amour passe encore plus vite. Au bout de six semaines, faut-il le dire? l'amour subissait déjà les atteintes de décembre. Thérèse, la première , regarda à l'horizon ; elle se prit à songer que l'amour était bel et bon^ mais qu'à côté de l'amour il y avait encore bien des plaisirs aimables; elle regretta malgré elle le théàlre et tout ce qui s'ensuit. Alors on la vit plus souvent penchée à la fenêtre ,
même quand Dancouri était là. Pourtant elle aimait
toujours son amant par-dessus tout; Dancourt lui voulait tout sacrifier, son nom et son état, son rang et sa famille; elle était touchée à jamais de ce culte tout chevaleresque.
Or M. Dancourt père ne chantait pas la même chanson que M. Dancourt fils. Ayant appris son aventure (Taventure avait fait du bruit), il se mit en route pour le sermonner; il finit par découvrir le refuge des amants. Un matin, comme Dancourt ouvrait la porte pour sortir, il vil avec un sentiment de crainte la sévère figure de son père dans le sombre corridor, tt Enfant prodigue! murmura le père, tout essoufflé d'avoir monté si haut. — Enfant prodigue? dit Dancourt prenant la main de son père; venez donc voir tout l'argent que je jette par la fenêtre! » La colère du père tomba à la vue du logis du fils, mais surtout à la vue de Thérèse, qui passait pour une des trois ou quatre plus belles de Paris. « Eh bien, mon père, suis-je un enfant prodigue? — Est-ce le saint Évangile, monsieur, qui vous a conseillé de lâcher la bride à vos mauvaises passions? — Je ne sais plus trop ce que dit l'Evangile, mais je ne crois pas qu'il condamne mon cœur, car vous voyez ici moins des amants que des époux. — Des époux, monsieur! Osez-vous bien ainsi profaner les divines lois du mariage! Hâtez-vous de plier bagage et de vous en revenir avec moi ; votre mère se meurt de chagrin. — Mon père, je prierai Dieu pour ma mère et pour vous, si vous y tenez; mais je ne quitterai pas mademoiselle La Thorillière non plus que
son ombre. Je suis à elle comme elle est à moi; le mariage se fera quand il pourra; en attendant, ne vous déplaise, nous avons fait un vrai mariage de théâtre. — Jamais je ne sanctifierai une pareille union. Adieu , monsieur; pour tout châtiment je vous abandonne à vos remords. — Et moi, dit Thérèse avec un sou-> rire adorable, vous ne me dites donc pas adieu? » M. Dancourt revint malgré lui dans la chambre. tt Quoi ! dit-il , une belle fille comme vous l'êtes , perdre ainsi son temps I Croyez-moi , laissez là ce fou , qui est nu comme un ver, qui vous prépare la pauvreté de trop bonne heure; allez fleurie au grand soleil. — Voilà tout ce que vous avez à me dire? murmura Thérèse en essuyant deux belles larmes. — C'est donc sérieux? reprit M. Dancourt tout ému. Que diable, ma pauvre enfant, que ne songiez-vous qu'entre un gentilhomme et une comédienne il y a... — Il n'y a que la main, et je donne ma main à Thérèse, » dit Dancourt avec impatience. Cette fois le père s'éloigna sans rien dire de plus.
Après la visite du père de Dancourt , ce fut la visite du père de Thérèse. Quoique celui-ci vint directement déjouer Trissotin à la Comédie française, il se présenta avec la fierté digne et glaciale d'un père de tragédie, tt Savez-vous qui je suis? dit-il à Dancourt, après un silence éloquent, après avoir repoussé sa fille. — Oui, je sais qui vous êtes, répondit Dancourt, qui ne manqua jamais d'à- propos; vous êtes le très-haut, très-noble et très-puissant seigneur de La Thorillière.
Mon père, un peu moins haut, un peu moins noble, un peu moins puissant, seigneur de Dancourt, vous a connu beau capitaine de cavalerie. Si vous êtes devenu comédien, c'est par le bon plaisir du roi Louis XIV qui vous aimait presque autant que son ami Molière. — Oui, monsieur, je suis devenu comédien sans déchoir de ma noblesse; donc, je ne suis pas un père de comédie, et je ne vous pardonnerai d'avoir enlevé ma fille que si elle revient avec moi. — Thérèse suivra son cœur. — 11 serait si simple de marier vos deux noblesses, dit Thérèse en se jetant dans les bras de son père. — Jamais I dit le comédien. Jamais ma gentilhommerie ne subira une pareille mésalliance, car entre les La Thorillière et les Dancourt il y a un monde. — C'est vrai, dit Dancourt, mais ne me restet-il pas la ressource de me faire comédien? — Vous, comédien! vous en parlez bien à votre aise. Vous n'avez pas d'étoile. Adieu, monsieur. Je ne suis pas un homme violent; si ma fille ne revient pas ce soir pour jouer demain au Misanthrope, je mourrai de chagrin. )>
Et le bonhomme La Thorillière s'en alla gravement sombre et désolé , mais pas attendri ^.
Le lendemain Dancourt sortit dès le matin, ne rentra que dans l'après-midi. II rentra triste et plus rêveur que de coutume, a Qu'as-tu donc? — Je suis un
* Qui le croir^ ! il mourut de chagrin quand il apprit que sa fille avait épousé Dancourt.
pauvre diable sans ressources : je cherche à plaider, les plaideurs me fuient; je veux faire des dettes, je ne puis. Cependant il serait bien temps de quitter ce grenier, tout au plus bon pour des amoureux d'été. Il est ouvert à tous les vents, il tremble aux quatre points * cardinaux. — Oui, dit Thérèse, allons-nous-en ailleurs; que Dieu nous conduise! — Mais où aller? Une idéel une belle idée! dit Dancourt; si je jouais la comédie? — Oui , oui ! » s'écria vivement Thérèse , qui brûlait de reparaître au théâtre. Au même instant Dancourt et Thérèse improvisèrent quelques scènes, u lilais tu n'y pensais pas , dit la comédienne , tu feras des pièces et tu les joueras. — A merveille! s'écria Dancourt, c'est la destinée qui vient de parler par ta bouche. i' Ils s'embrassèrent avec effusion, ils ramassèrent le peu de bardes éparpillées dans la chambre , ils s'éloignèrent pour jamais de cette pauvre et triste demeure. En descendant la rue Saint-Jacques, Thérèse se retourna en levant les yeux, a Qu'as-tu donc , ma chère amoureuse? comme te voilà pâle! »
Mademoiselle La Thorillière s'appuya toute tremblante sur le bras de son amant, a C'est que j'ai voulu voir encore une fois, dit-elle d'une voix étouffée, la fenêtre qui a éclairé tant d'amour, v
En 1C94, un soir pluvieux de novembre, deux hommes assez bizarrement affublés descendaient, bras dessus, bras dessous, la rue de la Comédie. Ils n'avaient pas trop Tair de craindre la pluie; ils discutaient en philosophes qui sont au-dessus de tous les contretemps. Cependant Tun d'eux, un peu plus morose, secouait de temps en temps son feutre à plumes, comme pour détourner les petites gouttières qui lui jetaient l'eau sur les épaules. » Tu as beau dire, murmura-t-il tout à coup, comme s'il se reprenait, la Cornemuse ne console pas du sifflet. » A cet instant les deux philosophes s'arrêtèrent devant le cabaret célèbre qui avait une cornemuse pour enseigne. Pendant que l'un frappait à la porte, l'autre s'écria : ce Je te salue, fleuve de l'oubli! » Le cabaretier vint ouvrir.
a Messeigneurs, dit-il en d'inclinant, soyez les bienvenus ; vous arrivez fort à propos. Il y a dans la salle MM. de Belle-Chaume, Boursault et Fuselier, qui ont toute la gaieté de mon vin de Bourgogne. — C'est plus que la gaieté que nous venons chercher dans les bouteilles, c'est de la folie, dit le plus morose des deux arrivants. — En outre, dit l'autre d'un air un peu fanfaron , je veux que ta femme nous verse à boire et que tu ailles te coucher. — A votre aise, messeigneurs. » Fuselier vint à la porte de la salle. » Je vou-
drais bien voir ces seigneurs-là, » dit-il avec insolence. A la vue des deux philosophes tout ruisselants de pluie, il ne put arrêter un éclat de rire, a Ohl oh! dit-il, Dancourt et Baron ; un duc de Crispin et un marquis de Mascarille! — Allons, allons, dit Dancourt d'un air de protection , tout le monde n'a pas gardé les pourceaux comme toi. J'ai parmi mes ancêtres un chevalier de l'ordre de la Jarretière. Pour Baron, son nom atteste qu'un baron a passé dans sa famille. Mais aujourd'hui le plus noble de tous est celui qui boit le plus. N'est-ce pas là votre avis, de Belle-Chaume? — Oui, dit le poëte, la vraie noblesse descend de la vigne de Noé. — Eh bien, mon pauvre Dancourt, dit Boursault d'un air lamentable, on vous a donc sifflé ce soir? — Vous étiez à la Comédie? — Non pas à la vôtre; mais je devine ce qui s'est passé, car vous ne faites jamais si bien l'apologie du vin qu'après une chute. — Bien deviné! Cheret, apporte-nous donc à boire : l'adversité est mère de la philosophie. Ma fille m'avait prédit cela, a Ah! mon père, vous irez souper ce soir à la Cornemuse, n Dancourt et Baron accrochèrent leurs chapeaux et suspendirent leurs épées, tout en buvant une bouteille de vin. » Il est bien certain, reprit Dancourt, que les dieux étaient ivres lorsqu'ils firent l'homme. — Ils ont du bien rire après avoir cuvé leur vin! dit Boursault. — Voilà pourquoi, tous tant que nous sommes, nous jouons la comédie. Pétrone le dit : Mundus omnis agit histrioniam. — N'allons pas perdre notre latin, dit Boursault, qui n'en
savait pas un moi; c'est déjà bien assez d'écorcher le français. Mais qu'as-tu donc, Belle-Chaume? Te voilà tout d'un coup devenu triste comme si tu songeais à ta maîtresse, n Belle-Chaume, déjà à demi ivre, soupira profondément. « Sedes inter suspiria et lacrymus! murmura-t-il au grand dépit de Boursault. Qu'est-ce . que la vie? poursuivit-il avec une gravité comique. — . Nous n'en savons rien, et j'en suis bien aise, dit Dancourt; car si je savais ce que c'est que la vie, j'aurais grande hâte de savoir ce que c'est que la mort. Qu'en dis-tu, Fuselier? Te voilà devenu bien silencieux. — Il ne dit rien , mais il ne pense à rien , » dit Baron, toujours impertinent. Fuselier répondit en buvant une rasade, a II a l'esprit en dedans, reprit Baron. — ^ Ce n'est pas là le plus mauvais, dit Dancourt ; il vaut bien ton esprit évaporé. Les uns ont l'esprit en dedans et en dehors, comme moi, comme toi, comme nous tous; nous avons l'esprit sur les lèvres et au bout de la plume; les autres (ceux qui ne sont pas là) n'ont d'esprit ni en dedans ni en dehors : ce sont des bétes qui ont une figure humaine , comme notre brave cabaretier; n'est-ce pas, Angélique? » La cabaretière versa à boire en souriant, a Dis donc, Fuselier, reprit Dancourt, est-ce que tu es déjà ivre? Que diable fais-tu là couché sous la table? — Une comédie; les idées ne me viennent que ventre à terre. — Mais toi , Belle- Chaume, dit Dancourt, tu es entre les soupirs et les larmes : ta maîtresse t'a donc encore joué quelque tour de sa façon? Il faut s'attendre à tout avec de jeunes
folies de vingt ans. — Hélas! dit Belle-Chaume, je ne songe pas à ma maîtresse, mais à moi-même : voilà que j'ai trente ans ; au delà de cet âge est-ce la peine de vivre? — Je n'en sais trop rien, répliqua Dancourt. Tu dois te rappeler cette vieille fable qui nous dit que Jupiter avait fixé à trente ans la vie de l'homme. Or, voulant après coup jouir plus longtemps du spectacle curieux de sa créature, Jupiter accorda soixante années de plus à l'homme ; et , pour ne rien déranger dans l'ordre de la création, il retrancha vingt ans à l'àne, vingt ans au chien et vingt ans au singe. Ainsi, nous jouons plus ou moins le rôle de l'homme jusqu'à trente ans; depuis trente ans jusqu'à cinquante, celui de l'àne ; nous portons notre croix sur le dos , le travail nous assomme , nous traînons péniblement au logis tout ce qu'il faut pour notre famille. Depuis cinquante jusqu'à soixante-dix, nous grondons et nous aboyons comme un chien hargneux, ne pouvant prendre plaisir à rien. Les vingt dernières années, nous ne sommes plus qu'une pitoyable contrefaçon de l'enfance, nous n'imitons que niaiseries et bagatelles, nous sommes rechignes et laids comme le singe. — Angélique, versez à boire à Dancourt ; encore une bouteille , il va parler comme un oracle. — Les comédiennes ne viennent donc pas souper ce soir? — Belle demande! dit Baron en relevant la tête avec la nonchalance d'Adonis ; les comédiennes sont un troupeau de brebis égarées que je chasse devant moi ; elles m'ont vu partir pour la Cornemuse, elles viendront à la Cornemme.
32 PRIXCESSES DE COMEDIE.
N'entendez -vous pas ce carrosse qui s'arrête à la porte ? n
La cabaretière quitta les joyeux buveurs pour aller aux nouveaux venus. Quatre jolies femmes descendirent de carrosse et franchirent sans façon le seuil du cabaret, u II nous faut un souper de reine, dit la première. — Non pas de reine de théâtre! dit la seconde. — Du vin d'Espagne. — De l'ambroisie et du civet. — Du nectar et du ragoût. — Du chevreuil sauvage comme ma vertu. — Une guirlande de cailles. » Tout en disant cela, ces dames montaient à la chambre en haut, le Réduit de Paphos. a Ëh bien , dit Baron en venant dans la salle d'entrée, voilà les oiseaux qui s'envolent I — Ces oiseaux-là ne chantent pas pour vous , dit en raillant la cabaretière; ce ne sont pas des femmes de pacotille, celles-là. Voyez-moi ce cocher; n'a-t-il pas l'air d'un cocher de bonne maison? Et ces laquais plus chamarrés de galons que les estafiers d'un carrousel! Allez-vous-en boire avec vos pareils, monsieur le comédien! Gothon! Jacqueline! Margot! allez servir ces dames! Pour vous, Chrysostome, allumez tous les fourneaux! — Messieurs, dit Baron après avoir lutine la cabaretière, si le cœur vous en dit, nous ferons le siège là-haut. — En avant! s'écria Belle-Chaume saisissant son épée. — Un instant, dit Dancourt qui avait grand'faim, attendons que le souper de ces duchesses soit servi; au moins, si nous ne pouvons faire le siège autour de la table , nous ferons le siège de la table. — Bien parlé! la table, le vin sur la
table , les femmes autour de la table , voilà le banquet de la vie , voilà la sagesse de Salomon. — La philosophie, reprit Dancourt, se traîne comme une tortue à la recherche de la science ; l'amour couronné de pampres y vole à tire-d'aile. » Là-dessus Dancourt vida son verre et celui de son voisin, a Prends garde, Dancourt, dit Boursault, qui était le plus sage des cinq, tant va
la cruche à l'eau — Tu es un niais! je n'ai rien à
craindre; ma cruche ne va pas à l'eau, mais au vin. — Voilà qu'on monte les ragoûts là-haut, dit Baron; qui est-ce qui me suit? — Tout le monde! »
Fuselier se leva. La cabaretière voulut mettre le holà; nos philosophes en action montèrent l'escalier quatre à quatre. Mais Margot et Gothon, sortant du Réduit de Paphos, se mirent bravement en sentinelle. « Qui vive? — L'amour! s'écria Baron. — Le vin! s'écria Dancourt. — On ne passe pas! » Baron prit Margot par le corsage et la fit pirouetter, a On passe partout! » dit-il. Gothon vint au secours de Margot; mais Belle-Chaume prit Gothon par la jupe. Jacqueline vint au secours de Gothon, mais Boursault se mit de la partie. Ce furent des cris , des ébats , des éclats de rire à faire damner le guet. Les philosophes eurent bientôt le dessus. Us frappèrent à la porte du cabinet, tt Je n'ai qu'à me nommer, dit Baron, elles m'ouvriront tout de suite. Ouvrez-nous la porte, pour l'amour de Dieu et de votre prochain. — Passez votre chemin , mauvais histrion! cria une voix du cabinet; nous ne pouvons rien vous faire. — Ne jouez pas tant les
duchesses y dit Dancourt; sachez que je suis l'auteur d'une pièce sifflée ce soir à la Comédie I — C'est moi qui ai le mieux sifflé! cria une voix. — Eh bien, ouvrez donc que j'aille vous remercier, ma mie! — N'avez-vous pas de honte, reprit la même voix, de venir boire à la Cornemuse, tandis que madame Dancourt se morfond d'ennui toute seule au coin de son feu? Prenez garde, l'oiseau de mauvais augure chante peut-être pour vous. — Allons donc! ma femme a trente-six ans; elle commence à se fixer, comme les girouettes qui se rouillent! » A peine le comédien eut-il prononcé ces mots, que, la porte s' étant ouverte comme par magie, il reçut u^ soufflet qui n'était pas un soufflet de théâtre, a Encore, dit-il avec dépit, si ce soufflet ne me venait point de ma femme ! — Héiasl dit Baron , qui reconnut aussi sa femme , nous n'avons rien à faire ici. n Cependant ils se mirent à table et soupèrent tous gaiement. Dancourt eut encore des saillies sans nombre, une par chaque verre, a Avec tout ton esprit, dit Boursault, qui voyait venir avec effroi le quart d'heure de Rabelais, tu ne nous empêcheras pas de payer le souper. » Dancourt, qui n'était pas au bout de ses ressources , appela la cabaretière : tt Angélique, lui dit-il en lui prenant la main, je vais vous donner une leçon d'astronomie. N'avez-vous pas ouï parler de cette grande année platonique, où toutes les choses doivent rentrer dans leur premier état? Sachez donc que dans seize mille ans nous serons encore à boire ici à pareil jour, à pareille heure;
voulez-vous nous faire crédit jusque-là ?» La cabaretière réfléchit un peu : a Je le veux bien, répondit-elle; mais il y a seize mille ans, jour pour jour, que vous étiez encore à boire ici ; vous vous en allâtes sans me payer : acquittez le passé, je tous ferai crédit du présent »
Nous sommes aux beaux jours de la Régence; les joyeuses passions parisiennes, que madame de Maintenon avait un peu enchaînées dans ses rosaires de buis , relèvent fièrement la tête en face de Philippe d'Orléans, de la Parabère et de la Phalaris. Ce n'est plus rh^eure de faire son salut; on jette son âme à tous les péchés, avec la folle insouciance du cadet de famille et de la comédienne. C'est le début de cette mascarade éperdue qui ira de tourbillon en tourbillon jusque devant la guillotine de 1793. Mais ce n'est pas tout à fait une comédie de la Régence que nous allons voir : le tableau qui nous appelle est plus grave.
Dans un coin du Berry, au fond d'une vallée assombrie par les grands bois, au pied d'une montagne toute couronnée de roches, ne voyez-vous pas ces deux tourelles aiguës où serpentent deux magnifiques ceps de vigne? Vous êtes à la porte d'un vieux manoir en ruine qui semble habité par les hiboux et les chauves-souris; le corps de logis est tout dévasté, le
dernier coup de vent a détaché à demi la gouttière
de la façade, et cassé presque toutes les vitres des lucarnes. La cour est déserte, Therbe de l'oubli encadre depuis bien des années les pavés moussus. Nul aboiement joyeux à votre passage , cet aboiement du chien qui réveille déjà le cœur. Ce château est donc un repaire de voleurs ou de fantômes? Y bat-on la fausse monnaie? Y fait-on le sabbat? Rassurez-vous; voyez là-bas à l'une des fenêtres ces deux nids d'hirondelles : ces doux oiseaux qui portent bonheur ne font jamais leur nid dans le désert. D'ailleurs, ne voyezvous pas cette cheminée qui fume? Entrez sans crainte, c'est une pieuse solitude où vous serez accueilli dans l'esprit du Seigneur.
Devant cette grande cheminée de pierre gothiquement sculptée , il y a deux hommes qui se chauffent. L'un, âgé de près de quatre-vingts ans, est l'çrmite vénérable du voisinage; il tourmente le feu du bout d'un grand bâton blanc ou il a dessiné une croix en deux traits; l'autre, qui n'a pas soixante ans, est l'habitant du manoir, il est plus vieilli et plus cassé que l'ermite; il s'est affublé depuis peu d'une longue robe de bénédictin qui ne contribue pas à égayer sa face pâle et sombre. Son front penché semble tourmenté par le souvenir. Ces deux vieillards se font bien contraste : l'ermite indique, par la sérénité de son front, par le calme de son regard presque éteint, par son sourire de béatitude, qu'il a passé une vie sans orages, dans la paix du Seigneur; l'autre vous révèle de prime abord qu'il a traversé toutes les passions
humaines : il a été battu par la tempête ; il a aimé , il a souffert; il a bu dans toutes les coupes profanes; mais Tivresse qu'il a trouvée a laissé l'amertume sur ses lèvres. A cette heure, il aspire au divin calice. Reconnaissez-vous Dancourt? Dancourt que vous avez vu naguère sur les planches du théâtre et sur les dalles du cabaret ! C'est presque une métamorphose d'Ovide. Mais ne perdons pas de vue cet étrange tableau. Les deux solitaires se parlent en latin. Le vieil ermite observe de temps en temps qu'ils s'entendraient mieux en français, mais Dancourt répond qu'ayant joué la comédie en français; il faut qu'il fasse son salut en latin; d'ailleurs, cette maudite langue de Rabelais et de La Fontaine lui rappelle trop de souvenirs profanes, a Ah ! frère Montain, dit tout à coup Dancourt, entraîné par son cœur, si vous saviez les joyeux passe-temps de ma vie I Mais silence ! silence I — Dites toujours , mon frère, murmura l'ermite un peu curieux; ne suis-je pas un confesseur? — Il y a vingt ans, j'élais le premier comédien de la France; j'écrivais des comédies le matin , et je les jouais le soir sous les éclats de rire des gens de cour et des gens d'esprit. J'avais les plus belles amitiés du monde ; voyez ce diamant , qui sera vendu à ma mort au profit des pauvres, ce diamant qui vaut plus de mille pistoles : c'est un prince de Bavière qui me l'a mis au doigt en me disant que mon esprit brillerait plus longtemps. Louis XIV m'a plus d'une fois tendu sa belle main plus que royale. 11 y avait au palais de Louis XIV un cabinet mystérieux dont madame Hp
Montespan seule avait la clef; eh bien, moi, j'avais me^ petites entrées dans ce cabinet, faveur singulière qui ne fut accordée qu'à Dufresny! Un jour, je lisais une comédie de mon chef au grand roi et à son altière favorite; il y avait un grand feu dans le cabinet. Madame de Montespan me regardait avec des yeux ardents (j'étais un comédien quasi grand seigneur) ; ces regards si dédaigneux, qui s'arrêtaient doucement sur moi, me troublèrent au point que je faillis à m'éva-nouir. « Le feu vous fait mal, Dancourt? » s'écria Louis XIV avec émotion. Et, dans sa sollicitude, il alla en toute hâte ouvrir la fenêtre. Ah ! s'il avait su quel feu me faisait mal ! n
Dancourt soupirapar regret et par repentir tout à la fois, tt Une autre fois, poursuivit-il avec un sourire d'orgueil, je jouais le Misanthrope à la Comédie; j'étais animé à bien jouer par la vue de madame de Montespan, qui avait toujours pour moi ses douces œillades. A la fin de la pièce elle me fit appeler à l'avant-scène ; elle m'offrit sa main : je la baisai de tout mon cœur; elle y mit tant de laisser aller qu'elle appuya vivement la main sur ma bouche. . . Mais n'en parlons plus; de grâce, éteignons les dernières étincelles.... »
Dancourt étendit les bras comme pour chasser aes fantômes de sa folle vie. u Allons, mon frère, voilà déjà la nuit qui vient : vous n'avez pas de temps à perdre pour regagner votre ermitage. Voyez-vous le soleil qui se couche? » Les deux solitaires se levèrent
et allèrent vers le perron. « Après tout, murmura l'ermite, qui se laissait séduire de temps en temps par les riants tableaux de la vie de Dancourt, si Dieu vous accorde, grâce à votre grand repentir, la rémission de vos péchés, vous n'aurez pas lieu de regretter d'avoir passé vos jours si gaiement. Qui sait si Dieu me comptera les jours pieusement passés dans l'ennui? — Croyez-vous, mon frère, que le chemin du paradis puisse s'ouvrir à un comédien qui s'est moqué de Dieu et du diable? — Hélas! mon frère, le Très- Haut a mis le purgatoire sur le chemin de l'enfer, n Dancourt ne put arrêter une saillie : « Comme la Cornemuse sur le chemin de la Comédie. » L'ermite avait descendu le perron; il s'inclina, sourit, et s'éloigna en silence.
Dancourt, plus attristé en se retrouvant seul, traversa deux grandes salles presque abandonnées; il arriva dans une petite pièce où une femme de son âge sommeillait dans un fauteuil : « Thérèse , dit-il d'une voix attendrie, réveille-toi, car je veux souper de bonne heure. — Le poulet n'est pas cuit, dit madame Dancourt. — Du poulet I Etes-vous bien sûre que ce n'est pas aujourd'hui vigile et jeûne? — Allons, allons, vous marmotterez une oraison de plus. — Ma pauvre Thérèse ! vous serez toujours jeune et folle. Vos cheveux blancs vous devraient avertir que l'heure de faire votre salut a depuis longtemps sonné. — Je n'ai pas si grand souci de la mort que vous n'avez. Pourquoi, me repentirais-je? Pour avoir trop ri et trop fait
rire les autres? Le bon Dieu ne me damnera pas pour cela.... Ursule, venez mettre la table et servir le souper.... A propos, Dancourt, as-tu relu les lettres de tes filles? Sais-tu que les voilà toutes les deux dans le grand monde par leur mariage? Tu vois que le théâtre mène à tout. -^U ne mène pas au ciel, ma pauvre Thérèse I — Allons, murmura madame Dancourt, le voilà encore qui bat la campagne; je suis bien sure qu'il a traduit aujourd'hui un psaume de David : tous les poètes ont leurs travers. »
Dancourt soupa silencieusement, entre deux Ave et quatre signes de croix; ensuite il sortit, après avoir embrassé sa femme sur le front. Il traversa toutes les salles du corps de logis , il descendit dans le jardin , il marcha, tout en se recueillant, vers la chapelle. En levant les yeux au ciel , il vit briller les étoiles : Laudate eum, otmies stellœ et lumen! murmura-t-il. Il entra dans la chapelle, où brûlaient jour et nuit deux lampes de terre. Cette chapelle était ornée d'un grand christ d'ivoire, d'un autel de bois sculpté qui supportait un grand bloc de pierre représentant, plus ou moins, saint Benoit; mais ce qui frappait surtout la vue en entrant, c'était un tombeau de marbre déposé sous le christ. Ce tombeau, entr'ouvert, avait été apporté là par l'ordre de Dancourt. a Voilà mon dernier rôle, i> disait-il avec un sourire austère. Il prit une bêche dans un coin de la chapelle, pour creuser sa fosse au pied du tombeau, où les dalles avaient été enlevées. « Je crains bien, dit-il en s' essuyant le front,
que la mort n'aille plus vite que moi. n II déposa sa bêche, prit sur Tautel les Psaumes de David, se rapprocha du tombeau et s'y coucha. Ce ne fat pas sans peine qu'il se coucha dans ce lit funèbre où l'on a froid, où l'on est seul, mais où l'on dort, lui qui s'était couché jadis si lestement dans tant de lits d'un plus difficile accès. Tout en se couchant, il redit ces paroles du cantique de saint Benoit : a Les passions m'ont environné de toutes parts comme les abeilles; elles m'ont attaqué avec ardeur, comme un feu qui brûle dans les épines , et in nomine Damini quia ultus sum in eos. »
Dix-huit mois durant, Dancourt, affaibli d'âme comme de corps, fit ce métier de trappiste. Tous ses derniers jours se passèrent à peu près ainsi. Il mourut en catholique fervent, assisté du vieil ermite, qui le suivit de près.
Sa fille Manon vint le veiller sur ses derniers jours. A l'heure solennelle, il lui prit la main, et se tournant vers l'ermite : « Mon père, croyez-vous que j'aille en paradis? — Les portes du paradis sont ouvertes à tous les pécheurs repentants. — Mais j'ai pris si peu de temps pour faire pénitence! Je suis un grand pécheur, comme a dit saint Augustin; j'ai semé le péché à pleines mains. — Mon père, dit Manon Dancourt, un homme qui meurt bien est à moitié sauvé. — La volonté de Dieu soit faite I murmura Dancourt d'une voix presque éteinte; ma fosse est creusée.... mon dernier lit est fait.... » Dancourt,
42 PRIXGESSËS DE COMEDIE.
qui déjà n'y était plus, laissa dire sa bouche tant habituée à la saillie : a Comme on fait son lit, on se couche. »
Dan court mourant avait supplié sa fille de brûler ses comédies et ses chansons. Mais, par un quiproquo diabolique, Manon Dancourt, qui n'y regardait pas de si près, brûla la traduction des Psaumes de David.
Madame Dancourt l'avait précédé chez les morts : à sa dernière heure elle lui rappela leur nid d'oiseaux de la rue Saint-Jacques, a C'est avec toi que je me 8.uis éveillée, lui dit-elle, c'est avec toi que je m'endors. 3) Un rêve amoureux qui avait duré un demisiècle à travers le paradis et l'enfer du théâtre !
Dancourt et mademoiselle La Thorillière ont été les Philémon et Baucis de la Comédie française.
On est aimé à l'Opéra pour son argent. C'est imprimé. Il vient de s'y passer une histoire qui rappelle beaucoup celle de mademoiselle Prévost et du chevalier de Mesmes. Comme je ne puis conter l'histoire d'hier, je conte celle d'avant-hier, qui sera celle de demain.
Quand je dis je conte, je me trompe; je laisse parler mon grand-oncle, avocat au parlement, qui savait par cœur l'histoire familière de ces belles folies, et qui a écrit celle-ci dans les Cotises célèbres.
Mademoiselle Prévost fut une des plus impérieuses déesses du ciel de l'Opéra. Elle mit tout à feu et à sang dans l'Olympe français, non pas moins terrible que celui des Grecs. Elle y abusa de son talent, mais surtout de sa beauté; non pas que ce fût une vraie Diane ou une vraie Vénus, mais quand elle était
vêtue des robes d'or semées de rubis qui la déshabillaient galamment, elle prenait tous les cœurs du parterre.
On a d'elle un portrait par Toqué et quelques pastels à demi eflacés. L'histoire de l'Opéra n'a pas recueilli les faits mémorables de cette existence tapageuse. A peine si on a imprimé ça et là ce nom digne de gloire. Sans son procès scandaleux avec le chevalier de Mesmes, nous n'aurions pas à cette heure le plaisir de vous présenter chez elle; mais, grâce à cette cause célèbre, nous allons voir face à face — sans son masque — la femme dépouillée de la déesse :
tt Le chevalier de Mesmes, qui était charmant et spirituel, vit un jour à l'Opéra mademoiselle Seize ans, que sa mère appelait Fanchonnette , et que l'Opéra connaissait sous le nom de la demoiselle Prévost, danser une gargouillade. Fanchonnette, jeune encore, aimait déjà les hommes qui pensent mûrement. Le chevalier la vit et lui plut; mais elle était chez père et mère , et le ménage de cette famille indisposa d'abord le nouvel amant : il les trouva logés dans une chambre obscure , n'ayant d'autre ameublement qu'une bergame et quatre chaises de tapisserie. Fanchonnette, qui ne s'était point attendue à cette visite, fut surprise dans son état ordinaire; ce ne fut point là une néréide de la cour de Neptune , chargée des richesses des mers ; c'était Fanchonnette vêtue de calmande rayée, coiffée en bonnet de nuit entortiUé d'un ruban couleur de rose; son visage était démas-
que, son cou découvert; on y distinguait librement tout le travail des muscles.
1» Fanchonnette , en cet état, était au coin d'une petite cheminée, occupée à ranimer la cendre d'un cotret, vraie Cendrillon sans pantoufles.
i> Le chevalier fut surpris et interdit; ce spectacle lui serra le cœur. La première visite fut bientôt faite : après quelques mauvais propos de la part du père , de la mère et de l'enfant , il se sauva confus de sa démarche, et se promit bien de ne s'exposer jamais à de pareilles aventures.
9 U ne connaissait pas encore l'enchantement du théâtre. U retourna quelques jours après à l'Opéra, il y vit Fanchonnette métamorphosée en bergère amoureuse, dans un pas de deux qu'elle dansait avec Ballon. C'étaient des grâces timides, des regards brûlants, des attitudes nouvelles toujours plus voluptueuses. Fanchonnette sut lui donner tant d'illusions, les imprimer si profondément en lui, qu'il s'accoutuma à ne voir en elle que ce qu'elle représentait. Il l'aimait nymphe , il l'adorait bergère.
» U demanda à revoir Fanchonnette , et cette grâce lui fut refusée. L'amant qu'elle avait alors n'avait pas trouvé bon que le chevalier de Mesmes eût été s'asseoir sur ses chaises: il en craignit les suites, acheva dans l'intervalle de meubler la chambre , s'en rendit le maître et se fit obéir.
» Cette porte fermée fut un coup cruel ; le chevalier en fut agité , il chercha des expédients ; il fit si
bien qu'il obtint un rendez-vous sur le soir, dans l'allée noire du Palais-Royal,
» Les transports du chevalier ne se croiraient pas y les récits n'en seraient pas vraisemblables : la conclusion fut, et le chevalier s'y soumit, qu'il aimerait en second, qu'il serait averti de l'heure du berger, et qu'il pourrait même prendre les heures indues où le premier ne se trouverait pas ; quant aux frais , on convint qu'il se chargerait seulement du détail de la vie et des mémoires du cabaretier.
» Dès le soir, Fanchonnette s'enivre, ainsi que madame sa mère. L'amant épris lui trouva les yeux tendres el les dents aiguës. Mademoiselle Prévost alors souhaitait impatiemment chaque jour d'Opéra : elle sentait bien le besoin qu'elle avait d'entretenir ces illusions qui charmaient son nouvel amant ; elle savait le danger que court une fille de théâtre lorsque ces prestiges s'évanouissent et qu'on est réduit à la voir comme une femme du monde; plus d'une s'est vue délaissée pour avoir cessé de jouer pendant quelques mois ; il en est d'autres pour qui même on craindrait l'effet d'une semaine de Pâques.
» Fanchonnette dansait beaucoup ; le chevalier l'aimait passionnément : il s'écoula de cette sorte un temps assez long. Le sort enfin disposa du rival, du père et de la mère, et le chevalier prit possession libre et entière de son amante.
9 Vers ce temps, le chevalier reçut des biens de l'Église et des dignités; il fut fait bailli de Malte, il
fut Domoié ambassadeur. Fancbonnette en eut le cœur élevé; elle mit au jour le uom de son père : elle se fit appeler la demoiselle Prévost. Il lui fallut alors cave et cuisme, appartement doré, des meubles de toutes couleurs , des habits de toute saison , et bonne chère surtout ; à peine eut-elle l'embarras de désirer toutes ces choses. Son buffet fut garni de vaisselle, ses armoires de linge , sa garde-robe d'habits. M. l'ambassadeur glissait tous les jours dans ses tiroirs des bijoux de toutes sortes , et prenait même plaisir à embarrasser l'esprit de cette fille , qui n'en savait point encore l'usage.
9 Cette maison devint bientôt célèbre; ces deux amants se plaisaient à y rassembler leurs amis particuliers et à recevoir d'eux tout l'éloge qu'ils croyaient dû à un si tendre engagement. Les uns et les autres y étaient bien reçus et se confondaient dans la maison ; gens titrés , gens d'épée , gens de robe y venaient voir H. l'ambassadeur; on voyait pêle-mêle des fleuristes, des couturières, des coiffeuses, anciennes amies ou parentes de la demoiselle Prévost, qui lui parlaient avec respect; filles de chœur de TOpéra qui n'avaient pas fait le même chemin s'y rendaient et faisaient leur cour; on la nommait la reine, on cherchait ses regards , on multipliait les petits soins auprès d'elle , on ne s'entretenait que de ses grâces et de ses talents. C'est ainsi que M. l'ambassadeur jouissait de ses bienfaits; il bénissait son destin, il adorait une fidèle maîtresse.
ïi Une affaire l'obligea d'aller à la cour pour quelques jours ; la demoiselle Prévost s'y opposa , alarmée de son absence, et il n'obtint son congé qu'en lui promettant d'écrire : c'est précisément ce que M. l'ambassadeur ne fit point. II est si doux de donner de ces plaisirs de surprise aux gens que l'on aime et qui souhaitent vous voir! L'incertitude, il est vrai, fait plus souffrir que l'attente, mais elle prépare une sensibilité plus vive pour le moment où l'on se revoit.
» Ce fut dans cette pensée que M. l'ambassadeur revint à Paris en pleine nuit, et qu'il entra, sans se faire annoncer, dans la chambre de son amante. II la surprit avec un acteur de l'Opéra. Voilà trois personnes interdites et stupéfaites. M. l'ambassadeur fut longtemps sans croire ce qu'il voyait; ses sens lui revinrent à la fin, il s'alluma et devint furieux, u Monn sieur, dit-elle d'un ton modeste et pourtant assuré, D je n'ai que deux mots à vous dire pour me justifier. )> Je suis accablé de vos bienfaits, ma reconnaissance » est inexprimable; mais, plus j'en reçois de vous, » plus j'ai de reproches à me faire. On m'a ouvert les » yeux sur la vie que nous menons : elle est coupable » envers le ciel, elle scandalise les gens de bien; j'ai )> résolu de changer de conduite et d'embrasser l'état » de mariage pour parvenir à une fin : c'est un mari T) que vous voyez dans ma chambre , jamais autre n'y n entrera que lui; je sacrifie , parce que j'y suis con- D trainte, tout ce que je vous dois, sentiments d'amour 9 et de respect, au repos de ma conscience : je vous
n demande en grâce de ne la jamais troubler. — » Ou'^i^^^Dds-j®' ingrate? vous me quittez ! Méritais-je » de vous trouver, à mon retour, maîtresse infidèle ou » femme sous la loi d'un mari ? Puis-je vivre sans n vous, cruelle? »
» Les plaintes et les reproches durèrent longtemps et donnèrent au rival tout le loisir de s'évader par la ruelle du lit , et la liberté d'aller ailleurs contracter et consommer de nouveau un mariage pareil; mais il n'eut rien de plus pressé, pour cette fois, que de se retirer chez lui par le plus court chemin. Il passa le reste de la nuit à rire de cette aventure et à considérer avec quelle adresse et quelle effronterie la demoiselle Prévost s'était tirée de ce pas-là.
» Ce ne fut pas tout : à force de larmes, de soupirs, de caresses, M. l'ambassadeur détermina son amante à rompre ce mariage qu'il croyait fait; il n'y entra qu'une petite condition, savoir, que M. l'ambassadeur rembourserait à l'acteur de l'Opéra les frais qu'il avait faits par avance pour cet établissement : une tenture de serge bleue qu'on estima comme du brocart, et un lit peint qu'on estima an poids de l'or... mais un lit destiné à l'amour conjugal I
i> Les jours suivants ne se passèrent pas sans quelques reproches, et c'était M. l'ambassadeur qui les recevait, a Vous abusez, disait-elle, de mon innon cence; je voudrais ne me séparer jamais de vous, » mais je passe ma vie à en former le dessein et à i> m'en repentir. Mille songes cruels viennent m'agiter
» tour à tour; j'ai grande foi aux songes; ma mère, » une Espagnole qui avait beaucoup d'esprit^ m'a ap- » pris que les songes nous étaient envoyés pour nous r> servir d'avertissements : j'y suis fort attentive. J'ai n cru voir ma mère elle-même cette nuit, les yeux » enflammés de colère, me reprocher l'amour que j'ai n pour vous : Fille indigne j m'a-t-elle dit, soni-ce là » les leçons que je vous ai données? — C'en est trop, n reprit M. l'ambassadeur, vos inquiétudes me déchi- » rent. Ma chère amie, soyez à moi sans remords, n reposez-vous de votre amour sur le mien. Si j'avais 1* les trésors des rois, je vous les offrirais, et ne croirf rais vous rien offrir ; je m'en vais commencer par » une rente annuelle de six mille livres. )>
» Ce fut alors que la demoiselle Prévost fit un libre usage de ses talents, qu'elle acquit des connaissances sérieuses , de nouveaux amis qui d'abord changeaient de nom. Elle se mit sur le pied de ne point paraître aux promenades; elle s'aperçut que l'éclat du grand jour découvrait en elle mille petites laideurs que le blanc, le rouge et les mouches ne réparaient pas assez; elle se tenait chez elle dans une tendre obscurité, et n'y était jamais sans compagnie. Là se faisait un hombre qui se finissait en six tours. Ce qu'il y avait de pins singulier était la présence d'esprit de cette demoiselle, attentive à la fois à tenir son jeu et à occuper trois amants , ayant ses deux pieds , sons la table , posés sur ceux de ses voisins, et ses regards tournés, languissamment vers le troisième ; en sorte que tous
jouissaient d'une préférence qu'ils regardaient presque comme unique, et que chacun des trois riait des deux autres et les prenait pour dupes; ce qui ne l'empêchait point de prendre du tabac de quelqu'un près d'elle qui la conseillait, d'appuyer ses doigts sur sa tabatière, de demander à un autre à voir sa manchette de point, prétexte pour lui serrer la main : tout petits riens que la contrainte fait imaginer, que le sang-froid ne conçoit point, et dont les vrais amants connaissent seuls tout le prix.
.3> Elle avait de ces amants-là , de ces hommes de bon goût, amateurs de talents, mais avides d'illusions, et dont l'imagination faisait trop de progrès, d'après les impressions que donnait cette danseuse de l'Opéra, dans les molles attitudes d'une sarabande ou dans les positions lascives d'un tambourin. Elle était toujours la même pour ceux-là, tout était théâtre pour eux. Jouant au quadrille, ils se la représentaient dansant, naïade timide, amoureuse, flottant sur le crystal des eaux, y cherchant le dieu qu'elle aime, ou, dryade insensible et légère, environnée de faunes, voltigeant sur la pointe des herbes au son de la flûte de Pan, et chacun se disait : a Celte nymphe est mon amante; elle charme tous les cœurs et ne veut que le mien. »
» M. l'ambassadeur trouva le cercle un peu nombreux; il prit garde à des présents anonymes, à des tabatières, à des diamants qui ne venaient point de lui; il parla d'un ton de courroux, et donna l'exclusion de la maison aux amants les plus généreux.
i> Un de ceux-là entreprit de se venger : il enleva la demoiselle de son gré , et l'emmena hors de Paris ; en sorte que M. l'ambassadeur, un matin, ne trouva qu'une servante qui lui conta l'histoire.
y> Nouveau Roland dans la maison de sa maîtresse , tout y ressentit sa fureur : les tapisseries, les glaces, les tableaux, son portrait même, tout y fut renversé. Peu de jours se passèrent ainsi; le silence des bois ennuya bientôt Médor et Angélique : il fallut revenir en cette ville où les nymphes font usage de l'argent. Le malheur était qu'ils n'en avaient ni l'un ni l'autre. Angélique alors fut pénétrée de repentir d'avoir abandonné Roland bienfaiteur, qui pouvait l'être encore ; son parti fut d'abord pris : ce fut d'imposer à Médor les mêmes conditions qu'avait acceptées le chevalier Mesmes de Fanchonnette. Ils convinrent de ne se plus voir qu'en très-grand secret. La demoiselle Prévost n'eut pas de peine à faire le reste : on entend son raccommodement. Elle reçut d abord les reproches les plus vifs , mais ils firent bientôt place à d'autres sentiments. Tout fut apaisé, sous la promesse authentique de ne plus voir le Médor.
n Deux mois s'écoulèrent , la demoiselle eut tout le temps de faire sa paix et de ramener à elle un amant qui ne demandait qu'à l'aimer. Elle lui donna des preuves d'un retour sincère : soins, soupirs, caresses, tout y fut employé ; elle fut jusqu'au point de courir les risques d'une grossesse, pour lui donner le gage d'un amour qui ne devait jamais finir. En effet, la
demoiselle Prévost accoucha, au bout de sept mois, d'une fille qui fut présentée à M. l'ambassadeur, et qu'il reçut en ses bras avec des transports de joie qui ne s'expriment point. Aussi bon père que tendre amant, il entra dans tous les détails du berceau de cette enfant. II vit croître sa fille , il la regardait , il y voyait sa mère. Elle , de son côté , soutenait que l'enfant ne ressemblait qu'à lui. C'étaient, des deux parts, des agaceries continuelles de sentiment sur ce sujet, de petites contradictions qui finissaient par des baisers : jamais ces amants ne furent plus unis. Il se trouva une maison de campagne à vendre à Pantin : elle fut achetée et destinée à la petite, qui déjà commençait à parler et à distinguer avec finesse M. l'ambassadeur des autres hommes.
n La famille, augmentée , demandait une plus grande maison : la demoiselle Prévost en prit une k son gré sur le jardin du Palais-Royal. Ce fut alors qu'on étala les meubles de toutes saisons, les tableaux, les bronzes, les urnes du Japon»; tous les jours, il y paraissait de nouveaux meubles, jamais il ne s'en trouvait assez. Les anciens amis ne laissaient pas de soulager M. l'ambassadeur sans qu'il le sût, soit par une tenture de toile de Perse , par le tableau d'une Bacchante , par des pots à fleurs de la Chine, des pendules, des clavecins, que sais-je? tout y trouvait place, jusqu'aux médailles et aux colifichets. Il est vrai que la demoiselle savait sur cela distinguer son monde et distribuer secrètement les récompenses méritées. II y avait, à cet effet,
54 DEESSES D^OPËRA.
une petite porte qui donnait sur le jardin, et dont on faisait l'usage convenable pendant l'absence du maître. Cette petite porte n'appartenait qu'aux privilégiés, et ne leur était pas permise à toute heure. Le zèle quelquefois y en entraînait qui avaient tout le temps de s'y morfondre et d'y essuyer la pluie, le froid ou le chaud. Alais à quoi ne s'expose-t-on pas pour parvenir à ce qu'on aime! la peine qu'on souffre en ce cas occupe bien moins que le prix qu'on en attend. Quel est l'amant qui ne s'enflamme? La fureur de l'amour le prend, il triomphe d'un rival dont la maitresse n'est infidèle que pour lui; c'est toujours la même illusion.
» Un de ceux-là languissait depuis plusieurs années dans une contrainte continuelle. Les jours lui étaient interdits; les nuits, à la longue, lui devenaient impossibles. 11 paya la permission d'entrer le jour el de courir les risques d'une rencontre de M. l'ambassadeur.
9 Cependant M. l'ambassadeur, tout-puissant qu'il était, se ressentait de la conjoncture des temps. Les dettes qu'il avait contractées en partie pour élever si haut sa maîtresse; des montagnes de meubles, de bijoux, de vaisselle, emmagasinés dans sa maison, avaient consommé d'avance son plus clair revenu. 11 lui fallait prendre haleine; la pension de six mille livres ne rendait pas les cinq cents livres par mois aussi régulièrement que la demoiselle Prévost les demandait : quinze jours, trois semaines, un mois de retardement l'inquiétaient. M. l'ambassadeur s'en
aperçut. L'excès de sa bonté lui fit faire de nouveaux efforts; elle eut lien d'eu être contente. Il fit plus : ce fut un billet portant promesse de lui payer cette pension tant qu'il vivrait.
» Ija demoiselle, nantie de cette sûreté que lui avait acquise le noi\veau serment d'une fidélité inviolable et d'un attachement étemel , se persuada bientôt que son amant premier n'hélait plus en droit de contraindre ie second, ni les autres, ni celui par conséquent qu'elle avait déjà introduit de jour chez elle. En effet, il y revint et plus souvent. A force de courir un danger, on n'y pense plus.
« Un jour qu'ils se croyaient dans la plus grande sécurité, M. l'ambassadeur entra brusquement et reconnut là le Médor dont il a été parlé et qu'elle avait juré de ne revoir jamais.
tt Monsieur, dit-elle, je consens à vous désabuser. Ti L'amant que vous voyez là n'a pas cessé de m'aimer » depuis huit ans. J'étais convenue avec lui de vous » épargner la peine de le voir; j'y ai fait mon possi- 1» ble : le malheur vous guide ici quand je ne vous y n attends pas. Vous me surprenez, ce n'.est pas ma Ti faute; d'ailleurs je m'en moque : fille d'Opéra, je » suis maîtresse de moi. — Et des autres, n dit M. de Mesmes en s'en allant.
» Il revint. « Rendez-moi ma fille! mon bonheur et y> ma conscience veulent que j'en prenne soin, et que, » pour la sauver de sa perte , je la retire de vos mains I „ — C'est sur quoi, repartit la demoiselle, je ne puis
» vous être agréable. — Vous me rendrez mon enfant! If — Votre enfant, monsieur, n'est point à vous. S'il » vous souvient que j'accouchai de sept mois pour y* vous, apprenez que j'accouchai de neuf mois pour If un autre, et que cet autre est l'amant que j'ai là; il » en est le père, et ma fille est à lui. ^
Grand procès; car M. l'ambassadeur refusa de payer ses billets annuels de six mille livres pour nourrir la fille d'un rival! C'est abuser de l'or, qui est spirituel par sa nature.
Le chevalier de Mesmes redevint un homme d'es* prit. Il était temps, après tant de sottises, comme disait mon grand-oncle. Il écrivit un livre curieux sous ce titre : le Cofnmerce de Vamour; mais il fut condamné à payer ses billets.
Mademoiselle Duclos avait été la tragédie, avant Adrienne Lecouvreur. Mais le public — le public ingrat mais juste! — lui arracha sa couronne et la mit sur la tête de sa jeune rivale.
Mademoiselle Duclos avait d'abord chanté à l'Opéra ; aussi ne perdit-elle jamais l'habitude de chanter. On peut dire qu'elle chanta pendant quarante ans la tragédie à la Comédie française *. Elle avait succédé à la Champmeslé, qui chantait aussi; mais elle fut remplacée par mademoiselle Gaussin, qui ne chantait pas du tout, qui avait peut-être le tort déjouer la tragédie comme elle jouait l'amour dans sa chambre à coucher.
* Mademoiselle Duclos débuta, le 27 octobre 1693, dans une tragédie oubliée. Le lendemain , après avoir joué le rôle d* Ariane, elle fut reçue par acclamation dans la troupe célèbre où régnait encore mademoiselle de Champmeslé.
Elle avait la passion, elle avait les colères et les larmes; mais le théâtre tragique veut le style avant tout, et mademoiselle Duclos, toute déclamatoire qu'elle fût, avait plus que mademoiselle Gaussin le caractère olympien.
On a beaucoup raillé la déclamation héroïque de mademoiselle Duclos. N'est-ce pas un tort de la critique que de venir, après un siècle, proclamer hardiment que telle comédienùe n'avait pas l'art de bien dire? L'art de bien dire, c'est d'effrayer l'esprit, c'est de toucher le cœur, c'est d'arracher des larmes. Or nul n'a mieux réussi que mademoiselle Duclos à inspirer la terreur et la pitié. Le régent, dont elle fut la maîtresse ; le régent , qui était un bon juge en matière d'art, puisqu'il était artiste lui-même et qu'il connaissait son cœur pour avoir étudié le cœur des autres, ne pouvait voir cette tragédienne jouer Ariane ou Inès, sans pleurer toutes ses larmes.
Les contemporains de mademoiselle Duclos l'ont jugée en vers et en prose. Voici des vers de Houdard de La Mothe :
Ah! que j'aime à te voir en amante abusée,
Le visage noyé de pleurs , Hors rinflexible cœur du parjure Thésée,
Toucher, emporter tous les cœurs !
Alais quel nouveau ipectade ! Ah ! c'est Phèdre eUe-méme
Livrée a«x plos ardents transports ; lliésée es! son épo«x, et c'est son fils qu'elle aime!
Dieux! quel amour! mais quels remords!
MADEMOISELLE DUGLOS. 59
De tous nos raouvements es-tu donc la maitresse?
Tiens-tu notre cœur dans tes mains?
Tu feins le désespoir, la liainc, la tendresse,
Et je sens tout ce que tu feins.
Il est vrai que Boudard de La Mothe devait être fort reconnaissant envers celle qui avait fait croire que sa tragédie était en vers. On se rappelle le mot de Voltaire, à qui La Mothe disait : u Œdipe, qijtel beau sujet! il faudra que je mette votre tragédie en prose. — Faites cela, dit Voltaire, il faudra que je mette votre Inès en vers. i»
Voici maintenant la prose de Lesage :
Xe conviendrez-vous pas que Tactrice qui a joué le rôle de Didon est admirable? X*a-l-elle pas représenté cette reine avec toute la noblesse et Tagrément convenables à Tidée que nous en avons? Et n'avei-vous pas admiré avec quel art elle attache an spectateur, et lui fait sentir les mouvements de toutes les passions qu^elle exprime? On peut dire qu^elle est consommée dans les raffinements de la déclamation. — Je demeure d* accord, dit Pompeyo, qu^elle sait émouvoir et toucher; jamais comédienne n^eut plus d'entrailles» et c'est une belle représentation; mais ce n'est point une actrice sans défaut. Deux ou trois choses m'ont choqué dans son jeu. Veut-elle marquer de la surprise, elle roule les yeux d'une manière outrée, ce qui sied mal à une princesse. Ajoutez à cela qu'en grossissant le son de sa voix , qui est naturellement doux, elle en corrompt la douceur, et forme un son assez désagréable. D'ailleurs, il m'a semblé, dans plus d'un endroit de la pièce, qu'on pouvait la soupçonner de ne pas trop^ bien entendre ce qu'elle disait. J'aime pourtant mieux croire qu'elle était distraite, que de l'accuser de manquer d'intelligence.
Je crois que mademoiselle Duclos était en effet plus
distraite qu'inintelligente; elle avait trop vécu à la cour du régent pour rester bête, si elle le fut jamais. Lesage l'avait vue un certain jour où elle était plus préoccupée de sa passion à elle que de la passion d'Ariane. D'ailleurs, on peut juger, par ses violentes sorties contre le parterre, qu'elle n'avait pas toujours le spectateur en grande religion. A la première représentation d^InèSj quand les enfants parurent sur la scène, toute la salle partit d'un grand éclat de rire. Mademoiselle Duclos , indignée , s'avança vers le parterre et lui jeta au nez cette apostrophe : a Ris donc, sot de parterre, à l'endroit le plus touchant de la tragédie! » Ce qu'il y eut d'étrange, c'est que le parterre, loin de se révolter ou de rire plus fort, applaudit la tragédienne et comprit soudainement tout le pathétique de la scène des enfants. Toute la salle fut bientôt en larmes, ce qui fit dire qu'on n'avait jamais vu en un seul moment tant rire et tant pleurer*.
* Il y a une autre sortie de mademoiselle Duclos que je veux laisser conter par Lemazurier, de la Société philotechnique, une académie du beau langage , comme vous allez voir :
(c Ariane était le triomphe de mademoiselle Duclos; le parterre demandait souvent cette tragédie.
» Un jour que Dancourt se préparait à en annoncer une autre, il fut prévenu par la majeure partie de^ spectateurs qui lui crièrent : Ariane! Quoique cet acteur fût habitué & porter la parole au nom de sa société , il resta pendant quelques instants dans un embarras visible : mademoiselle Duclos était grosse ; il ne savait si son état lui permettrait déjouer, il savait encore moins comment Tannoncer au public d'une manière décente. Jusque-là rien que de vraisemblable dans cette anecdote : mais on ajoute que,
Sans l'apostrophe de mademoiselle Duclos, la tragédie de La Mothe était condamnée le premier jour comme elle l'est aujourd'hui; ce qui eût évité bien des larmes, car on sait que
Tout Paris poar Inès eut les yeux de don Pèdre.
Il y a peut-être de bonnes tragédies, je ne parle pas des chefs-d'œuvre; mais, quand elles réussissent, c'est qu'il y a de bons tragédiens. J'aime encore mieux Inès avec mademoiselle Duclos, que Phèdre avec une tragédienne sans talent.
Mademoiselle Duclos n'avait guère que cinquante-
lorsque le tumulte fut apaisé , il s'avança sur le bord du théâtre comme pour parler plus confidentiellement au public; qu'après quelques excuses d'usage, il assura qu'une maladie de mademoiselle Duclos ne permettait point qu'elle jouât, et que, par un geste significatif, il désigna le $iige du mal ; qu'à l'instant même mademoiselle Duclos , qui l'observait , s'élança rapidement de la coulisse , appliqua un soufflet sur la joue de l'orateur, et se tournant avec feu du côté du parterre, lui dit : u Messieurs, & demain Ariane!^ Ce récit n'est pas vraisemblable : Dancourt était homme d'esprit et de sens , et n'aurait certainement pas eu besoin d'employer dans une pareille occasion, pour se faire entendre du public, un geste emprunté du paillasse de la Foire. Si cependant l'anecdote était aussi vraie qu'elle parait fausse, et que Dancourt, déconcerté par une demande imprévue, eût réellement fait le geste en question, tout en convenant que mademoiselle Duclos avait raison d'en être choquée , on serait forcé d'avouer qu'elle ne manquait pas de hardiesse, et cela fournirait d'ailleurs matière à réflexion sur la différence de ce^siècle et du nôtre. » Il ne manque & ce beau morceau que les réflexions du bonhomme Lemazurier.
cinq ans — avaîUelle compté plus de cinquante-cinq amants? — quand elle salua Taurore du plus beau jour de sa vie.
Ce jour-là elle se maria.
Elle était vieille , il est vrai , mais son mari n'avait que dix-sept ans. C'était le beau Duchemin, élève de Baron , qui venait de débuter par le rôle d'Achille dans Iphigénie en Aulide.*
Ce bel hyménée donna le jour à toute une famille de procès : séparation de biens, séparation de corps. Mademoiselle Duclos fut battue, mademoiselle Duclos fut trahie. La comédie humaine était entrée chez la tragédienne avec ses coudées franches. Une fois séparés, les époux se retrouvèrent sur la scène , elle jouant Phèdre , lui jouant Hippolyte. Que de fois Hippolyte rudoya Phèdre dans la coulisse! Tout Paris s'amusait de ce mariage ridicule; ce n'était pas assez de les voir grimacer sur les planches de la Comédie française , on les mit en spectacle à la Comédie italienne et au théâtre de la foire : la Réunion forcée et les Mariages assortis.
Mademoiselle Duclos fut vengée. Duchemin, congédié par ordre de la cour, fut réduit à courir la province et revint mourir fou à Paris.
Pauvre Duclos! que n'étais-tu morte toi-même dans la folie de ta beauté et de ta jeunesse, quand Largiilière te représentait avec toutes les pompes de ton art et du sien; belle par ta beauté et belle par son esprit; avec ta ceinture de perles, ta gorge au vent, tes bras
MADEMOISELLE DUGLOS. G3
voluptueux , tes yeux inspirés et ta bouche amoureuse ! Quelle table somptueusement servie pour l'amour! aussi Famour est là qui voltige dans ton atmosphère, tenant d'une main ta couronne d'étoiles, d'étoiles qui filent! de l'autre ton masque tragique, ton sceptre enflammé, et les lauriers qui poussent si verts pour toi! Tu joues Ariane; le navire fuit au loin; ce n'est pas ton amant qui fuit, c'est ta jeunesse. II fallait t'embarquer avec ta jeunesse et ne pas revenir.
MADEMOISELLE DE Ci\MARGO.
En avril 1770, le bruit se répandit que mademoiselle Marie-Anne de Camargo venait de mourir en bonne catholique. Ce fut, dit un journal du temps, une grande surprise dans la république des lettres; car depuis plus de vingt ans on la croyait morte. Son dernier admirateur et son dernier ami , à qui elle avait légué ses chiens et ses chats , la fit enterrer avec une magnificence sans exemple à l'Opéra, a Tout le monde, dit Grimm, admirait cette tenture blanche, symbole de candeur dont les personnes non mariées sont en droit de se servir dans leur cérémonie funèbre. »
Mademoiselle de Camargo vint au monde presque en dansant. Elle était dans les bras de sa nourrice, quand les airs mariés d'un violon et d'un hautbois
vinrent frapper son oreille. Elle bondit vivement, et, durant tout le temps de la musique, elle dansa, il n'y a pas d'autre mot, en mesure avec beaucoup de gaieté. Il faut dire qu'elle était d'origine espagnole. Elle est née à Bruxelles le 15 avril 1710, d'une famille noble qui a donné plusieurs cardinaux au sacré Collège, et qui marque avec éclat dans l'histoire d'Espagne, soit dans l'histoire ecclésiastique, soit dans l'histoire nationale. Elle s'appelait Marie-Anne. Sa mère avait dansé, mais avec les dames de la cour, pour son plaisir et non pour celui des autres. Son père, Ferdinand de Cupis de Camargo, était un franc gentilhomme espagnol, c'est-à-dire pauvre. Il vivait à Bruxelles des miettes de la table du prince de Ligne, sans compter les dettes qu'il faisait. Sa famille, assez nombreuse, s'éleva par la grâce de Dieu. Le père courait les cabarets, se reposant sur cette vérité, qu'il y a un Dieu pour les enfants — et pour les ivrognes.
Marianne était si jolie /]ue la princesse de Ligne l'appelait la fille des fées. Légère comme un oiseau, on la voyait s'envoler dans les charmilles. Jamais biche en matinale gaieté n'eut des mouvements plus vifs et plus capricieux; jamais daim blessé par le chasseur ne bondit avec plus de force et de grâce. Quand elle eut dix ans, la princesse de Ligne jugea que cette jolie merveille revenait de droit à Paris, la ville des merveilles. Il fut décidé que mademoiselle de Camargo serait danseuse à l'Opéra; son père se récria beaucoup.
tt Danseuse! la fille d'un gentilhomme, d'un grand
d'Espagne I — Déesse de la danse, si vous voulez, n dit pour l'apaiser la princesse de Ligne. II se résigna a faire le voyage de Paris dans un carrosse du prince ; il arriva en grand seigneur chez mademoiselle Prévost , que les poètes du temps chantaient sous le nom de Terpsichore. Elle consentit à donner des leçons à Marianne de Camargo. Trois mois après le départ, M. de Camargo rentrait à Bruxelles avec l'air d'un conquérant : mademoiselle Prévost lui avait prédit que sa fille serait sa gloire et sa fortune.
Après avoir dansé à une fête du prince de Ligne, Marianne de Camargo débuta au théâtre de Bruxelles, où, durant plus de trois années, elle régna comme première danseuse. Son vrai théâtre n'était pas là; malgré son triomphe à Bruxelles, son imagination l'entraînait toujours à Paris : cependant elle quitta Bruxelles pour Rouen. Enfin, après un assez long séjour dans cette ville, il lui fut permis de débuter à l'Opéra. Ce fut le 5 mai 1726, car le jour fameux de son début n'a point été oublié, qu'elle apparut dans tout l'éclat de ses seize ans sur la première scène du monde. Mademoiselle Prévost, jalouse déjà, peut-être par pressentiment, lui avait conseillé de débuter dans les Caractères de la danse, ce pas presque impossible, que les virtuoses renommées osaient à peine aborder dans leurs plus beaux jours. Mademoiselle de Camargo, qui dansait comme une fée, surpassa toutes ses devancières ; son triomphe fut si éclatant, que dès le lendemain toutes les modes prirent son nom : coif-
MADEMOISKLLE DE CAHARGO. 67
fures à la Camargo, robes à la Camargo, souliers à la Camargo. Toutes les dames de la cour imitèrent ses grâces; il en est bien peu qui n'eussent voulu copier jusqu'à sa figure !
Je ne l'ai point dit encore : mademoiselle de Camargo était faite par l'amour et pour l'amour. Elle était belle et jolie tout à la fois. Rien de passionné comme ses yeux noirs y rien d'enchanteur comme son sourire. Lancret, Pater, Van Loo, tous les peintres alors célèbres, ont voulu reproduire cette tête charmante.
Le second jour où mademoiselle de Camargo parut
sur la scène, il y eut vingt duels et des luttes sans
nombre aux portes de l'Opéra : tout le monde voulait
entrer. Mademoiselle Prévost, effrayée d'un pareil
triomphe, intrigua si bien, que mademoiselle de
Camargo fut bientôt contrainte au rôle de figurante.
Elle eut beau s'indigner avec ses admirateurs , il fallut
qu'elle se résignât à danser dans les espaliers. Mais
elle ne tarda pas à se venger avec éclat : un jour
qu'elle figurait dans une entrée de démons, Dumoulin,
surnommé le Diable, ne parut pas pour danser son
solo quand les musiciens attaquèrent son entrée. Une
inspiration saisit mademoiselle de Camargo : elle quitte
les figurantes, s'élance au milieu du théâtre et impro*
vise le pas de Dumoulin , mais avec plus de verve et de
caprice. Les applaudissements retentirent dans toute
la salle. Mademoiselle Prévost jura de perdre sa jeune
rivale; mais c'en était fait : Terpsichore était détrônée.
Mademoiselle de Carmago fut ce jour-là couronnée
pour longtemps reine de l'Opéra. Reine absolue, dont le pouvoir était sans bornes, elle osa la première trouver ses jupes trop longues. Ici je laisse parler Grimm : u Cette invention utile, qui met les amateurs en état déjuger avec connaissance de cause les jambes des danseuses, pensa alors occasionner un schisme très-dangereux. Les jansénistes du parterre criaient à l'hérésie et au scandale, et ne voulaient pas souffrir les jupes raccourcies; les molinistes, au contraire, soutenaient que cette innovation nous rapprochait de l'esprit de la primitive Eglise, qui répugnait à voir des gargouillades et des pirouettes embarrassées par la longueur des cotillons. La Sorbonne de l'Opéra fut longtemps en peine d'établir la saine doctrine sur ce point de discipline qui partageait les fidèles. »
M. Ferdinand de Camargo veillait avec une austère sollicitude sur la vertu et sur les appointements de sa fille : il ne sauvait que les appointements. Enivrée par son triomphe, mademoiselle de Camargo écoutait trop volontiers tous les seigneurs de la cour qui envahissaient alors la scène de l'Opéra; il aurait fallu que le roi nommât un historiographe pour raconter toutes les passions de la danseuse. 11 fut un temps où tout le monde était amoureux d'elle. On ne jurait que par la Camargo, on ne chantait que la Camargo, on ne rêvait qu'à la Camargo. On n'a pas oublié les madrigaux de Voltaire et des poètes galants de cette époque galante.
Cependant la gloire de mademoiselle de Camargo s'éteignit peu à peu; comme la mode qui l'avait pro-
tégée, elle passa pour ne plus revenir. Quand elle demanda sa retraite, quoiqu'elle n'eût pas quarante ans, nul ne songeait à la retenir; à peine fut-elle regrettée. On ne se demanda même pas où elle s'était retirée, on ne parla plus d'elle que de loin en loin; et encore n'en parlait-on qiie comme d'un souvenir. Elle était devenue un peu dévote et très-charitable , connaissant par leurs noms tous les pauvres de son quartier. Elle ne voyait plus guère que trois ou quatre célébrités d'un autre temps, oubliées comme elle.
Dans les Amusements du ccsur et de Fesprit, mademoiselle de Camargo est accusée d'avoir eu mille et un amants. Sans m'inscrire en faux contre cette accusation, ne puis-je la combattre en reproduisant dans toute sa simplicité cette histoire, qui dévoile une passion profonde? On a beau danser à l'Opéra, sourire à ses adorateurs sans nombre, vivre follement au jour le jour dans toutes les bruyantes agitations du monde, il est des heures bénies où le cœur, souvent dévasté, refleurit tout d'un coup. L'amour est comme le ciel, dont on voit l'azur jusque dans le ruisseau formé par l'orage ; çà et là l'amour se retrouve pur dans un cœur troublé. Mais, d'ailleurs, cette passion sérieuse de mademoiselle de Camargo lui est venue dans toute la fraîcheur de la jeunesse.
Un matin, Pont-de-VeyIe, Grimm, Dudos, Helvétius, se présentèrent gaiement à l'Humble logis de la célèbre danseuse. Elle demenrait. alors dans une vieille maison de la rue Saint-Thomas du Louvre. Une servante centenaire vint ouvrir, u Nous désirons parler à mademoiselle de Camargo, » dit Helvétius qui avait beaucoup de peine à tenir son sérieux. La gouvernante les fit tous entrer dans un salon d'un ameublement original et grotesque. Les boiseries étaient couvertes de pastels représentant mademoiselle de Camargo dans toutes ses grâces et dans tous ses rôles. Cependant elle n'ornait point à elle seule le salon : on y voyait un Christ au mont des Oliviers, une Madeleine au tombeau, une Vierge au Voile, une Vénus à Cythère, les Trois Grâces, des Amours à demi cachés sous les chapelets et les buis bénits, des madones couvertes de trophées d'Opéra.
La déesse du lieu ne se fit pas longtemps attendre : une porte s'ouvrit, une demi-douzaine de chiens de toute espèce se précipitèrent dans le salon; il faut dire , à la louange de mademoiselle de Camargo , que ce n'étaient pas des petits chiens. Elle apparut à leur suite, portant dans ses bras, en guise de manchon, un chat angora de la plus belle venue. Comme elle ne suivait plus la mode depuis dix ans, elle avait l'air de
revenir de Tautre inonde. « Vous le voyez, messieurs, dit-elle en montrant ses chiens, voilà toute ma cour aujourd'hui; mais, en vérité, ces courtisans-là en valent hien d'autres. Tout beau, Marquis! A bas, Duc! Couchez là. Chevalier! Ne trouvez-vous pas mauvais, messieurs, que je vous reçoive en cette compagnie? Mais puis-je savoir... » Grimm prit la parole : a Vous nous pardonnerez, mademoiselle, cette visite inattendue, quand vous saurez la raison sérieuse qui nous amène. — Me voilà curieuse comme si j'avais vingt ans. Mais, hélas! quand j't^vais vingt ans, c'était mon cœur qui était curieux. Aujourd'hui que l'hiver est venu pour moi, je n'ai plus rien à apprendre de ce côté-là. — Le cœur ne vieillit pas, dit Helvétius en s'inclinant. — C'est une hérésie, monsieur; il n'y a que ceux qui n'ont point aimé qui osent avancer de pareilles maximes. C'est l'amour qui ne vieillit pas, il meurt enfant Mais le cœur! — Vous voyez bien, madame, reprit Helvétius, que votre cœur est toujours jeune; ce que vous venez de dire nous prouve assez que vous êtes encore toute pleine de feu et d'inspiration. — Oui, oui, murmura mademoiselle de Camargo en soupirant, vous avez peut-être raison; mais, quand on a des cheveux blancs et des rides profondes, le cœur est un trésor perdu ; c'est une monnaie qui n'a plus cours. » Tout en disant ces mots, elle souleva Marquis par ses deux pattes et le baisa sur la tête. Marquis était un beau chien couchant, porteur d'une belle robe tigrée, a Au moins ceux-là m'aimeront jus-
qu'à la fin. Mais, à ce qu'il me semble, nous commençons par déraisonner; esl-ce là fout ce que nous avons à dire? Voyons, messieurs, je vous écoule. »
Les visiteurs se regardèrent avec un peu d'embarras; ils semblèrent tous se demander qui d'entre eux prendrait la parole en cette grave circonstance. Pont-de- Vcyle se recueillit et débuta par ces mots : u Mademoiselle, tout à l'heure nous déjeunions; nous déjeunions gaiement, comme font des gens d'esprit; au lieu de faire passer devant nous, comme autrefois les Egyptiens, des momies, pour nous montrer que la chose du monde la plus précieuse est le temps, nous évoquions toules les folles images qui ont enchanté notre jeunesse; ai-je besoin de vous dire que vous ne fûtes pas la moins charmante de ces apparitions? Qui ne vous a aimée? qui n'eût voulu vivre une heure avec vous, au prix d'un coup d'épée? Le bonheur ne se paye jamais trop cher. » Mademoiselle de Camargo interrompit l'orateur, ce Ahl de grâce, messieurs, ne m'aveuglez pas par le souvenir de mon temps, ne réveillez pas des passions ensevelies ; laissez-moi mourir en paix. Voyez, j'ai des larmes dans les yeux I » Les visiteurs , touchés , regardèrent tous avec une certaine émotion cetle pauvre vieille qui avait tant aimé, a C'est étrange , dit Helvétius à son voisin , nous sommes venus ici pour rire, mais nous n'en prenons pas le chemin; et pourtant rien ne serait plaisant comme cette caricature, s'il n'y avait pas une femme là-dessous. — Continuez, monsieur, dit mademoiselle de Camargo à
Pont-de-VeyIc. — II faut bien vous le dire , mademoiselle, Tun de nous, la plus mauvaise tête de la compagnie , ou plutôt celui qui avait bu davantage , déclara que, de tous vos amants, il était celui que vous aviez le plus aimé, u Propos d'homme qui a trop a bu 1 » lui dit Fun de nous. » Mais notre fat vida son verre et soutint son paradoxe. La discussion fut très-animée. On parlait, on buvait, on parlait encore. Quand on eut vidé la dernière bouteille, ne sachant plus ce qu'on disait , sans doute , comme la dispute menaçait de finir par un duel, les plus raisonnables de la compagnie proposèrent de venir vous demander à vous-même lequel de vos aman& vous aviez le plus aimé. Est-ce le comte de Melun ou le comte de Clermont? Est-ce le duc de Richelieu? Est-ce le marquis de Croismare, le baron de Viomesnil, le vicomte de Jumilhac? Est-ce M. de Beaumont ou M. d'Aubigny? Est-ce un poëte? Est-ce un soldat? Est-ce un abbé? — ChutI chut! dit en souriant mademoiselle de Camargo, ou plutôt prenez le calendrier de la cour. — Ce qu'il nous importe de savoir n'est pas le nom de ceux qui vous ont aimée; mais, je vous le dis encore, le nom de celui que vous avez le plus aimé?... — Vous êtes des fous, dit mademoiselle de Camargo d'un air triste et d'une voix émue; je ne veux pas vous répondre. Laissons en paix dans leur tombeau nos passions éteintes. Pourquoi exhumer toutes ces charmantes folies qui ont eu leur jour de fête? — Voyons, dit Grimm à Duclos, ne nous laissons pas attendrir, cela deviendrait un peu trop
ridicule. Mademoiselle de Camargo , dit-il en caressani deux chiens à la fois, quelle est donc Tépoque des jupes raccourcies? car c'est encore là un des points de noire dispute philosophique. »
La vieille danseuse ne répondit pas. Tout à coup, prenant la main de Pont-de-Veyle : a Monsieur, lui dit-elle en se levant, suivez-moi. n U obéit avec quelque surprise. Elle le conduisit dans sa chambre à coucher; c'était une vraie chiffonnière qui ressemblait fort à la boutique d'une marchande à la toilette : tout y était en désordre ; on voyait que les chiens y tenaient beaucoup de place. Mademoiselle de Camargo s'arrêta devant une petite commode en boiè de rose , couverte de porcelaines de Saxe plus ou moins ébréchées. Elle ouvrit un petit coffre d'ébène, tout en le présentant sous les yeux de Pont-de-Vcyle. « Voyez-vous? » ditelle avec un soupir. Pont-de-Veyle vit une lettre en lambeaux et un bouquet desséché depuis plus d'up demi-siècle; à peine si on pouvait reconnaître l'espèce de fleurs qui le composaient, a Eh bien? demanda Pont-de-Veyle. — Eh bien, vous ne comprenez pas? — Pas du tout. — Voyez ce portrait, w Elle indiqua du doigt un mauvais portrait à l'huile, couvert de poussière et de toiles d'araignée. » Je commence à comprendre. — Oui, dit-elle, c'est son portrait. Pour moi, je ne le regarde jamais. U est là bien plus ressemblant, poursuivit-elle en se frappant le cœur. Un portrait! c'est bon pour ceux qui ne prennent pas le temps de se souvenir, n
Ponl-de-Veyle regardait tour à tour avec beaucoup d'intérêt la lettre , le bouquet fané et le mauvais portrait, a Avez-vous jamais rencontré celte figure-Jà? — Jamais. — Mais retournons de l'autre côté. — Non , de grâce, je vous écoute. — N'est-ce pas assez de vous avoir montré le portrait? Vous pouvez maintenant d'un seul mot terminer la dispute , puisque vous avez vu si
celui que j'ai le plus aimé ressemble à voire ami
qui avait bu. — 11 ne lui ressemble pas le moins du monde. — £h bien, tout est dit; je vous pardonne votre visite. Adieu; quand vous déjeunerez avec vos amis, vous prendrez un peu ma défense; vous leur direz, à tous ces libertins sans pitié, que je me suis sauvée par le cœur, si on peut se sauver par
là Oui, oui, c'est la planche de salut dans le
naufrage! » •
Disant ces mots , mademoiselle de Camargo s'avança vers la porte du salon. Pont-de-Veyle la suivit, emportant le coffre d'ébène. a Messieurs, dit-il à ses joyeux amis, notre buveur n'était qu'un fat; j'ai vu le portrait du plus aimé de la déesse de céans; maintenant vous allez joindre vos prières aux miennes pour décider mademoiselle de Camargo à nous raconter le roman de son cœur; je n'en connais que la préface, qui est triste et charmante : j'ai vu une lettre, un bouquet et un portrait — Je ne dirai pas un mot, murmura-t-elle; les femmes sont accusées de ne pouvoir garder un secret; il en est pourtant plus d'un qu'elles ne confient jamais. Un secret amoureux , c'est une rose qui vous
embaume le cœur; si on le confie, la rose perd ison parfum. Moi qui vous parle, poursuivit mademoiselle de Gamargo en s'animant, je n'ai gardé cet amour dans toute sa fraîcheur que parce que je n'en ai jamais rien dit. Il n'y a guère que la Carton et ce vieux malin de Fontenelle qui aient surpris mon secret Fontenelle dînait souvent chez moi. Un jour, me voyant pleurer, il fut si étonné de mes larmes , lui qui ne pleurait jamais, par philosophie sans doute, qu'il me tourmenta durant plus d'une heure pour avoir le mot de l'énigme. C'était presque une femme; il m'arracha par ses chatteries l'histoire de cette passion. Le croiriez-vous? j'espérais le toucher au cœur, mais c'était parler à un sourd. Après m'avoir écoutée sans mot dire jusqu'à la fin , il murmura de sa petite voix éteinte : C'est joli. Au moins la Carton pleurait avec moi! C'est bien la peine d'être un poëte et un philosophe, pour ne rien comprendre à ces histoires-là ! »
Mademoiselle de Camargo se tut , un profond silence suivit ses paroles, tous les regards s'arrêtaient sur elle, a Parlez, parlez, nous écoutons, dit Helvétius; nous sommes plus dignes de vous entendre que le vieux philosophe , qui n'aima que lui-même. — Après tout , reprit-elle , emportée par le charme de ses souvenirs, c'est une bonne heure à passer, je parle pour moi, et les heures bonnes ou mauvaises, il n'en sonnera plus beaucoup dans ma vie; car je sens bien que je m'en vais. Mais je ne sais plus mon commencement; il me passe du feu sous les yeux, je n'y vois plus,
tant je suis éblouie. Voyons, j'avais vingt ans... Mais je n'oserai jamais lire à livre ouvert devant tant de monde. — Figurez-vous, mademoiselle de Camargo, dit Helvétius, que vous lisez un roman. -; — Eh bien, dit-elle, je commence sans plus de façons :
in.
a J'avais vingt ans. Vous savez tous, car cette aventure a été un grand scandale, vous savez comment le comte de Melun m'enleva un matin avec ma sœur Sophie. Cette petite folle, qui avait beaucoup d'imagination , m'ayant surprise lisant pne lettre du comte où il parlait de son dessein, elle jura sur ses treize ans qu'il faudrait bien qu'on l'enlevât aussi. J'étais loin de croire à une pareille prétention. On se figure toujours que les enfants ne comprennent rien; mais à l'Opéra et en amour, il n'y a pas d'enfants. Le comte de Melun avait, à force d'argent, gagné notre femme de chambre. J'étais bien coupable; je savais tout et je n'avais pas averti mon père. Mais mon père m'ennuyait un peu; il prêchait dans le désert, c'est-à-dire qu'il me prêchait la vertu. Il me parlait sans cesse de notre . gentilhommerie , de notre cousin qui était cardinal, de notre oncle qui était grand inquisiteur. Vanité des vanités! tout n'était que vanité chez lui, quand chez moi tout n'était qu'amour. Je me souciais bien d'être d'une famille illustre! j'étais belle, on m'adorait, et.
ce qui vaut mieux peut-être, j'étais dans le divin cor* tége des vingt ans 1
r> Au milieu de la nuit, voilà que j'entends ma porte qui s'ouvre : c'était le comte de Melun ; je ne dormais pas, je l'attendais. N'est pas enlevée qui veut; j'allais être enlevée !
» L'amour n'est pas seulement charmant par luimême, il l'est encore par ses extravagances romanesques. Une passion sans aventures, c'est une maitresse sans caprices. J'étais assise sur mon lit. a Est-ce toi, Jacqueline? dis-je en jouant l'effroi. — C'est moi, dit le comte en tombant à genoux. — Vous, monsieur! Votre lettre n'était donc pas un jeu? — Mes chevaux sont à deux pas; il n'y a pas de temps à perdre : quittez cette triste prison; mon hôtel, ma fortune, mon cœur, tout cela est à vous! » A cet instant une lumière brilla à la porte, u Mon père! m'écriai-je avec terreur, en me cachant dans mes rideaux. — Tout est perdu! » murmura le comte. C'était Sophie. Je la reconnus bientôt à son pied léger. Elle s'avança la lumière à la main et en silence, devant le comte, u Ma sœur, me dit-elle avec un peu de trouble, mais sans trop se déconcerter, me voilà toute prêté. » Je ne comprenais pas, je la regardais avec surprise; elle était habillée des pieds à la tête, a Que veux-tu dire? tu es folle! — Pas du tout, ma sœur, je veux être enlevée comme vous. » Le comte de Melun ne put s'empêcher de rire. « Mademoiselle, lui dit-il, vous oubliez vos poupées et vos polichinelles. — Monsieur, répondit-
elle avec dignité, j'ai treize ans, ce D^esl pas d'hier que j'ai débute à l'Opéra; je joue mon rôle dans F Enlèvement de P;syché. — A merveille, dit le comte, nous allons vous enlever. Aussi bien, me dit-il à l'oreille, il n'y a que ce moyen de nous délivrer d'elle. »
» J'étais fort ennuyée de ce contre-temps qui compliquait trop l'aventure. Mon père pouvait pardonner mon enlèvement, mais celui de Sophie! J'essayai de la détourner de cette folle tentative : je lui offris mes parures; elle ne voulut pas entendre raison : elle déclara que, si on ne l'enlevait pas avec moi, elle allait avertir mon père, et parla empêcher l'aventure. tt Ne la contrariez pas, dit le comte; avec ces dispositions-là, un peu plus tôt, un peu plus tard, elle sera enlevée. — Eh bien, partons tous ensemble, n La femme de chambre, qui s'était avancée à pas de loup, nous dit de nous dépécher, parce qu'elle craignait que le bruit des chevaux, qui piaffaient dans le voisinage, ne réveillât M. de Camargo. Nous partîmes; le carrosse nous conduisit à Thôtel du comte, rue de la Culture- Sain t-Gervais. Sophie riait et chantait. Le lendemain j'écrivis à l'Opéra que, par ordonnance du médecin, je ne pouvais danser avant trois semaines. Vous le dirai-je, messieurs, huit jours après, j'allai moi-même avertir mon directeur que je danserais le soir! Ceci, vous le voyez, ne fait pas l'éloge du comte de Melun; mais il est si peu d'hommes en ce monde qui soient amusants huit jours de suite! J'aimais le comte, sans doute, mais j'avais besoin de respirer un peu sans lui.
Mes yeux cherchaient l'éclat du théâtre; j'ouvrais sans cesse les fenêtres , comme si je devais m'envoler par là.
» Dès que je reparus à TOpéra, mon père me suivit à la piste et découvrit la retraite de ses filles. Un soir, dans les coulisses, il alla droit au comte et le provoqua. Le comte lui dit avec beaucoup de déférence qu'il n'avait garde de s'exposer à tuer le grand homme qui avait donné le jour à une fille comme moi. Mon pauvre père eut beau établir et prouver seize quartiers, le comte ne se voulut point battre. C'est de ce temps-là que date la fameuse requête que mon père adressa au cardinal de Fleury. Je n'ai point oublié la teneur de celte requête :
Le suppliant expose à monseigineur le cardinal que le comte de Melun ayant enlevé ses deux filles la nuit du 10 au 11 de ce mois de mai 1728, il les tient emprisonnées en son hôtel, rue de la Culture-Saint-Gervais. Le suppliant, ayant pour partie une personne de rang, est obligé de recourir aux législateurs; il espcM'e de la bonté du roi qu*il lui fera rendre justice, et qu*il ordonnera & monseigneur le comte de Melun d*épouser la fille aînée du suppliant et de doter la cadette.
» Un père ne pouvait mieux parler. Le cardinal de Fleury s'amusa beaucoup de la requête, et me conseilla pour toute pénitence, un jour que nous soupions ensemble, d'abandonner à mon père mes appointements de l'Opéra. Mais je m'aperçois que je n'avance guère dans mon récit. Que voulez-vous? le commencement est le chapitre oii l'on revient toujours avec le
plus de plaisir. U y avait un an que j'habitais l'hôtel du comte de Melun. Sophie était retournée chez mon père pour n'y pas rester longtemps ; mais ce n'est pas son histoire que je raconte. Un matin , un cousin du comte arriva à l'hôtel avec beaucoup de fracas : c'était M. de Marteille, qui était lieutenant aux armées du roi. 11 venait de la guerre; il s'était distingué à la campagne de Flandre par des actions d'éclat. 11 devait passer une saison à Paris dans toutes les folies de son âge. Il nous surprit à déjeuner; il se mit à table sans façon , sur la prière du comte.
9> Au premier abord il ne me séduisit pas; je lui trouvai l'air un peu fanfaron. II parlait de ses prouesses guerrières. Une visite nous ayant interrompus, le comte passa dans son cabinet et nous laissa en téte-à-téte. La voix de M. de Marteille, jusque-là haute et fière, s'adoucit un peu ; il m'avait regardée en soldat , il me regarda en écolier : a Pardonnez-moi, madame, me dit-il d'une voix troublée, mes allures cavalières; je n'entends rien aux belles manières , je n'ai point passé à l'école de la galanterie. Ne vous offensez pas de tout ce que je puis dire. — Mais, monsieur, lui dis-je en souriant, vous ne me dites rien. — Ahl si je savais parler I mais, en vérité, je serais plus à mon aise en face de toute une armée que devant vos beaux yeux. Le comte est bien heureux d'avoir à combattre une si belle ennemie. » Disant ces mots, il me regarda avec une tendresse suppliante qui contrastait singulièrement avec ses airs de héros. Je ne sais ce que mes yeux lui
répondirent. Le comte rentra alors, et la conversation prit un autre tour.
f> M. de Marteille accepta, sur les instances de son cousin, un appartement à l'hôtel. Il sortit : je ne le revis que le soir à souper. Il ne savait pas qui j'étais; le comte m'appelait Marianne, et, par hasard peutêtre , il ne dit pas un mot à son cousin de l'Opéra ni de mes grâces à danser. Au souper, M. de Marteille n'avait plus sa franche gaieté du matin; une légère inquiétude passait sur son front; plus d'une fois je rencontrai son regard attristé, a Egayez donc votre cousin, dis-je au comte. — Je sais bien ce qu'il lui faut, me répondit M. de Melun; je veux demain le conduire à l'Opéra. Vous verrez que dans ce pajs perdu il retrouvera sa belle humeur. » Je me sentis jalouse sans chercher à me dire pourquoi.
r> Le lendemain, on représentait le Triomphe de Bacchus. J'apparus sur la scène en Ariane, toute couverte de pampres et de fleurs. Je n'ai jamais si mal dansé : j'avais reconnu M. de Marteille parmi les gentilshommes de la maison du roi. Il me regardait avec une sombre attitude. J'espérais lui parler avant la fin du ballet, mais déjà il était parti. Je fus oflensée de ce brusque départ, a Quoi! me disais-je, il me voit danser, et voilà de quelle façon il me fait ses compliments ! » Le lendemain matin , il déjeuna avec nous : il ne me disait pas un mot de la veille ; à la fin , ne pouvant réprimer mon impatience : a Eh bien, monsieur de Marteille, lui dis-je d'une voix aigre-douce,
vous êtes parti hier de bonne heure; ce n'était guère égalant. — Ah ! si vous ne dansiez pas ! » dit-il avec un soupir. C'était la première fois qu'on me parlait ainsi* Craignant d'en avoir trop dit , et pour donner le change à M. de Helun, qui le regardait d'un air étonné , il se mit à parler d'une petite chanteuse sans figure, dont la vois avait beaucoup de fraîcheur.
» Dans l'après-midi, le comte, retenu je ne sais pour* quoi, pria son cousin de me conduire au bois en carrosse : il devait nous rejoindre à cheval. L'idée de cette promenade me fit battre le cœur avec violence : c'était la première fois que j'écoutais battre mon cœur avec plaisir.
B Nous montâmes en carrosse par un beau soleil
-d'été; tout me semblait en fête : le ciel, les maisons,
les arbres, les chevaux et les passants. Un voile était
tombé de mes yeux« Durant quelques minutes nous
gardâmes le plus profond silence i ne sachant quelle
figure faire, je m'amusai à faire briller un diamant
sous un rayon de soleil qui pénétrait dans Iç carrosse*
M. de Marteille me saisit la main. Nous gardions
toujours le silence; je voulus dégager ma main, il
la pressa davantage; je rougis, il devint pâle. Un
cahot vint à propos nous tirer d'embarras; le cahot
m'avait soulevée; lui me fit tomber sur son cœur.
tt Monsieur! lui dis-je en tressaillant — Ahl madame,
si vous saviez comme je vous aime I » Il me dit ces
mots avec une tendresse inexprimable : c'était l'amour
lui-même qui parlait. Je n'eus pas la force de me
fâcher : il reprit ma main et la couvrit de baisers; il ne me dit plus rien. Je voulais parler, mais je ne savais que dire 'moi-même. De temps en temps nos regards se rencontraient : c'est alors que nous étions éloquents. Que de serments éternels I que de promesses de bonheur!
» Cependant nous arrivâmes au bois; tout à coup, comme saisi d'une idée soudaine, il mit la tête à la portière, et dit quelques mots au cocher. Je compris par la réponse de La Violette qu'il ne voulait pas obéir; mais M. de Marteille ayant parlé de coups de bâton et de cinquante pistoles, le cocher ne répliqua pas. Je ne comprenais guère où il en voulait venir. Après une demi-heure de course rapide, comme je regardais avec une certaine inquiétude de quel côté de la promenade nous étions, il chercha à me distraire en me parlant de quelques épisodes de sa vie. Quoique je n'écoutasse pas avec beaucoup de recueillement, je compris que jusque-là j'étais la seule femme qu'il eût aimée. Ils disent tous cela; mais lui disait la vérité, car il parlait avec ses yeux et avec son cœur. Je m'aperçus bientôt que nous n'étions plus dans notre chemin; mais voyez jusqu'où va la faiblesse d'une femme amoureuse : je n'eus point le courage de lui demander pourquoi nous avions changé de route. Nous traversâmes la Seine en bateau entre Sèvres et Saint- Cloud ; nous regagnâmes les bois , et , après une heure de traversée, nous arrivâmes à la grille d'un petit parc au bout du village de Velaisy.
j> M. de Marteille avait compté sans son hôte. II croyait ne trouver âme qui vive dans le petit château de son frère ; mais , depuis la veille , son frère était de retour d'un voyage sur les côtes de France. Voyant que le château était habité , M. de Marteille me pria de l'attendre un peu dans le carrosse. Dès qu'il se fut éloigné, le cocher vint à la portière : a Eh bien, madame, me dit-il, nous respirons enfin; m'est avis que nous ferions bien de nous éclipser : comptez sur La Violette, avant deux heures nous serons à l'hôtel.
— La Violette , lui dis-je , ouvrez la portière. » Je courais un grand danger I La Violette obéit, a Maintenant, lui dis-je quand je fus sur le gazon , vous pouvez partir, n II me regarda avec les yeux d'un vieux philosophe, remonta sur son siège et fit claquer son fouet; mais, à peine en route, il jugea à propos de rebrousser chemin, a Je ne retourne pas sans madame; car, si je retourne seul , je suis bien sûr d'être battu et chassé.
— Ma foi! La Violette, comme il te plaira. » A cet instant, je vis revenir le comte. « Tout va pour le mieux, me cria-t-il de loin; mon frère n'a que deux jours à passer à Paris; il s'est arrêté ici pour donner des ordres ; il veut à toute force voir la Camargo danser ses loures et ses musettes; je lui ai dit qu'elle dansait aujourd'hui : il va partir à l'instant. Vous allez attendre dans le parc le moment de son départ. Je retourne près de lui, car il faut que je l'embrasse et lui souhaite un bon voyage, n
» Une heure après, nous étions installés au château,
comme il y a cent ans Ninon de Villarceaux. La Violette demeura à nos ordres avec son carrosse et ses che* vaux. Le soir, grande rumeur à TOpéra. On annonça solennellement au public que mademoiselle de Camargo avait été enlevée. Le comte de Melun, surpris de ne pas nous rencontrer au bois, était allé au théâtre. On le persifla, il jura de se venger. Il chercha partout, il ne retrouva ni ses chevaux, ni son car* rosse, ni sa maîtresse. Durant trois mois l'Opéra fut en deuil : on mit vingt huissiers sur mes traces; mais nous faisions si peu de bruit dans ce petit château, perdu là-bas dans les bois, que nous n'y fûmes pas découverts, n
Mademoiselle de Camargo était devenue pâle; elle se tut et regarda ses auditeurs comme pour leur dire, par ses regards rallumés à cette flamme céleste qui avait passé sur sa vie : u Ah ! comme nous nous sommes aimés pendant ces trois mois ! »
Elle reprit ainsi : a Cette saison a tenu plus de place dans ma vie que tout le reste du temps. Quand je songe au passé, c'est tout de suite là que je vais. Comment vous raconter tous les détails de notre bonheur? Quand la destinée nous protège, le bonheur se compose de mille riens charmants que des cœurs étrangers ne peuvent comprendre. Durant ces trois mois, j'étais heureuse de tout, je voulais vivre à jamais dans cette
MADEMOISELLE DE CÂMARGO. 87
retraite charmante pour celui que j'aimais mille fois plus que moi-même. Je voulais renoncer à l'Opéra, l'Opéra, que M. le comte de Melun n'avait pu me faire oublier pendant huitjours !
» M. de Marteille avait tous les attraits de la vraie passion; il m'aimait avec une naïveté charmante; il mettait en jeu, sans y penser, toutes les séductions de l'amour. Que de paroles tendres! que de regards passionnés! que de propos enchanteurs! Chaque jour était une fête, chaque heure un ravissement. Je n'avais pas le temps de songer au lendemain.
« Nos journées se passaient en promenades au fond des bois, dans les mille détours du parc. Le soir, je jouais du clavecin et je chantais. , Plusieurs fois il m'arriva de danser, mais de danser pour lui. Au milieu d'un pas qui eût fait fureur à l'Opéra, je tombais tout éperdue à ses pieds; il me relevait, m'appuyait sur son cœur et me pardonnait d'avoir dansé. J'entends toujours sa belle voix, qui était de la musique, mais de la musique comme j'en rêve et comme n'en fait pas Rameau.... Mais voilà que je ne sais plus ce que je dis. n
Mademoiselle de Camargo se tourna vers Pont-de- Veyle. a Monsieur, lui dit-elle, ouvrez ce coffre, ou plutôt passez-le-moi. » Elle prit le coffre, l'ouvrit et y prit le bouquet, u Mais avant tout, messieurs, il faut que je vous explique pourquoi j'ai gardé ce bouquet. » Disant ces mots, elle chercha à respirer l'odeur évanouie du bouquet.
tt Un matin , reprit-elle , M. de Marteille m'éveilla de bonne heure, a Adieu ! me dit-il , pâle et tremblant. — Que dites-vous? m'écriai-je avec effroi. — Hélas! reprit -il en m'embrassant, je n'ai pas voulu vous avertir plus tôt, mais, depuis quinze jours, j'ai reçu l'ordre du départ. On va reprendre les hostilités dans les Pays-Bas, je n'ai plus une heure pour moi ni pour vous : il faut que je fasse près de quarante lieues aujourd'hui. — Ah! mon Dieu! que deviendrai -je? dis -je en pleurant. Je yeux vous suivre. — Mais , ma chère Marianne , je reviendrai. — Vous reviendrez dans un siècle! Allez, cruel, je serai morte quand vous reviendrez. »
n Une heure se passa dans les adieux et dans les larmes ; il fallait partir : il partit.
V Je retournai à Paris. Deux jours après son départ, il m'écrivit une lettre bien tendre, où il me disait que le lendemain il aurait la consolation de se battre. Que vous dirai-je encore? il m'écrivit une seconde fois, n
Mademoiselle de Camargo déploya lentement la lettre en lambeaux. Cette seconde lettre , la voici :
Ce 17 octobre.
Non , je ne reviendrai pas , ma chère maîtresse , je vais mourir, mais sans peur et sans reproche! Ah! si vous étiei là, Marianne ! Quelle folie ! dans un hôpital , où tous tant que nous sommes nous nous voyons déGgurés et mourants! Quelle idée aussi de m^ élancer en avant, quand je ne songeais qu*à te revoir! Aussitôt blessé, j*ai demandé au médecin si j^aurais le temps d'aller jusqu'à Paris : u Vous n'avez qu'une heure! n m'a-t-il dit
sans pitié.... On m*a transporté ici avec les autres. Enfin, il faut savoir prendre tout ce qui vient d*en haut. Je meurs content de t*avoir aimée; consoie-toL Je ne suis pas jaloux de ceux qui viendront, car t^aimeront-ik comme moi? Adieu, Marianne, la mort passe et n^attend pas ; je la remercie de m^avoir laissé le temps de te dire adieu. A présent, c*est moi qui vais t'attendre. Adieu, adieu! je te sens encore sur mon cœur qui cesse de battre.
a J'étais dans ma loge à l'Opéra quand je reçus cette seconde lettre : on m'habillait. Je tombai évanouie en disant que je ne danserais plus jamais. C'était un jour de belle représentation. Le bruit se répandit que j'étais à moitié morte et que mademoiselle Aurore allait danser mon pas. fragilité du cœur des femmes 1 le rideau se leva, et que vit-on ? Mademoiselle de Camargo elle-même, avec son même sourire et ses mêmes pirouettes! Mais si un des spei;tateurs avait mis la main sur son cœurl... d
Les philosophes qui avaient d'abord écouté en sceptiques eurent ici toutes les peines du monde à n'être plus philosophes. Si mademoiselle de Camargo avait des larmes dans la voix , ils avaient presque des larmes dans les yeux.
Mademoiselle de Camargo poursuivit : « Vous dirai-je toute ma douleur, toutes mes larmes, toutes mes an-
goisses? Je n'ai point oublié M. de Marteille dans le tourbillon de mes folies. Les autres m'ont aimée, je n'ai aimé que M. de Marteille; son souvenir a passé sur mes années comme une bénédiction du ciel. On m'a vue aller à la messe ; on s'est amusé de ma dévotion. Ils n'ont pas compris, les philosophes, que j'allais prier Dieu à cause de ce mot de M. de Marteille : a A présent, c'est moi qui vais t'attendre. »
Mademoiselle de Camargo acheva ainsi son histoire.
tt Eh bien, mon cher philosophe, dit Helvétius à Duclos en descendant l'escalier, vous venez de lire un livre assez curieux. — Un mauvais livre , répondit Duclos ; mais ceux-là seuls sont les. bons. )>
MADEMOISELLEGAUSSIN.
Mademoiselle Gaussin ne pouvait pas se prévaloir de son blason comme mademoiselle de Camargo , qui étalait ses jupes en s'écriant : « Trente-six quartiers I »
En effet, voici l'histoire de la naissance de mademoiselle Gaussin : ■
Le comédien Baron avait un carrosse et un château. Il avait ramené de son château, pour conduire son carrosse, un grand diable de Bourguignon haut en couleur, vif et gai comme un coteau de Ghambeptin, sentant son cru à vingt pas à la ronde.
Ce grand coquin de cocher, quand il se vit sur un trône doré au gouvernail de deux rosses harnachées comme des chevaux de race , se mit en tête de conter des gaillardises à toutes les Margots de son voisinage.
Comme le drôle avait des allures cavalières, il tourna la tête à toute une phalange de cuisinières.
Baron ne montait pas une fois en carrosse sans trouver près des chevaux ^ quelle que fût Theure, en allant à la comédie comme en revenant de la comédie, quelque sentimentale laveuse de vaisselle en colloque élégiaque avec son coquin de cocher, a De quoi se mélc cette canaille? disait Baron. Apprenez donc la passion humaine dans Corneille, dans Molière et dans Racine! A la fin vous n^en saurez pas autant qu'un cocher et qu'une cuisinière qui se donnent une accolade. »
Les hauts faits de ce cocher se répandirent de proche en proche ; on en jasa beaucoup à la Comédie française, parce que ces demoiselles avaient toutes une servante affolée de ce don Juan bourguignon.
Un soir, mademoiselle Lecouvreur s'approcha mystérieusement de Baron , et lui dit : u J'ai une réparation à vous demander : ma cuisinière, une vertu romaine, a été séduite par votre cocher, qui menace de la laisser là avec son enfant , car la pauvre fille accouchera ces jours-ci. Je vous avertis que si vous ne forcez pas Antoine à épouser Jeanne, je vous forcerai à reconnaître l'enfant. — A reconnaître l'enfant I s'écria Baron en riant. Je n'ai jamais signé mes œuvres, je ne veux pas revendiquer celles des autres; mais puisque ce coquin a été coupable, il expiera son crime. Du reste, on n'a pas besoin de lui dire que quand le vin est versé il faut le boire. — Il n'y a que les comédiens, dit mademoiselle Lecouvreur, pour faire respecter la vertu : le théâtre est l'école des mœurs. Pour cou-
ronner Tœuvre, Baron, tu seras parrain de Tenfant. — Et toi la marraine , » dit Baron.
Voilà l'origine de mademoiselle Ganssin.
Le cocher de Baron s'appelait Antoine Gaussin, la cuisinière de mademoiselle Lecouvreur se nommait Jeanne Pollet ; mademoiselle Gaussin eut les prénoms de Jeanne-Catherine-Marie-Madeleine. Ce fut celui de Madeleine qu'elle choisit plus tard, parce qu'elle voulait beaucoup aimer.
Les tableaux vivants ou les tableaux parlants ne sont pas, on le sait, d'une création moderne; les courtisanes de l'antiquité païenne avaient appris , dans les ateliers des peintres et des sculpteurs, à représenter les banquets et les fêtes de l'Olympe. On les voyait sur les places publiques d'Athènes et de Sicyone , sous la figure visible de Vénus ou de Diane , des Heures ou des Grâces, lutter avec l'œuvre des peintres ou des sculpteurs. Dans l'antiquité hébraïque , ne voit-on pas , à la cour de David et de Salomon, apparaître ces symboles vivants? Quand la reine de Saba vint à Jérusalem, elle avait toute une phalange de jeunes filles chastement vêtues de l'air du temps, qui représentèrent devant Salomon les visions de la reine du soleil.
Mademoiselle Gaussin se révéla dans les Tableaux anacréontiques ; il y avait tant d'expression dans ses yeux et dans sa bouche, elle possédait à un si haut degré l'art des contrastes et des nuances, elle avait tant de grâces adorables pour incliner la tête, pour poser le pied, pour soulever la main, pour dénouer et
répandre sa chevelure comme un flot d'or sur le marbre frissonnant de son épaule ou la neige empourprée de son sein, que les spectateurs tout émerveillés voyaient en elle Vénus, Junon, Diane, Daphné, Terpsichore, et jamais Madeleine Gaussin.
Ce qui lui faisait dire plus tard , quand on lui reprochait ses débuts un peu décolletés, qu'elle ne s'était jamais montrée elle-même au public.
Elle passait tout entière avec la foi de l'artiste dans le symbole qu'elle représentait.
Quand mademoiselle Rachel joue Hermione, qui songe à mademoiselle Rachel? La tragédienne a dis* paru sous la femme furieuse , plus jalouse que la panthère. Ainsi mademoiselle Gaussin voilait sa nudité en montrant au spectateur l'épaule altière de Junon, le sein amoureux de Vénus et le flanc chaste de Diane.
Mademoiselle Gaussin était comme cette Susanne de Santerre, qui pour se cacher aux yeux des deux vieillards se découvre devant le spectateur. Dans ce tableau, comme disait Diderot, Susanne est chaste, elle ne sait pas que le public la regarde. Pareille* ment, mademoiselle Gaussin se cachait par la métamorphose''.
Elle commença, selon la coutume du temps, par
* M. d'Aaberval, dans le discours de clôture qu'il adressa au public en 1765, rappela les tableaux anacréontiques de mademoiselle Gaussin : u Ses yeux , dil-il , parlaient à Tâme ; Tamour semblait Favoir fait naître pour prouver que la volupté n'a pas de parure plus provocante que la naïveté. »
courir la province; Thistoire ne dit pas ce qu'elle fit de son cœur dans ses pérégrinations printanières : il ne s^est pas rencontré, comme pour mademoiselle Clairon, quelque indiscret amant pour éditer ses premières aventures.
Les comédiennes ne courent pas la province sans déchirer aux buissons leur robe de lin; mais comme, après tout, Madeleine Gaussin n'est pas une sainte du calendrier, je n'ai pas à faire l'apologie de ses vertus.
Ce qui est hors de doute, c'est que, le 28 avril 1731, quand elle débuta à la Comédie française, elle con* naissait à fond la science du cœur.
Elle avait été à l'école du sentiment, de la jalousie, de la fureur : elle faisait résonner sous son jeu toute la gamme des passions.
Elle avait passé par les joies infinies , par les tendresses ineffables, par les douleurs sauvages de l'amour. Nulle, au théâtre, n'était plus variée, plus légère et plus profonde, plus folle et plus méditative; elle éclatait en gaieté et elle fondait en larmes.
Aussi on peut dire sans hyperbole que dix années durant tout Paris fut amoureux d'elle : gens de cour et gens d'église, bourgeois et robins, hommes d'épée et hommes de plume, se laissaient prendre à cette expansion vibrante et attendrie.
M. de Voltaire , Voltaire lui-même , s'inscrivit sur la première page du Livre d'or de mademoiselle Gaussin ; il lui donna le rôle de Zaïre, ce qui fut une des meilleures inspirations de sa tragédie.
Aussi) après la première représentation, Voltaire écrivit une épitre à la tragédienne :
Jeiuie Gaussin, reçois mon tendre hommage.
Rerois mes vers , au théâtre applaudis ; Protége-les, Zaïre est ton ouvrage.
Il est à toi , puisque tu Tembellis.
Je ne dirai pas toute cette épitre. On connaît ces madrigaux, qui ne sont pas de la poésie, mais qui sont de Tesprit. Voltaire écrivait cela sur des genoux impatients, dans le style chifibnné des grâces du temps.
Après Zaïre, ce fut Alzire. Seconde édition, revue, corrigée et augmentée du madrigal :
Ce n'est pas moi qu'on applaudit, C'est vous qu'on aime et qu'on admire, Et vous* damnez , charmante Alzire , Tous ceux que Guzman convertit.
Ce n'est pas moi qu'on applaudit I Cependant si on avait dit à Voltaire que c'était là une parole de l'Évangile! Celui qui écrit pour le théâtre pourrait toujours dire au comédien, quand le comédien lui donne son âme, de signer aussi la pièce, à moins que celui qui écrit pour le théâtre ne se nomme Molière.
Ce fut surtout dans le rôle d'Inès, cette célèbre tragédie de La Mothe, que Voltaire voulait mettre en vers, que mademoiselle Gaussin révéla la poésie passionnée et expressive de son jeu. On se rappelle le vers célèbre :
Tout Paris pour Inès a les yeux de don Pèdre.
Mademoiselle Gaussin ayant été peinte par Tournières dans ce rôle si émouvant, La Mothe fit inscrire ce vers sur le cadre en lettres d'or.
A ses débuts, elle fut poursuivie par tout ce qui restait de roués de la Régence. Richelieu , qui avait paraphrasé le vers de Boileau :
La femme est une esclave , et ne doit qu*obéir ;
Richelieu, habitué à la conquête sur un plus haut théâtre, fut trèsrsurpris et très-irrité de voir la porte de mademoiselle Gaussin se fermer devant lui. Il jurav de se venger sur une femme de la cour.
Or pourquoi la porte de mademoiselle Gaussin se fermait-elle devant ce héros de ruelles, qui ne gagna jamais de batailles qu'avec M. de Cupidon?
C'est que Madeleine Gaussin n'avait plus qu'un amant à la fois.
Or quel était celui qui défendit la place, quand le maréchal de Richelieu y mit le siège?
Un brave garçon , nommé Bagnole , qui n'avait pas le sou, mais qui pouvait rendre des points au maréchal sur les choses du cœur.
Voici toute cette histoire :
Un matin , sa fille de chambre lui apporta dans son lit , avec son chocolat et ses nouvelles à la main , une lettre écrite dans ce beau style :
t Mademoiselle,
Je suis un pauvre écolier en droit, que vos yeux ont à jamais perdu. Il faut que j^ailie me jeter à vos pieds et y mourir. Je
vous ai vue hier dans Zaïre ! Vous êtes si belie , que je n'ai pas
entendu un mot. Cette nuit, je la passe à rôder sous vos fenêtres
sans savoir le temps qu'il fait. De grâce, faites-moi vivre ou
faites-moi mourir. Votre laquais ne veut pas me laisser entrer.
Je ne veux pas faire antichambre. Donnes des ordres pour que
j'aille jusqu'à vous. En me voyant si bête, ou si sublime dans
ma folie f vous aurez des larmes ou un éclat de rire, ma vie ou
ma mort.
Bagnole.
Mademoiselle Gaussia relut trois fois cette lettre. a C'est un fou, i» dit-elle. Et elle sonna, a Jacquelinetlel
— Mademoiselle? — Qu'est-ce que cela veut dire? » Jacquelinette se mit à rire. « Abl mademoiselle ,
celui-là vous fera tourner la tête , mais de l'autre côté.
— Il est donc laid? — Oh! que nenni! mais il est équipé ! c'est à mourir de rire. Il est venu déjà trois ou qualre fois, comme si nous nous levions avec le soleil. — Sa lettre est bien jolie. — S'il revient, que lui dirons-nous? — Tu lui diras qu'il m'en écrive d'autres. >
Bagnole revinL II eut beau faire du tapage a la porte, il n'entra pas.
11 se mit en sentinelle au bas de l'escalier, pour surprendre au passage la comédienne; mais à midi, comme elle ne descendait pas, il entra au café Procope pour lui écrire une seconde lettre.
Pendant qu'il écrivait, elle sortit. Ce jour-là elle joua dans r Oracle. Dans l'entr'acte, comme elle recueillait des bouquets et des compliments au foyer, Bagnole,
plus fou encore que la veille, accourut à elle et se jeta à ses pieds , après avoir renversé Pont-de-Veyle sur son passage
Il y avait vingts-cinq personnes an foyer. Tont à sa passion, il ne vit que Madeleine Gaussin, et lui dit d'une voix émue, agenouillé devant elle : » Je vous aime et je vous le dirai partout, v
Mademoiselle Gaussin voulut se lever et s'enfuir, mais il la retint par le bras.
Un jeune homme, le marquis d'Imécourt, l'apostropha vertement et voulut le séparer violemment de la comédienne ; mais Bagnole tint bon.
Mademoiselle Gaussin, d'ailleurs, toute courroucée qu'elle était par cette manière de vivre ou plutôt par cette manière d'aimer, avait remarqué la figure de l'écolier en droit
C'était une belle figure , très-pâle et très-expressive : l'âme y rayonnait. Une fleur de jeunesse et de poésie y répandait une auréole. « Savez-vous qu'il a nne tête charmante? dit la comédienne au marquis d'Imécourt, qui était son amant du lendemain. — Ma foi! dit celui-ci, je m'en lave les mains, » et il lâcha Bagnole.
En ce moment, les soldats de garde à la Comédie française vinrent pour le saisir. Sous le charme pénétran t d'un regard attendri de mademoiselle Gaussin , il se laissa conduire comme un homme ivre à la caserne du Luxembourg. U demanda son père : c'était un cabaretier de la Râpée; croyant que son fik était fou ou
qu'il se disposait aux folies de l'Enfant prodigue, il le conduisit à Saint-Lazare avec la force armée.
Mais le lendemain, l'amoureux s'envola par une fenêtre et courut à la Comédie française.
Il attendit cette fois que mademoiselle Gaussin vint à passer. Quand elle descendit de son phaéton , il se jeta encore à ses pieds, u J'ai voulu vous revoir, » lui dit-il avec passion.
Et lui montrant un poignard : « Mais ne vous impatientez pas, tout à l'heure tout sera fini. — Vous êtes un enfant, lui dit-elle en lui prenant la main pour lui prendre le poignard; relevez-vous et ne mourez pas. Je ne suis pas cruelle jusque-là. S'il faut que je vous aime, eh bien, je vous aimerai ! »
Le pauvre Bagnole eut une joie si inespérée d'entendre ces paroles, ou plutôt cette belle voix qui venait de s'attendrir pour lui , qu'il tomba évanoui sur le pavé.
Madeleine Gaussin appela son laquais, tout en soulevant la tête de Bagnole.
Le laquais le prit dans ses bras et le transporta au café Procope, où mademoiselle Gaussin entra ellemême.
11 y avait là Piron et Boissy. On fit cercle autour de la comédienne, qui raconta, avec toute sa naïve simplicité , la folie de l'écolier en droit.
Piron, qui n'avait pas encore été amoureux, s'approcha du jeune homme et le salua avec respect, a Les gens des académies, dit-il à Boissy, saluent la Sagesse,
qui est stérile; moi, je fais comme Érasme, je salue la Folie , qui va où la mène son cœur, n
Bagnole, qui revenait à lui, ouvrait des yeux baignés de joie sur mademoiselle Gaussin, doucement inclinée au-dessus de lui a Moi , dit Boissy, je salue la Passion quand elle est si forte et si franche. — Et moi, dit mademoiselle Gaussin, à tant de folie et à tant de passion , je donnerai ma folie et ma passion, v
Bagnole s'était levé; il jeta un regard jaloux autour de la comédienne et sembla lui demander s'ils n'allaient pas aller savourer ailleurs leur lune de miel. tt Honni soit qui mal y pense! » dit mademoiselle Gaussin.
Elle alla, suivie de près par Bagnole, jusqu'à son phaéton. a Montez , i> dit-elle à l'amoureux.
11 eut l'esprit de ne pas lui demander où ils allaient. Où ils allaient! le savaienKils bien tous les deux? Mais à la Comédie , quand on annonça que Madeleine Gaussin, a subitement enrhumée, i» ne jouerait pas ce jour-là le rôle de Lucinde dans l'Oracle , les spectateurs, nés malins, s'écrièrent : u Bagnole! Bagnole! »
Mademoiselle Gaussin revint; on en revient toujours! Elle revint seule; c'est ce qui arrive souvent quand on est parti deux. D'ailleurs mademoiselle Gaussin ne voulait pas se donner les airs d'une Philis sentimentale : elle voulait bien que tout le monde fût amoureux d'elle, mais elle craignait un peu le sublime ridicule d'aimer quelqu'un. Pour Bagnole , il était encore dans toutes les flammes de la passion, mais il avait en
quelques jours subi tant de caprices/ qu'il avait dit adieu à la Gaussin sans trop de regrets, comptant bien se consoler ailleurs avec quelque bonne fille du pays kdin, sans mise en scène.
Malgré ses caprices de reine de théâtre, mademoiselle Gaussin avait une manière de vivre très-facile. « Je n'ai pas de préjugés, » disait-elle; ce qui voulait dire : a Je vais où va le vent, j'aime quand il me plait, je n'écoute que ma folie, et je m'amose de la sagesse des autres» » Elle aimait mieux une ceintmre dorée qu'une bonne renommée. Une ceinture! a-4-eUe jamais eu le temps de la nouer? Pour sa renommée, c'était la plus mauvaise du théâtre. Le parterre vengeait ça et là les mœurs outragées en la frappant d'une allusion. A la première représentation d'une comédie de
DestoQches , la Force dm naturel, quand ce vers :
Je crois que de sa vie elle ne dira non ,
vint indiquer le caractère du personnage représenté par elle , toute la salle éclata de rire , — hormis le duc de Richelieu.
Mademoiselle Ganssin relevait ses très-ehancelantes vertus par beaucoup d'esprit et d'originalité. Elle ennoblissait, si on peut dire, ses airs de coortisane par quelques accents de vraie passion et par un beau désintéressement. Une histoire entre mille :
Elle adora deux fermiers généraux — l'un après l'autre, — Bouret et Helvétius, — et ce ne fut pas pour leur argent. Avec Bouret, c'avait été une passion i
MADEMOISELLE GAIISSIN. 103
l'épreuve de Peau et dn fen. Dans ses plus folles ivresses, le fermier général donna un blanc seing à mademoiselle Gaussin. a Prends garde , lui dit-elle gravement, j'en abaserai. — Tu n'épuiseras ni mon amour ni ma fortune. » A dix ans de là , Bouret n'était plus amoureux et ramassait les débris de sa fortune. Mademoiselle Gaussin, de son côté, ne levait plus de hautes contributions dans les coulisses de la Comédie française. Un matin que Bouret désespérait de faire face à sa mauvaise fortune, il lui vient une visite. C'est un homme de loi qui l'avertit qu'il va lui présenter un billet à l'ordre de mademoiselle Gaussin. a Ah! mon Dieu, s'écrie Bouret, j'avais oublié celuilà. « L'homme noir tire le billet de son portefeuille, Bouret le prend d'une main émue et le respire avec une secousse vers le passé, a Ah! dit-il, dans ce temps-là je ne doutais de rien. » Il déploie le billet, c C'est égal, coûte que coûte, je payerai celui-là. C'est bien son écriture en pattes de mouche, c'est bien ma signature. Mais qu'ai-je lu? » Les yeux du financier s'emplissent de larmes. 11 relit le billet :
tt Je jure d'aimer Gamsin touie ma vie.
yt Bouret. if
Mademoiselle Gaussin avait appris que son ancien amant perdait la moitié de sa fortune : elle avait jugé que l'heure de. l'échéance était venue et elle avait rempli le blanc seing.
Bouret pleurait comme un enfant, a Pauvre Gaussin, la dernière fois que j'ai diné avec elle aux Porcherons, c'est elle qui a payé le diner. »
Mademoiselle Gaussin aimait Helvétius pour sa beauté et pour sa distinction. Un soir, au foyer, pendant un entr'acte, Helvétius était là près d'elle qui pérorait sur je ne sais quel point de philosophie transcendante; un financier, vieux roué de la Régence, devenu fort laid et fort riche, s'approcha de mademoiselle Gaussin et lui offrit, sans autre entrée en matière , cent pistoles pour aller souper avec lui. a Turcaret mon ami, dit mademoiselle Gaussin h voix haute, avec l'air de tête le plus impertinent, je vous donnerai deux cents pistoles si vous voulez venir souper chez moi avec cette figure-là. » Et, disant ces mots, elle indiqua du doigt Helvétius.
On a beaucoup discuté sur la beauté de mademoiselle Gaussin. Voici comment mademoiselle Clairon l'a peinte : a Mademoiselle Gaussin avait la plus belle tête, la voix la plus touchante; son ensemble était noble, tous ses mouvements avaient une grâce enfantine à laquelle il était impossible de résister, et elle ne résistait pas non plus; mais elle était mademoiselle Gaussin dans tout. Zaïre et Rodogune étaient jetées dans le même moule : âge, état, situation, lieux, tout avait la même teinte, n Mademoiselle Clairon dit ailleurs que mademoiselle Gaussin n'a qu'un vague instinct de l'art draiiiuiiaup» qu'elle n'en a pas comme elle le sentiment passionné et intelligent. Elle lui
refuse tout net le droit de juger une œuvre de théâtre , pas plus une comédie qu'une tragédie. Mademoiselle Clairon me semble plaisante. Ce droit de juger, qui esl-ce qui Fa? Le temps, et encore! M. de Voltaire jugeait Corneille à cent ans de date; le jugeait-il mieux que le cardinal de Richelieu? Mademoiselle Clairon aurait mieux fait d'aimer une heure de plus que de promener sa balance.
Il y a au foyer des acteurs, à la Comédie française, un portrait de mademoiselle Gaussin plus ou moins authentique. C'est une jolie femme avec du rouge et de la poudre, peinte par Nattier. Elle est vêtue en vestale du dix-huitième siècle. Elle montre une fine et blanche épaule; elle ne prend guère souci de cacher son sein*.
Toute cette beauté , tout cet éclat , toute cette gloire passèrent vite, comme tout ce qui aime le soleil. Le foyer de la Comédie se dépeupla autour de mademoi-
* Voltaire a peint cette belle fille dans son beau temps, en prose et en vers, de face et de profil. Dans un exemplaire de Zaïre, j*ai lu ce dizain fantasque écrit de la main du poète :
Non, le prophète de la Mecque Dans son sérail n*a jamais eu Si gentille Arabesque ou Grecque.
Son œil noir, tendre et bien fendu , Sa voix et sa grâce intrinsèque Ont mon ouvrage défendu Contre l'auditeur qui rebèque ; Mais quand l'auditeur morfondu L*aura dans sa bibliothèque , Tout mon honneur sera perdu.
selle Gaussin. Le siècle se faisait raisonneur; ses amants tournaient à la philosophie. Ponr elle, ne sachant plus à quel vent tourner, elle chercha la sagesse, par curiosité. L'exemple de mademoiselle Gaussin n'a pas corrigé, plus tard, mademoiselle Goimard, qui a fini comme elle.
Or ¥04ci comment finit mademoiselle Gaussin.
Le mariage, qui lui avait pendant cinquante ans semblé un préjugé, lui apparut tout à coup comme une planche de salut pour Tétemité. Elle eut un si vif désir de mourir dans le sacrement, a honorée conune toutes les femmes, « que, ne pouvant s'allier à plus haut personnage, elle épousa un danseur de l'Opéra^ elle qui avait vécu familièrement avec des ducs et des philosophes, Richelieu ou Hclvétiusl Elle devint donc madame Toalaïgo gros comme le bras. Hais il était trop tard pour être heureuse, partant ponr avoir beaucoap d'enfants. Le sieur Toalaïgo, jaloux du passé, le pauvre homme, je veux dire le pauvre danseur! la battit pour tous les amants qu'elle avait eus. La pauvre femme! Vanité des vanités! Elle se consola un peu quand Toalaïgo acheta en Berry la terre de Laszenoy^ dont il prit le nom. Mais, quel que fût le nom, c'était toujours le cœur et l'esprit de Toalaïgo.
On raconte que pendant une saison passée à ce fameux château elle rencontra son cher Bagnole , qu'elle n'avait pas voulu prendre le temps d'aimer. Bagnole était devenu un philosophe agreste ; il chassait en méditant sur les agitations et les vanités humaines.
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a Ah! BagDoIé! Bagnole! s'écria-t-elle en se jetant dans ses bras, c'était vous, et non les autres. — C'est vrai, dit Bagnole en pâlissant; mais il est trop tard pour vous appuyer sur ce cœur qui ne bat plus pour vous. y>
Elle retourna à son mari, plus désolée encore.
Toalaîgo lui fit la grâce de la quitter pour Tautre monde. Mais que lui reste-t-il, à elle, dans celui-ci? des yeux pour voir la solitude qui se fait autour de celles qui ont trop vécu dans la foule.
Elle n'avait plus qu'un parti à prendre, c'était de se fuir elle-même, ce qu'elle fit le 6 juin 1767. Pauvre Gaussin ! tant de beauté, tant de charmes et tant d'esprit ! Elle qui avait eu quatre chevaux à son carrosse, elle qui avait été l'adoration de tous les enfants prodigues de la génération de Voltaire, elle mourut sans avoir de quoi faire un testament! Et, ce qui est bien plus triste, sans on ami pour qui elle pût regretter de n'avoir pas à iaire un testament l