‹ Princesses de comédie et déesses d'opéraChapitre 57 sur 65 · MESDEMOISELLES DE LA GARDE · texte numérisé non relu

MESDEMOISELLES DE LA GARDE

Quand elles n'étaient pas des déesses, elles étaient des Grftces; lorsqu'elles n'étaient pas des Grâces, elles étaient des nymphes. Le berger Paris aurait cueilli pour elles trois autres pommes « pour rendre jalouses mademoiselle Hilaire, la Brlgogne et Marie Aubry, ou bien Junon, Pallas et Vénus.

MADEMOISELLE LAGUERHE.

La hette magicienne, disait Gluck. Elle coûtait des larmes d'admiration à mademoiselle Guimard et des épigrammes jalouses à Sophie Arnonld , laquelle finit par envoyer chanter chez Plutan sa jeune rivale. Marie Laguerre, en dépit de ses joues atteintes et de ses épaules anguleuses, brillait d'un si charmant éclat, à quatre heures ou à minuit, quand, après comme avant Iphi'^ génie en Tauride, elle allait répandre les étranges éclairs de ses grands yeux noirs et les vifs sourires de sa lèvre un peu trop fardée , au cabaret de Berge ou chez mademoiselle Dervieux ! Ce fut une longue, joyeuse et cruelle agonie. Devant cette beauté de marbre, Fréron se découvrait un cœur, le chevalier d'Éon se découvrait un sexe, et M. de Soucy, le fermier général, découvrait sa caisse ! « Ne compte pas , lui disait-elle , car je ne compte pas non plus, n

Et elle regardait dans le miroir comme pour y voir Them^ de la mort. Ce fut jusqu'à la dernière minute T heure de l'amour.

J'ai un beau portrait de mademoiselle Laguerre. Roger de Beauvoir, qui a, lui aussi, le secret de voyager dans le passé avec la lampe sympathique de Fesprit , a parlé ainsi du portrait et de la cantatrice : « Ce portrait de Laguerre, sur une toile ovale, garde encore suave et intacte cette jeune tête de cantatrice. Laguerre, qui fut enlevée à vingt-huit ans de la scène française, peut en avoir vingt-deux sur ce cadre. Les yeux sont vifs, bien fendus, les sourcils noirs et très -arqués; aucune mouche, mais de la poudre en longs anneaux qui retombent comme autant de flocons de neige sur Tépaule. Au côté droit de son corsage bleu & manches éclatantes , corsage retenu par une belle topaze , est suspendue la peau de tigre classique dont s'affublaient alors les actrices, la peau de tigre que portait Thisbé, Aricie ou Hermione. Le sein est découvert sous un reste de dentelles fines , de ces dentelles comme savaient en faire Chardin ou Doucher. Malgré cet ajustement d'opéra, le portrait est d'un effet délicieux; la bouche, entr'ouverte avec bonheur, laisse croire que Marie Laguerre va chanter. Le coloris transparent de cette figure fait son charme; les dents de l'actrice, harmonieusement voilées par l'ombre rose de ses lèvres, ont l'air d'un davier qui appelle les accords. Il règne un grand art de dissimulation dans cette étude; on sent que le peintre a déguisé sous le fard et la magie de la couleur les ravages imprimés par la passion à cette jolie tête. Quand vient le soir, et aux flambeaux seuls, sa maigreur de tombe et ses contours anguleux saillissent de la toile; celte tête du malin , charmante et rose , laisse percer, à l'œil qui l'examine de plus près, les os d'une tête de mort. C'est qu'en effet Laguerre , la belle Laguerre , n'était elle-même que son masque : sous le fard, malgré son éclat, malgré deux grands yeux étincelants aux lustres comme deux comètes , elle avait à ses pommettes creuses, aux lignes maigres de son col et de sa poitrine, les signes non douteux d'une fin prématurée; quelquefois, et rien qu'à l'entendre, on souffrait. Sophie Arnould disait d'elle, un jour qu'elle l'avait entendue chanter à merveille le grand air di Adèle de Ponlhieu : » Laguerre chantera jeudi chez Pluton! »

Il y avait à peine quatre ans qu'on avait rouvert la Comédie italienne quand on résolut d*y admettre des actrices françaises. Il y a des Françaises qui aiment et parlent & Titalienne. Mademoiselle Lalande fut appelée dans le sénat comique qui venait d'outrennonts. Elle était élève de Legrand» comédien et auteur. Ijegrand était auteur et comédien, parce que les petits Molières pullulaient , — et notamment à la Comédie italienne , Riccoboni- Lélio , Romagnési , fils de Cinthio , Lélio lui-même ; et tant d'autres à rhôtel de Rourgogne depuis Dominique , et Dominique fib de Dominique!

Mademoiselle Lalande était elle-même une fille de Dominique et d'une actrice appelée Lalande.

Elle fut reçue à demi-part eonmie si elle n'avait eu qu'un demi-talent. La postérité n'a pas encore réparé cet outrage à la belle et docte Lalande. C'est encore une fois qu'il faut dire que les comédiens ne laissent que des souvenirs. Talma se prenait à pleurer quand il songeait à cette sorte de néant ou à cette réputation erronée qui attend tous les acteurs.

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