‹ Princesses de comédie et déesses d'opéraChapitre 7 sur 65 · U2 PRINCESSES DE COMEDIE · texte numérisé non relu

U2 PRINCESSES DE COMEDIE

vanité; mais c'est un contre-sens. Il faut que les comédiens ne paraissent jamais sentir la valeur de ce qu'ils disent; la nature ne s'étudie pas avant de parler. Il faut bien laisser quelque chose à faire à l'esprit du spectateur. — Eh I mon Dieu I dit mademoiselle Sylvia, gardez-vous de supposer au spectateur une intelligence qu'il n'a pas; nous lui ferions un honneur dangereux pour nous et peu flatteur pour lui, qui n'en saurait rien. — Eh bien , vous avez sans doute raison : continuez de mal jouer pour être applaudie, et, sans nous vanter, pensons tous deux comme cet orateur qui, se voyant applaudi par la multitude , demanda s'il avait dit quelque sottise. "

Toute l'histoire de mademoiselle Sylvia, c'est la Comédie italienne. Avant ses débuts, après sa retraite, c'est la nuit des temps. D'où vint-elle? oit alla-t-elle? Grimm lui reproche deux torts : vieille et laide, c'est trop de deux pour ces philosophes qui voulaient refaire le monde. Retourne en poussière, ô Sylvia! peut-être reviendras-tu sous le soleil belle comme Cléopâtre; mais le sculpteur suprême n'oubliera-t-il pas de te rendre ton esprit?

J'ai rencontré ces jours-ci madame de La Popelinière en très-mauvaise compagnie y c'est-à-dire exposée aux vitres d'un marchand de curiosités du quai Voltaire, entre un portrait d'abbé libertin et une fête flamande de Brauwer. Une expression de poétique tristesse m'attira vers madame de La Popelinière, je reconnus bientôt un pastel de La Tour du meilleur style , mais

* Mademoiselle Deshayes , qui devint madame de La Popelinière, était la petite-fille de Dancourt. Sa mère, la célèbre Mimt Dancoort, qui avait été la perle des amoureuses comiques, la mit toute jeune devant la rampe. H, de La Popelinière ne fut pas le premier qui Tentraina hors de la scène, mais ce fut pour lui qu'elle quitta le théâtre à la condition signée qu^elle aurait un théâtre chez lui où elle serait chez elle. En effet, il lui donna tout ce qu^eUe voulut , même sa main — une main pleine d*or.

d'un coloris éteint. Je saluai tout à la fois Tœuvre du peintre et la figure de la femme avec Tair du monde le plus sérieux, oubliant que j'avais au bras le plus railleur de mes amis.

Il me regarda en riant, u Quelle est donc, me demanda-t-il , cette ancienne connaissance qui sourit si tristement, avec son écharpe bleu de ciel, ses cheveux à frimas et son épaule nue? — Regardez-la bien, mon cher, si vous voulez voir une femme qui a aimé profondément il y a un siècle. — De beaux yeux, reprit-il, un ovale adorable, une bouche charmante, un cou fier et souple. Je ne sais pas trop si cette femme a beaucoup aimé, mais je ne doute pas qu'on ne l'ait aimée avec fureur. Le nom de la dame, s'il vous plaît? — C'est une petite-fille de Dancourt, une comédienne qui a passé à l'ennemi. Elle s'est appelée longtemps mademoiselle Deshayes; son nom historique c'est madame de La Popelinière. — A merveille ; pourquoi donc me parlîez-vous de passion sérieuse? Madame de La Popelinière a jeté son cœur à tous les vents, comme toutes celles qui sont nées sous la Régence. Mais un sentiment profond n'a jamais agité ces cœurs profanes. — Qui est-ce qui vous a dit cela?

— Tous les livres. — Et vous les croyez sur parole?

— A qui voulez-vous que je m'en rapporte? — A vousmême , à votre esprit , à votre cœur. La passion peut se métamorphoser mille fois, sans cesser un seul instant d'être la passion. Il y a cent ans elle riait; aujourd'hui elle pleure; mais, sous le sourire comme

sous les larmes, c'est toujours le même cœur qui s'agite, qui s'inquiète et qui souffre. Voyez plutôt ces yeux et ces lèvres de madame de La Popelinièrc : elle sourit avec* la grâce narquoise de 1750; mais, dans ce sourire même , ne découvrez-vous pas une douleur qui se cache? Celui qui passe trop vite devant cette galerie de pastels ne sait pas le premier mot de rhistoire intime du dix-huitième siècle. Il en faut d'ailleurs accuser les peintres, qui sont les historiens pour les yeux. De ce que La Tour a peint cent marquises sous le même éclat, avec la même expression légère et moqueuse, faut-il conclure qu'il les a toutes vues ainsi? Nullement; c'était par l'habitude de pinceau. Nattier, comme Mignard, comme tous les portraitistes , avait dans l'imagination un certain idéal qui lui cachait la vérité. Mais la vérité ne perd jamais ses droits; ne la voyez-vous pas à travers ce joli sourire? Croyez-moi : cette pauvre femme , exposée aujourd'hui comme une curiosité , a aimé et a souffert quand elle était comédienne , grande dame , ou amante délaissée. C'est un drame en trois actes.

Disant ces mots, j'entrai dans la boutique et je demandai le prix du portrait. « C'est le portrait d'une comédienne célèbre , dont je ne sais pas le nom ; je le donne pour le prix du cadre : cinquante francs. »

Je ne voulus pas marchander une si jolie figure. J'emportai moi-même la petite-fille de Dancourt, tout en jurant de la venger des injures du temps et de l'histoire.

En 1750, dans un des plus fastueux salons de la rue de Richelieu , la maîtresse du lieu , assise ou plutôt perdue dans un volumineux fauteuil de soie à ramages, avait entrepris, vers sept heures du soir, devant un beau feu qui répandait un arôme oriental, une guerre à outrance avec M. Fanfreluche. C'était une manière de passer le temps et d'attendre, sans trop d'impatience, un autre monsieur. Le bichon combattait par ses jappements, ses dents blanches et ses griffes noires; la dame n'avait pour se défendre qu'un trèsdélicat éventail de Pater, qui avait déjà donné cinquante soufSets à de grands personnages , par exemple au maréchal de Richelieu, au maréchal de Saxe, au maréchal de Lowendal. Cependant , la dame n'était ni duchesse, ni marquise, mais elle était belle, et de temps immémorial la beauté a eu les armoiries les plus victorieuses du grand livre héraldique. Du reste, notre héroïne n'était pas une petite bourgeoise du Marais abonnée au Mercure de France; c'était une dame de haut parage, après tout, puisque M. de La Popelinière l'avait épousée de la main droite. Il est vrai qu'il avait commencé par l'épouser de la main gauche.

Cependant un grand coquin de laquais, couvert d'or sur toutes les coutures, vint présenter sur un plat d'ar-

gent y ciselé avec beaucoup d'art par Réveil , une lettre à madame de La Popelinière.

Dès que le laquais eut tourné le dos, madame de La Popelinière, pâle et impatiente, baisa la lettre, et coupa avec ses jolies dents le fil de soie qui retenait le cachet, a C'est étonnant, dit-elle, La Rose n'avait pas ouvert la porte, que déjà j'avais pressenti une lettre de M. de Richelieu, n M. Fanfreluche ne cessait pas de japper et de s'élancer vers sa maîtresse dans ses folàtreries; madame de La Popelinière lui abandonna son éventail pour lire en repos l'épitre amoureuse, qui était écrite sur un papier grossier dont une cuisinière d'aujourd'hui ne voudrait pas pour écrire ses comptes. Il est vrai qu'une cuisinière d'aujourd'hui écrit plus correctement qu'un maréchal de France il y a cent ans.

Voici ce que l'histoire a conservé de cette lettre :

a Mon cœur, que je suis fâchés si je ne vay pas ce 9 soir là-bas mourrir à vos pieds, je suis retenue à la y» cour, mais j'y serai avec vostre ymage; cependant » vers dix heures peut-être vous surprandrais-je penp dant les folies du soupe, car j'esperre... v

Madame de La Popelinière en était là quand la porte s'ouvrit avec fracas; elle reconnut le financier à ce tapage de mauvais goût, et, dans son effroi, elle jeta la lettre au feu. « Autant en emporte le vent! » dit M. de La Popelinière en saluant sa femme avec ironie.

Il était suivi d'un homme d'esprit à gages. Les grands seigneurs avaient alors des poètes comme les

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marquises avaient des petits chiens; le financier donnait douze cents livres au sien, c'était peu; mais son homme d'esprit, c'était Marmontel, véritable homme d'esprit de financier. N'oublions pas de remarquer ici que les vrais poètes, alors comme aujourd'hui, ne recevaient de gages que du public. Le public donne la gloire en donnant son argent, u Marmontel, asseyezvous là, dit M. de La Popelînière en traînant un fauteuil près de sa femme. » Pour lui, il alla s'appuyer nonchalamment contre la cheminée. Marmontel fit toute sorte de lourdes grâces à madame de La Popeltnière ; il lui demanda des nouvelles de sa migraine et de son chien. Elle sembla ne pas l'écouter, ce qui d'ailleurs lui arrivait presque toujours. A quelqu'un qui lui en faisait la remarque, elle avait répondu que Marmontel étant payé comme un journal, on ne lui devait pas la réplique.

Mais, ce soir-là, elle était si loin de l'esprit de Marmontel! elle suivait tristement de son regard bleu de pervenche la destinée de la lettre du duc de Richelieu, qui avait disparu dans les flammes, a N'est-ce pas, madame, lui dit à brûle-pourpoint son mari, que vous réfléchissez à ceci : Les passions sont semblables à cette lettre que vous venez de brûler : un peu de fumée, un peu de flamme et un peu de cendre?))

Madame de La Popelinière s'arma de son plus charmant sourire, a En vérité, monsieur, je crois que vous avez de l'esprit à présent. — Non, madame, répondit le financier un peu brutalement, je n'ai pas d'esprit,

j*ai du cœur; vous m'avez blessé par là. — Ah! mon Dieu, dit Marmontel, qui pressentit la tempête, j'ai oublié d'écrire à mademoiselle Clairon. y> Il se leva pour sortir, u Non, vous resterez céans, dit M. de La Popelinière d'un ton décidé; vous êtes de la maison, il n'y a point de secrets pour vous; ne savez-vous pas que M. de Richelieu... — Je ne sais rien du tout, dit Marmontel avec précipitation; ces choses-là, comme dit le poëte arabe , sont écrites sur le vent ou sur les flots. »

Madame de La Popelinière porta la main à son cœur, tt Eh bien, dit-elle en regardant son mari, j'attends votre acte d'accusation ; je suis sûre que M. Marmontel sera mon avocat. — Eh bien, madame, vous aimez M. de Richelieu; du moins vous permettez à M. de Richelieu de vous aimer. — Je vous avoue, monsieur, que je permets cela au monde entier. — Madame de La Popelinière est comme le soleil, dit Marmontel : on s'élève à lui , mais il ne descend pour personne. — Figure de rhétorique, image de poëte, dit M. de La Popelinière; cela n'a pas le sens commun; moi,

je vais parler sans phrases : voilà ce qui s'est passé

Ne m'interrompez pas, madame. — Je veux bien, à la condition de ne pas vous écouter. »

Madame de La Popelinière reprit son éventail et recommença la guerre avec M. Fanfreluche, m Si j'ai bonne mémoire, reprit le financier, votre grand-père

jouait la comédie pardieul c'était le bonhomme

Dancourt; votre grand'mère jouait la comédie, c'était

la belle La Tborillière; votre mère jouait la comédie, c'était la célèbre Mimi Dancoiirt; enfin, vous-même, madame, vous avez joué la comédie et vous jouez encore la comédie. » Ici le financier, content de son préambule, fit crier sa tabatière, huma une prise et secoua ses breloques, a Et encore , reprit-il en hochant la télé, si vous vous étiez toujours contentée de jouer la comédie ! Mais vous avez voulu en faire une, et je suis tombé comme un niais dans votre coup de théâtre; voilà pourquoi vous portez le titre de madame de La Popelinière. — Dites le nom, ne dites pas le titre, monsieur, murmura-t-elle avec un dédain charmant — Oui, oui, j'avais un hôtel, des équipages, beaucoup d'argent, il ne me manquait qu'une maîtresse (car enfin c'est la mode aujourd'hui, à moins d'être comme M. de Richelieu, le mari de toutes les femmes) ; je suis allé à vous, vous êtes venue à moi; et puis, après la lune de miel, vous vous êtes mise à pleurer, larmes de crocodile! vous vous êtes jetée à mes pieds pour que je vous donne ma main; je ne voulais vous donner que mon cœur; voyant que vous n'obtiendriez rien de plus avec moi, je ne parle pas de ma fortune, vous êtes allée vous jeter aux pieds de cette coquine de madame de Tencin, pleurant votre vertu comme les filles de la Bible ; après quoi vous êtes allée vous jeter aux pieds du cardinal de Tencin, lui montrant vos larmes, mais lui montrant surtout vos beaux yeux. C'était au renouvellement du bail des fermes. Le cardinal de Tencin m'appela devant lui et m'annonça sans

façon que le roi son maître était bien décidé à n'accorder le privilège de ma ferme qu'à celui qui épouserait mademoiselle Desbayes, la petite-fille de Dancourt, un modèle de vertu, de grâce et d'esprit; on ne saurait trop le reconnaître , madame. — Eh bien , dit madame de La Popelinière avec impatience, vous reconnaissez TTOus-méme que je vous ai apporté en dot la moitié de votre fortune par ce renouvellement du bail. Est-ce que vous vous imaginez, monsieur de La Po-pe-li-niè-re , ^ue je vous suis reconnaissante du nom que vous m'avez donné? Vous avez fait cela d'assez mauvaise ^râce : vous m'avez conduite chez un notaire, qui a rédigé en mauvais style un contrat de mariage; vous m'avez donné , en cas de survie , de quoi acheter des habits pour porter votre deuil; ensuite vous m'avez emmenée à l'église un matin, avant que je fusse éveillée, par une pluie battante; on nous a bénis, comme des Auvergnats, dans une chapelle où je me suis enrhumée. Voilà toute la cérémonie. — Cela pourrait s'appeler encore le Mariage forcé , dit Marmontel. — Et la conclusion de tout ceci? demanda madame de La Popelinière. — La conclusion, répondit le fermier général, c'est que j'ai été joué et que je ne veux plus l'être maintenant. Je vous avertis, madame, que M. de Richelieu sera prié par moi-même d'aller faire la guerre ailleurs. — Prenez garde, dit Marmontel, les amoureux qu'on met à la porte rentrent toujours par la fenêtre. »

On sait que M. de Richelieu rentra par la cheminée.

A cet instant, trois ou quatre convives, car on soupait tous les soirs en gaie compagnie chez le fermier général, entrèrent coup sur coup, u Ah! c'est vous, La Tour? Quel ravissant portrait j'ai vu de vous, celui de mademoiselle Gaussin! »

La Tour entra gravement, comme un homme préoccupé. c( Croyez-moi, dit-il au financier, il y a de l'orage à l'horizon, la guerre d'un côté, un roi qui sommeille, un parlement qui met des points sur des i, des jésuites qui tendent partout leur toile d'araignée. »

Carie Van Loo, qui suivait La Tour, ne se piquait pas de politique; il avait l'esprit de son art et n'en cherchait pas d'autre. Il s'approcha gaiement de madame de La Popelinière, et lui demanda si elle voulait être belle le lendemain pour qu'il achevât son portrait.

Rameau et Vaucanson, les deux hommes célèbres les plus silencieux de ce dix-huitième siècle oii l'on parlait tant; Fontenelle et Moncrif; des noms moins connus, furent annoncés dans le brouhaha pittoresque d'une conversation déjà animée : c'étaient le marquis de Meuse, le comte de Guiche, puis un abbé sans abbaye, un poëte sans poésie, un marquis sans marquisat. Quelques femmes vinrent à leur tour, les femmes libres du temps, madame de Tencin et made-

moiselle Verrières, pas tout à fait des femmes du meilleur monde , pas tout à fait des courtisanes.

Madame de La Popelinière, malgré tout le bruit et tout le mouvement qui se faisait autour d'elle, se trouvait seule encore. Son regard flottait de la pendule a la porte d'entrée. On lui parlait, elle n'entendait que la voix de celui qui n'était pas là.

On vint avertir solennellement que le souper était servi. On passa dans une salle à manger peinte par Oudry. La table avait l'air d'une féerie; jamais un fermier général n'avait déployé un pareil luxe de porcelaine de Saxe, de cristaux de Bohême et de fleurs rares.

Rameau se plaça par distraction à côté de madame de La Popelinière. Nul n'osa s'asseoir de l'autre côté. La place d'honneur fut pour l'absent, suivant la remarque ironique de M. de La Popelinière.

On n'avait pas encore eu d'esprit, mais on avait beaucoup mangé déjà, quand le duc de Richelieu entra.

M. de La Popelinière se leva subitement, comme enirainé par une inspiration, u Monsieur le duc, voulez-vous prendre ma place? car je suis décidé à m'emparer de la vôtre, r)

Disant ces mots, M. de La Popelinière s'avança bravement du côté de sa femme.

M. de Richelieu se tint pour battu, et après avoir salué madame de La Popelinière, il alla s'asseoir d'assez bonne grâce sur la chaise de son hôte. Tous les convives se regardèrent avec intelligence. » Je disais

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donc, reprit La Tour, que la tempéle est à l'horizon. — Oui, monsieur, dit le fermier général d'un air bourru, c'est moi qui la conduis, et elle éclatera comme la foudre. — Quel beau sujet de tableau I dit madame de Tencin à Carie Van Loo, M. de la Popelinière conduisant les nuages comme le Père éternel, avec un front rayonnant et un sourcil olympien ! »

A la fin du souper, Richelieu s'approcha de Vaucanson. a Monsieur, vous qui seriez capable de créer le monde si Dieu n'avait pas fait cela avant vous, pour* riez-vous me dire comment on entre dans une maison quand la porte est fermée? — On n'entre pas, » dit Vaucanson sans trop savoir ce qu'il disait.

Le lendemain, le duc rôda autour de l'hôtel; il remarqua bientôt qu'une petite maison était adossée à une des ailes. Il entra dans cette maison, qui avait pour unique locataire un hautbois de l'Opéra, vieux musicien qui passait sa vie à copier de la musique. M. de Richelieu lui offrit de payer son loyer, moyennant qu'il pourrait à son gré, lui, Richelieu, habiter à certaines heures un cabinet de la maison. Le vieux musicien accepta avec joie. Dès le jour même , le duc revint avec un serrurier et un maçon pour que la pièce fût habitable. Ce cabinet n'était séparé que par un mur mitoyen d'un arrière-petit salon où madame de La Popelinière

avait son clavecin, sa bibliothèque, et un lit de repos qui devint plus tard son lit habituel. Elle fut avertie à temps, Richelieu Payant revue aux fêtes du mariage du dauphin avec l'infante d'Espagne. Le maçon et le serrurier se mirent à Tœuvre sans retard. Le mur fut ouvert dans la cheminée de madame de La Popelinière; le serrurier enleva la plaque et la replaça très-artistement sur une charnière imperceptible, qui permettait de l'ouvrir à volonté.

M. de Richelieu fut ravi de cette nouvelle habitation; il y venait tous les jours; il y veillait quelquefois jusqu'au matin, ''sans doute dans l'étude de la guerre, Sa belle voisine ne s'en plaignait pas. <( C'est étonnant, dit un jour M. de La Popelinière à Marmontel, ma femme a pris goût à la solitude. Sans doute , elle vit dans le repentir depuis que j'ai eu l'esprit de me délivrer du duc de Richelieu. Il ne faut jamais désespérer des femmes. La voilà qui passe tout son temps à lire Bossuet et Fénelon; je l'ai surprise hier jouant un air d'église sur son clavecin. 11 y a six semaines, elle était toujours par quatre chemins, courant toutes les folies du monde. Aujourd'hui, elle s'enferme chez elle comme Pénélope ou comme Lucrèce. »

Le soir, pendant le souper, madame de La Popelinière, s'excusant auprès de l'unique convive, se retira dans le petit salon. Quand le fermier général se présenta, il fut reçu comme un ennuyeux qui n'est pas attendu. Il remarqua, non sans quelque surprise, que sa femme ne lisait pas et ne jouait pas du clavecin.

Quoiqu'elle ne dût pas sortir ce soir-là, elle ne s'était occupée que de sa chevelure. Elle venait d'y attacher un bouquet de jasmin d'Espagne tout fraîchement cueilli dans une jardinière en porcelaine de Sèvres. La visite inopportune de son mari la jeta dans une vérilable anxiété, car ce n'était pas lui qu'elle attendait. (c Est-ce que vous avez à me demander un quart d'heure d'entretien? dit-elle en se promenant. — Je vous avoue, madame, que je viens ici par curiosité; vous vous y trouvez si bien, que je veux m'y reposer un peu de mes soucis. Avouez, madame, que depuis que j'ai fermé ma porte aux conquérants qui ne livrent bataille que contre l'honneur des maris, la quiétude est revenue à tout le monde, à vous comme à moi. — Oui, monsieur; félicitez-vous.... v

A cet instant, le duc de Richelieu arrivait de l'autre côté du mur. Un signal résonna sur la plaque. Madame .de La Popelinière pâlit, a Qu'ai-je entendu? demanda M. de La Popelinière en tournant l'oreille vers la cheminée. — Sans doute, dit-elle d'un air distrait, on allume le feu de l'autre côté. Ce voisinage est quelquefois ennuyeux, c'est un hautbois.... d

Un second signal résonna. « Est-il impertinent! poursuivit madame de La Popelinière; attendez un peu, je vais l'avertir qu'il y a du monde ici. »

Madame de La Popelinière prit les pincettes et frappa deux fois contre la plaque. C'était le contre-signal, d Si vous voulez, madame, je donnerai des ordres pour que votre voisin contienne son génie musical ; ce

mur d'ailleurs n*est peut-être pas mitoyen.... — N'y songez pas, monsieur! je serais désolée de contrarier les habitudes de ce hautbois, que j'aime à entendre à certaines heures, y»

Quelques jours après ce rendez-vous manqué, M. de La Popelinière reçut une lettre anonyme ainsi écrite :

tt Je ne sais pas si c'est le diable, mais toutes les y» nuits un amant pénètre chez madame de La Popeli- D nière sans passer par la porte ni par la fenêtre. »

La nuit suivante, M. de La Popelinière monta la garde à la porte du petit salon. 11 s'aperçut bientôt que sa femme n'était pas seule. Il entendit une voix qui répondait à une autre voix. » Madame, cria-t-il avec force, le feu est à la maison! » La femme de chambre, qui s'était endormie dans un cabinet voisin , en sentinelle peu vigilante (l'histoire dit, par trahison), ouvrit presque aussitôt la porte au fermier général.

Il entra, tout botté et tout éperonné, comme Louis XIV dans le parlement. M. de La. Popelinière était plus armé que Louis XIV, car il portait un fouet d'une main et un chandelier de l'autre. Il alla droit au lit de sa femme. Elle dormait sur un seul oreiller, avec une candeur qui désarma le jaloux, u Mais, madame.... » Elle s* éveilla. » Ah! monsieur, comme vous m'avez fait peur! — Mais, madame, il n'y a qu'un moment, je vous ai entendue.... — En vérité I — J'ai reconnu la voix de M. de Richelieu. »

M. de La Popelinière regarda sous le lit, après quoi

il passa dans la nielle. « Une idée ! dit madame de La Popeliuière avec un joli bâillement rose qui laissait voir des dents blanches comme celles des jeunes loups : ouvrez le tiroir de ma toilette, s'est sans doute là que M. le duc s'est caché. »

Le fermier général était furieux. « Madame! madame! si vous me riez au nez, je vous extermine. Un homme est venu ici. — Ah ! monsieur de La Popelinière, si vous saviez comme j'ai envie de dormir! »

AL de La Popelinière chercha silencieusement son rival sous le clavecin, sous les rideaux, dans la cheminée, partout, jusque dans les rayons de la bibliothèque, tt C'est comme un miracle! murmura-t-il entre ses dents. Demain j'amènerai Vaucanson pour avoir la clef... « Comme il disait ces mots, son flanvbeau rayonna sur une épée couchée au pied du lit. Christophe Colomb découvrit l'Amérique avec moins d'enthousiasme, u Madame, voulez-vous me dire pourquoi celte épée est couchée avec vous? yy

Le maréchal de Saxe voulait enlever au maréchal de Richelieu, sinon à M. de La Popelinière, madame de la Popelinière; il croyait d'ailleurs que le granA coureur de ruelles en était encore aux escarmouches avec cette belle femme dont tout Paris, dont toute \m cour se disputait les adorables œillades. Il vint um

matin chez le fermier général , à l'heure du petit lever de sa femme. 11 baisa galamment le bout des ongles de madame de La Popelinière , et lui demanda la grâce de l'emmener dans la plaine des Sablons, oii il allait passer en revue ses célèbres uhians.

C'était une fête pour Paris et pour Versailles. Madame de La Popelinière comprit que pour cette fête il y aurait une reine. Klle accueillit avec une joie mal déguisée la proposition du beau Maurice. Née pour le théâtre, elle n'avait pas perdu le goût des ovations. Elle pria le maréchal de l'attendre ; elle appela toutes ses femmes et se fit habiller en toute diligence, sans pourtant compromettre la fraîcheur, l'harmonie et l'effet de ses ajustements, u Madame, lui dit le maréchal, qui, selon la bonne coutume du temps, avait assisté à ce travail de fée , l'Amour lui-même vous eût habillée avec moins d'art et de goût. Il est vrai, ajoutat-il avec son air vainqueur, que l'Amour n'a pas l'habitude d'habiller les femmes. »

On monta en carrosse , on arriva dans la plaine des Sablons avec beaucoup de fracas , escorté par tout ce que l'armée française comptait d'ofliciers illustres par le blason , sinon par la bravoure.

Le maréchal de Richelieu était absent pour le service du roi. Madame de La Popelinière se consola dans toutes les distractions orgueilleuses de cette revue. Elle aimait Richelieu , mais elle n'en était encore qu'à la période de l'amour heureux, cet amour qui sourit et s'enivre, qui ne descend pas en lui-même pour

faire jaillir la source des larmes. Elle devait payer cher ces sourires et ces ivresses de Taube amoureuse. Mais, en attendant, elle se laissait aller nonchalamment à la vie dans le triomphe de sa beauté.

Or, pendant qu'elle était à cette revue des uhlans, le célèbre Vaucanson , appelé à son hôtel par un billet du fermier général, allait, avec l'imprévoyance du génie, abattre la première pierre de ses châteaux en Espagne.

Quand M. de La Popclinière vit entrer Vaucanson , il lui prit la main, et le conduisit en silence dans le trop célèbre petit salon de madame de La Popelinière. a Mon ami , lui dit-il avec onction , un homme pénètre ici le jour et la nuit; j'ai mis des sentinelles aux portes et aux fenêtres; dites-moi s'il est possible d'entrer ailleurs? » Vaucanson, sans répondre, fit trois à quatre tours sur lui-même. 11 commença par décrocher un portrait de Dancourt, portrait à mi-corps, peint par Largillière, encadré avec beaucoup de luxe, a Non, non, dit-il, en secouant la tête, il n'y a pas de porte par là. )> 11 se tourna vers la cheminée, a Pourquoi n'y a-t-il ni bois ni chenets dans l'àtre? — C'est cela, dit M. de La Popelinière en trépignant de joie, on passe par la cheminée. » Vaucanson s'agenouilla et avança la tête sous le manteau de marbre sculpté. tf C'est impossible, il n'y a qu'un ramoneur de dix ans qui puisse passer par là. » Tout en disant ces mots , il frappa du doigt contre la plaque.

Marmontel survint alors. Comme il a lui-même

raconté (Mémoires d'un père pour servir à l instruction de ses enfants) celte catastrophe, laissons-le parler lui-même : u Vaucanson s'aperçut que la plaque était montée à charnières, et si parfaitement unie au revêtement des côtés, que la jointure en était presque imperceplible. — Ah! monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers La Popelinière, lé bel ouvrage que je vois là! l'excellent ouvrier que celui qui l'a fait! Cette plaque est mobile, elle s'ouvre, mais la charnière est d'une délicatesse! Non, il n'y a pas de tabatière mieux travaillée. — Quoi! monsieur, dit La Popelinière en pâlissant, vous êles sûr que cette plaque s'ouvre? — Vraiment , j'en suis sur. Je le vois bien , dit Vaucanson , ravi d'admiration et d'aise; rien n'est plus merveilleux. — Et que me fait votre merveille? il s'agit bien d'admirer! — Ah! monsieur, de tels ouvriers sont

fort rares; je n'en ai pas un qui — Laissons là vos

ouvriers! qu'on m'en appelle lin qui fasse sauter cette plaque. — Quel dommage, dit Vaucanson, de briser un chef-d'œuvre aussi parfait que celui-là! »

Une demi-heure après, le commissaire du quartier constata, par un procès-verbal, la découverte de cet escalier dérobé. M. de La Popelinière écouta bravement la lecture du procès-verbal, u Monsieur le commissaire, vous avez oublié de contater ma disgrâce, car il y a six mois que M. de Richelieu passe par là. i>

Le commissaire constata la disgrâce de M. le fermier général. « Et moi, dit Marmontel en essuyant

une larme (il devait bien cela à son hôte), et moi je

vous consolerai, je vous rendrai le bon ofBce qu'Horace attribuait aux Muses : Vos Une consiliwn et daiis, et dato gaudetis almœ. »

Si nous retournons à la revue des uhlans, nous retrouvons madame de La Popelinière indolemment couchée dans son carrosse, écoutant avec distraction les galanteries du maréchal de Lowendal, troisième maréchal de France qu'elle traînait à son char (style du temps).

Tout d'un coup, elle vit s'arrêler un certain personnage , fort laid , dont la vue seule avait depuis longtemps le privilège de Témouvoir beaucoup : c'était Guimond, un aide de camp du duc de Richelieu, a Madame, madame, dit-il à madame de La Popelinière d'un air mystérieux, un grand malheur est arrivé. Votre mari a découvert, avec ce coquin de Vaucanson, le secret de vos entrevues avec mon maître ! »

Madame de La Popelinière ressentit au cœur un coup violent; elle garda sur sa figure tout le charme du sourire et de la quiétude, u Monsieur le maréchal, dit-elle à Lowendal , comme vous seriez galant si vous vouliez m'accompagner tout à l'heure chez moi! — Comment, madame, ne vous accompagnerais-je pas au bout du monde ?»

Quand madame de La Popelinière se présenta devant

son hôtel , le concierge lui cria , sans ouvrir la porte , qu'il avait un ordre formel de ne point laisser entrer madame de La Popelinière. Le maréchal de Lowendal 6ut beau crier haut et menacer de la corde , la porte fut inébranlable comme les Prussiens à Rosback

Madame de La Popelinière s'en alla, mais revint bientôt à la charge, cette fois avec le maréchal de Saxe. Le concierge, entr'ouvrant la porte, déclara qu'il lui était défendu... a Eh I ne me connaissez-vous pas? lui dit le maréchal; apprenez que pour moi il n'y a pas de portes fermées. Entrez, madame. )>

Le portier trembla sur ses gonds et recula de trois pas. M. de La Popelinière vint au-devant du maréchal, tt Eh bien I mon ami , mon cher La Popelinière , un esclandre , des scènes , un spectacle pour le public 1 Allons donc! est-ce que vous n'êtes pas un homme d'esprit? A la guerre comme k la guerre. D'ailleurs , est-ce que vous croyez à toutes ces folies? La vertu tombe dans des embûches, mais c'est toujours la vertu. Si vous aviez épousé une femme sans figure et sans esprit, vous n'auriez pas à subir les fables de la canaille. Adieu , mon ami, je vous réponds du cœur de votre femme. — Maréchal , ne vous moquez ni de moi ni de ma femme ; il y a six mois que M. de Richelieu passe par la cheminée. — Maréchal pour maréchal , j'aimerais mieux que ce fût moi; mais après tout, silence! il n'y a pas de quoi s'en vanter; j'en connais plus d'un qui aime mieux savoir cela tout seul que de

l'apprendre à tout le monde. Du reste, je suis attendu

à Versailles ; je vous laisse et vous recommande la paix. »

Dès que le maréchal de Saxe se fut éloigné, madame de La Popelinière tomba sur une bergère et se cacha la tête dans les mains ; c'était le vaincu devant l'ennemi victorieux. Triste victoire ! Elle espérait que Tennemi serait généreux, il ne le fut point, u Madame, lui dit-il, comme s'il lui eût parlé du haut de son honneur et de sa fortune, vous n'êtes pas chez vous ici, allez-vous-en au plus tôt. Emportez, si vous voulez, le portrait de votre grand-père et de sa fille. S'il ne vous arrive pas de mourir de honte, je vous accorderai une pensioo alimentaire. »

Madame de La Popelinière, à ces derniers mots, se leva indignée ; elle jeta un regard de mépris et de douleur sur cet homme de qui on disait : Qu'il aille cuver son or. » Adieu donc! dit- elle avec la triste volupté que ressentent ceux qui s'abandonnent pour la première fois à leur mauvaise destinée ; adieu, monsieur! ne me faites plus l'injure de penser à moi. » Elle partit et ne revint pas.

Quand son joli pied, délicatement chaussé de satin, se trouva sur le pavé de la rue, elle sentit douloureusement les réalités de la vie. Où aller? elle ne le savait : sa mère était morte , sa mère dont elle n'avait pas eu le temps, dans les folles joies du monde, de pleurer la mémoire —

La pauvre femme, qui avait une cour le matin, n'avait pas un lit pour reposer, le soir, son front

meartri. Le maréchal de Richelieu était parti pour Toulouse; il eût été là, d'ailleurs, qu'elle n'eût pas osé lui demander un toit et surtout de l'argent. Elle avait bien voulu traiter avec lui de puissance à puissance; mais maintenant qu'elle venait d'être précipitée au bas du trône, elle ne consentirait pas à s'humilier devant luL

Comme elle était arrêtée au coin du Palais-Royal , incertaine du chemin , toute à son malheur et à son amour, elle s'apierçut qu'elle était presque entourée de curieux qui murmuraient son nom et se racontaient son aventure. La valetaille de l'hôtel s'était bruyamment réjouie de l'histoire de la cheminée tournante : c'était une nouvelle à la main trop scandaleuse pour ne pas affriander tout Paris. Madame de La Popelioière comprit alors combien l'abime était profond.

Elle alla droit devant elle. Tout d'un coup, elle se souvint d'un petit appartement de la rue Ventadour qu'elle avait conservé depuis la mort de sa mère, pour y garder pieusement les meubles de la célèbre Mimi Dancourt, ne voulant pas qu'ils fussent vendus à l'encan, et les trouvant trop surannés pour les transporter à l'hôtel de La Popelinière. C'était une planche de salut dans son naufrage ; elle prit la clef chez le concierge , monta rapidement l'escalier et ouvrit la porte avec un battement de cœur. Il lui sembla qu'elle entrait dans la tombe : l'appartement était sombre et silencieux ; on y respirait comme un parfum du sépulcre. Jusquelà elle avait retenu ses larmes ; dès qu'elle eut refermé

la porte, ses sanglots retentirent dans toutes les pièces.

Ce n^ était point sa mère y c'était elle-même qu'elle pleurait.

Etrange fantaisie de la destinée ! il arrive le plus souvent qu'une galante aventure , loin de nuire à l'hé* roïne , la met en relief et lui donne plus d'accent. Quelquefois l'aventure galante est un marchepied tout de marbre et d'or; cette fois ce fut un tombeau. Tous les rieurs furent contre madame de La Popelinière, tous les journalistes lui furent cruels. On profana sans pitié le roman de sa vie. On colporta à Paris, en France, en Europe , au nouveau monde , cette histoire de la cheminée tournante. On la traduisit en caricature , on la rima en complainte sur l'air du Juif errant, on l'étala au théâtre de la Foire. Madame de La Popelinière n'osa plus se montrer, elle fut réduite à la prison perpétuelle. Si pourtant le maréchal de Richelieu s'était contenté de passer par la fenêtre , au lieu de passer par la cheminée , tout ce vacarme ne fût pas arrivé. Danger des innovations !

Depuis près de six semaines, madame de La Popeltnière vivait du produit de six robes des Indes et d'un bonnet de dentelle que sa femme de chambre avait été vendre au Temple. M. de La Popelinière disait à tout

le monde qu'il faisait à sa femme une pension de vingt mille livres; mais, en réalité, il ne lui avait encore envoyé que son clavecin, ses livres, ses habiiiements, ses parures et sa femme de chambre. Pour lui, ii se consolait de toutes ses forces. Pour mieux fêter son veuvage, il avait appelé chez lui l'Opéra tout entier, Rameau en tête, qui ne le quittait plus. Parmi ses autres commensaux, on distinguait toujours Fontenelle. Van Loo, La Tour, Gentil-Bernard, Moncrif, Marivaux, Crébillon; mais les maréchaux de France ne venaient plus chez lui. Marmontel continuait à lui appliquer des vers d'Horace et à lui lire des tragédies. Le fermier général n'entendait pas le latin , mais ne comprenait pas un mot aux alexandrins de son poëte ordinaire. Vaucanson était assidu , et demandait toujours, à son arrivée, distrait qu'il était par ses mécaniques , si madame de La Popelinière était en bonne santé , et si elle tarderait beaucoup à paraître.

Quand le maréchal de Richelieu revint à Paris, il savait que le secret était découvert. Il parvint à savoir la retraite de madame de La Popelinière, il se présenta à sa porte. Elle vint lui ouvrir et tomba évanouie à ses pieds. Ce fut à peine s'il la reconnut, tant le chagrin l'avait flétrie et ravagée. « Voyons, madame, lui dit -il quand elle rouvrit les yeux , pourquoi toutes ces douleurs à la première bourrasque? »

Il l'avait portée dans un fauteuil ; il s'était mis à genoux devant elle et lui baisait tendrement les mains, a Ah! maréchal, murmura-t-elle d'une voix pleine de

larmes, tout est fini ! la France entière s'amuse de moi, je ne Tai que trop vu en lisant les gazettes. — Que vous êtes faible de vous affliger des propos de tous ces coquins-là. Voulez-vous entendre un bon conseil ? » Elle secoua la télé en essayant de sourire, a Revêtez vos plus beaux atours, failes-vous belle jusqu'à l'impertinence, montez en carrosse, allez à l'Opéra et levez bravement le masque. En voyant vos beaux yeux, les faiseurs de quolibets s'écrieront tous : Cet imbécile de La Popelinière! Voyez-vous, madame, quand on est belle , si on veut avoir raison , il faut se montrer. — Jamais, dit-elle, en rougissant à la seule pensée de paraître en public. D'ailleurs, pensa-t-elle en baissant la tête, où sont mes laquais? où est mon carrosse ? i>

Le maréchal de Richelieu n'avait pas coutume de prier longtemps ni Dieu ni les femmes. Quand il vit que madame de La Popelinière était bien décidée à vivre en exil, il ne la tourmenta plus. Pendant son séjour à Paris, il vint la voir presque tous les jours ; mais il sentit bientôt que son amour pour elle n'était qu'un feu de joie. Cet homme ne pouvait s'habituer aifx larmes. 11 avait d'ailleurs fort à faire. L'histoire de la cheminée tournante ne lui avait pas été si fatale qu'à madame de La Popelinière ; c'était pour lui une victoire de plus, une victoire qui devait lui soumettre plus d'un cœur jusque-là rebelle. Il fut accueilli partout comme un héros; on faillit l'étouffer sous les lauriers ou plutôt sous les myrtes.

Avant de retourner à Toulouse, il vint passer toute

une soirée avec madame de La . Popelinière. Il joua assez bien la passion pour tromper cette pauvre femme et lui faire croire qu'elle n'était pas seule encore. En la quittant, il lui recommanda les distractions, disant qu'à son retour il voulait la trouver belle et riante.

Pour lui complaire, madame de La Popelinière hasarda un pied craintif chez quelques amies de sa mère, entre autres madame de Souvré, où elle retrouva des peintres et des gens de lettres qu'elle avait connus à l'hôtel de La Popelinière. Ce fut vers ce temps-là qu'elle écrivait cette lettre si tendrement passionnée, cette lettre trouvée, en nombreuse compagnie, dans les archives de la famille de Richelieu. Nous la publions sans y changer un mot, avec ses incorrections charmantes , qui témoignent que c'était le cœur qui parlait et non l'esprit.

c 22 janvier.

» Mon cœur, votre courrier n'est point reparty je m'en doubtois bien quelle bêtise qu'un ayde de camp arrivé le 19 reparte le 20. Mais il faut leur obéir puisque je ne puis leur commander. Je suis honteuse de la lettre que je vous ay escritc hier. L'excès du sentiment est selon moy le commencement de la déraison et de la stupidité et à moins d'estre au même degré et de lire ces choses là avec autant d'amour qu'on en a ressenty en les escrivant elles sont plus capables de refroidir que d'échauffer. Ce pourroit il, mon cœur, que mes lettres vous fissent cet effet-là, tout passe

dans ma teste rapidement j'en conviens et je vous l'ai fait remarquer mil fois mais il n'y reste que ce qui peut m'aflliger. Je suis née timide, l'expérience m'a rendue déifiante je vois tout à mon désavantage je crains que mes lettres volumineuses ne vous ayent ennuyé. Vous me dites quelles font votre bonheur mais cela est si faible si peu répetté, vous ne répondes qu'à des articles dont je ne me soucie gucres et que je vous ay plutôt mandé pour avoir une coupure à faire que parce que je les croyois. Tel est celui de madame de Souvré et de mes lettres. C'est mon seul plaisir de vous escrire de penser que vous me lires que je seroy dans vos mains que je vous occupe de moy forcement pendant une heure sauf les distractions mais enfin vous me lises cela seul me feroit copier la Gazette si je ne pouvois vous escrire autre chose et l'extrême confiance que j'ay en vous me fait vous escrire jusqu'à des bcstiscs que je sens fort bien car je vous présente tout ce qui se passe dans ma leste avec le mesme désordre que la nature y a mis et plus encore car je ne veux rien oublier et j'étrangle tout. Je n'ay aucune suitte pour cette raison ainsi mon cœur que mes nouvelles mes craintes mesmes ne vous fassent aucune impression que comme des resveries de mon imagination mais pour mes sentiments pour vous de quelque façon que je les exprime adjouttés y tout ce que vous pouvés inventer faites tous vos efforts pour vous les bien peindre vous n'eu trouvères jamais autant que j'en ay. Je vous aime mon cœur à la foli il n'y a rien

que je n'entreprisse pour vous le prouver et en mériter autant de vous mais c'est une balance à ce qu'il me semble qui n'est jamais égalle et je crois que plus mon costé se charge plus le vostre s'allège. L'inquiétude est une propriété de l'amour mais ce que je sens pour vous est plus que de l'amour. J'ai eschaufle ma teste à vous faire pitié. Je crois que ma solitude et la privation totale de dissipation fisiquementy a beaucoup contribué. Il y a des moments ou je souhaitterois et consentirois de vous voir un instant de vous serrer dans mes bras et de mourir. La réflexion me dit que cela arrivera sans qu'il m'en couste autant. Puis mes désirs s'augmentent mon impatience et les obstacles qui peuvent s'y rencontrer se présentent à mon esprit avec tant de vraisemblance que j'en tombe dans l'accablement le plus agonisant. Mais mon cœur songez donc qu'il faut que je passe encore un an sans vous que tout ce qui s'est escoulé est compté pour rien , que mesme je n'ay aucune certitude qu'un an soit la fin de mes peines, et tout ce qui peut arriver d'icy là. Et je vous désire avec une violence que si je devois vous voir ce soir cela me paroitroit un siècle fussiez-vous de l'autre costé de la bergère. Mon cœur vous m'avez rendu bien malheureuse. Je ne puis envisager dans l'avenir de dédommagement assés fort pour tous les maux que j'éprouve, il y en auroit un et ce seroit de jouir de vous librement à ma fantaisie le reste de mes jours mais cela n'arrivera jamais. Il n'est pas possible de penser qu'une baguette ne soit pas plutost usée qu'une barre de fer.

172 PRIXCKSSES DE COMEDIE.

Et vous et moy sommes encore plus fresles. Ah mon cher cœur tu me fais froidement des projets de campagne pour plus d'un an comment voulés vous que je sois contente. J'en mourrai, car ma vie est avec vous. »

A cette lettre si tendre, le maréchal de Richelieu ne répondit pas.

Un matin qu'il se trouvait près de la rue Ventadour : a Par la sambleu ! dit-il, je l'avais oubliée! » 11 monta chez madame de La Popelinière ; cette fois , ce fut un prêtre qui vint lui ouvrir la porte. « Qu'est-ce que cela veut dire? Où est madame de La Popelinière? »

Ce prêtre le conduisit silencieusement dans la chambre à coucher. Celle qu'il avait quittée fraîche encore ,* celle qu'il avait presque consolée , il la retrouva dans le délire de la mort.

La femme de chambre pleurait, immobile et muette, au pied du lit. Le médecin venait de sortir et lui avait dit que sa maîtresse n'avait plus que peu d'heures à vivre, u Ahl monsieur le maréchal, dit cette fille en sanglotant, c'est vous qui l'avez tuée. Nous vivions dans une misère absolue , vendant nos bardes pour aller jusqu'au lendemain ; mais si vous aviez répondu à ses lettres, elle n'en serait pas là. Et encore, si vous saviez comme elle a souffert ! — Quelle agonie et quel martyre! dit le prêtre d'une voix émue; heureusement depuis hier le délire l'a prise, elle n'assiste plus à son supplice. »

Le maréchal de Richelieu prit tristement la main de la mourante, et demeura silencieusement appuyé au-

dessus du ]it. a Tant de beauté, dit-il tout à coup, tant de fraîcheur et tant d'éclat!... Madame, madame, ne m'entendez-vous pas ? »

A la voix de son amant, madame de La Popelinière se souleva et pencha la tête comme si elle fût saisie d'un vague souvenir, u Écoutez, dit-elle, c'est une lettre de ma mère. » Elle reprit d'une main défail<lante une lettre ouverte sur le lit et lut à haute voix ce passage oii Mimi Dancourt racontait la mort de son père :

tt Dans la chapelle du château brûlaient nuit et jour » deux lampes de terre ; ce qui frappait la vue en S) entrant, c'était un tombeau en pierre déposé sous un 9» Christ d'ivoire. Toutes les nuits en expiation «il venait » s'y coucher une heure, marmottant avec extase des » cantiques ; j'ai surtout retenu ces paroles : Les pasn sions m'ont environné de toutes parts comme les n abeilles, elles nCont envahi comme un feu qui brûle » dans les épines. »

Madame de La Popelinière s'interrompît et s'écria : ttJ'ai peur! » Elle tendit les bras, a Ouvrez mon tombeau! M. de Richelieu m'attend. Ecoutez, il a donné le signal contre la plaque de la cheminée. Où suis-je? c'est le maréchal de Saxe qui passe la revue de ses uhlans. Ah! Van Loo, quel joli portrait! Maintenant que je suis morte , envoyez-le à M. de Richelieu. Et votre pastel, La Tour, que va-t-on en faire? — Ah! madame , dit le maréchal , en pressant la. main de la mourante, pardonnez-moi votre mort. — Qui est-ce

qui me parle ? Je ne veux rien entendre. Il serait là que je ne Técouterais pas. d

Madame de La Popelinière retomba sur Toreiller, épuisée par une dernière secousse de la mort. Elle s'assoupit et ne se réveilla plus qu'au delà du tombeau. En vain le maréchal lui parla de sa voix la plus tendre, elle ne dit plus un mot. Elle mourut dans la nuit , ne laissant pas, dit Collé, de quoi se faire enterrer. On lui fit, à Saint-Roch, d'humbles funérailles oîi nul ne vint pour la pleurer. Elle n'eut pas même une épitaphe de Marmontel.

En apprenant sa mort , M. de La Popelinière sentit qu'il l'avait aimée ; il n'avait pas voulu la revoir malgré les instances de M. de Machaut et de M. d'Argenson , car tout le monde avait fini par s'attendrir sur l'abandon de cette belle femme; il se trouva un peu cruel, et, comme il avait de la littérature, il déclama le vers de Malherbe tout en cuvant son or : Elle était de ce monde, ...

Quand M. de Richelieu mourut, on trouva chez lui le pastel de La Tour, a Vous avez été amoureux de toutes les femmes, mais vous n'avez jamais aimé, n lui dit un jour l'abbé Soulavie.

Le maréchal de Richelieu prit la main de l'abbé Soulavie et le conduisit devant le portrait de madame de La Popelinière. a Monsieur l'abbé , celle que vous voyez là , je l'ai aimée; mais je ne l'ai aimée qu'après sa mort. »

J'ai dit l'histoire de mademoiselle Gautier, la faisant parler dans son style ou la laissant parler elle-même. Vous n'avez peut-être pas cru un mot de cette romanesque histoire; c'était pourtant du plus pur Tacite de théâtre. L'histoire de n)ademoiselle d'Aubigny, connue sous le nom de mademoiselle Maupin ou mademoiselle de Maupin, vous paraîtra bien plus invraisemblable; c'est pourtant la vérité elle-même qui conduit ma plume. Je ne vous promets pas la belle prose de son romanesque historiographe Théophile Gautier, mais je vous promets de suivre pas à pas les méandres de cette vie orageuse dont le récit eût embarrassé Beaumarchais lui-même.

Mademoiselle d'Aubigny était bien née; son père, Gaston d'Aubigny, était secrétaire du comte d'Armagnac ; on le représente comme un héros d'aventures pareil à

d'Aubigné son presque homonyme, brave comme une épée, courant le jeu, ]es duels et les femmes, se moquant de Dieu et du diable. Sa seule inquiétude fut d'avoir mis u,ne fille au monde, aussi dès qu'elle fut grande, il la maria à \T. de Maupin, un gentilhomme de fraîche date à qui elle apporta en dot un emploi dans les gabelles. Le lendemain des noces, son mari lui dit : tt Parlons. » Elle lui répondit : a Partez. » On pense que la veille de son mariage elle s'était mariée au comte d'Armagnac. Le mari partit seul. Or, le lendemain de son mariage elle se maria pour la troisième fois à un gentillàtre , nommé Sésanne ou de Sésanne. Le comte d'Armagnac veillait plutôt que d'Aubigny sur la vertu de la belle; il lui reprocha amèrement de tromper son mari ; mademoiselle de Maupin alla cacher son humiliation sur le sein de Sésanne et lui représenta que son père était un Virginius, capable d'immoler sa fille dans sa colère. Elle enleva Sésanne. Ils allèrent, on ne sait comment, jusqu'à Marseille, oii ils voulaient s'embarquer pour la conquête de la toison d'or. Mais à Marseille ils se trouvèrent réduits à leur dernier écu au soleil, contraints à loger à la belle étoile. J'avais oublié de dire qu'ils s'étaient aimés en faisant des armes. Ils s'acoquinèrent aux comédiens et annoncèrent que le même soir, dans l'entr'acte, un monsieur et une dame du beau monde donneraient un assaut d'armes. Comme mademoiselle Gautier, mademoiselle de Maupin était de la taille des amazones, aussi criait-on dans le parterre : u Ce n'est pas une

MADEMOISELLE DE MAUPIX. 177

femme. — Ah! je ne suis pas une femme! » s'écriat-eJle en recommeoçant l'assaut. Et jetant à tout jamais la pudeur dans la coulisse, elle montra insolemment sa gorge aux sceptiques du parterre. Le lendemain les deux maîtres d'armes chantèrent l'opéra; quelques jours après ils jouèrent la comédie. Ce fut un triomphe sur toute la. ligne. On se battait aux portes du théâtre pendant toutes les représentations. Le sieur de Sésanne croyait déjà sa Ibrtune faite, quand un soir la comédienne s'arrête tout à coup dans son monologue, toute saisie d'admiration devant une jeune fille d'une merveilleuse beauté, qui lui apparaît toute rayonnante à l'avant-scènc. Durant toute la représentation elle ne joua que pour cette jeune fille; lé lendemain elle lui écrivit la lettre la plus passionnée; le surlendemain elle la rencontra et parvint à lui dire, en face de sa mère,, qu'elle, sentait bien qu'elle était sa sœur et qu'elle ne voulait plus vivre sans la voir. La jeune fille se laissa prendre à ce magnétisme de la force. Elle répondit aux lettres de la comédienne, elle lui permit un jour de lui parler toute une heure à l'église, elle lui promit d'être à toutes ses représentations. Ce fut un scandale par la ville. Le Méry de l'époque écrivit un poëme sur les Lesbiennes. La mère de la jeune fille s'enfuit avec elle et l'enferma dans un couvent d'Avignon. La victime cloîtrée écrivit à Sapho Maupin, qui envoya son amant retrouver son mari et accourut en toute hâte se faire recevoir novice au couvent d'Avignon. Le

démon n'était pas entré dans la maison des filles de Dieu pour y faire son salut : mademoiselle de Haupin ne pouvant parvenir à se trouver seule avec sa jeune amie, mit le feu au couvent, courut à la cellule de la jeune fille et l'enleva à travers les flammes.

L'historien perd ici les traces des fugitives; on croit qu'elles se cachèrent dans quelque château perdu , la Maupin déguisée en homme *, la jeune fille pleurant sa jeunesse et mourant de chagrin.

* Voici comment Théophile Gautier, ce beau poète qui trouve une palette lumineuse dans son encrier, a peint les divers aspects de son héroïne.

Voyez d'abord la femme travestie :

tt Mais, dans tout cet essaim provincial, ce qui me charme le plus est un jeune cavalier qui est arrivé depuis deux ou trms jours ; — il m*a plu tout d^abord , et je Tai pris en affection , rien qu*à le voir descendre de son cheval. Il est impossible d*avoir meilleure grâce ; il n'est pas très-grand , mais il est svelte et bien pris dans sa taille ; il a quelque chose de moelleux et d'onduleux dans la démarche et dans les gestes qui est on ne peut plus agréable; bien des femmes lui envieraient sa main et son pied. Le seul défaut qu'il ait, c'est d'être trop beau et d'avoir des traits trop délicats pour un homme. Il est muni d'une paire d'yeux les plus beaux et les plus noirs du monde ,* qui ont une expression indéfinissable et dont il est difficile de soutenir le regard ; mais comme il est fort jeune et n'a pas apparence de barbe , la mollesse et la perfection du bas de sa figure tempèrent on peu la vivacité de ses prunelles d'aigle ; ses cheveux bruns et lustrés flottent sur son cou en grosses boucles , et donnent à sa iéte un caractère particulier. — Voilà donc enfin un des types de beauté que je révais réalisé et marchant devant moi! Quel dommage que ce soit un homme , ou quel dommage que je ne sois pas une femme! — Cet Adonis, qui à sa belle figure joint

Cependant mademoiselle de Maupin était condamnée par la justice d'Avignon à être brûlée vive , mais elle n'était pas de celles qui se laissent prendre et qui meurent de la main des hommes; elle voulait mourir

un esprit trës-vîf et très-étendu , jouît encore de ee privilège d*avoir à mettre an service de ses bons mots et de ses plaisante* ries une voix d^un timbre argentin et mordant quMl est difficile d^ entendre sans être ému. »

tt Ces belles paupières turques, ce regard limpide et profond, cette chaude couleur d'ambre pâle, ces longs cheveux noirs lustrés, ce nez d*une coupe fine et fière, ces emmanchements et ces. extrémités déliés et sveltes à la manière du Parmeginiano , ces délicates sinuosités, cette pureté d*ovale, qui donnent tant d*élégaiice et d'aristocratie à une tête, tout ce que je voulais, ce que j'aurais été heureux de trouver disséminé dans cinq ou six personnes , j'ai tout cela réuni dans une seule personne. »

Voici maintenant la femme d'après nature :

u Rosalinde, j'ai la certitude profonde que vous êtes la plus belle des femmes ; je vous ai vue dans le costume de votre sexe , j'ai vu vos épaules et vos bras si purs et si correctement arrondis. Le commencement de votre poitrine que votre gorgerette laissait entrevoir ne peut appartenir qu'à une jeune fille : ni Méléagre le beau chasseur, ni Baochus l'efféminé, avec leurs formes douteuses , n'ont jamais eu une pareille suavité de lignes ni une si grande Bnesse de peau, quoiqu'ils soient tous les deux de marbre de Paros et polis par les baisers amoureux de vingt siècles, n • ••.•.■•...*•••*.• ..

M C'était bien Rosalinde ,* si belle et si radieuse qu'elle éclairait toute la chambre, — avec ses cordons de peries dans les cheveux, sa robe prismatique, ses grands jabots de dentelle, ses souliers à talons rouges , son bel éventail de plumes de paon, telle enfin qu'elle était le jour de la représentation. Seulement,

It.

de sa belle mort et elle mourut de sa belle mort. Mais nous ne sommes pas au bout de ses aventures; elle adressa une supplique au roi par le comte d'Armagnac, elle obtint sa grâce et vint bruyamnaent débuter à l'Opéra par le rôle de Pallas dans Cadtnm. Le rôle était bien choisi, jamais Pallas n'avait plus vaillamment armé le casque et porté la lance. Ce fut un triomphe à tout casser; quand elle disparut dans son char volant, on crut à une divinité de l'Olympe. Je ne donne ici que le sommaire des chapitres de sa vie. Dirai-je tous ses triomphes à l'Opéra? ses duels avec ceux qui osaient douter de sa vertu? car elle eut toutes les folies, même celle de la vertu. Fatiguée de donner des coups d'épée pour tenir en échec l'opinion publique, elle rappela son mari et n'alla plus à l'Opéra sans se faire accompagner par ce Philémon à toute

différence importante et décisive, elle n'avait ni gorgerettc, ni (|uimpe, ni fraise, ni quoi que ce soit qui dérobât aux yeux ces deux charmants frères ennemis , — qui , hélas ! ne tendent trop souvent qu'à se réconcilier. »

tt Tout était réuni dans le beau corps qui posait devant lui : — délicatesse et force, forme et couleur, les lignes d'une statue grecque du meilleur temps et le ton d'un Titien. — Il voyait là, palpable et cristallisée, la nuageuse chimère qu'il avait tant de fois vainement essayé d'arrêter dans son vol : — il n'était plus forcé de circonscrire ses regards sur une certaine portion assez bien faite, et de ne la point dépasser, et son œil amoureux descendait de la tête aux pieds et remontait des pieds h la tête, toujours doucement caressé par une forme barmonieuse et correcte. «

MADEMOISELLE DE MAUPIX. 181

épreuve. Ce ne fut pas un des moins curieux spectacles que la belle donna aux Parisiens de TOpéra.

Mademoiselle de Maupin n'en était pas pour cela devenue plus Lucrèce, elle courait les bals, les soupers , les tabagies ; son mari ne l'accompagnait qu'à la messe et au théâtre. Une nuit de bal masqué , elle se déguise en homme et à brûle-pourpoint déclare sa passion à une jeune dame qui marchait dans un cortège d'adorateurs. La Maupin les jette de côté et prend cavalièrement le bras de la dame. La dame s'indigne, trois cavaliers en même temps provoquent la Maupin, qui accepte le défi en les provoquant à son tour. On va sous le prochain réverbère, et on ferraille si lestement, que bientôt la Maupin revint au bal le bras en écharpe, après avoir laissé ses trois adversaires sur le pavé , sinon morts , du moins hors d'état de faire les galants.

On ne donna pas d'ailleurs à mademoiselle de Maupin le temps de poursuivre ses galantes équipées. Ses amis l'avertirent qu'on allait la jeter en prison : elle se déguisa en sœur de charité et parfit pour Bruxelles.

Combien de romans à Bruxelles! Je ne prends que cette page : L'électeur de Bavière voit mademoiselle de Maupin et jure que c'est sa vraie femme; mais après avoir subi huit jours les caprices, les bizarreries, les colères de cette fantasque créature, il reconnaît que c'est le démon sous la figure de la femme, et se va reposer de toutes ces tempêtes sur la rive drue et verle d'un autre amour: une blanche Flamande, toute somno-

182 DEESSES DOPERA.

lente , la comtesse d'Arcos. Mais il avait peur des ven* geances de la Maupin, et il pria — qui? — le comte d'Arcos, d'aller porter dix mille écus à la terrible comédienne. « Monsieur, dit-elle au comte avec son dédain des grands jours, gardez pour vous ces dix mille écus, ce n'est pas trop payer le joli métier que vous faites. »

Que vous dirai-je encore? elle redemanda sa grâce, elle reparut à l'Opéra et porta sévèrement le deuil de son mari, après quoi elle se retira du monde ^ fil bâtir une chapelle , fonda un hospice , et trépassa en odeur de sainteté l'an du calendrier grégorien 1707, l'an 34 de sa vie. — Si jeune I dira-t-on ; — n'avaitelle pas vécu trente-quatre siècles !

Et pourtant si à ses derniers jours elle rencontra quelque brave femme du village, dorée par le soleil qui auréole les moissonneurs, traînant sur ses pas toute une peuplade d'enfants, ne pensa-t-elle pas que celle-là qui n'avait eu qu'un homme et qui n'avail dansé que le dimanche après la messe, avait encore plus vécu que mademoiselle de Maupin?

Qui n'a vu en passant sur les quais cette belle gravure de Larmesin, d'après Cari Van Loo, représentant madame Favart dans la Cherchetise d'esprit *? Comme on devine bien que Nicette aura tout à l'heure beaucoup plus d'esprit que celui-là qui lui en donne! Comme l'amour va la déniaiser, cette charmante ingénue assise sous l'arbre de la science I Elle n'attendra pas que les pommes soient mûres, et elle ne les trouvera pas amères, puisque l'amour parfume ses lèvres et aiguise ses dents.

Hais n'ayons pas d'esprit hors de propos sur madame

* Ce portrait est commenté par ces vers :

Nature un jour épousa TArt :

De leur amour naquit Favart , Qui semble tenir de son père Toot ce qn*ette doit k sa mère.

Tavart; laissons parler le bonhomme Favart, qui était une béfe, mais une béte de la ménagerie de madame de La Sablière. Il a lui-même raconté ainsi Thistoire de sa femme :

Marie -Justine -Benoîte Duronceray naquit à Avignon le 15 juin 1727, sur la paroisse Saînt-Agricol. Elle était fille d'André- René Duronceray, ancien musicien de la chapelle de Sa Majesté, et depuis musicien du feu roi Stanislas, et de PierreUe-Clandine Bied, aussi musicienne de la chapelle du roi de Pologne. Ce prince , qui s'intéressait au bonheur de tous ceux qui Fenvironnaient, eut la bonté de contribuer lui-même à Téducution de la petite Duronceray, qui s'annonçait déjà par des talents prématurés. Les plus habiles maîtres la formèrent pour la danse, la musique , les différents instruments et les éléments de la langue. En 1744, sa mère obtint un congé du roi Stanislas pour venir à Paris. Mademoiselle Duronceray parut à TOpéra-Gomique , & la foire Saint-Germain, sous le nom de mademoiselle Chantilly, première danseuse du roi de Pologne. Elle débuta par le rôle de Laurence, qu'elle joua d'original dans une pièce intitulée Ut FéUs publiques, faite à l'occasion du premier mariage de feu monseigneur le Dauphin. Elle eut beaucoup de succès, tant dans la danse que dans le chant et le dialogue.

Celte même année , l' Opéra-Comique fut entièrement supprimé, parce* que ses progrès alarmaient les autres spectacles. Le sieur Favart, qui était alors directeur général de l'Opéra -Comique pour le compte de l'Académie royale de musique, obtint une permission de donner un spectacle pantomime à la foire Saint- Laurent sous le nom de Matheus, danseur anglais, toujours pour le compte du Grand-Opéra , afin de remplir les engagements que l'on avait pris avec les acteurs de l' Opéra-Comique. Mademoiselle Chantilly et mademoiselle Gobé en firent la réussite par la façon dont elles exécutèrent une pantomime en' un acte, intitulée les Vendanges de Tempe, Sur la fin de la même année, au mois de décembre, mademoiselle Chantilly épousa le sieur Favart, qu'elle

suivit à Bruxelles, parce qu*il était chargé de la direction du spectacle de cette ville. Ce fut 1& que ses talents se développèrent, talents dangereux qui lui attirèrent, ainsi qu*à son mari, les plus cruelles persécutions de la part de ceux qui devaient les protéger. Ils aimèrent mieux, pour s^y soustraire, sacrifier toute leur fortune : ce quMls exécutèrent après avoir satisfait à tous les engagements et payé les dettes de la direction.

Madame Favart vint donc à Paris, et débuta au. ThéAtre-Italien , le 5 août 1749. 11 n^y a point eu d'exemple d*un plus grand succès; mais les persécutions se renouvelèrent et Tempôchèrent de continuer ses débuts ; enfin elle en triompha , et , Tannée suivante, elle reparut sur le même théâtre, le 18 janvier, avec encore plus d*avantagc; elle fut reçue d'abord à part entière (faveur assez rare et qu'elle ne devait quW ses propres talents). Une gaieté franche et naturelle rendait son jeu agréable et piquant : elle n'eut point de modèles, ot en servit. Propre à tous les caractères, elle les rendait avec une vérité surprenante. Soubrettes, amoureuses, paysannes, rôles nnîfs, rôles de caractère, tout lui devenait propre; en un mot, elle se multipliait à Tinfini , et Ton était étonné de lui voir jouer, le môme jour, dans quatre pièces différentes, des rôles entièrement opposes. La Servante mailresse, Baslien et Bastienne, Nineite à la cour, Us Sultanes, Annette et Lubin, la Fée Urgèle, les Moissonneurs, etc., ont prouvé qu'elle saisissait toutes les nuances, et que, n'étant jamais semblable à elle-même, elle se transformait et paraissait réellement tous les personnages qu'elle représentait; elle imitait si parfaitement les différents idiomes et les dialectes , que les personnes dont elle empruntait Taccent la croyaient leur compatriote.

Ce fut elle qui, la première, observa le costume; elle osa sacrifier les agréments de la figure à la vérité des caractères. .Avant elle, les actrices qui représentaient des soubrettes, des paysannes, paraissaient avec de grands paniers, la tête surchargée de diamants et gantées jusqu'au coude. Dans Bastienne, elle mit un habit de laine, tel que les villageoises le portent , une simple croix d'or, les bras nus et des sabots. Cette nouveauté

déplut à quelques critiques du parterre; mais Voiseoon les fit taire en disant : u Messieurs, ces sabots-là donneront des souliers aux comédiens. » Dans la comédie des Sultanes, on vit, pour la première fois, les véritables habits des dames turques; ils avaient été fabriqués à Constantinople, avec les étoffes du pays. Cet habillement, tout à' la fois décent et voluptueux, trouva encore des contradicteurs. Lorsqu'on donna la parodie des Indes galante* à la cour, il fallut que madame Favart y parût sous le costume ridicule et fantastique que rusa<]6 avait établi. Cependant, quelque temps après, on y représenta Topera de Scan" derbeg, et Ton emprunta Thabit de sultane de madame Favart pour en faire sur ce modèle. Mademoiselle Clairon, qui eut aussi le courage d'introduire le véritable costume à la Comédie française, fit faire un habit à peu près sur le même patron, dont elle se servit au théâtre. Dans l'intermède intitulé les Chinois, représenté aux Italiens, elle parut, ainsi que les autres acteurs» vêtue exactement selon l'usat^e de la Chine : les habits qaVlle s'était procurés avaient été faits dans ce pays, de même que les accessoires et les décorations, qui avaient été dessinés sur les lieux. En un mot, elle n'épargnait et ne négligeait rien pour augmenter le prestige de l'illusion théâtrale.

Au mois de juin 1771 , la maladie dont elle est morte se déclara; sa fermeté n'en fut point ébranlée; et, quoiqu'elle connût que son état était désespéré , elle continua de jouer pour l'intérêt de ses camarades jusqu'à la fin de Tannée 1771. Elle s'alita le jour des Rois , envoya chercher des notaires pour son testament , qu'elle fit avec une présence d'esprit, une tranquillité d*âme et un enjouement qui étonnèrent. Quelques jours après, elle eut une crise violente; sa garde, qui la croyait expirante, se jeta à genoux en disant : u Courage, courage, madame! ce n'est rien; je vais faire toucher des linges à la châsse de la bienheureuse sainte Geneviève. » Madame Favart, qui avait repris ses sens, lui répondit : a Je ne donne point dans les momeries; mais je sais que telles et telles personnes sont dans le besoin : qu'on leur donne de ma part de quoi les soulager ; les bonnes actions valent mieux que les prières. » Et tout de suite elle demanda les secours

de rËglise, qui lui fureot administrés; elle les reçut avec ane entière résignation , mais sans rien perdre de son caractère. Elle fit ellenniéme son épitaphe, qu^elle mit en musique dans les intervalles des plus cruelles douleurs.

Uadame Favart a eu effectivement part aux pièces où Ton a mis son nom , pour les sujets , le choix des airs , les pensées , les couplets qu*elle composait , et différents vaudevilles dont elle faisait la musique ; son mérite en ce genre était peu connu , parce que sa modestie rempéchait d'en tirer avantage. Isolée, retirée dans le sein de sa famille , eUe ne cherchait point à faire sa cour, elle s'occupait de sa profession; sa harpe, son clavecin, la lecture, étaient ses seuls amusements : tout au plus cinq ou six personnes recommandables par leurs mœurs formaient sa société. Telle fut madame Favart.

Ainsi parle M. Favart sur madame Favart. Pourquoi ne pas ajouter foi à un brave homme de mari faisant Tapologie de sa femme, des grâces de sa femme, des vertus de sa femme? Cela n'est pas si commun; les maris se contentent le plus souvent de faire une épitaphe, laissant aux Bossuets de leurs paroisses les soins de l'oraisou funèbre. Si Favart ne fut pas toujours un mari content, il eut toujours les joies conjugales du cœur, soit en face du maréchal de Saxe , soit en compagnie de Pabbé de Voisenon, ce faiseur de contes qui passait pour faire les comédies et les enfants de Favarl. Mais, au Heu de rapporter les opinions délicates de ceux qui ont sondé ce mystère, il faut lire l'histoire de Favart

Favart avait lui-même commencé à l'écrire :

Je suis originaire d'une des plus honnêtes familles bourgeoises de la viUe de Reims ; mon aïeul était secrétaire de Tintendant de

Soissons. Sa place et plusieurs charges et offices dont il était pourvu Favaient mis à son aise. Le mieux est Fenncmi du bien : il voulut augmenter sa fortune , il la perdit. Des entreprises dans lesquelles il avait mis ses fonds réussirent mal, il essuya des banqueroutes; le chagrin abrégea ses jours. Sa veuve, réduilc avec ses deux enfants & un revenu très-modique , n^ayant plus le moyen de subvenir aux frais de leur éducation, fit apprendre un métier k mon père.

Je naquis à Paris , sur la paroisse de Saint-Jean en Grève , le 13 novembre 1710. Mon père et ma mère se chargèrent seuls du soin de mon instruction pendant les premières années de mon enfance. En très-peu de temps, sans le secours des livres d*alphabet , ils m^apprirent à lire et à former des caractères par un moyen ingénieux qu'ils avaient imaginé pour mMnstruire en m^amusant. Mon père avait un esprit vif et une gaieté franche , il faisait des chansons avec facilité; il ajustait sur des airs de vaudeville les principes de morale et autres préceptes qu*il voulait mMnculquer : je les retenais aisément en chantant avec lui. De son côté, ma mère, d^in caractère plus sérieux, et qui avait Tesprit plus orné, développait insensiblement mes idées et formait mon cœur en me racontant différents traits d*histoire ou de la Fable mis h ma portée.

Mon père aimait le spectacle; il me menait souvent & la Comédie, mais de préférence à T Opéra-Comique , dont le genre était plus analogue à sa gaieté. Je composai, pour lui faire ma cour, une pièce en vaudevilles , dont il fut si enchanté , qu^il ne me gêna plus dans mes occupations littéraires, et qu*il me permit de reprendre mes études, à condition néanmoins que je ne renoncerais pas à sa profession , et que je serais à ses ordres toutes les fois quMl aurait besoin de moi.

Je retournai donc au collège de Louis-le-Grand , où je fis tna troisième. Je mettais en vers français la matière que Ton donnait pour les vers latins, jugeant, diaprés Boileau, que, s*il était difficile de faire de bons vers en notre langue, on ne pouvait pas se flatter de mieux réussir dans la poésie latine. Mon régent m^approuva. Après un intervalle de six mois, que j*em ployai à

suivre les leçons de M. RolUn au collège Royal, j'entrai en rhétorique sous les PP. Porée et La Sanle.

Us eurent des bontés particulières pour moi ; mais je n*en pus profiter longtemps. La mort de mon père mit fîn ù mes études classiques.

Je devenais absolument nécessaire & ma mère; je lui donnai tous les soins et tous les secours qu'elle attendait de mon devoir et de ma tendresse pour elle. Le système nous avait ruinés; mon pi*re laissait des dettes. Je brochai une douzaine d'opérascomiques....

Jusque-là, Favart faisait ses opéras comme ses brioches, avec les distractions et les basards de la jeunesse. Le sel manquait quelquefois de part et d'autre ; mais le pâtissier-poële se faisait pardonner à force de bonne volonlé et de belle humeur.

Il débuta par un petit poëme, la France délivrée par la Pucelle d'Orléans, qui lui valut la violette à l'Académie des jeux floraux. C'était une œuvre pavée de bonnes intentions, mais écrite en mauvais vers. Favart eut le bon esprit, dans l'eifervescence de la passion poétique où le poëte n'était pas né encore, de ne pas abandonner le four paternel , devant lequel son père avait rimé lui-même des couplets sans nombre, tout en suivant des yeux les belles teintes dorées qui se répandaient sur les gâteaux. Favart s'imagina longtemps qu'en un de compte ses opéras ne seraient bons qu'à allumer son four. Quand il avait écrit le

dernier couplet, il ne manquait jamais d'ajouter au bas de la page : Bon à mettre au four.

Enfin il se décida à en appeler au public de tous ses auto-da-fé; on donna la première représentation des Deux Jumelles.

Ce mauvais opéra eut un vrai succès. Favart, enthousiaste de lui-même, courut chez sa mère pour lui raconter son triomphe, a C'est toujours cela, lut dit sa mère avec des larmes dans les yeux; mais, comme un bonheur n'arrive jamais seul, on est venu tout k l'heure de chez la duchesse me commander, pour ce soir même, tout un souper en pâtisserie. Allons, mon ami, il faut 'mettre la main à la pâte. » Favart passe la main sur son front, comme pour effeuiller la couronne idéale du poëte; sa mère lui apporte le bonnet de coton et le tablier blanc. Favart se met à l'œuvre : le voilà pétrissant le chaos de pur froment pour y créer tout un monde de pâtés, de meringues et de fanfreluches. On entend piaffer des chevaux; c'est un carrosse qui s'arrête à la porte. Madame Favart fait trois révérences, et s'enfuit dans l 'arrière-boutique pour s'attifer un peu ; Favart dégage ses mains, et s'avance bravement à la rencontre du nouveau venu, a Je viens , dit l'homme qui descendait de carrosse, pour parler à M. Favart, l'auteur de l'opéra-comique que je viens d'applaudir au théâtre de la foire. » Favart, pour la première fois de sa vie, ne fut pas un homme d'esprit. Quelle lionne fortune pour lui, en effet, que son équipage en face de celui

de fermier général! Il aurait dû lui répondre bravement : a Je suis M. Favart; voulez-vous des couplets ou des brioches? Est-ce au poëte ou au pâtissier que vous voulez parler? » Mais , au lieu de prendre bravement son parti , d'être un bon fils , travaillant pour sa mère avec tout le talent de son père , il se déroba à lui-même comme au bal masqué : a Monseigneur, dit-il, au fermier général, je vais prévenir M. Favart, car je ne suis que son garçon de boutique. »

Voilà Favart en pleine comédie. Il monte précipitamment dans sa chambre pour changer d'habit et de coiffure; mais le fermier général, qui s'ennuyait sur la scène, regarda ce qui se passait dans la coulisse. La chambre de Favart ne prenait son jour que par la boutique; on le Voyait passer et repasser à travers les légers rideaux de la fenêtre. Favart redescend avec an certain air de marquis endimanché, secouant la farine, qu'ai-je dit! le tabac répandu sur son jabot et ses manchettes, a Monsieur (il avait supprimé le Monseigneur), je suis à vos ordres; je rentre à l'instant même du théâtre de la foire. »

Mais le fermier général ne s'y méprit pas ; il reconnut que le maître et le garçon ne faisaient qu'un. « Monsieur, lui dit-il en lui prenant la main, vous avez voulu garder l'incognito. ... n Favart pâlit et pense à ses meringues interrompues. Le fermier général continua : <( Vous avez voulu garder l'incognito , mais le directeur du théâtre de la foire m'a dit que l'auteur des Deux Jumelles n'avait pas d'argent; comme je suis

l'argent en personne, je viens à vous : il faut bien que la fortune se trompe quelquefois de porte. J'ai été moi-même longtemps brouillé avec elle; mais, depuis qu'elle est sous mes ordres, je m'amuse à lui montrer quelquefois son chemin. » Ainsi parla le fermier général. Favart aurait pu lui dire : u Peste, monsieur, vous avez de l'esprit comme si vous n'aviez pas d'argent! p mais il n'était préoccupé que de son second incognito. Le fermier général poursuit : a Rassurez-vous, monsieur, je ne viens pas vous offrir de l'argent à brùlepourpoint; je respecte trop pour cela votre talent et votre personne. J'ai une fête à donner demain à ma femme ou à ma maîtresse, car c'est la fête de Tune ou de l'autre; je vais, si vous voulez-, vous emmener dans mon carrosse pour que vous veniez diriger la fête; vous me ferez quelque parade, une bonne scène de comédie, beaucoup de couplets, en un mot tout ce qu'il vous plaira. — C'est impossible, dit Favart en pensant au souper de la duchesse et en jetant à la dérobée un coup d'œil sur son four. — C'est impossible, dites-vous I est-ce que vos garçons ne pourraient pas gouverner votre boutique? Par exemple, celui qui était là tout à l'heure m'a l'air d'un gaillard bien

entendu — Ohl pour celui-là, s'écria Favart en

jetant le masque, c'est encore moi. — A la bonne heure donc! voilà qui est bien parlé. » Et le fermier général embrassa Favart avec l'effusion d'un père. tt J'avais tout vu, ajouta-t-il; je vous conseille, mon ami, de faire des comédies; mais je ne vous conseille

pas déjouer la comédie, surtout si vous avez toujours la main à la pâte, n

Favart monta en carrosse pour accompagner le fermier général. Oublia-t-il, en soupant avec lui et ses convives habituels, le souper inachevé de la duchesse? Qu'importe? le sort en était jeté. Ainsi va le monde, ainsi va la destinée! Favart était né pour faire des opéras- comiques. II devint bientôt la providence du théâtre de la foire. A la réouverture, il fut chargé d'un prologue qui obtint les applaudissements de la haute critique. On se croyait revenu aux beaux jours de Le Sage et de Piron. C'était encore la muse gauloise, mais la belle fille avait mis un peu d'eau dans son vin.

Mais son vrai génie était de chanter; témoin cette chanson :

Ala mère aux vaigaes m*envoyit,

Je n*sais comment ça se fit.

En partani elle m* avait dit :

tt Travaille , ma fille ; Vendange, grappille, r Malgré moi Colin m'amusit.

Je n*sais comment ça se fit.

Il prit ma main et la baisit ,

Je n*sais comment ça se fit.

Mais ma vertu le repoussit :

Travaille, ma fille; Vendange, grappille; Si rudement qu^il en tombit, Je n*saîs comment ça se fit.

Mais en tombant il m^entraînit,

Je n'sais comment ca se fit.

L'un ni l'autre ne se blessit : Travaille , ma fille ; Vendange, grappille; Stapendant le coup ni*étourdit , Je n'sais comment ça se fit.

In bon trait de vin me remit , Je n'sais comment ça se fit.

En même temps il m'endormit :

Travaille , ma fille ;

Vendange, grappille; Mon amant pour moi vendangit ,

Je n'sais comment ca se fit.

Pourquoi ne point le suivre pas à pas, maintenant qu'il va tout seul à travers toutes les belles folies et les vertes passions de la jeunesse? Il fut bientôt surnommé le La Fontaine de l'opéra- comique. En effet, il avait un peu de cette naïveté malicieuse, de cette gaieté gauloise, de ce naturel charmant qui nous séduit dans le bonhomme incomparable. Toutefois , de tous ces opéras, de tous ces vaudevilles, de toutes ces comédies de la foire, rien n'est digne aujourd'hui d'être réimprimé, si ce n'est ce chef-d'œuvre qui a pour titre la Chercheuse d'esprit, si ce n'est cette comédie galante qui s'appelle les Trois Sultanes ^ où, sous le nom de Soliman et de Roxelane, Favart a osé mettre en scène Louis XV et madame de Pompadour.

On se rappelle les vers de Grébillon improvisés à une fête de madame Favart :

Il est un auteur en crédit ,

Qui dans tous les temps saura plaire :

11 fit la Chercheuse (F esprit,

£t n'en chercha pas pour la faire.

Il faut ajouter que Favart avait tout simplement pris Fesprit de La Fontaine. Avec cet esprit-là, brouillé avec le sien, il pouvait se dispenser d'en chercher ailleurs.

Favart parodiait très-gaiement les tragédies de son temps. Ces parodies n'ont laissé d'autre souvenir que l'histoire de la perruque d'un financier. Ma mie Babichon, qui jouait Phèdre à tour de bras, écoutait, avant d'entrer en scène, le jargon d'un amoureux suranné, qai, dans l'effervescence de la passion (il n'avait que quatre-vingts ans), se jeta aux genoux de la comédienne, lui offrant sa bourse et sa vie. Ma mieBabichon manqua son entrée. Quand elle entendit sa réplique, elle repoussa le suppliant et se précipita sur la scène coDune il convient à une Phèdre éperdue. Elle fut accueillie par un éclat de rire olympien : la perruque du financier était aussi entrée en scène.

D'opéra-comique en opéra-comique, Favart arriva, tout en chantant, jusqu'à sa quatre-vingt-deuxième année.

On était en 1792 : il n'y avait plus que lui qui chantât en France. Il vivait en grande amitié avec

Goldoni et Laplace, qui étaient aussi vieux que lui. La guillotine respecta, selon une phrase du temps, les trois Neslors de la littérature.

Favart mourut le 12 mai — 1792 — cette année de la mort, dans sa petite maison de Belleville, qu'il habitait depuis un quart de siècle ; il fut enterré dans son jardin, où Ton peut lire encore cette épitaphe, dans le style du temps :

Sous les lilas et sous la rose , Le successeur d^Anacréon , Favart , digne fils d'Apollon , En cet humble tombeau repose.

Ainsi soit-il!

Sa vie ne fut pas toujours, comme sa mort, couronnée de roses et de lilas : il porta, lui aussi, sa couronne d'épines. Sa femme, qu'il a adorée pendant cinquante ans, lui fut disputée par le maréchal de Saxe, qui avait à sa disposition toutes les armées du roi de France et de Navarre. Le héros de Fontenoy gagna-t-il cette bataille galante? Qui le dira jamais? Le maréchal disait oui , madame Favart disait non ; Favart disait comme les philosophes : a Que sais-je? » *

* Voici comment écrivait le héros à celle dont il voulait faire j

son héroïne : i

u Mademoiselle de Chantilly, je prends congé de vous; vous ,

êtes une enchanteresse plus dangereuse que feu madame Armide. Tantôt en pierrot, tantôt travestie en Amour, et puis en simple bergère , vous faites si bien , que vous nous enchantei tous. Je me

C'est toute une odyssée : madame Favart une autre Pénélope , Favart un autre Ulysse , qui a essuyé toutes les tempêtes avant de rentrer dans Ithaque.

suis vu au moment de succomber aussi, moi dont Tart funeste effraye Tunivers. Quel triomphe pour vous si vous aviez pu me soumettre à vos lois ! Je vous rends grâce de n'avoir pas usé de tous vos avantages; vous ne Tenteodez pas mal pour une jeune sorcière, avec votre houlette, qui n'est autre que la baguette dont fut frappé ce pauvre prince des Français que Renaud Ton nommait, je pense. Déjà je me suis vu entouré de fleurs et de fleurettes, équipage funeste pour tous les favoris de Mars. J'en frémis ; et qu'aurait dit le roi de France et de Navarre si , au lieu du flambeau de sa vengeance , il m'avait trouvé une guirlande à la main? n

C'était une Anglaise, c'était une beauté. Hamilton disait des beautés anglaises que c'étaient des roses effeuillées dans du lait. Les brumes du Nord donnent aux femmes de Londres la fraîcheur idéale des vierges d'Ossian. Quand mademoiselle Olivier débuta à Versailles dans Agnès de l'Ecole des femmes, on pourrait dire dans ses seize ans, ce ne fut qu'un cri d'admiration sur toute la ligne, depuis le coin du roi jusqu'au coin de la reine. Sa figure avait seize ans, sa grâce avait seize ans , sa voix avait seize ans.

Elle était née à Londres, elle venait vivre à Paris; mais elle avait si peu de temps à vivre!

On la salua à ses débuts comme une autre Gaussin ; elle en avait le charme pénétrant, la beauté expressive, la grâce voluptueuse. Pour encadrer son teint de lait et de roses, elle avait de beaux cheveux blonds si

abondants y qne le soir, quand elle les dénouait, ils s'échappaient en cascades impétueuses sur son cou mollement incliné, sur son sein de statue antique, sur ses épaules ondoyantes, jusque sur ses hanches de marbre veiné. Quoiqu'elle fût blonde comme la gerbe de froment, elle avait des yeux noirs de la plus brûlante éloquence , ce qui donnait à sa physionomie Je ne sais quoi d'imprévu qui achevait de séduire : car, en ce temps-là surtout, la beauté grammaticale était, comme les vieilles tragédies , quelque chose de parfait et d'ennuyeux.

Elle était, selon le langage du temps, plutôt destinée au service de Thalie qu'au service de Melpomène. Sedaine déclara qu'elle seule savait et jouait le rôle de Victorine dans le Philosophe sans le savoir, a Ce n'est pas mademoiselle Olivier, c'est ma Victorine ellemême. i>

Mais la vraie bonne fortune , au théâtre , de mademoiselle Olivier, fut la création du Chérubin de Beaumarchais. Elle joua ce rôle pendant toutes les représentations du Mariage de Figaro, comme l'Amour l'eût joué lui-même, avec toutes les malices, toutes les espiègleries , tous les battements de cœur des aubes amoureuses. Elle ne fut jamais si jolie ; aussi , comme elle le prenait , le cœur de la comtesse , de Susanne , de Fanchette et du public par-dessus le marché I car les femmes se laissaient séduire par Chérubin, et les hommes ne perdaient pas de vue que sous l'habit du page il y avait mademoiselle Olivier. Et comme elle

chantait la romance! Beaumarchais, qui l'attendait dans la coulisse, la prenait dans ses bras et menaçait de l'y emprisonner.

Ce fut bientôt la mort qui la prit dans ses bras. Elle avait un amant, le chevalier de Verninac, qui était revenu d'Amérique avec Lafayette et qui parlait de l'émancipation des noirs en lui baisant les yeux. Malheureusement, quoiqu'il l'aimât beaucoup, il ne prenait pas sa passion au sérieux. Quoiqu'elle fut toujours souriante au dehors, dès qu'elle était seule avec lui, elle descendait, avec une amère volupté, dans les abîmes du sentiment. Cette belle fille, qui semblait née pour porter gaiement le masque de l'amour, avait dans le cœur tous les enthousiasmes et toutes les mélancolies. Le jeune homme, après avoir longtemps chanté des sérénades sous son balcon , finissait par se faire prier, Roméo paresseux, pour venir écouter la chanson de l'alouette. Mademoiselle Olivier chanta bientôt, comme Chérubin :

Que mon cœur, que mon cœur a de peine !

Son amant, sous prétexte de venir la prendre au sortir du théâtre, faisait son tour des coulisses et s'y livrait au pillage, comme un soldat sans discipline, riant avec mademoiselle Sainval, effeuillant les bouquets de mademoiselle Contât et donnant ses diamants à mademoiselle Lange. Mademoiselle Olivier mourait de chagrin, mais elle avait la pudeur de sa passion; elle ne montrait toujours que son charmant sourire.

« Comme vous êtes heureuse! lui disaient les autres; tant de beauté et tant de talent! — Oui, disait-elle avec sa douceur toute printanière; oui, je suis bien heureuse! » Et dès qu'elle était seule, en face de son amour et loin de son amant, elle pleurait à toutes larmes, en songeant que tant de beauté et tant de talent ne valaient pas une heure de joie amoureuse. Souvent elle rapportait une moisson de bouquets, mais il lui semblait que c'étaient des fleurs mortuaires jetées sur le tombeau de son cœur.

L'amour l'avait tuée à moitié : elle jouait un peu moins; elle finit par ne plus venir au théâtre. Le chevalier de Verninac ne voulut pas comprendre qu'il lui fallait l'aimer a toute heure pour la sauver. En effet, elle était de celles qui sont emportées par le premier amour, tant elles se donnent tout entières, corps et âme, sans vouloir rien garder pour le lendemain de la fête.

Il y avait à peine un mois qu'elle n'allait plus au théâtre, lorsqu'elle se sentit à son dernier jour. Elle prit les mains de mademoiselle Devienne, qui la venait voir souvent, a Ah! ne me quittez pas, je ne veux pas mourir seule ! »

Mademoiselle Olivier se souleva et se regarda dans un miroir qu'elle avait sur le lit.

tt Je vais mourir voyez plutôt ! n

Elle avait les lèvres blanches et les yeux égarés.

On frappa. C'était Verninac qui venait de se faire coiffer. Il n'avait jamais été mieux poudré. Quand il

vit sa maîtresse si pâle, il se jeta tout éperdu dans ses bras, u Tu ne m'aimes plus, » lui dit-elle. Et elle le regarda tristement, a II est trop tard ; c'est fini ; mes yeux s'en vont; je ne te vois plus. Ah!... n

Elle venait de mourir.

Comme elle avait oublié de mourir en Dieu, la sainte profane qui était morte en l'amour, on refusa son corps à l'église. Toutefois, moyennant trois cents francs donnés aux pauvres, le curé de Saint-Sulpice permit qu'elle fût enterrée comme les pauvres. La Comédie française, Beaumarchais à sa tète, voulait qu'on lui donnât en grande pompe les honneurs de la sépulture; le curé de Saint-Sulpice tint bon, et dit qu'il fallait humilier dans la mort celle qui n'avait été que vanité.

On grava sur la pierre tumulairc de mademoiselle Olivier les deux vers de Malherbe :

Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses, L* espace d'un matin.

Mais ce que je viens d'écrire n'est que la légende du chérubin mis au tombeau dans la poésie de ses vingt ans. L'histoire, qui ne respecte rien, dit que mademoiselle Olivier avait deux amants : le comédien Dazincourt et le médecin de la Comédie, lesquels se disputèrent l'épée à la main l'enfant qu'elle avait eu de Veminac.

Mademoiselle Françoise Quinault fut la Brohan du dix-huitième siècle. Je ne veux pas dire Brohan avant la lettre, parce que mademoiselle Quinault a trop multiplié ses épreuves. Elle succéda à la Desmares dans les fortes en gueule de Molière. On décida bientôt que jamais comédienne n'avait mieux lancé le mot. Il lui arrivait souvent , tout étourdie par sa verve , de lancer son mot au lieu de lancer le mot de l'auteur. Elle portait avec une gaieté robuste la cornette et le tablier; mais sur sa jambe, qu'elle découvrait un peu trop, on aurait pu crier au bas bleu. Elle ne signait pas de proverbes , comme mademoiselle Brohan cent ans plus tard , mais elle donnait à Piron une scène de la Métromanie; à La Chaussée, le meilleur acte du Préjugé à la mode; à Voltaire, le sujet de l'Enfant prodigue. 11 y avait chez elle un bureau d'esprit très-hanté des gens de

lettres, mais surtout des gens de lettres de qualité, comme le comte de Caylus, le marquis d'Argenson, M. de Maurepas, Pont-de-Veyle , Marivaux, qu'on appelait M. de Marivaux; Fontenelle, qu'on appelait M. de Fontenelle ; le diplomate Destouches, le chambellan Voltaire, d'Alembert, qui là n'était pas le fils de la vitrière, mais le fils de madame de Tencin. La canaille littéraire n'était pas admise au bureau d'esprit; elle n'était reçue qu'au bureau de charité : dans l'antichambre.

Mademoiselle Quinault ne se contentait pas de présider tous ces beaux esprits, plus ou moins grands seigneurs; elle avait le génie de la domination, et elle voulait gouverner tout Paris, depuis la Comédie française jusqu'à Versailles. Les gentilshommes de la chambre, comme les semainiers, venaient prendre ses ordres, parce qu'ils avaient peur de son esprit et parce qu'elle avait toujours un ami ministre.

Quand M. d'Argenson fut nommé ministre, mademoiselle Quinault fut de sa première audience. Le ministre fut chez lui ce qu'il était chez elle, un vrai courtisan ; bien plus , pour montrer que le pouvoir ne changeait pas son cœur, il la reconduisit dans l'antichambre et l'embrassa gaiement devant cinquante personnes, car il y avait foule ce jour-là. u Vous savez, lai dit-il, que je n'ai pas perdu le droit d'aller souper chez vous. » A peine le ministre avait-il tourné le dos, qu'un chevalier de Saint-Louis, supposant que mademoiselle Quinault était une femme de la cour (une femme de la Comédie est toujours une femme de la

cour), s'iDcIina profondément devant elle et lui demanda sa protection avec toutes sortes de grâces. Mademoiselle Quinault, qui allait sortir, s'arrête sur le seuil, se retourne, regarde le solliciteur et lui tend les bras, a Monsieur, je ne puis mieux faire pour vous que de vous rendre ce que le ministre m'a donné, n

Et la voilà qui embrasse le chevalier de Saint-Louis à tour de bras, comme eût fait sur la scène, avec son Gros-René , la belle et vaillante Marinette.

L'académie de ces messieurs, surnommée la queue de la Régence pour ses contes libertins et ses propos licencieux, tint longtemps ses séances chez mademoiselle Quinault. Son salon, qui s'était ouvert dès 1720, ne se ferma qu'à sa mort, en janvier 1783.

Madame du DeCTand, madame Geofirin et mademoiselle de Lespinasse avaient un peu détourné les beaux esprits de son chemin; mais elle ne fut jamais délaissée. Toute railleuse qu'elle fût jusqu'à ses derniers jours, elle avait des larmes pour les malheurs de ses amis. D'Alembert disait à la mort de mademoiselle de Lespinasse : k C'est encore mademoiselle Quinault qui m'a le mieux consolé, parce qu'elle a pleuré avec moi. D

Elle était née avec le siècle; elle vécut donc quatre* vingt- trois ans comme Voltaire, spirituelle comme Voltaire , et quasi athée comme Voltaire.

Quand on répandit le bruit qu'elle allait mourir, car elle avaif gardé sa célébrité et son nom ne passait jamais en silence , le curé de Saint-Germain l'Auxerrois

monta chez elle pour lui parler de Tavenir. a L'avenir, lui dit-elle en respirant à peine, Tavenir, c'est le passé. »

Quoiqu'elle n'eût que peu de jours à vivre, elle se faisait coiffer, elle se poudrait /elle mettait des mouches, assise devant sa psyché, dans un nuage de dentelles, tt Voyez-vous, monsieur le curé, je veux garder jusqu'au bout mon coiffeur et mon philosophe. »

Son coiffeur, c'était le célèbre Martini, qui avait chanté à l'Opéra, et qui coiffait les comédiennes depuis qu'il avait perdu sa voix. Son philosophe, c'était d'Alembert.

Selon Bachaumont, le curé de Saint-Germain l'Auxerrois s'en alla comme il était venu. Il comprit sans doyte qu'il ne pourrait lutter contre d'Alembert, et surtout comme Martini.

En effet, mademoiselle Quinault mourut dans l'impénitence finale , mais elle mourut coiffée.

Par son testament, où elle oubliait de recommander son âme à Dieu (elle ne croyait pas beaucoup qu'elle eût une âme), elle légua ses diamants et ses manuscrits à d'Alembert. Le philosophe porta sans doute les diamants sur la tombe de mademoiselle de Lespinasse; car, pour lui aussi, l'avenir c'était le passé. Mais que sont devenus les manuscrits de mademoiselle Quinault, surnommée Françoise les bas bleus? D'Alembert aura jugé, avec son compas, qu'ils étaient dignes du feu. Et, pourtant, elle avait présidé tout l'esprit du dixhuitième siècle , je veux dire tout Tesprit qui courait les ruelles.

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