LOUISE REY
Louise Rey eut le malheur de se marier avec un nommé Pitrot. tt Ce Pitrot se peint en roi de théâtre, disait sa femme, mais il agit en héros de coulisses. »
II parait que Pitrot dégradait même ce héros de coulisse ^ quoi qu*il fût maUre de ballets à la Comédie italienne. Il en voulut un jour aux appointements de sa moitié , qui était première danseuse à la même Comédie. I^a chose n^est pas nouvelle et sera toujours jeune.
Voici cette histoire, dont les épisodes peignent bien le théâtre du dix-huitième siècle et de tous les âges. Pitrot avait tenu un langage séduisant à Louise derrière la scène; il s*était montré Ià« en effet, un héros de coulisses. La réputation de Louise, qui conmiençait à se faire brillante, séduisait Pitrot lui-même. Louise devait cette réputation à Roch, à Guy, tous deux si habiles, et surtout au célèbre Javillier. Le Pitrot ne lui avait guère donné que deux mois de leçons. Mais Tétemel roman du professeur et de Télève, de Saint-Preux et de Julie, se renouvela pour Pitrot et Louise Rey.
Pitrot était veuf de la Rabon , une fille de théâtre dont il avait su se rendre Théritier. Passer des bras d*une figurante dans les bras d*une première danseuse était un honneur qui flattait la vanité du petit maître de ballets. Louise prêta Toreille à ses discours; Eve est toujours en exemple. Pitrot parla d*amour mieux encore que le serpent. La pomme tomba.
Quelles sont celles — celles du dix-huitième siècle — qui ne succombent pas an milieu des dangers de la Comédie italienne? Louise devint mère comme si elle avait appartenu à TOpéra. A Fentendre, Pitrot donnait encore des leçons à Louise; Louise le remercia par un gros garçon.
On baptisa Tenfant. Dans T extrait de baptême , on dénonuna Louise Rey la femme de Pitrot , quoiqu'elle ne le fût pas. Pitrot n*en était pas moins père. Il était fier aussi de posséder le cœur de la jolie manuin. Mais une chose le chagrinait, c'est qu'il
n^était point possesseur des bijoux de raclrice. De Famour de la personne il voulut passer à Tamour de ses biens. Pitroi dansait bien, mais il voyait encore plus juste : il avait été bien aise que Louise Rey ne mourût pas sans héritier.
Il ne voulut cependant Tépouser à Paris ; d*ailleurs ni prêtres ni notaires de cette ville morale ne voulaient remplir les projets de Pitrot. Il insinua à Louise que les plus grands avantages Fattendaient en Pologne. Le propre des passions nous aveugle « si basses qu*elles soient : Louise 8*abandonna de plus en plus à son Pitrot. Il la conduisit à Varsovie ; mais elle n*y fut reine que comme Henri dWnjou y fut roi , c'est-à-dire avec passablement d^ennui. Un beau jour, Louise eut une grande surprise» De nmltre de ballets qu'était Pitrot , elle le vit tout à coup métamorphosé en notaire polonais. Pitrot notaire lui présenta un papier écrit de sa main, qu'il dit être leur contrat de mariage. Puis, vers le soir, il fit paraître la victime à Tautel , devant un prêtre aussi complaisant qu'un mari de l'époque. L'hymen eut lieu sans permission du curé ; je ne sais plus si l'Amour donna sa bénédiction. Sans publication de bans, sans consentement de la famille , sans que Louise eût signé aucun acte , Pitrot fit ainsi de sa maltresse sa femme. L'événement prenait les proportions d'un opéra-comique; mais j'ignore si les époux chantèrent d'accord.
Les voilà donc monsieur et madame Pitrot. Leur royauté polonaise s'évanouit bientôt ; on quitta Varsovie pour Paris. La demeure fut commune, mais elle ne le fut pas longtemps; le mariage avait tout gâté. Pitrot emporta la moitié du mobilier et des bijoux de Louise. Aux récriminations de la pauvrette , Pitrot répondit ce mot farouche : u Je suis votre mari ! n A quoi il ne manquait pas d'ajouter : « Je suis votre maître ! » Pitrot voulait être maître et seigneur des meubles et des bijoux. 11 ne s'occupait pas de savoir si Louise était une perle.
Il y eut procès; les avocats laissèrent tomber de leur bouche des rubis d'éloquence. Mais il y eut un arrêt « qui déclare qu'il n'y a abus dans la célébration du mariage , et déboute la demoiselle Rey de ses demandes. »
Voilà comme Thémis a toujours parlé. S'il n'y avait pas eu de
notaires à Varsovie, il y avait des juges à Paris. Pitrot fut mis à la iéte des biens, meubles et conquéts immeubles de lacommunaiité.
Mais ce qu*il ne partagea jaùiais avec sa femme, ce sont les bravos que Louise Rcy remportait tous les soirs à la Comédie italienne.
Louise Rey a été Tnne des grandes danseuses du siède. Elle avait suivi la tradition de Javillier et de Jouan, cette tradition qui avait fait école de grâce et de légèreté , de précision et de force.
Voltaire a chanté les charmes de mademoiselle S|Jlé la danseuse :
De tons les cœora et du sien la maîtresse, Elle allome des fenz qui lui sont inconnus :
De Diane c'est la prétresse Duisant sous les traito de Vénus.
L*abbé Prévost a été mordu au vif par ces beaux yenz.
u Point de compliments pour votre Psyché , écrit-il à Thiériot. Je ne veux la revoir que lorsque j*aurai cent mille francs de rente : alors je pourrai Taimer, le dire et être bien reçu. »
Cent mille francs ! Si elle avait lu Afanon Lucaui, elle aurait pleuré , et il aurait en son moment.
Mais elle ne savait pas lire !