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Avant de mourir, mademoiselle Clairon déclama ses Mémoires, Mémoires d'outre-tombe, puisqu'ils ne devaient paraître qu'après sa mort. Un ami infidèle en publia une traduction allemande. Le 28 thermidor an VI, mademoiselle Clairon écrivit au rédacteur du Publiciste : « Puisque mon livre parait dans un pays étranger, la crainte de manquer à tout ce que je dois de reconnaissance au public et de respect à ma nation me décide à faire imprimer moi-même cet essai. i> Et elle signa : La crrovENNE Clairon.
En démasquant la célèbre comédienne dans ses Mémoires, et en feuilletant les journaux du temps et les correspondances, il est possible de retrouver mot à mot sa vie telle que Dieu , l'amour et le hasard l'ont
faite. Que ceci ne soit donc regardé que comme une étude patiente, où l'imagination ne viendra pas une seule fois secouer la poussière d'or de ses ailes chatoyantes. Qui sait si , en étudiant l'histoire d'une comédienne française , il n'y a pas autant de philosophie à recueillir que dans l'histoire d'une régente de France? Reine de théâtre, reine de France, je n'oserais dire quelle est la plus reine ou la plus comédienne des deux.
Mademoiselle Claire-Hippolyte Leyris de La Tude naquit en 1 723 , à Condé , dans le Hainaut. Laissons-la raconter elle-même ses premiers moments, qui furent bien ceux d'une comédienne : a L'usage de la petite ville où je suis née était de se rassembler, en temps de carnaval, chez les plus riches bourgeois , pour y passer tout le jour en danses et festins. Loin de désapprouver ce plaisir, le curé le doublait en le partageant , et se travestissait comme les autres. Un de des jours de fête, ma mère, grosse seulement de sept mois, me mit au monde entre deux et trois heures de l'aprèsmidi. J'étais si faible, qu'on crut qne peu de moments achèveraient ma carrière. Ma grand'mère, femme d'une piété vraiment respectable, voulut qn'on me portât sur-le-champ même à l'église, pour y recevoir au moins mon passe-port pour le ciel. On ne trouva âme qui vive ni à l'église ni au presbytère. Une voisine dit que tout le monde était en fête de carnaval chez un homme de qualité. On m'y transporta. H. le curé, habillé en Arlequin, et son vicaire en Gille, jugèrent,
en me voyant, qu'ils n'avaient pas un moment à perdre. On prit sur le buffet tout ce qui pouvait m'étre nécessaire; on fit taire un moment ie violon, on dit les paroles consacrées , et on me ramena à la maison. » 11 faut avouer que c'était là entrer gaiement dans la vie. .
11 est curieux de voir mademoiselle Clairon, deve-* nue sage, prendre sa vie au sérieux et écrire sur ellemême des réflexions profondément senties. Vieille femme, elle est aussi sentencieusement grave qu'elle était follement légère en ses belles années : elle écoute son cœur, ses souvenirs, le bruit qui se fait autour d'elle; elle taille une plume et se met i écrire; elle se demande le secret de la vie et elle essaye d'y répondre. Après onze réflexions dignes de Socrate , elle arrive à cette douzième : a Pour remplir le devoir que ma raison m'impose, pour être en état de me juger moi-même, ne faut-il pas remonter aux principes de tout? Que suis-je? qu'a-t-on fait? qu'ai-je pu? La Providence m'a déposée dans le sein d'une bourgeoise pauvre, libre, faible et bornée; mon malheur a précédé mon existence, n
La vieille Hippolyte Clairon part de là avec tout le sérieux de Jean-Jacques pour raconter sommairement sa vie. Dans son récit, c'est toujours la philosophie qui domine; on sent bien qu'elle avait assisté trop souvent aux soupers des encyclopédistes. Sa manière d'écrire rappelle aussi sa manière de jouer ; elle conserve toujours l'accent solennel du théâtre. Dans ces
singuliers Mémoires qui, loin de la peindre, ne font
guère que la masquer, on ne trouve pas un mot naïf ^ on n'entend pas un cri du cœur.
Et cependant elle a aimé. Jeune, elle s'est promenée avec délices sous les saules de la prairie, suspendue .au bras de son cher du Rouvray; elle qui aimait le silence des bois et les murmures de la vallée, pourquoi a4-elle ainsi oublié les joies du cœur et de la nature? On peut expliquer ainsi cette contradiction : Retirée du théâtre et des passions , elle se mit à étudier Thistoire naturelle; dès la première année, elle ne vit plus sous le ciel bleu qu'un vaste herbier. La vallée, si riche autrefois pour encadrer ses amours, ne fut bientôt plus pour elle que le livre sans parfum des savants , qui donneraient toutes les splendeurs d'un coucher de soleil pour la découverte d'un nouveau lichen ou d'un nouvel insecte. Si mademoiselle Clairon dépoétisa ainsi la nature, plus tard elle dépoétisa aussi l'amour en vou* lant l'analyser. Les poètes sont de sublimes ignorants : savoir, c'est perdre.
On connaît déjà la naissance de uftademoiselle Clairon; sa mère n'avait pas seulement le malheur d'être pauvre, elle était méchante et superstitieuse; catholique avec fureur, elle battait sa fille pour lui faire aimer Dieu ; elle s'amusait à la tourmenter par les peintures de l'enfer. La pauvre Hippolyle, à on^e
ans, n'avait jamais eu le loisir de s'ébattre au soleil avec des enfants de son âge. C'était une petite Ce^drillon pâle, chétive, étiolée, qui n'avait pour tonte distraction que deux livres à lire, un catéchisme et un livre de prières. Mais ce Dieu, qu'elle ne prie pas parce qu'eUe le prie trop, aura pitié de cette pauvre et jolie ignorante qui demande à vivre et qui n'apprend qu'à mourir.
Madame Clairon , pour se délivrer de sa fille à certaines heures des jours consacrés aux visites, l'enfermait dans une petite chambre sans meubles, où rien ne parlait aux yeux. « Qu'y faire? — Coudre, » disait la mère. Mais Hippolyte, qui était née reine, comme d'autres naissent servantes, ne voulut jamais garder une aiguille dans ses doigts. Dans cette triste chambre, il lui restait \e loisir de rêver; mais pour rêver il feut, comme disait un philosophe, avoir vu, lu, ou!. Hippolyte avait jusque-là ouï des contes de revenants, la son catéchisme et vu le triste intérieur de sa mère. tt Si j'ouvrais la fenêtre? >» dit-elle par pressentiment. Elle ne put y parvenir; en désespoir de cause, elle monta sur une chaise et appuya son front sur une vitre. Comme elle était au quatrième étage , elle ne pouvait l'oir les passants; elle promena ses regards sur les toits, sur les pignons, sur les fenêtres du voisinage.
Tout d'un coup, une grande fenêtre s'ouvre en face de la sienne; un spectacle magique la frappe et Féblooit : la fameuse mademoiselle Dangeville habitait là. Elle prenait une leçon de danse; toot ce que
la nature et la jeunesse avaient pu réunir de charmes était répandu sur elle. « J'étais tout entière dans mes yeux; je ne perdis pas un de ses mouvements. Elle était entourée de sa famille. La leçon finie, tout le monde l'applaudit et sa mère l'embrassa. Ce contraste de son sort au mien me pénétra d'une douleur profonde y mes larmes ne me permirent plus de rien voir. Je descendis de ma chaise, et quand mon cœur, moins palpitant, me permit d'y remonter, tout était dispam. »
Elle s'imagina d'abord que c'était un rêve. Elle se mit à causer avec elle-même; elle était heureuse et triste de voir que la vie ne se passait pas toujours avec une mère qui bat sa fille, avec un catéchisme « qui étreint le cœur ». Elle voulut pleurer encore; mais bientôt, sans le vouloir, elle se mit à sauter tout éperdue, croyant imiter les ronds de jambe de mademoiselle Dangeville. Elle trouva moyen de se mirer dans les vitres; et, quoique à peine à sa première leçon, elle fut émerveillée de ses charmantes folâtreries.
La petite chambre où on l'emprisonnait fut désormais un paradis pour elle. Elle s'y faisait enfermer tous les jours. Dès que la clef avait tourné dans la serrure, tt je sentais des ailes qui me poussaient pour m'envoler je ne sais où. » Elle courait à la fenêtre tout en dansant ; elle assistait avec délices au spectacle des grâces puissantes de mademoiselle Dangeville; elle croyait se voir elle-même.
Un soir qu'il y avait du monde chez sa mère, elle se pencha à l'oreille d'un homme qui la faisait jaser
comme un oiseau babillard, a Dites-moi, monsieur, est-ce qu'il y a des femmes qui passent leur vie à danser? — Oui, des comédiennes; pourquoi me demandez-vous cela? » Elle lui raconta mystérieusement ce qu'elle voyait depuis quelques jours. » J'y suis, dit le visiteur; c'est mademoiselle Dangeville, qui demeure en face. » Cet homme se tourna vers madame Clairon. « Madame, j'emmène ce soir Hippolyte à la comédie. — A la comédie ! dit la mère en se récriant; autant vaudrait me parler de la conduire en enfer. — Apaisez-vous, madame, le mal est fait; vous avez vous-même conduit votre fille à la comédie en l'enfermant dans la chambre voisine, car de la fenêtre elle a vu, ne le savez-vous donc pas? elle a vu mademoiselle Dangevillé qui préludait à son jeu si spirituel. »
A peine cet homme a-t-il parlé, que voilà Hippolyte, emportée par ses souvenirs , qui s'élance au milieu de la chambre el reproduit toutes les mines charmantes de mademoiselle Dangevillé. C'était à s'y méprendre : jamais on n'avait copié avec tant d'art et de vérité un joli portrait Tout le monde fut émerveillé; la mère elle-même , qui ne riait jamais avec sa fille , n'eut pas la force de garder son sérieux. On parvint, séance tenante , à obtenir d'elle que sa fille irait le lendemain au spectacle.
Ce fut à la Comédie française que mademoiselle Clairon fit son entrée dans le monde, comme elle l'a dit elle-même; pour elle l'univers n'était-il pas là? On
ne parviendrait pas à exprimer toute sa joie et tout son éblouissement; elle eut peur d'en devenir felle.
Trois semaines après, cette petite fille, qui n'avait pas douze ans, débutait au Théâtre-Italien, sous la protection de Deshais. Mais le &meux Thomassin, qui avait des filles à produire, s'opposa bientôt aux succès de cette comédienne en miniature. Il fallut « d'ailleurs, une cabale bien organisée pour l'exiler des Italiens, où tout le monde admirait sa beauté délicate et sa grâce tout à la fois étudiée et naïve. Elle alla donc chercher fortune ailleurs. « On m'engagea dans la troupe de Rouen, que dirigeait La Noue, pour jouer tous les rôles de mon âge, chanter et danser. Je devais jouer la comédie : tout le monde m'était égal. y>
Après avoir raconté ceite première période de sa vie, la comédienne philosophe fait une pause et réfléchit. Elle écrit en tétc d'une page : Récapitulation. Je manquerais au devoir de l'historien si je ne reproduisais cette page curieuse : a Jusque-là je n'ai rien à me reprocher : je ne connaissais rien , je ne pouvais rien, j'obéissais en aveugle au sort dont je me suis vue toute la vie et la victime et l'enfant gâtée. > Ainsi il est bien entendu que mademoiselle Clairon ne pouvait échapper aux égarements de sa vie. Le sort l'a conduite tète baissée dans toutes les folies et dans toutes les extravagances; confiante dans son étoile, die s'endormait avec une voluptueuse nonchalance à la mer des dangers.
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A Rouen, dès son début, mademoiselle Clairon fut recherchée dans le monde. La présidente de Bimorel, ^ue Fontenelle a chantée en poëte de quatre-vingts •quinie ans, aimait la comédie; Hippolyte, qui passait pour une merveille de théâtre , fut appelée aux soupers de cette dame. Elle trouva là des soupirants de tous les âges; mais, toute à la passion de son art, elle ne voulait rien comprendre aux discours amoureux ; elle se •contentait de mourir d'amour sur la scène. Le jour vint pourtant d'aimer pour elle-même; mais, comme toutes les femmes, elle aima d'abord sans le savoir. Il venait depuis quelque temps aux soupers de la présidente un jeune homme qui avait étudié à Paris; il se nommait du Rou vray. Il était noble , ou peu s'en iallait Du reste, sa figure, ses manières et son esprit pouvaient le dispenser d'un blason authentique. « Clairon, comment trouvez- vous M. du Rouvray? demanda un jour la présidente à . la comédienne. — Je n'ai pas encore vu M. du Rouvray, répondit-elle. — Voilà dix fois que vous soopez en £eice de lui. — Ce n^est pas une raison, madame. — Ah! Clairon, je vous comprends! je me garderai bien de vous faire désonnaia souper ensemble. i> Madame de Bimorel laissa venir du Rouvray comme de coutume, se promettant d'intervenir à propos.
Peu de jours après, Hippolyte fol applaudie avec enthousiasme dans tei Folies amouremes; deux comédiennes l'appwtèrent presque évanouie sur la scène à la fin de la pièce. Enivrée de son triomphe, elle allait
en chancelant chez la présidente. Gomme elle arrivait à la porte, elle reconnut du Rouvray : « Ah! c'est vous! » dit-elle en se jetant dans ses bras. Voyant qu'elle pleurait, le jeune homme s'imagina qu'elle pleurait de chagrin. ^ Mon Dieu ! qu'avez-vous donc? — Vous ne voyez donc pas? lui répondit-elle. Je suis folle, je vous dirai pourquoi. Venez demain dans la barque de madame de Bimorel. " Là -dessus, du Rouvray et Clairon entrèrent chez la présidente : du Rouvray, surpris de l'expansion et des larmes de la jolie comédienne; Clairon, surprise d'elle-même, heureuse, mais confuse de son bonheur.
Madame de Bimorel avait une petite barque sur la Seine, au bout d'une prairie qui continuait son parc; sa compagnie allait souvent goûter sur l'herbe de la prairie ou de l'île voisine. Le lendemain du grand succès de mademoiselle Clairon , du Rouvray se promena dès le soleil levant sur la rive où elle devait venir; après plus d'une heure, il l'aperçut enfin qui sautillait comme une verte cigale sur l'herbe arrosée. Il courut au-devant d'elle, a Pourquoi venir et pourquoi ne pas venir? » dit-elle en rougissant. Ils se promenèrent en silence, a Vous avez compris, dit-elle d'une voix troublée, pourquoi j'ai pleuré hier dans vos bras. J'avais été portée en triomphe; j'avais le cœur plein de joie , et je serais devenue folle si je n'avais pu me jeter dans vos bras. i> Du Rouvray prit la main d'Hippolyte et l'appuya sur ses lèvres. Tout en se promenant, ils s'arrêtèrent devant la petite
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barque de la présidente ; la comédienne y descendit nonchalamnaent ; du Rouvray la suivit avec ardeur et dénoua la corde: a Où allons-nous? demanda-t-il en voyant fuir le rivage. — Je ne sais pas, répondit-elle avec insouciance. — Faut-il ramer contre le cours de Teau? — Non y que Dieu nous conduise! Savez-vous nager? — Pas le moins du monde. — Tant mieux, mon étoile est bonne. Est-ce que Dieu aurait la cruauté de jeter à l'eau de pauvres enfants qui ne savent pas nager? yy La comédienne se pencha sur le fleuve, a D'ailleurs , reprit-elle en regardant du Rouvray avec une expression de tendresse et de mélancolie, Teau est belle; il serait doux d'y tomber à deux I — Vous parlez là comme une tragédienne habituée à mourir* tous les soirs sur le théâtre. — Je parle selon mon cœur. ?)
Cinquante ans après , mademoiselle Clairon , racontant ce voyage sur la Seine avec du Rouvray, écrivait entre parenthèses : a Je serais morte à propos; je n'avais pas encore la gloire, mais j'avais l'amour! J'ai survécu à tout ce qu'il y a de bon dans la vie des femmes; j'ai gardé mon cœur : mais qu'en puis-je faire avec ma figure? »
Cependant la nacelle allait toujours au cours de l'eau ; du Rouvray n'avait qp'un coup de rame à donner çà et là pour la bien diriger. Tout en se penchant, pour se mirer sans doute , Hippolyte sentit se dénouer ses cheveux; du Rouvray abandonna les rames pour saisir d'une main frémissante cette belle chevelure si touffue et si éclatante , qui était déjà le désespoir des
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comédiennes. Pendant qu'il essayait de la renouer, ou plutôt d'empêcher qu'elle ne fût renouée, la barque s'arrêta dans les roseaux, devant une petite île couverte d'arbres. Hippolyte s'élança à terre avec la légèreté d'un oiseau, a Allons , méchant rameur, dit-elle en se retournant, prenez ma main et sautez sur l'herbe. » A peine du Rouvray eût-il sauté, que la barque se détacha des roseaux et se laissa reprendre au courant tt Oh! mon Dieu! s'écria-t-il, je n'avais pais prévu cela. — Eh bien, dit la comédienne en penchant la tête , nous voilà dans une île déserte. Est-ce que nous ne jouons pas la comédie? n
Du Rouvray et mademoiselle Gairon suivirent des yeux la barque fugitive ; une légère rafale la jeta bien* tôt contre le rivage, où elle fut retenue par les grandes herbes. Les deux amants, ne peut-on pas leur donner ce titre? firent plusieurs fois le tour de l'Ile avec la curiosité d'un navigateur qui a découvert un monde inconnu. Après quelques promenades à travers les ronces et les épines, que mademoiselle Clairon honora du nom ambitieux de forêt vierge , ils allèrent s'asseoir au bord de l'eau , à l'ombre d'un saule à demi déraciné. Dès qu'ils eurent pris possession de leur empire un peu sauvage , ils se confièrent en riant qu'une île déserte n'était bonne que pour des héros de roman, qui n'ont jamais faim; pour eux, ils n'avaient pas déjeuné. Du Rouvray prenait patience en baisant les mains et les cheveux de sa jolie compagne de voyage ; mademoiselle Clairon, plus romanesque, s'abandon-
nait aux songes d'or. Elle cueillait des fleurettes à ses pieds, et les effeuillait dans les flots comme si elle eût semé ses espérances. Tout à coup, elle vit venir sur la rive un comédien de la troupe qui avait la fureur de la pèche. « Rhodillesl Rhodillesl d lui cria-*t-elle en agitant la main. Le passionné pécheur reconnut celle qui faisait la fortune de son théâtre. « Quelle idéel dit-il en riant. Est-ce que c'est là le chemin de la répétition? — La répétition? je l'avais oubliée I Savez-vous que nous sommes emprisonnés dans l'ile, car nous n'avons pas l'esprit de marcher sur l'eau, comme l'apôtre ? Voyez-vous là-bas notre barque qui se repose? — Voulez-vous revenir sur la terre ferme? — Oui; nous ne savons pas encore vivre en sauvages ni en anachorètes. — Quoi! s'écria Rhodilles, Adam et Èvc n'ont pas cueilli le fruit de l'arbre I )>
Rhodilles était un franc comédien du bon temps, toujours pauvre, toujours joyeux, grand coureur d'aventures. Il ne manquait ni de figure ni d'entrain; le plus souvent mauvais plaisant et mauvais comédien, il avaîi quelquefois ses jours de bonne fortune. Il pensa qu'il y avait là une aventure.
En moins de cinq minutes, il aborda dans File. tt Passez, belle Clairon, » dit-il en ofirant sa main à la comédienne. Elle ne se fit pas prier. Dès qu'il la vit sur la barque, il salua profondément du Rouvray. K Eh bien, dit mademoiselle Clairon en se tournant vers le jeune homme, vous ne venez pas? »
C'était là une cruelle épigramme, car Rhodilles
avait pris le large par un vigoureux coup de pied. La comédienne ne put s'empêcher de rire en voyant la mine étonnée de du Rouvray. Rbodilles emmena mademoiselle Clairon , malgré ses prières , pendant que le pauvre du Rouvray prenait une leçon de philosophie. La comédienne a borné son récit à ce moment pathétique; peut-être n'a-t-elle pas voulu avouer cette triste vérité : Rhodilles devint son amant avant du Ronvray.
in.
A Rouen , mademoiselle Clairon eut son poëte et son libélliste. C'était le même homme ; il se nommait Gaillard. Comme elle l'a dit, il avait l'art de faire des vers et de souper en ville. Les appointements de la comédienne s'élevant à un millier d'écus, madame Clairon voulut se donner des airs de maifresse de maison : elle institua un souper chaque jeudi , où furent admis tous les riches admirateurs de sa fille. Gaillard y vint orner le gigot de madrigaux où Vénus et Vesta n'étaient que des aventurières en guenilles auprès de mademoiselle Hippolyte Clairon. Il ne se contenta pas de chanter la jolie comédienne, il l'aima. Après avoir soupiré durant six mois, il gagna une vieille duègne qui lui enseigna les détours du sérail. Un matin que mademoiselle Clairon étudiait dans son lit, a vêtue de ses cheveux, » il pénétra jusqu'à la porte de sa chambre en lui disant qu'il allait se jeter à ses genoux. La comédienne, indi-
gnée qu'on osât se prosterner devant elle à pareille heure , s'arma d'une belle colère et chassa le faiseur de madrigaux. Gaillard, indigné lui-même de se voir accueilli de la sorte par une comédienne déjà renommée par ses frétillantes aventures, écrivit ce fameux livre sans verve , sans gaieté et sans style , qui a pour titre : Histoire de mademoiselle Frétillon. Gaillard fut cruellement vengé, car cet odieux libelle attrista les plus belles années de mademoiselle Clairon. Elle fut vengée elle-même : Gaillard fut obligé de quitter son pays, tant la clameur publique s'éleva contre lui. Dans cette Histoire de Frétillon, l'écrivain a saisi à peine quelques traits de la vie d'Hippolyte Clairon; les aventures galantes y sont presque toutes imaginées. Il n'y a guère que les épisodes où du Rouvray est en scène qui aient un air de vérité. Gaillard, on ne sait pourquoi, sans doute pour que le masque fût plus transparent , donna à du Rouvray le nom du comédien Rhodilles. Ainsi , dans le libelle , les deux amants n'en font qu'un.
De Rouen , mademoiselle Clairon alla à Lille. Bientôt La Noue abandonna sa troupe pour venir débuter à la Comédie française. Mademoiselle Clairon s'engagea dans une autre troupe qui se formait pour le bon plaisir du roi d'Angleterre, établi à Gand pour les guerres de Flandre. Elle tourna toutes les têtes ennemies. Il faut dire à sa louange qu'elle refusa un mariage éclatant avec un des chefs de l'armée anglaise. Comme ce personnage avait dix mille hommes pour se faire
obéir, il voulut forcer la comédienne à devenir mte des plus glorieuses ladys du comté de Giocester. tt Milord, lui dit-elle avec une dignité théâtrale, je ne m'appartiens pas; j'appartiens à mon pays. Je veux bien être aimée dans un palais , mais je veux toujours être aimée sur le théâtre, n Milord fit garder niademoiselle Clairon à vue, espérant la décider bientôt; mais mademoiselle Clairon se fit enlever par un aide de camp du général.
Il faudrait savoir écrire dix volumes sans reprendre haleine pour raconter toutes les aventures sentimentales et galantes de mademoiselle Clairon. Jusqu'à sa dix-huitième année*, on peut la suivre sans trop s'essouffler. Jusque-là elle verdoie et fleurit comme toutes les femmes. Les premières passions, toutes profanes et toutes coupables qu'elles sont, ont je ne sais quel charme printanier qui enchante celui qui les étudie. Il y a tous les parfums et toutes les rosées de l'aube matinale dans les égarements d'un cœur de seize ans. Mais plus tard, le sentier si vert a été foulé, on a cueilli une à une toutes les fraîches églanlines ; l'oiseau s'en va chanter ailleurs; on a terni la marguerite sous la poussière de son pied; le vent d'orage a dispersé la neige éclatante des aubépines ; bientôt on ne compte plus les passants dans le chemin des amours, qui élait un sentier perdu et qui devient une grande route sans chansons et sans ombrages. Après du Rouvray et Rhodilles, qui sont aimables par leur gaieté, par leur insouciance et par leur jeunesse, voilà que se dessi-
nent les grands seigneurs : un chef d'année, un marquis ruiné, un fermier général, un prince du sang; mais ceux*la ne sont pas jeunes, ceux-là ne se sauvent que par l'esprit et par l'argent , quand ils en ont.
A Ihinkerque, où elle s'était arrêtée, mademoiselle Clairon reçut par un commandant de place un ordre de début pour l'Opéra. On avait beaucoup parlé de Frétillon; les gentilshommes de la chambre jugèrent qu'une fille aussi jolie revenait de droit aux Parisiens. Elle apparut à l'Opéra sous la figure de Vénus, dans l'opéra d'^^mne. Quoique assez mauvaise musicienne, elle fut très-applaudie. On avait alors à l'Opéra l'esprit d'applaudir la beauté. La beauté , n'est-ee pas de la musique?
Mademoiselle Clairon ne fit, du reste, que passer à l'Opéra; elle débuta bientôt à la Comédie française dans le rôle de Phèdre. En province , elle n'avait guère joué que les soubrettes; on l'engagea à la Comédie française pour doubler mademoiselle Dangeville. Avant de signer son engagement, elle déclara, à la grande surprise des comédiens, qu'elle voulait jouer les grands rôles tragiques ; ils consentirent , à la condition qu'elle chanterait et danserait dans les pièces d'agrément. Us étaient tous convaincus que, sifilée dès le début, elle serait forcée de chanter et de danser toujours. Elle
avait y par hasard , joué quatre ou cinq rôles tragiques en province; Sarrazin, passant à Rouen, lui voyant représenter Ériphile, avait prédit qu'elle serait un jour la Melpomène du théâtre français. Elle voulut donner raison à Sarrazin. Avant le début, les comédiens s'amusèrent beaucoup des prétentions de la fière Hippolyte. Elle dédaigna de répéter son rôle au théâtre; le jour de son début, elle vint, fière comme une reine antique, dire qu'elle n'attendait que le lever du rideau. Tout le Paris intelligent, paré et curieux, était à la Comédie française , se promettant de rire de Frétillon; mais à peine s'est-elle montrée sur la scène, avec sa passion tendre , fatale et furieuse , que tous les spectateurs se lèvent avec enthousiasme. Ce n'était plus la charmante Frétillon qui jouait les soubrettes , ce n'était plus mademoiselle Clairon qui était petite et qui n'avait qu'une figure chiffonnée : c'était Phèdre elle-même dans toute sa fureur souveraine , dans toute la majesté de la passion, a Comme elle est grande! comme elle est belle ! » s'écriait-on de tous les points de la salle.
N'est-ce pas ici le lieu de reproduire ces quelques lignes détachées de ses réflexions sur l'art dramatique : tt Dans Phèdre , pour tout ce qui tient aux remords , je m'étais prescrit une diction simple , des accents nobles et doux et des larmes abondantes, une physionomie profondément douloureuse; et, pour tout ce qui tient à l'amour, l'ivresse et le délire que peut offrir une somnambule conservant dans les bras du sommeil le
souvenir du feu qui la consume en veillant; j'avais puisé cette idée dans ce vers :
Dieux! que ne suis-je assise à Tombrc des forêts!
La Comédie française était alors si bien administrée, elle avait des protecteurs si intelligents, que les premiers sujets de la troupe trouvaient à peine de quoi vivre avec leurs appointements. « Nous étions pauvres, écrit mademoiselle Clairon, hors d'état d'attendre ce qui pouvait nous être dû. Les semainiers allaient toutes les semaines chez M. de Boulogne , alors contrôleur général , solliciter le payement de la pension du roi. n Mais alors personne ne payait , le roi moins que les autres.
Ainsi mademoiselle Clairon, qui faisait la gloire du théâtre, ne devait qu'à sa beauté, et non à son talent, les robes des Indes et les diamants qu'elle portait. Comme elle aimait à changer de parure et d'amants , il lui arrivait quelquefois de n'avoir ni amants ni parure. Un jour le maréchal de Richelieu passe chez elle pour la prier à une de ses fêtes; elle refuse. a Pourquoi? — Je n'ai pas de robe, r* Richelieu éclata de rire, a Non , pas une seule robe ! le peu de recette que nous faisons m'a forcée de vendre ce que j'avais de prédeux; ce qui me reste est en gage, je ne puis me montrer que sur le théâtre. »
Comme tous les vrais talents, mademoiselle Clairon avait d'ailleurs plus d'un ennemi qui niait son pouvoir sur le public. Fréron déclarait que son organe bruyant assourdissait les oreilles sans émouvoir le cœur. Grimm,
vena en France au pins beau temps do triomphe de cette comédienne, parlait des glapissements de sa voix. (c Glapissements si vous voulez, lui disait Diderot; mais ces glapissements-Ià sont devenus les accents de la passion. i>
Ce fut vers ce temps-là que mademoiselle Clairon loua dans la rue des Marais, moyennant douze cents livres, la petite maison de Racine, a On me dit que Racine y avait demeuré quarante ans avec toute sa famille; que c'était là qu'il avait composé ses immortels ouvrages, là qu'il était mort; qu'ensuite la touchante Lecouvreur l'avait habitée, ornée, et y était morte aussi.... Les murs seuls de cette maison doivent suffire, me disais-je, à me faire sentir la sublimité du poëte et à me faire arriver au talent de l'actrice. C'est dans ce sanctuaire que je dois vivre et mourir, v Tous les poètes du temps visitèrent mademoiselle Clairon dans ce sanctuaire, qui fut un peu profané. Le dîner de famille que le poëte de Phèdre préférait au dîner royal fut remplacé par le pelit souper licencieux. Les folles chansons retentirent dans ces lieux consacrés par le génie , où Racine laissait tomber ses alexandrins comme d'une harpe d'or.
Cependant mademoiselle Clairon était devenue Fhéroine de la Comédie française. Elle avait sinon éclipsé.
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da moins mis un peu à l'ombre mademoiselle Dumesnil, mademoiselle Gaussin et mademoiselle Dangeville. Elle garda sa royauté jusqu'en 1762. C'était alors un beau temps pour la Comédie. Outre ces quatre actrices célèbres, on pouvait citer des talents comme Moié, Grandval, Bellecour, Lekain, Préville, Brîzard. Mademoiselle Clairon, par ses grands airs solennels, dominait cette brillante république, qui était une république de rois. D'autres avaient plus de talent ou plus de beauté, mais mademoiselle Clairon avait la renommée.
Elle régna quinze ans.
En 1762, quoiqu'elle touchât à son déclin, on parlait encore d'elle comme d'une merveille théâtrale. Je reproduis ces lignes de Bachaumont, écrites le 30 janvier : « Mademoiselle Clairon est toujours l'héroïne; elle n'est point annoncée qu'il n'y ait chambrée complète. Dès qu'elle parait, elle est applaudie à tout rompre. C'est l'ouvrage le plus fini de Tart. » Le même gazetier passe ensuite toute la Comédie en revue avec une exquise délicatesse; ainsi, pour en avoir une idée , voyez cette note à l'article de mademoiselle Damesntl : « Cette comédienne boit comme un cocher; son laquais, lorsqu'elle joue, est toujours dans la coulisse, la bouteille à la main, pour l'abreuver. »
Au lieu d'un cocher et d'une bouteille de vin, mademoiselle Clairon avait dans la coulisse toute une cour de marquis folâtres, d'abbés licencieux, de poètes gazouilleurs. Marmontel, un soir, la trouva sublime.
Us allèrent souper au cabaret. Marmontel était alors
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un jeune écolier, rimant des tragédies qu'on daignait jouer et applaudir par respect pour Voltaire, qui lui avait délivré un certificat de génie. 11 soupail à côté de la tragédienne illustre, songeant bien davantage à lui créer un rôle qu'à lui parler d'amour, u Qu'avezvous? vous êtes triste, lui dit tout à coup Clairon. J'espère que vous ne me faites pas l'injure de composer une tragédie pendant notre souper? n Marmontel eut l'esprit de répondre qu'il était triste parce qu'il était amoureux. » Enfant I voilà comment vous recevez les bienfaits de la Providence? — Oui, parce que je vous aime! — Eh bien, tombez à genoux, je vous relèverai, et nous nous aimerons tant qu'il plaira à Dieu. »
Marmontel raconte avec complaisance tous les détails de ses folies avec mademoiselle Clairon , dans ce livre naïf intitulé : Mémoires d'un père, pour servir à /ïnstruction de ses enfants.
S' imaginant, comme tous ceux qui sont jeunes, qu'il aimerait éternellement, il alla, en poëte qu'il était , habiter une mansarde dans la maison de mademoiselle Clairon. Un amant clairvoyant a toujours tort d'habiter sous le même toit que sa maîtresse. A peine Marmontel était-il installé, que mademoiselle Clairon s'en laissa conter par un autre adorateur, le bailli de Fleury. tt Cruelle! dit le poëte, vous m'avez blessé au cœur! — Ce n'est rien, dit mademoiselle Clairon; il y avait si longtemps que ce galant homme soupirait! Vous serez mon amant en vers, il sera mon amant en
prose. y> Marmontel prétendit qu^il écrivait en prose comme en vers. Il ne voulut point partager.
Le marquis de Ximenès fut aussi un des adorateurs de l'illustre comédienne. Ils s'aimèrent comme des bergers d'Arcadie; un mot les brouilla. Le marquis renvoya à mademoiselle Clairon le portrait de mademoiselle Clairon avec cette légende : « Ce pastel est comme la beauté humaine, il passe au soleil. N'oubliez pas que depuis longtemps le soleil s'est levé sur vous. »
Mademoiselle Clairon n'était pas seulement alors célèbre en France : tous les théâtres étrangers l'appelaient par la voix des rois ou des reines. Garrick vint tout exprès à Paris pour la voir jouer la fière Emilie. Il fit graver un dessin qui représentait mademoiselle Clairon avec tous les attributs de la tragédie, appuyée du bras sur une pile de livres oit on lisait : « Corneille, Racine, Crébillon, Voltaire. » Melpomène était à côté, qui la couronnait. Au bas du dessin étaient écrits ces quatre vers de Garrick :
J^ai prédit que Clairon illustrerait la scène ,
Et mon espoir n^a point été déçu ;
Longtemps Clairon couronna Melpomène :
Melpomène lui rend ce qu^elle en a reçu.
Ces méchants vers , trois fois parodiés , firent le tour du monde. Les enthousiastes de mademoiselle Clairon ne se contentèrent pas de cet hommage de souverain à souveraine, ils instituèrent l'ordre du Médaillon : ils
firent frapper des médailles représentant ce portrait, et s'en décorèrent avec autant de fierté que s'ils eussent porté le grand cordon.
La comédienne était arrivée an plus haut point de son éclat. Elle gouvernait la Comédie et le monde galant; elle osait dire de madame de Pompadour : a Elle doit sa royauté au hasard ; je dois la mienne à mon génie, d En vain des ennemis sans nombre voulaient s'opposer à son triomphe, devenu presque ridicule; elle n'avait qu'à paraître pour déjouer toutes les cabales. Dans le monde , ceux qui voulaient se moquer d'elle ne pouvaient s'empêcher, écrivait Diderot, d'admirer son éloquence majestueuse. Elle avait dans sa gloire l'insolence d'un conquérant. Un jour qu'elle jouait à la Comédie française, à une représentation donnée au peuple par ordre du roi, elle vint entre les deux pièces et jeta à pleines mains de l'argent dans le parterre. Ce bon peuple de Paris ne comprit rien à cette forfanterie et cria avec enthousiasme : Vive le roi! vive mademoiselle Clairon ! Elle avait bravé madame de Pompadour, elle osa braver le roi lui-même, s'imaginant que le public se révolterait plutôt que de la perdre. Elle ne s'étonnait pas de vivre dans le grand monde^ de recevoir à sa table mesdames de ChabrillanI, d'Aiguillon, de Villeroy, de La Vallière, de Forcalquier; elle était très -recherchée chez madame du Défiant et chez madame Geofirin, où l'on daignait recueillir ses mots. La célèbre princesse russe madame de Galitzin, émerveillée du talent de mademoiselle
Clairon, voulait lui laisser un royal souvenir de son admiration, a Que voulez-vous, Clairon? lui demandat-ellc un soir en soupant. — Mon portrait peint par Van Loo. » Le peintre , flatté de cette parole , voulut que ce portrait fût digne de madame de Galitzin , de mademoiselle Clairon et de lui-même. Il peignit la comédienne en Médéej tenant d'une main un flambeau et de l'autre un poignard encore teint du sang de ses enfants , insultant à la douleur de Jason et bravant sa colère. Louis XV voulut voir ce tableau. S'il faut en croire un journal, il vint tout exprès un matin à l'atelier de Carie Van Loo. Il flatta beaucoup le peintre et la comédienne, tt Vous êtes heureux , dit-il à Carie Van Loo , ^'avoir eu à faire un pareil portrait. r> Se tournant vers mademoiselle Clairon : «Vous êtes heureuse, mademoiselle, d'avoir eu pour immortaliser vos traits un peintre dont la palette est si riche. Je serais heureux moi-même d'être pour quelque chose dans cette œuvre. Il n'est que moi qui puisse mettre un cadre à ce tableau. J'ordonne qu'on le fasse le plus beau possible. En outre, je veux que le portrait soit gravé. » Le cadre coûta cinq mille livres; la gravure coûta le double.
Mais, après avoir fait l'histoire de la grandeur de mademoiselle Clairon , il faut bien faire l'histoire de sa décadence.
Elle comptait parmi ses ennemis La Harpe et Fréron : La Harpe, parce que, en femme d'esprit et de goût, elle n'avait jamais voulu jouer dans ses tragédies; Fréron, parce qu'elle lui avait préféré Voltaire. La Harpe se vengea en parlant, Fréron en écrivant. Mademoiselle Doligny commençait à briller à la Comédie française; Fréron la protégeait; il jugea le moment favorable de faire son portrait en regard de celui de mademoiselle Clairon. La première, selon le Journaliste, était un modèle de grâce et de sentiment; la seconde était une fille perdue, sans cœur, sans âme et sans esprit. Dans le journal de Fréron, l'illustre tragédienne n'était point nommée; elle eut le grand tort de se reconnaître. Saisie d'une indignation et d'une fureur sans égales, elle courut chez les gentilshommes de la chambre et les menaça de se retirer du théâtre, si on ne lui faisait pas justice de cet horrible Fréron. Voilà tout Paris qui s'émeut; le roi assemble le conseil des ministres; on signe l'ordre d'emprisonner Fréron. Les exempts de police viennent pour le saisir. Comment s'opposer à la force? Fréron imagine une attaque de goutte ; il pousse des cris de possédé et déclare qu'il ne peut faire un mouvement sans souffrir mille morts. Ceci se passait le 14 février 1775; on lit dans le journal du 16 : a Le démêlé de Fréron avec mademoiselle
Clairon, autrement dit le folliculaire Aliboron et la reine Cléopâtre, fait grand bruit à la cour et à la ville. M. l'abbé de Voisenon ayant écrit , à la sollicitation des amis de ce premier, une lettre très-pathétique à M. le duc de Duras, gentilhomme de la chambre, celui-ci a répondu à l'abbé, qu'il aime beaucoup, que c'était la seule chose qu'il croyait devoir lui refuser; que cette grâce ne s'accorderait qu'à mademoiselle Clairon seule. » Le beau temps, en vérité, que'celui où un journaliste, digne de respect à plus d'un titre, était menacé d'aller au For7l'Ëvéque, ou, ce qui est une humiliation bien plus grande , de devoir son pardon à
la comédienne qu'il avait offensée! Fréron s'écria, comme le philosophe grec : Aux carrières plutôt! Ce débat n'alla pas seulement au tribunal du roi de France, il fut porté aux pieds de la reine. La reine, qui aimait à pardonner, ordonna qu'on fit grâce à Fréron; mais mademoiselle Clairon ne s'en tint pas au jugement de la reine; elle déclara aux gentilshommes de la chambre que si Fréron n'était pas puni elle persistait à se retirer du théâtre. Tous ses amis se mirent en campagne ; elle-même alla chez le ministre : le duc de Choiseul vint galamment à sa rencontre, tt Justice I y> dit-elle avec son accent théâtral. Le duc de Choiseul s'amusa un peu à la persifler : « Mademoiselle, nous jouons tous deux sur un grand théâtre; mais il y a cette différence entre nous , que vous choisissez vos rôles et qu'il vous suffit de vous montrer pour être applaudie; moi, au contraire, je ne suis pas
le maître de choisir les miens, et, dès que je me montre , je suis sifiQé ; j'ai beau faire de mon mieux , on me critique, on me condamne, on me hue, on me bafoue; cependant je reste, et, si vous m'en croyez, vous en ferez autant. Immolons, vous et moi, nos ressentiments à la patrie, et servons-la de notre mieux chacun dans notre genre. D'ailleurs, la reine ayant fait grâce, vous pouvez, sans compromettre votre dignité , imiter la clémence de Sa Majesté. »
Bachaumont écrit ceci le 21 février : a La reine de théâtre a tenu un comité avec, ses amis, présidé par M. le duc de Duras, et l'on est convenu que celui-ci ferait craindre à M. de Saint-Florentin la désertion de toute la troupe, si on ne faisait pas raison à la Melpomène moderne de l'insolence de Fréron. Cette démarche a fort étourdi M. de Saint-Florentin , et ce ministre a écrit à la reine que l'affaire devient d'une si grande importance, que depuis longtemps matière aussi grave n'a été agitée à la cour; qu'elle en est divisée , et que , malgré son profond respect pour les ordres de la reine , il ne sait s'il ne sera pas obligé de prendre là-dessus ceux du roi. » On le voit, c'était la politique du temps. Fréron fut sauvé de la prison par la goutte qu'il n'avait pas, par la clémence de la reine, mais surtout parce que mademoiselle Clairon alla ell^ même au Fôr-l'Evéque.
On sait cette bruyante histoire des comédiens ordinaires du roi qui refusèrent de jouer à l'heure même de la représentation , parce que le roi leur avait adjoint
un camarade qu'ils jugeaient indigne de leur théâtre. Ce fut encore mademoiselle Clairon qui conduisit la révolte ; mais son étoile pâlissait au ciel du théâtre ; sa couronne de roses n'allait plus montrer que des épines. Ainsi le parterre, exaspéré de n'avoir point de spectacle ce jour-là, cria tout d'une voix : La Clairon à V hôpital! C'en était fait d'elle! Le parterre, pour les comédiens, c'est la garde prétorienne. Ce grave événement se passait le 15 avril 1775. a Fermentation étonnante dans Paris. Grand comité de gentilshommes tenu chez M. de Sartine ; le résultat est d'envoyer les coupables au For-l'Evéque. Mademoiselle Clairon reçoit des visites de la cour et de la ville. » Le même jour cependant, elle allait au For-l'Evéque avant ce coquin de Fréron! disait-elle à l'intendant de Paris. Le lendemain , Sophie Arnould racontait à peu près ainsi cet emprisonnement : a Frétillon continuait à recevoir des visites en équipage. Tout à coup un nouveau visiteur parait, sans se faire annoncer, chez la reine Cléopâtre : c'était un exempt de police; il lui ordonna sans façon de le suivre au. For-l'Evéque par ordre du roi. a Je suis soumise aux ordres du roi, a-t-elle dit avec sa noblesse habituelle; mes biens, ma personne, ma vie en dépendent, mais mon honneur restera intact, car le roi lui-même n'y peut rien. — Vous avez bien raison , mademoiselle, a répliqué l'alguazil : où il n'y a rien, le roi perd ses droits. » U est bien entendu que le mol était de Sophie Arnould.
Au Foi^l'Évêqne, mademoiselle Clairon trouva un
appartement et non une cellule. Ses amies, la duchesse de Villeroy, madame de Sauvigny, la duchesse de Duras, meublèrent cet appartement avec une grande magnificence, a Mademoiselle Clairon convertit en triomphe une disgrâce qui devrait l'humilier, a Au For-l'Evêque, c'est une affluence prodigieuse de carrosses : elle y donne des soupers divins; en un mot; elle y tient l'état le plus fastueux. » Cette manière d'emprisonner les comédiennes n'était pas bien cruelle. Elles avaient, on peut le dire, maison ouverte; elles recevaient leurs amants et soupaient du soir au matin. Et puis il se rencontrait au bout de quelques jours un médecin qui déclarait sérieusement que leur vie était en danger; aussi, après deux jours de fêtes, mademoiselle Clairon fut autorisée , grâce à la déclaration du médecin du For-l'Ëvêque , à retourner chez elle.
On la pria de la part du roi et des gentilshommes de la chambre de reparaître au théâtre ; mais elle avait toujours sur le cœur ce mot terrible : La Clairon à l'hôpital! tt Ce n'est pas , dit-elle , le roi qui doit me redemander à un théâtre oii il ne va pas; c'est le public, j'attends l'ordre du public. » Mais le public avait eu le temps ou plutôt le caprice de choisir une autre reine à la Comédie ; il en avait même choisi deux: mademoiselle Dubois et mademoiselle Raucourt, reines d'un jour, il est vrai, mais assez reines cependant pour détrôner l'ancienne. Mademoiselle Clairon, craignant l'oubli comme la mort, ne voulant plus reparaître
devant un public qui ne l'avait adorée que vingt ans , fit un jour atteler son carrosse et partit. Où allait-elle? a Je suis malade , je vais consulter Tronchin. » Voilà ce qu'elle disait; mais la vérité, c'est qu'elle allait voir Voltaire, Voltaire, le vrai médecin d'une gloire malade. Pauvre reine déchue I voilà les beaux vers qu'elle inspire au grand poëte : iXom sommes privés de Clairon, . . Un couplet I et sur l'air d^Annette à F âge de quinze ans !
Elle revint à Paris dans l'hiver. Elle trouva l'hiver partout, dans sa maison déserte, chez ses amies oublieuses, chez ses adorateurs dispersés. Elle reprit cependant sa vie dorée; mais le grain de tristesse semé dans son cœur avait germé. Elle avait beau souper encore en belle compagnie , écouter les serments de M. de Valbelles , garnir son carrosse de stras pour lutter d'éclat avec mademoiselle Guimard ; elle souffrait profondément , car elle avait perdu en même temps sa gloire et sa jeunesse : elle devait vivre désormais sur deux tombes.
Elle jouait encore la comédie , tantôt chez madame du Deffant , tantôt chez mademoiselle Guimard , tantôt chez elle. Mais les grands seigneurs, les poètes, les artistes, l'applaudissaient sans lui faire battre le cœur. Ce n'était plus là le vrai public. Un jour elle imagina ,
pour faire un peu de bruit, déjouer une comédie d'un nouveau genre. Ce fut V Apothéose de Voltaire, On sait comment se passa cette comédie. On soopait chez mademoiselle Clairon; entre la poire et le vin de Champagne, une musique solennelle se fait entendre : on écoute avec surprise. Tout à coup le rideau se détourne, et Clairon apparaît, vêtue en prêtresse, couronnant un buste de Voltaire.
Ce fut vers ce temps-là que mademoiselle Clairon se passionna pour l'histoire naturelle. Elle fit bâtir un herbier et étudia avec Buffon. Elle allait en pleine campagne , herborisant avec délices , trouvant dans la bonne nature une amie toujours consolante , se rappelant que les moments de sa vie les plus chers à son cœur, elle les avait goûtés dans une prairie avec du Rouvray.
Elle n'était pas encore tout à fait délaissée : Mar* montel lui était revenu ; mais elle disait gaiement : u Que voulez-vous qu'on fasse de Marmontel ? « Elle avait, en outre, M. de Valbelles, sans compter un gentil adolescent qu'elle destinait à la scène, le jeune Larive, qui devint célèbre au théâtre, et qui, ^ur la fin de ses jours, mourut de chagrin de n'être plus maire du village de Saint-Prix , où il s'était retiré. Mademoiselle Clairon disait de lui : a C'est une statue ! — Prenez garde , ô Pygmalion I » lui dit gaiement Diderot. En effet, Larive s'enfuit un jour sans dire où il allait. Delà des chansons de ces bons Parisiens , qui chantaient tant alors. On comparait mademoiselle Clairon à Calypso.
MADEMOISELLE CLAIROX. 239
Pour comble de malheur, M. de Valbelles vint un soir lui demander d'un air distrait la permission de se marier avec une jeune fille de haut rang. Elle refusa tout net; mais elle comprit que M. de Valbelles, jeune encore, ne lui demanderait pas toujours la permission : elle devait perdre Thomme après avoir perdu le cœur. Elle écrit dans la troisième époque dans sa vie : a M. de Valbelles fut ingrat : je perdis tout. Dans ce même temps , les opérations de l'abbé Terrai m'ôtèrent le tiers de mon bien : la crainte de m' endetter (ô Clairon! où es-tu?) me força de renoncer au luxe de la dépense. Alors tous mes amis s'éloignèrent sans retour de ma maison. Le déchirement de mon cœur et mon affreuse solitude me donnèrent l'idée de me retirer dans un couvent. » Elle vendit ses meubles, ses tableaux, son herbier, ses diamants. Elle allait vendre son portrait, peint par Van Loo : on lui en offrit mille louis. Un amant lui témoigna le désir de l'avoir. Comme elle était toujours magnifique, elle refusa les mille louis et donna le portrait. L'amant, c'était le margrave d'Anspach , accrocha le portrait dans un cabinet où 11 n'allait jamais.
Elle-même suivit bientôt son portrait chez le margrave d'Ailspach , qui lui avait offert son cœur et son palais. C'était un petit souverain taillé sur le modèle de Louis XV, laissant à ses maîtresses le soin de gouverner ses Etats. Bachaumont, 6 février 1773: a Mademoiselle Clairon, ne pouvant vivre ici avec quatorze mille livres de revenu , se dispose à passer en
Allemagne et à aller jouer la comédie chez un margrave. Les étrangers vont être à même de juger des talents vieillis de cette émérite de Cythère. » Pauvre Clairon! voilà tout l'adieu de ces Parisiens qui t'ont adorée. Encore s'ils allaient se souvenir de toi ! Mais tu n'es pas encore partie, qu'ils t'ont déjà oubliée. Us ont bien le loisir de penser à toi, reine déchue! A l'heure où tu pars, ils se font éclabousser par le carrosse à huit chevaux de mademoiselle Guimard : ils se passionnent pour les beaux yeux de mademoiselle Kaucourt; ils se redisent le dernier mot de mademoiselle Arnould. J'ai beau feuilleter les gazettes, les almanachs et les lettres familières, pas un souvenir pour toi ! tu n'es plus là, donc tu n'es plus pour eux. Piron, qui vient d'être enterré, n'est pas plus mort que toi. Mademoiselle Raucourt surtout fit oublier mademoiselle Clairon. Le journal qui fait si sèchement ses adieux à l'une parle ainsi de l'autre : a L'actrice nouvelle fait fureur ; sublime au théâtre, elle tient bien sa place en société. Elle a joué plusieurs fois à la cour, où elle plait de plus en plus, surtout au roi. Madame du Barry la goûte beaucoup aussi et y prend un intérêt assez vif pour V avoir exhortée à être sage. »
Mademoiselle Clairon ne joua point la comédie à la cour du margrave ; elle y fut sérieusement ministre. a Le bonheur et la gloire du margrave étaient l'unique but de mes travaux et de mon ambition. J'ai fait tout le bien qu'on m'a permis de faire ; je n'ai connu ni la vengeance ni la lâcheté. » Pendant dix-sept ans , elle
gouverna d'une main ferme, avec l'ambition d'une Pompadour. Elle s'imagina longtemps qu'elle conseillait un César ou un Titus; mais un jour le voile tombe, et elle s'écrie : a Juste ciel I étes-vous l'homme dont j'ai tant prôné les verius, vous qui m'avez assassinée à coups d'épingle? Je remets à vos pieds le bien que je tiens de vous , vous n'êtes plus mon souverain ; adieu pour jamais ! » Je trouve , pour mon compte , que le margrave avait eu bien de la patience de garder mademoiselle Clairon pour premier ministre près de dixsept ans y après l'avoir prise âgée d'un demi-siècle.
Elle revint à Paris chercher un autre souverain ; on était en 1792 : il n'y avait plus de roi. Elle voulut se jeter, brisée et mourante, au fond d'un couvent : il n'y avait plus de Dieu. Elle chercha l'argent qu'elle avait laissé à Paris, placé sur bonne et valable hypothèque : il n'y avait plus ni argent ni hypothèque.
La comédienne illustre qui avait eu un carrosse à quatre chevaux, qui avait vu tout Paris à ses pieds, tomba dans la misère la plus profonde et la plus désolée. Elles finissent presque toujours ainsi, ces bohémiennes charmantes, qui n'ont d'éclat qu'au matin de la vie. La Fortune n'est venue à elles que dans le riant cortège; dès que les Amours s'en vont, la Fortune monte sur sa roue. Mademoiselle Guimard , qui avait
refusé la main d'un prince dans le beau temps où elle avait dans son hôtel une salle de spectacle et un jardin d'hiver, fut heureuse à la fin d'épouser un professeur de grâces, c'est-à-dire un maître de danse. Sophie Amould, après avoir traversé toutes les splendeurs d'un luxe sans exemple, alla, sans se plaindre, demander un asile et du pain à son perruquier. Mademoiselle Clairon , qui avait vécu comme une reine et comme une sultane, se trouvait, à soixante-cinq ans, réduite à raccommoder ses robes en lambeaux , elle qui n'avait jamais daigné tenir une aiguille I réduite à faire son lit et à balayer sa chambre , elle qui avait vu à ses pieds tous les grands seigneurs d'une génération! Insolente dans la fortune , elle eut assez de cœur pour être fière dans sa pauvretés Quand un ancien ami allait la voir , elle parlait encore de ses hautes relations ; au lieu de dire : « Je suis pauvre , « elle disait : tt Je suis philosophe. » Elle donnait des ordres aux domestiques qu'elle n'avait plus. Quand elle parlait a un vieil ami , elle avait une heure d'expansion ; elle ouvrait son cœur et parlait de bonne foi. J'ai là deux lettres où je la reconnais rien qu'à la fierté de son écriture. Ces lettres , écrites à un adorateur du bon temps , sont cachetées à l'empreinte d^une pierre où son nom était entrelacé à celui du marquis de Tourves. Voici comment elle termine la seconde : « Vous me demandez quels sont mes maux. Tous ceux qu'on peut avouer sans honte : trente ans de travaux destructeurs, le poison qu'on a fait couler dans mes veines, les cha-
grins que causent l'envie et l'ingratitude , la misère la plus absolue, la terreur, l'horreur de l'abandon, l'ennui de la solitude, ne m'ont laissé d'entier que le cœur. II est vraisemblable que je suis restée dans votre mémoire fraîche, brillante, entourée de tous mes prestiges. Changez , changez vos idées ! Je vois à peine , j'entends mal. Je n'ai plus de dents ; les rides sillon* nent mon visage; une peau desséchée couvre à peine ma faible structure; en me* venant voir, vous imiterez les anciens héros , qui descendaient aux enfers pour communiquer avec les âmes; vous ne trouverez près de moi ni de Cerbère ni d'Euménides; la sensibilité vous recevra, elle est toujours ma 6dèle compagne.
Et comme on était sous la Terreur, elle ajouta : a Plus d'enveloppe , — plus de signature. »
Un matin qu'elle balayait son unique chambre, en robe fanée et en bonnet de nuit, un étranger se présente, tt Mademoiselle Clairon? — Elle n'y est pas, dit la comédienne. — Dites-lui que M. du Ronvray reviendra ce soir. » Mademoiselle Clairon laissa tomber son balai. » Du Rouvray ! mnrmura-t-elle en voyant descendre le visiteur, si j'osais lui dire Mais il reviendra. " Il ne revint pas : elle en remercia le ciel. Elle ne voulait pas que celui qui l'avait adorée quand elle avait seize ans vit la fraîche et séduisante Clairon métamorphosée en vieille fille de soixante et dix ans.
Peu à peu cependant elle retrouva quelques amies et quelques revenus. Une iamille de la bourgeoisie la prit sous sa protection. Elle eut encore quelques rayons
244 PIUNGESSES DE COMEDIE.
de soleil avant de mourir. Tout entière à la philosophie, elle écrivait beaucoup. Plus d'une de ses pages est digne d'être recueillie dans les œuvres des encyclopédistes.
Les comédiennes qui meurent dévotes ressemblent aux bateliers qui abordent au rivage en lui tournant le dos. La comédienne rame toute sa vie dans les écueils, çimant les orages et les tempêtes ; près d'arriver an port , voyant sa nacelle qui fait eau de toutes parts , elle se retourne et tombe agenouillée sur le rivage. Après avoir traversé tous les passages dangereux, tous les amours infidèles, elle est heureuse de toucher la terre ferme , de reposer son cœur mille fois blessé au pied de cette croix divine où Madeleine a pleuré. Cette fois elle ne sera plus trahie , elle peut se confier à tous les entraînements de son amoun Elle a perdu sa figure; mais son cœur n'est-il pas toujours jeune? Pour aimer Dieu , lui a-t-on dit , il ne faut plus ni grâces, ni beauté , ni sourire : tout cela était bon pour les hommes; Dieu ne veut pas de ces périssables richesses; Dieu est tout âme; il ne s'unit qu'à notre âme. Mademoiselle Clairon avait une autre manière de penser : elle ne voulut pas mourir dévote, disant qu'elle n'osait offrir au Seigneur un cœur profané durant un demi -siècle par toutes les passions humaines. Comme un prêtre lui donnait Madeleine en exemple , elle répondit que Madeleine s'étant repentie dans sa jeunesse, elle avait pu sacrifier au pied de la croix bien des jours de belle et folle passion. Elle per-
sisCa à mourir en philosophe , aimant Dieu comme les philosophes ) par l'esprit qui raisonne , et non par le cœur qui tressaille.
Elle mourut le 11 pluviôse an XI, dans la paroisse Saint-Thomas d'Aquin.
Mademoiselle Clairon , sur la scène y était belle , noble , fière comme le marbre antique ; et , comme le marbre antique, elle ne savait pas pleurer : sa douleur éclatait en colères furieuses ; elle ne faisait vibrer que quatre cordes : le dédain , l'indignation , l'orgueil , rhéroïsme. Elle savait bien mieux haïr qu'aimer; cependant, comme elle était femme, elle avait ses heures de passion ; mais l'art et l'étude l'ont plus servie que son cœur.
C'était la tragédie des païens , sans le péplum ; la Melpomène des Grecs taillée dans le marbre par Coysevox.
Elle était fille de Christine Desmares , femme d'Antoine Dangeville , une mauvaise tragédienne qui joua quelques années les Phèdre et les Pauline au grand désespoir du parterre. Mais les plus malveillants lui pardpnnèrent bientôt lorsqu'ils virent la beauté de sa fille.
Celle-là fut une vraie comédienne : la Comédie ellemême, a dit un de ses historiens, a Elle commença comme les grands artistes ont fini. » En effet, née sur le théâtre, elle avait deviné tous les secrets de la scène.
Dorât l'a chantée dans son poëme de la Déclamation, dont on a dit beaucoup de mal et dont il faut penser quelque bien :
11 me semble la voir, Tœil brillant de gaieté, Parler, agir, marcher avec légèreté ;
MADEMOISELLE DANGEVILLB. 247
Piqaante sans apprêt, et vive sans grimace, A chaqac mouvement découvrir une grâce, Sourire, s* exprimer, se taire avec esprit, Joindre le jeu muet à l'éclair du débit , \uancer tous ses tons , varier sa flfjure , Rendre Fart naturel et parer la nature.
Je ne veux pas effeuiller ici tous les bouquets en vers et en prose qui ont semé lé chemin de mademoiselle Dangeville; mais pourquoi ne pas redire ces vers qui ]a peignent dans son double jeu de reine et de soubrette :
Peut-on vous voir sans vous aimer.
Brillante DangeviUe?
Tour à tour vous saves charmer
Et la cour et la ville.
Avec éclat vous remplisses
Et Tune et Tautre scène; Dans vos yeux vous réunisses -^ ^
Thalie et Melpomène. ^
Dans Hermione et Gléanlhii \0y..^''^/
Quel succès est le vôtre!
Dans Tune je me divertis,
Je suis touché dans Tautre.
Mon cœur & vos suprêmes lob Est si prêt à souscrire.
Que je n'attends que votre choix Pour pleurer ou pour rire.
Mademoiselle DangevUle a été peinte par Lar^lIIèrç vieux et par La Tour jeune; tous les deux ont saisi cette beauté plus mobile que sculpturale ^ cette nature
tout imprégnée d'art , cette vérité rehaussée encore par le naturel. Quel était l'autre peintre qui prît l'air de tête de mademoiselle Dangeville pour représenter Thalie éplorée? Cette lettre où Sainte-Foix parle de ce tableau est très-curieuse :
tt Vous me demandez mon sentiment, Monsieur, sur un tableau auquel vous travaillez : il représentera, dites-vous, Thalie éplorée, qui fait tous ses efforts pour retenir une actrice qui veut la quitter ; je ne doute point de Thabileté de votre pinceau ; je vous dirai seulement qu^il y a des objets qui sont moins du ressort de l'imagination que du sentiment. Je suis persuadé que Thalie aura l'attitude et toute l'expression convenables; mais Tactrice, cette actrice divine, son front, ses yeux, sa bouche, tous ses traits si délicatement assortis pour lui composer la physionomie la plus aimable et la plus piquante, sa taille de nymphe, son maintien libre, aise et toujours décent : mademoiselle Dangeville enfin (car sa retraite du théâtre est le sujet de votre tableau), mademoiselle Dangeville, Monsieur, peut-on espérer de la bien peindre? Avec de Tintelligence, de Tétude et de la réflexion, on peut se perfectionner le goût et devenir une actrice très-brillante; mais Tactrice de génie est bien rare, et il y a la même différence qu'entre Molière et un auteur qui n*a que de Fesprit. Nous avons vu jouer mademoiselle Dangeville dans les caractères les plus opposés, et les saisir tous de façon que nous en sommes encore à ne pouvoir nous dire dans lequel nous Taimions le plus. On aura de la peine à s'imaginer que la même personne ait pu jouer avec une égale supériorité Tlndiscrète dans l'Ambi" lieux, Martine dans les Femmes savantes, la Comtesse dans les McBurs du temps, Colette dans les Trois Cousines, Madame Orgon dans le Complaisant, la Fausse Agnès, la Marquise d'Olban dans Nanine, la Comtesse de Pimbêche dans les Plaideurs, TAmour dans les Grâces, et tant d'autreç rôles si différents. Ce qui achève de caractériser la personne de génie dans mademoiselle Dangeville, c^est qu'elle est simple, vraie, modeste, timide même,
n^ayant jamais le ton orgueilleux du talent, mais toujours celui d'une personne bien élevée, ignorant d'ailleurs toute cabale, et, dans le centre de la tracasserie, n'en a)'ant jamais fait aucune.
y» J'ai cru, Monsieur, puisque vous me consultez, que je devais vous communiquer mes idées sur son caractère , parce qu'il me semble qu'on doit commencer par connaître celui de la personne qu'on veut peindre. Je soubaite que vous réussissiez ; je souhaite que vous puissiez saisir cette Ame fine, naturelle, délicate et sensible, qui rit, qui parle, qui voltige et badine sans cesse dans SCS yeux, sur sa bouche et dans tous ses traits.
» Sainte-Foix. I»
Mademoiselle Dangeville vivait-elle en reine ou en soubrette? Elle recueillait une petite-fille de Baron qui mourait de misère dans un galetas y — oh ! les œuvres posthumes! — Elle courait l'hiver les mansardes , avec les mains pleines. Elle fuyait les fêtes, et ne se trouvait bien, quand elle n'était pas en scène, que dans sa petite maison de Vaugirard cachée sous les grands arbres , loin des intrigues de la coulisse. Elle ne connaissait d'ailleurs du monde que le théâtre ; toute sa famille jouait la comédie ; elle descendait par sa mère de Montfleury, elle avait eu pour tante la célèbre Charlotte Desmares, elle était arrière-cousine de la Champmeslé; aussi ne comprenait-elle pas qu'on fît autre chose que déjouer la comédie; l'amour traversa sa jeunesse sans déchirer son cœur, elle ne lui sacrifia pas une seule représentation. L'amitié fut de toute sa vie; aussi, quoiqu'elle fît ombre à toutes ses camarades, elle les eut toujours pour amies. Mole la peint sous ces couleurs sympathiques : « Physionomie char-
mante et fine, traits réguliers, yeax vifs et pleins d'expression, taille svelte, mouvements arrondis et pleins de grâce , un agencement tel dans toute sa personne , que sa marche , son geste , tout son ensemble inspirait à la voir autant de plaisir que d^ enthousiasme à l'entendre. » Et MoIé ajoute qu'elle disait avec un charme de vérité et de naturel au-dessus de tout éloge.
Dauberval alla plus loin que Mole, puisque ce fut devant le public qu'il fît l'éloge de la célèbre comédienne, en prononçant le discours de rentrée en 1 763 :
tt Cette actrice , si pleine de finesse et de vérité , qui » renfermait en elle seule de quoi faire la réputation » de cinq ou six actrices ; cette favorite des Grâces à » laquelle personne ne peut ressembler, puisque dans » tous ses rôles elle ne se ressemblait pas à elle-même : » mademoiselle Dangeville se dérobe à sa propre » gloire, et fait succéder vos regrets à vos acclama tions.
n Les auteurs lui répétaient sans cesse : Nous trou- » vous rarement un acteur pour chaque caractère, n vous les saisissez tous ; nous avons tant de peine à D vaincre les cabales, votre présence les enchatne. n Notre art est si difficile, vous aplanissiez nos )) obstacles , vous n'en rencontrez point pour atteindre » l'excellence du vôtre , et vous savez si bien le menayy ger, qu'il semble que ce soit la nature même qui » vous en épargne les frais. Pourquoi nous aban- » donnez-vous ?
» Enfin, Messieurs, vous regrettez une actrice qui n vous enchantait , et nous ne nous consolons pas da
MADEMOISELLE DAXGËVILLE. 251
r^ nous voir privés d'une camarade qui nous était aussi » chère que précieuse. Au lieu d'avoir le faste trop n ordinaire au grand talent, elle ignorait sa supério- * • rite, et doutait d'elle-même quand nous la prenions n pour modèle. Elle savait, par le liant de son carac-
V tère, se concilier tous les esprits; et sans se donner r aucun soin pour se faire un parti, elle n'en avait r que plus de partisans : nous l'admirions et nous
V l'aimions. »
Nous l'admirions et nous l'aimions! n'est-ce pas le plus beau panégyrique d'une femme de théâtre? Quoique le style de Dauberval et des autres ne soit pas précisémonl le style de Bossuet, on a lieu de regretter la coutume perdue de ces oraisons funèbres de l'ancienne Comédie. C'est le feuilleton qui remplace aujourd'hui cette page d'histoire quand un talent meurt pour la scène.
11 y a un autre éloge d'Armand , qui vaut bien celui de Dauberval. Quand on apporta le buste de mademoiselle Dangeville à la Comédie française, Armand écri* vit sur le socle : a la force du natureu » C'était le nom d'une comédie de Destoucbes oii mademoiselle Dangeville s'était surpassée.
ImI forc^ du naturel! c'est là un mot qui s'applique il si peu de comédiennes I La nature est-elle le premier ou le dernier mot de l'art? C'est le dernier, puisque cVst Tart lui-même qui se cache sous la nature.
Mademoiselle Dangeville se cacha pour aimer, comme elle se cacha pour faire le bien. A la Comédie*
252 PlUNCESSES DE COMEDIE.
elle remettait à ses amies tous les billets doux tombés sur son chemin, sans les vouloir décacheter ellemême. C'était toute sa coquetterie. Les amies se chargeaient volontiers de la réponse. 11 en arriva des quiproquo dignes de la Comédie italienne. Par exemple, un jour Helvétius, amant en titre de mademoiselle Gaussin, trouva dans ses mains un billet signé La Roche-Aymon : c'était un billet adressé à mademoiselle Dangeville. tt Quoi! lui aussi! s'écria-t-il, saisi d'une colère jalouse. — Tout le monde , » dit Gaussin sans s'émouvoir, avec le plus beau sourire de pécheresse. Helvétius rencontra le soir La Roche-Aymon : a Vous savez qui je suis et où l'on me rencontre? — Oui, vous êtes le Pérou , et l'on vous rencontre tous les soirs chez mademoiselle Gaussin. — £h bien, monsieur, nous nous rencontrerons ailleurs , car je vous défends de venir chez ma maîtresse. — Ma maîtresse! ma maîtresse! voilà un pronom un peu hasardé I murmura La Roche- Aymon. Mais enfin Helvétius est meilleur grammairien que moi. — Vous verrez, lui dit Helvétius en s'éloignant, si l'épée à la main je fais des fautes de style. » Le jour même, on se battit galamment. Helvétius fut blessé. Mademoiselle Dangeville apprit l'histoire du duel par mademoiselle Gaussin; elle dînait souvent avec Helvétius chez madame de Tencin, elle courut chez lui pour s'accuser de tout le mal. La Roche- Aymon, amoureux à lier, la suivait à la dérobée. Il l'aborda à la porte du jeune financier : « Ah ! mademoiselle, vous aussi! J'avais donc raison de frapper
fort. — Vous aviez tort, monsieur, dit gravement mademoiselle Dangeville ; car elle ne riait guère hors de la scène. — Oui, j'avais tort de punir votre amant du bonheur que vous lui donnez! » Et La Roche-Aymon s^en va plus furieux que jamais. Il rencontra mademoiselle Gaussin, qui allait aussi chez Helvétius. <& Gardezvous bien de faire un pas de plus : mademoiselle Dangeville panse la blessure de votre Céladon. — Que me dites-vous là? — Ce que tout le monde sait, hormis vous-même. — Est-ce que sa blessure est grave ? — Non, huit jours de repos, à ce que m'a dit le médecin. — Eh bien, puisqu'il a.une sœur de charité, je vais au Cours-la-Reine. Montez-vous dans mon carrosse? »
Quand Helvétius apprit la trahison, il courut chez mademoiselle Dangeville. « La Roche-Aymon avait raison , c'est vous que j'aime. — Comme je' suis heureuse de ne pas vous aimer I car je serais bientôt la plus malheureuse des femmes. » Helvétius, qui était philosophe jusque dans ses passions, dit à mademoiselle Dangeville : « Je vous plains , si vous avez peur d'aimer. Celle qui n'a jamais été la plus malheureuse des femmes n'a jamais saisi le bonheur dans ses bras. »
Helvélius se consola de la trahison de mademoiselle Gaussin, avec mademoiselle Gaussin.
MADEMOISELLE «UIMARD
Hoodon a moulé le pied de la Guimard que j'ai là sous la main. C'est le pied de la Chasseresse, fier, délicat, divin! Praxitèle n'a pas taillé dans le marbi-e un pied plus noble et plus passionné.
Que ce pied a tenu de place sur la scène de l'Opéra et sur la scène du monde !
Au temps où Boissy mourait de misère , non pas comme Malfilâtre, qui du moins mourait seul, mais avec sa femme et ses enfants , la comédienne qui jouait ses pièces éclaboussait vingt poètes par ses carrosses. Au temps où Grétry et Jean-Jacques vivaient à la condition de diner en ville, mademoiselle Guimard avait un palais et donnait à souper à un prince : je n'ai pas besoin d'ajouter que le musicien, son compagnon de gloire à l'Opéra, n'était pas invité au souper. Mais tout ce faux bruit et tout ce faux éclat ont fini par
s'apaiser et s'effacer devant une gloire plus digne : le temps où la mort vient mettre tout le monde à sa place. Anjourd'hui, le musicien nous charme encore; mais qui se souvient de la danseuse qui l'éclaboussait? Un grand exemple : Il n'y a pas un mois que mademoiselle Thévenin (qui connaît aujourd'hui mademoiselle Thévenin, la rivale de Duthc?) vient de mourir à Fontainebleau , âgée de quatre-vingt-douie ans. « Une foule de grands seigneurs et de financiers s'étaient ruinés pour elle au gré de ses caprices, y» Elle est morte millionnaire et avare , sans penser à Dieu ni aux pauvres. Elle n'avait pas d'héritiers et elle n'a pas fait de testament y comme si la seule idée de donner après sa mort lui eût trop coûté. Mademoiselle Thévenin laisse cinquante mille livres de rente à l'Etat : il est vrai que TEtat est le premier pauvre du royaume.
Dieu me garde de jamais m'arréter à un tel portrait ! Si j'ai reproduit cette horrible mort, c'est pour venger au grand jour les pauvres que cette femme a déshérités durant sa vie et après sa mort. Je choisis mieux mes figures. IHus d'une figure charmante est à détacher de la galerie de l'Opéra. A côté de mademoiselle Thévenin, qui fut avare, on trouve mademoiselle Guimard, qui fut prodigue.
Mademoiselle Guimard joua un grand râle dans sa Tie, à rOpéra, à la ville, à la cour. D'abord elle dansa, ensuite elle fit des passions, encore des passions, toujours des passions. Cent marquis se ruinèrent pour elle; mais, ce qui semblera beaucoup plus sur-
prenant, c'est qu'elle ruina presque un fermier générai. Un fermier général ! Je ne vous dirai point le nom de ses amants : il me faudrait du temps et de la place; sachez seulement qu'elle comptait parmi les plus persévérants des ducs et des princes :*^ ainsi le duc d'Orléans, ainsi le prince de Soubise. Celui-ci surtout fut très-opiniâtre; il persista à lui donner beaucoup d'argent. La Guimard se résignait à toucher de ça, de là , par-ci , par-là , trois à quatre cent mille francs de revenu , sauf à en faire bon usage. Tantôt elle bâtissait un palais, tantôt elle faisait elle-même de larges aumônes aux pauvres de son quartier. Grimm raconte une de ses charités. Durant les grands froids de 1768, elle prend de l'argent sans compter; elle se met en marche toute seule, sans rien dire à personne; elle monte dans les mansardes de son voisinage , elle s'informe de tous ceux qui souffrent de la rigueur de la saison ; elle donne à chaque famille sans pain de quoi vivre pendant un an. N'était-ce pas la rosée bienfaisante dont parle l'Ecriture? Voilà qui ennoblit ses entrechats. Touché jusqu'aux larmes de cette bonne œuvre, Marmontel adressa à la danseuse une longue épitre : il faut dire qu'il dînait souvent chez mademoiselle Guimard. Cette action fit beaucoup de bruit; un prédicateur en parla dans un sermon, ne manquant pas d'évoquer à ce propos la sublime figure de Madeleine repentante : « Ce n'est point encore Madeleine repentante , s'écria-t-il , mais c'est déjà Madeleine charitable : la main qui fait si bien l'aumône ne sera pas
méconnue de saint Pierre quand elle ira frapper à la porte du paradis. » Grimm, voyant tout le monde attendri : a Et moi , j'ai envie de faire ici le rôle de ce bon curé de village , qui , ayant prêché à ses paysans la Passion de Notre-Seigneur, et les voyant tous pleurer de Texcès de ses souffrances, eut quelque pitié de les renvoyer chez eux si affligés, et leur dit : a Mes enfants, » ne pleurez pourtant pas tant, car tout cela n'est n peut-être pas vrai. » L'histoire est vraie de point en point, d'autant plus vraie, que la Guimard n'en a jamais dit un mot : c'est la police qui a constaté tous ses bienfaits. Du reste, Grimm a été un des lointains adorateurs de la Guimard. a Je l'ai toujours tendrement aimée, écrit-il au roi de Prusse. On dit qu'elle a le son de voix rauque et dur, c'est un furieux tort à mes oreilles; mais, comme je ne l'ai jamais entendue parler, ce défaut n'a pu diminuer ma passion pour elle. » On a le droit de s'étonner des merveilleuses conquêtes de cette danseuse ; mais à propos d'amour il ne faut s'étonner de ricQ. Sitôt qu'on veut raisonner sur ce chapitre, on déraisonne. Non-seulement la Guimard n'était pas belle, mais elle n'était même pas jolie. Il faut dire qu'elle avait ce je ne sais quoi d'indéfinissable qui séduit, sans que l'esprit et le cœur sachent pourquoi. L'Amour n'est pas aveugle pour rien. Mademoiselle Guimard avait plus qu'aucune autre de sa trempe l'art de mettre un bandeau sur les yeux qui la regardaient Elle était maigre comme une danseuse, à ce point , que ses charitables compagnes la surnommaient
t Araignée : il est vrai que sa danse rappelait un peu les gambades des faucheux. Outre les gambades, elle excellait dans les rigodons, les tambourins, les ioures, mais surtout dans les grands airs. Plus d'une fois elle a fait fureur dans la gargouillade : elle pirouettait avec des ailes ; mais son vrai triomphe était la danse capri* cieuse : ce fut pour elle qu'on fit les Caprices de Galaikée. Ce qui la distinguait encore, c'était Tafféterie : elle dansait comme Sterne écrivait; aussi Sterne, qui la vit à son voyage en France, la déclara la plus fausse, la plus agaçante, la plus maniérée des danseuses. Heureusement pour elle que tout le monde n'était pas de l'avis de Sterne. Les admirateurs disaient tout simplement : « C'est la Volupté en personne, A elle seule elle représente les trois Grâces. « Mademoiselle Amould, qu'on écoutait comme un oracle dans ce monde perverti, contre-balançait un- peu ces éloges par des épigrammes. M. de Jarente, plus ou moins évéque d'un diocèse où il n'a jamais paru, aimait mademoiselle Guimard. Grâce ^lui, elle était entrée dans les ordres, suivant son expression , et elle avait la feuiUe des bénies. De là ce mot de mademoiselle Arnould : » Je ne conçois pas comment ce petit ver à soie est si maigre; il vit sur une si bonne feuille! »
La Guimard, du reste, se moquait avec esprit des compliments et des satires. Elle était bien plus préoccupée d'un carrosse à changer, d'un palais à bâtir, d'une aumône à faire. Tous les journaux du temps s'entretiennent de sa maison ^ surnommée le ten^
MADEMOISELLE GLIMARD. 259
de Terpfkkore. L'histoire ancienne parle de la courtisane Rhodope , qui £ûsait bâtir une des plus fameuses pyramides d'Egypte avec l'argent de ses adorateurs : la Guimard fit bâtir un palais, dans la Chaussée d'Anfin, où se sont engloutis plus de trésors qu'il n'en eàt fiJlu pour élever deux pyramides. Le temple de Terpsichore renfermait, outre les grands et les petits appartements de la déesse, un jardin d'été et un jardin d^hiver, une bibliothèque de mauvais livi>es, une galerie de tableaux galants , un théâtre où venaient jouer avec délices les comédiens ordinaires du roi et tout ce qu'il y avait de talents dans les troupes vagabondes. On y trouvait aussi un petit temple à Paphos, et il y avait toujours quelqu'un à la porte. Les folies anciennes foaraissent-elles un pareil exemple? a II a fallu une défense des gentilshommes de la chambre pour empêcher les meilleurs de la troupe de la Comédie française et de la Comédie italienne d'aller jouer chez mademoiselle Guimard, parce qu'ensuite ils se reposaient et ne jouaient pas pour le public » La danseuse lM*ava la défense, habituée qu'elle était à commander en reine; elle fut menacée de par le roi : elle répondit à la menace en donnant chez elle la parodie d'une £ete de ja cour. Quoiqu'un roi de France sût alors jeter à pleines mains l'argent par les fenêtres , la parodie de la fêto fut plus brillante encore que la fêle même. Spectacles , danses , festins, folies de tous les temps et de tous les pays, rien n'y manqua, le scandale moins -que tout autre chose.
Le croira-t-on? La reine Marie - Antoinette , qui, comme tant d'autres , avait touché de ses lèvres la coupe fatale où s'enivrait ce siècle étourdi et sentimental, spirituel et déclamateur, appelait sans façon et sans y regarder à deux fois la Guimard à ses conseils de toilette. Il arrivait le plus souvent que la Guimard était la présidente du conseil, même en présence de la dame d'honneur, la princesse de Chimay, de la dame d'atour la comtesse d'Ossun , et de la dame du palais la marquise de La Roche-Aymon. La surintendante même , chef du conseil , comme on disait alors, n'avait pas un mot à dire quand la Guiaiard paraissait à Versailles. La reine avait une confiance aveugle dans le bon goût de la danseuse, a Mademoiselle Guimard par-ci , mademoiselle Guimard par-là ; mes cheveux sont-ils bien échafaudés? ces roses fleurissent-elles bien à mon corsage?» La danseuse répondait sans balancer à peu près comme si elle eût parlé à Sophie Arnould; elle savait que l'étiquette était bannie de la cour de France depuis que madame du Barry avait passé sur le trône. D'ailleurs , elle traitait presque avec la reine de puissance à puissance. Tous les seigneurs qui papillonnaient à la cour n'avaient-ils point pirouetté chez elle? Le luxe de Trianon égalaitil celui du temple de Terpsichore ? La reine avait-elle, comme la danseuse (que dis-je? comme la danseuse! ), comme la déesse de la danse , un jardin d'hiver ou s'épanouissaient les plantes les plus rares?
La Guimard n'ignorait pas le prix que la reine atta-
chait à ses conseils. Ainsi , un jour qu'elle allait au For-l'Evéque, elle dit à sa daine d^ honneur : a Ne pleure pas, Gotbon : j'ai écrit à la reine que j'avais découvert une nouvelle façon d'écbafauder les cheveux; je serai libre avant ce soir. »
Un journal du temps dit, en parlant de l'bôtel de la Guimard, que l'Amour en fit les frais et que la Volupté en dessina le plan, u Jamais, ajoute ce journal, ces divinités n'eurent en Grèce un temple plus digne de leur culte. » La danseuse avait son peintre ordinaire, qui n'était pas le premier venu : c'était Fragonard, qui prit pour elle sa palette la plus fraîche et la plus séduisante , son pinceau le plus léger et le plus spi« rituel. Il commença vingt cbefs-d'œuvre, mais ce fut David qui acbeva tout , parce que Fragonard était devenu amoureux de la déesse.
Vous avez vu la Guimard à la cour et dans son palais ; voulez-vous la voir à Longchamp le 29 mars 1768? Il faisait par hasard, ce jour de la sombre semaine sainte, le plus beau soleil de printemps. Toute la magnificence de Versailles et de Paris s'étalait splendidement à la promenade; mais, parmi tous les carrosses, le plus admiré fut celui de la Guimard, traîné par quatre chevaux; c'était moins un carrosse qu'un char tt digne, dit un journal, de contenir les grâces exquises de la moderne Terpsichore. n Rien ne manquait à cet équipage, ni'les chevaux les plus fringants et les plus fiers, ni les peintures les plus jolies, ni les adorateurs les plus enthousiastes ; rien n'y manquait , pas même
les armes : au milieu de Técusson on voyait un marc d'or d'où sortait un gui de ebéne ; les Grâces servaient de support et les Amours couronnaient le cartouche, a Tout est ingénieux dans cet emblème ^ >> ajoute le journal.
Ce n'était point assez pour maden)oiselle Guimard d'avoir un temple à Paris; la reine Marie-Antoinette avait des maisons de plaisance y la déesse de l'Opéra se fit bâtir une maison de plaisance à Pantin. Écoutez Bachaumont : a 12 décembre 1768. On parle beaucoup des spectacles magnifiques que donne, à sa superbe maison de Pantin, mademoiselle Guimard, si renommée par l'élégance de son goût, son luxe inouï, les philosophes, les beaux esprits, les gens à talent de toute espèce qui composent sa cour et la rendent l'admiration du siècle. C'est à qui, parmi nos boBS auteurs, sera joué sur son théâtre et pour son amusement; c'est à qui, parmi nos comédiens célèbres, jouera pour lui plaire. M. le prince de Soubise est toujours au rang des spectateurs. On n'est admis à ces fêtes qu'après avoir été admis à la cour. Les fêtes de Néron n'étaient pas à la hauteur de celles-cL 3»
Entre autres raisons, mademoiselle Guimard était renommée pour ses soupers, qui étaient les plus mer* veilleux de Paris. Elle en donnait trois par semaine: le premier, composé des plus grands seigneurs de la cour ; le second, de poètes, d'artistes et de savants qui avaient mal soupe la veille chez madame Geoffirin ; le troisième n'était plus un souper, mais une orgie com*
posée de comédiennes de toute espèce et de gens de toute qualité. Ainsi, le mardi, cette danseuse trônait sans façon au milieu des plus beaux noms de la France. Le jeudi, elle avait une cour de savants qui lui parlaient de Sapho et de Ninon, d'artistes qui la peignaient sous toutes les faces (Boucher la métamorphosait en bergère, et Fragonard en Diane chasseresse) ; de poètes , comme Dorât et Marmontel , qui chantaient ses grâces de la même voix qu'ils chantaient la reine. Le samedi, elle se faisait déesse de la volupté, elle présidait au banquet de la folie.
Or les destins et ks flots sont changeants. .Six mois après toutes ces merveilles , Bachaumont inscrit sur ses tablettes : « Mademoiselle Guimard , dont les talents pour la danse sont les délices de Paris, est à la veille de faire banqueroute; elle a suspendu... ses fêtes. » Le prince de Soubise, ayant à se plaindre d'elle, parce qu'elle avait trois ou quatre soupirants de plus que de coutume, venait de supprimer la pension de mille écus par semaine qu'il lui servait depuis longtemps, a Et quand je songe, disait la célèbre dan* seuse avec dépit, qu'il ne me manque guère que quatre cent mille livres pour apaiser un peu mes créanciers ! » Bachaumont ternûne ainsi sa page sur ce grand événement qui occupait tout Paris : « On espère que quelque milord ou quelque baron allemand viendra au secours de Terpsichore. Nouvelle honte pour les Fran^*ai8 , si un étranger leur donnait cet exemple ! d
Nous ne sommes pas à la fin de l'histoire. Mademoiselle Guimard ne pouvait se consoler du départ du prince de Soubise; dans sa douleur, elle se plaignait aux hommes qui papillonnaient à l'Opéra autour de ses grâces. Elle n'eut pas longtemps à se plaindre; elle avait dit un soir : u Si j'avais seulement demain cent mille livres ! » Le lendemain un magnifique carrosse attelé de quatre chevaux s'arrête à son hôtel ; un personnage inconnu se présente devant la souveraine. «Mademoiselle, les cent mille livres sont là, dans mon carrosse; il y a, en outre, trente mille livres pour FimprévH. — A merveille, monseigneur! s'écrie mademoiselle Guimard ; je n'avais plus de chevaux , faites entrer les vôtres dans mes écuries, d Bachaumont ne manque pas d'inscrire cette aventure sur ses tablettes. Il ajoute : « On ne dit point encore le nom de ce magnifique personnage, bien digne d'être inscrit dans les fastes de Cythère. On le croit étranger, ce qui est injurieux pour la galanterie française. i> Bachaumont aurait bien dû terminer ici, comme plus haut , par un point d'exclamation.
Ce personnage , demeuré inconnu , poussa la folie jusqu'à vouloir épouser mademoiselle Guimard. Jamais femme ne se montra aussi effrayée d'une pareille proposition. Il est vrai que l'amoureux , ne pouvant la décider de bon gré , voulut la contraindre un pistolet à à la main. Elle ne trouva d'autre parti à prendre que d'envoyer ses puissants amis chez le lieutenant de police pour le prier de la mettre à l'abri d'une telle
violence. Le lieutenant de police fut dans un grand embarras : si l'amoureux se portait à quelque extrémité envers la déesse de l'Opéra , tout Paris serait en révolution. Il se rendit en toute hâte chez mademoislle Guimard. « Quoi I mademoiselle, il se trouve un insolent... — Oui, monsieur, un insolent qui a l'audace de me demander en mariage. Est-ce que j^ m'appartiens? — Non, vous êtes à toute la France. Et comme pour vous marier il faudrait abandonner l'Opéra , le
diable, ses pompes et ses œuvres Ne vous effrayez
pas, mademoiselle, nous veillerons sur vous. — Mais, monsieur le lieutenant de police , songez que ses pistolets sont chargés. C'est à peine s'il m'accorde six semaines pour me décider à ce parti extrême. — Comptez sur nous; dans six semaines, cet homme mal élevé sera privé de vous voir, même à l'Opéra. » Le dénoûment fut tragique. Ayant reçu l'ordre de retourner sur-le-champ en Allemagne, cet enragé prince allemand, qui osait prétendre à la main d'une danseuse française, partit, mais enleva la Guimard, que, sans doute, on n'aurait jamais revue à l'Opéra, si le prince de Soubise n'eût poursuivi le ravisseur en appareil de guerre. L'attaque fut vive , la défense héroïque. Trois morts restèrent sur le champ de bataille ; le ravisseur fut blessé grièvement, mais la Guimard fut sauvée I Le prince de Soubise se rendit maître du carrosse où elle était évanouie.
Le prince de Soubise lui revint donc plus éperdument amoureux que jamais; il se montra jaloux au
point que M. de Bordes, qui s'était ruiné pour le plaisir d'être le chef d'orchestre et le maître de cba* pelle de la danseuse , fut invité à ne se plus présenter chez elle après le soleil couché.
Ici, en forme de pièces justificatives, ne puis -je pas reproduire, à l'orthographe près, ces deuz lettres inédites, la première au prince de Soubise, la seconde à M, de Bordes :
a Seigneur et maître ,
n Est-ce donc là, cruel, le prix de tous mes sacrifices? Qu^aî-je fait pour vous, ou plutôt que n*ai-je pas fait? Quoi! vous parlez de m*abandonner ! Est-ce que je pourrais vivre sans vons? car ne m*avez-vou8 pas habituée & des dépenses royales? C'était bien la peine de vous sacrifier des lords et des barons qui voo* laient se ruiner pour moi! Cher Soubise, croyez-le, je vous ai aimé, je vous aime encore, je vous aimerai toujours, comme dit la chanson. Vous avez beau faire, je ne crois pas on mot de votre lettre, ni vous non plus vous n*y croyez pas. Voiu aves voulu vous rire de mes chagrins; soyez content, j^ai pleuré. Oui, j'ai pleuré, et vous savez que je ne suis pas une fontaine de larmes. Quels sont mes griefs? Ne me suis-je pas faite Tesclave de vos caprices? Un soir, souvenez-vous-en, vous avez voulu (j*allais m*endormir) que je danse une gargouiliade dans le plus simple appareil : c'était ridicule pour moi plus encore que pour vous; pourtant j'ai dansé. Est-ce que vous seriez jaloux de quelqu'un? Votre rang ne vous met-il pas aii-dessus de ce préjugé? D'ailleurs, vous le savez, si je danse pour loul le monde, mon cœur ne danse que pour vous. Vous voyez M. de Bordes d'un mauvais œil, vous avez bien tort; M. de Bordes n'est pas un homme, c'est un musicien. M. de Marmontel vous offusque; un poêle? Allons donc! nous ne rimons pas ensemble. Pour en revenir à M. de Bordes, n'oubliez pas que pour vous plaire, je lui ai défendu ma porte une fois le soleil couché; je
loi avais même signifié un congé en bonne forme; mais le pauvre homme en serait mort de douleur; il est venu, il s* est jeté h genoux, il a pleuré comme un enfant; moi, tout attendrie, j^ai éclaté de rire , et je ne me suis pas sentie assez barbare ponr le chasser, car il m*avait dit : u Chassez-moi comme un chien , si vous voulez ne plus me revoir. » Vous êtes bien difficile à vivre, mon cher Souhise. Si vous saviez conmie ce pauvre homme jouait bien du violon ! Rien que d*y penser, voilà mes pieds qui commencent un menuet. N^en parlons plus, je sens que je redeviens triste. Venez me voir, je n^ai plus de cœnr à rien : je suis capable de me porter à quelque extrémité. Croiriez-vous que je songe quelquefois & me cacher dans un couvent? Ah! cruel , comme il me serait plus doux de me cacher dans tes bras !
n GUIMARD.
n p. S, — Si VOUS ne voulez pas venir pour me voir, venez au moins chercher vos lettres et votre bourse. Hélas ! votre bourse est comaie votre cœur : il n'j a plus rien dedans. »
u Mon cher Orphée ,
» Je vous avais bien dit que le prince se fâcherait; le voilà qui vous prend au sérieux. Tu comprends, mon cher, que ton cœur n'est pas inépuisable comme la bourse de Soubise. Ainsi, restons-en là; remettons notre amour à des temps meilleurs. En attendant, cherche à te consoler; et, comme je t*ai peut-être un peu ruiné, je viens de t*inscrire pour une pension de douze cents livres pour les menues dépenses. Pour le reste, je suis tranquille, tu es un homme trop bien élevé pour ne pas diner et souper en ville. D'ailleurs , un homme qui joue si bien du violon n'est jamais en peine. Dans nos vieux jours , si la fortune nous (oume le dos , nous réunirons nos talents et nos misères. Il faut s'attendre à tout, c'est k loi dn sage; mais, dans la crainte de bien parler, comme je n'y suis pas habituée, je dépose la plume.
» GUIMABD. «
Le prince de Soubise était redevenu le très- humble serviteur de toutes les fantaisies de la danseuse. Elle voulut avoir un droit de chasse, pour sa table et pour ses amis, dans les plaisirs du roi. Le prince, capi* taine des chasses royales^ lui accorda un des meilleurs cantons. Elle se fit peindre en Diane chasseresse, et s'amusa à délivrer aux plus grands seigneurs des permis de chasse.
A la réouverture de son théâtre de ville, elle trouva de grands obstacles dans le duc de Richelieu et l'archevêque de Paris; mais comme elle avait plus d'amis que ces deux grands personnages, elle parvint à rouvrir. On devait donner la Vérité dans le vin; l'archevêque obtint cependant que cette pièce ne serait point représentée. « Il parait, dit la danseuse, que monseigneur ne veut pas que la vérité sorte du tonneau plus que du puits. »
Peu de jours après, elle daigna danser dans un ballet donné au roi. Le roi lui offrit une pension de quinze cents livres : ci J'accepte, dit-elle, à cause de la main dont elle vient; car, ajouta-t-elle en s'éloignant du roi, c'est une goutte d'eau dans la mer. C'est à peine de quoi payer le moucheur de chandelles de mon théâtre. »
Si vous voulez pénétrer dans les mystères de l'Opéra au dix-huitième siècle, daignez jeter encore un regard sur cette épitre à mademoiselle Guimard et aux syrènes de cette mer toute pleine de dangers. C'est un effrayant tableau des mœurs de la cour et de la ville en 1775,
signé par un Turc, de toutes les académies maho^ métanes :
Ce n'est qu^avec admiration que j^envisage le haut point de gloire où vous et vos compagnes êtes parvenues. Nous ne sommes plus heureusement dans ce temps de barbarie où la vertu sévère régnait à Fombre des lois. La douce licence, sous le nom de liberté , a ouvert enfin la carrière à nos vastes désirs ; vous triomphei, divines enchanteresses, et vos charmes séducteurs ont changé la face de la France. Nos palais, nos hôtels, ne sont plus aujourd*hui que la triste retraite du lugubre hymen, où d*indolentes épouses languissent dans Tennui , sous la garde d*un suisse chamarré, qui, comme le marbre de sa porte, n'indique que rhôlel du maître et la prison de sa triste moitié, tandis que la sémillante jeunesse , en foule dans vos petites maisons, y fixe Famour et les jeux, et vos petits soupers font partout le désespoir des grands. Souveraines des modes, n'est-ce pas vous encore qui les donnez? Votre goût en décide; vos plumes toisées deviennent la mesure commune. Telle n'ose vous imiter en grand , qui s'étudie à son miroir à vous copier en détail pour plaire ou prendre de plus beaux modèles. Siècle divin , qui fais fouler aux pieds les préjugés , les lois , et qui confondant tous les états , tous les Ages , consacres tous les excès , tu seras & jamais célèbre dans Thistoire ! G* est à vous et à vos amies que Ton doit cette heureuse révolution dans nos mœurs ; à vous toutes en est la gloire, et vous en jouissez. Soit que, traînées dans des chars élégants, vous embellissiez les boulevards poudreux; soit que, nymphes emplumées, la tête échafaudée et couverte de mille pompons, vous éclipsiez dans une première loge la modeste citoyenne, ou qu'au monotone Golisée, le front levé, l'œil assuré, vous étaliez vos grâces et fixiez sur vos pas une foule empressée, tous les regards ne sont-ils pas tournés sur vous? Moderne Panthéon, tu réunis toutes nos divinités et tous nos hommages! Vos privilégiés, déités un jour, sont aussi grands que sacrés; et comment ne le seraient-ils pas? Depuis cette heureuse révolution, rien ne vous arrête. Pins d'obstacles! L'hymen,
tourné en ridicuie, om à peine se montrer : vous panûsseï publiquement dans les voitures de vos amants , vous portex leurs livrées, leurs couleurs, souvent les diamants de leurs épouses; vos petites maisons s'élèvent partout des débris des grandes et forment par leur nombre dans les faubourgs de la capitale et sur les boulevards, une espèce d^enceinte, de circonvallation , qui, la tenant bloquée, vous en assure à jamais Fempire. V*ous prenei le plaisir en général pour but, tous les hommes pour objet, et le bonheur public pour fin de vos sublimes spéculations. Oui, mesdemoiselles, vous êtes le luxe essentiel & un grand État, Tappàt puissant qui lui attire les étrangers et leurs guinées : vingt modestes citoyennes valent moins au trésor royal qu'une seule d'entre vous; aussi étes-vous hors de tous les rangs, à côté de tous les étals, cl les femmes par excellence de tous les hommes.
En 1777, mademoiselle Gnimard menait encore le même Irain de vie ; écoutez un journal : « 1 2 octobre. La parodie de l'opéra d^Héraclide, jouée chez mademoiselle Guimard , Ta été une seconde fois à Cboisy, la reille du départ de Fontainebleau. Le roi en a élé si content , qu'il a donné une pension à Tauteur, Despréaux, danseur de l'Opéra. On peut juger par celte faveur combien Sa Majesté a encore l'ingénuité du bel âge et aime à rire. » — Ce bon Louis XVI ! — « l*' ifecembre. On a encore donné lundi, chez mademoiselle Guimard, la même parodie. On a commencé sur les dix heures, devant la plus auguste assemblée, composée de princes du sang, de plusieurs ministres et d'un nombre de grands du royaume. »
Je vous le demande, qu'y avait-il de plus à la cour, si ce n'est un roi ennuyeux?
En 1776, on retrouve mademoiselle Guimard conduisant une révolution à l'Opéra, plus grave encore que celle des jupons courts, qui eut lieu sous la Camargo. Il s'agissait d'interdire la maternité aux danseuses. Mademoiselle Guimard disait dans les assemblées : a Surtout, mesdames et messieurs, point de démissions combinées : c'est ce qui a perdu le parlement. »
Elle eut pourtant une passion sérieuse : un pauvre officier de fortune, qui jouait la comédie sur son théâtre, la séduisit par sa belle tête intelligente et triste Elle n'eut pas le temps de l'aimer, mais elle le pleura avec des larmes d'amour : il s'était fait tuer en duel par un de ses amants. Quand celui-ci vint annoncer à la Guimard qu'il venait de tuer un drôle qui lui avait soutenu qu'il n'était pas aimé, elle s'abandonna à une douleur sans bornes et lui dit : a C'est lui que j'aimais. »
Vers 1780, mademoiselle Guimard tomba peu à peu dans l'oubli. Çà et là, les gazettes parlent un peu en passant de sa belle manière de danser au théâtre et de pirouetter dans la vie. Mais c'est un sujet passé de mode; on cesse de se ruiner pour ses caprices, elle est trop connue de toutes les façons pour exciter encore la curiosité. Ainsi va la renommée : on la regarde venir avec ardeur; on jette des branches de laurier sur son chemin, on la couronne dMmmortelles. Une fois venue , on ne la traite plus que comme un vieil ami qui ne vous apprend rien de nouveau. On la voit
partir sans regret, à peine si on prend le temps de lui dire adieu.
Que devint la Guimard après ses fabuleux triomphes? Ces bohémiennes de l'Opéra apparaissent sans dire d'où elles viennent, et disparaissent sans dire oii elles vont. S'éteignit-elle en silence à la porte d'une église? Garda-t-elle pour mourir un peu de sa scandaleuse fortune? Se réveilla-t-elle effrayée, comme Fragonard, son peintre ordinaire, dans un autre monde, c'est-à-dire sous la République une et indivisible? Ce qu'on peut dire sans doute, c'est qu'elle mourut seule, sans emporter une larme, ni un souvenir, ni un regret, si ce n'est celui des enfants prodigues qu'elle avait ruinés. Cependant, comme Dieu n'oublie pas les aumônes faites à deux mains, la main de la fortune et la main du cœur, il lui sera beaucoup pardonné là-haut. Faire l'aumône, c'est faire pénitence, c'est travailler pour Dieu, c'est dépouiller la robe de fête pour revêtir la robe de lin des pèlerins du ciel *.
* J^aurais voulu toujours ignorer la fin de celte destinée galante. Or, celle qui se disait la rivale d^une reine et qui luttait de magnificence avec un roi ; celle qui , en qualité de déesse , trouvait le mariage indigne d*elle, finit par épouser, au lieu d*un prince allemand, le sieur Despréaux, professeur de grâces au Conservatoire, près de qui elle mourut silencieusement dans on vertueux intérieur du Marais !
C'était en 1773, au mois de mai. La marquise de Penhoër donnait une fête nocturne dans son hôtel ou plutôt dans son jardin de la rue Saint-Dominique. Le marquis revenait de la Rochelle, où il avait laissé son régiment; elle voulait, disait-elle tout haut, saluer par une joie bruyante le retour de son cher mari. Mais la vérité, c'est qu'elle espérait que, dans le trouble de la fête , elle retrouverait un quart d'heure de liberté pour revoir le a chevalier » tout à loisir : or le chevalier, c'était La Clos, lieutenant d'artillerie connu à l'armée par ses duels , connu dans les lettres par quelques vers lestement tournés, comme VEpître à Margot, qui avait offensé la cour dans la personne de S. A. R. madame du Barry.
Comment La Clos avait-il vaincu madame de Penhoër? sans doute parce qu'elle était fille d'Eve comme toutes
les femmes. Il y avait d'ailleurs une pomme là dedans. Voyez cet impromptu à madame de Penboër, cité par Grimm. La Clos offrait, dans un bal, une pomme d'api à la marquise, a Je ne la recevrai qu'avec des vers, » lui dit-elle, car elle le savait poëte. II improvisa ce quatrain :
Comme Vénus vous ôles belle , Comme Paris je suis berger, Comme lui je viens de juger :
Voulez-vous me traiter comme elle?
Cependant la marquise de Penhoër, assise tristement au coin du feu, attendait les convives du souper. Elle était triste et soucieuse comme une femme qui a aimé, qui aime, ou qui va aimer. Adorable tristesse, qui est en même temps le plus doux et le plus amer parfum de la vie.
Un grand laquais vint la distraire de sa rêverie en annonçant la comtesse de Lubersac. Les deux amies s'embrassèrent avec effusion sans songer à ce qu'elles faisaient, a Je suis bien triste I dit la comtesse en respirant des sels. — Qu'avez-vous donc, ma toute belle,
— trop belle, — comme dit M. de Caylus? — Je n'ai rien; mon cœur est si bouleversé, que je ne le comprends plus. — Ce pauvre cœur, qui donc l'a maltraité ainsi? — Ehl mon Dieu, pourquoi vous le dire? ne l'avez-vous pas deviné? j'aime le chevalier de La Clos.
— Le chevalier de La Clos I » dit la marquise de Penhoër toute pâle et tout émue. Elle éclata de rire pour cacher son trouble, a Est-ce qu'on aime le chevalier
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de La Clos? il est charmant, il est adorable, si vous voulez, mais peut-il inspirer une passion sérieuse? — Sérieuse! est-ce que toutes nos passions, bonnes ou mauvaises, ne sont pas sérieuses? Ahl marquise, je suis bien punie de Taimer I n
La marquise respira, un éclair de joie passa dans ses yeux, a II ne vous aime donc pas ? demanda-t-elle à son amie avec anxiété. — Que sais-je? hier il était k mes pieds, me jurant une passion étemelle ; et puis. . « le soir, en sortant de la Comédie italienne, comme j'allais monter dans mon carrosse, un homme passa gaiement devant moi , ayant à son bras cette petite folle de théâtre qu'on surnomme Fleur-d'Ëpine. — Qui va venir ce soir. — Elle va venir? — Oui, vous savez qu'elle chante comme un ange; le marquis est fou de musique italienne. Nous avons, ce soir, avant souper, un concert, à mon grand désespoir, du reste, car je ne suis pas du tout en train de chanter. — M. de La Clos m'a dit qu'il viendrait. — Je l'attends. Je vous avoue que je suis très-curieuse d'étudier sa figure en face de vous, ma chère comtesse, pendant que Fleur-d'Epine chantera. »
Une demi-heure après, on annonça mademoiselle Jaliette, surnommée Fleur-d'Epine, depuis qu'elle avait joué dans l'opéra de Voisenon qui porte ce titre. Elle était accompagnée de deux ou trois comédiennes plus célèbres , mais moins jolies.
La marquise de Penhoër appela Fleur-d'Épine, espérant la faire jaser, sans se compromettre , sur les
amours de la coulisse, a Ce n'est pas là, lui dit-elle, des passions sérieuses, pas plus sérieuses dans la coulisse que sur la scène. C'est encore de la comédie. — Croyez-le, madame, dit Fleur-d'Ëpine , la femme est toujours femme : celle qui montre du cœur sur le théâtre, c' est f qu'elle en a; et celle qui montre du cœur est celle qui a aimé, c'est celle qui aime, car l'amour n'est-il pas toute la vie des femmes , qu'elles soient sur le théâtre de la Comédie italienne ou qu'elles soient sur le théâtre du monde ? »
La plupart des amis du marquis se promenaient dans le jardin. La Clos survint alors avec les plus attardés. La marquise , jugeant qu'il lui restait quelques minutes de liberté avant le concert , passa dans son boudoir et fit demander La Clos. Le lieutenant d'artillerie accourut avec empressement; il saisit la main de la marquise, l'éleva galamment à ses lèvres et dit avec beaucoup de laisser aller : a Comme je vous aime! » Elle retira violemment sa main ; peu s'en fallut que , dans le mouvement , La Clos ne reçût un soufflet ; cependant elle se contint , sourit avec grâce et leva sur lui un regard d'une tendresse inexprimable, a Vous m'aimez? — Ne le voyez-vous donc pas quand je vous parle? Ah! si vous pouviez suivre toutes les idées qui partent de mon cœur ! — Je ne veux pas douter de vos sentiments, j'y veux croire toujours; vous n'aimez que moi, moi seule? — Oui, je n'aime que vous, je n'ai aimé que vous ! ^ — Et vous n'aimerez que moi! — C'est un serment inutile. »
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La marquise soude, a Que voulez-vous? lui demanda La Clos qui avait ressaisi la main rebelle. — Rien. . . . des ordres à donner. »
Un valet de chambre entra, la marquise alla vers lui. « Attendez-moi, dit-elle à La Clos qui voulait la suivre, je reviens à vous. »
Le valet de chambre s'éloigna bientôt. La marquise retourna s'asseoir sur le sofa, a C'est étrange, dit-elle au lieutenant d'artillerie , comme le cœur cherche toujours l'inquiétude I Save^vous ce que j'ai fait depuis ce matin? j'ai douté de votre amour! — De quoi ne doutons-nous pas aujourd'hui , aujourd'hui que le monde est peuplé d'athées? Mais vous n'êtes pas aveugle, vous. Vous ne doutez pas de Dieu en voyant le ciel; vous ne doutez pas de mon cœur quand je vous parle. Où trouverais-je une femme aussi belle et aussi charmante? Est-il ici-bas une seule créature digne de vous détrôner? »
A cet instant, la comtesse de Lubersac entra dans le boudoir. La Clos se leva le plus naturellement du monde pour la saluer, a Si vous étiez entrée un instant plus tôt, ma chère comtesse, dit madame de Penhoër, vous auriez entendu M. de La Clos qui me disait que pas une femme sur la terre n'était digne de me détrôner; cela veut dire qu'il m'aime plus que toutes les femmes. »
La comtesse pâlit et regarda La Clos d'un œil foudroyant, a Pas une seule? dit-elle d'une voix étouffée; H. de La Clos m'en disait autant hier. »
La Clos n'était pas homme à perdre la tête en si grave occurrence; il regarda tour à tour la marquise et la comtesse avec son plus amoureux sourire. — Eh bien, dit madame de Penhoër, qu'avez-vous à répondre? Vous voilà confondu dans votre indignité. En vérité , il semblerait que nous sommes des filles d'Opéra? — Vous êtes des duchesses, et j'ai parlé selon mon cœur. Permettez-moi de m'expliquer. — Cette explication doit être trop originale pour que nous nous refusions le plaisir de l'entendre. — Il y a en moi deux hommes, celui d'hier et celui d'aujourd'hui. Tous les deux sont sincères. Je vous aime, marquise, parce que vous êtes belle et charmante; je vous aime, comtesse, parce que vous êtes jolie et délicieuse. De part et d'autre, c'est un culte sacré; je me ferais tuer pour l'une , je voudrais mourir pour l'autre. Dieu ne s'est pas contenté de nous donner une âme, il nous a donné un cœur : je vous aime de toute mon âme, comtesse; marquise , je vous aime de tout mon cœur. — Quoi ! s'écria madame de Penhoër en frappant du pied , vous osez nous parler ainsi , le front levé et le sourire aux lèvres ! Dieu merci , nous n'aurons pas la simplicité de vous Croire. Allez courir les aventures dans un monde plus accessible. — Ne me condamnez pas sans m'entendre. Je ne suis pas de ceux qui parquent l'Amour dans un pré, avec un pieu et un licou; l'Amour est un aigle qui dévore l'espace; croyez-le bien, celui-là n'aime pas , celui-là n'a jamais] aimé qui se contente d'une seule maîtresse; c'est un cœur sans force et sans
feu. Le véritable amant , Richelieu l'a prouvé , est celui qui va de Torage à la tempête, de la comtesse de Lubersac à la marquise de Penhoër, de la grâce naïve à la coquetterie raffinée, de la beauté qui séduit à la beauté qui enchante. — Ainsi, dit la comtesse de Lubersac, M. le chevalier de La Clos se contente d'aimer deux femmes à la fois! c'est peu, en vérité. — Par exemple, dit-il en saisissant avec son impertinence accoutumée la main des deux femmes, je ne comprendrais pas qu'on pût en aimer trois, car c^est assez de deux pour réunir tous les trésors de la création. »
La marquise sonna violemment. Le valet de chambre ouvrit la porte et annonça Fleur-d'Epine , suivant en cela les ordres de sa maîtresse, a C'est une comédie, murmura La Clos en se mordant les lèvres; mais je ne veux pas être battu. »
Fleur-d'Epine, toute surprise, s'était approchée de lui. tt Comtesse, marquise, dit-il en s'inclinant, je vois qu'il faut vous dire adieu; aussi bien, continua-t-il d'un air victorieux, on m'attend ce soir à souper. — C'est moi, lui dit tout bas la comédienne. — Vous vous trompez d'un jour, Fleur-d'Epine. Il y a dans les salons une jolie créature qui m'attend pour partir, v
La Clos fit signe à Fleur-d'Epine de s'éloigner. Après quoi il s'inclina avec une grâce exquise devant mesdames de Penhoër et de Lubersac. « Adieu donc , marquise, et vous, comtesse. Conquérir est notre destin , il faut le suivre ; peut-être , au bout de la car-
rière, nous rencontrerons-nous encore; car vous me suivrez d'un pas égal; séparons-nous donc, pour le bonheur du monde; prêchons la foi chacun de notre côté; il me semble que dans cette mission d'amour vous ferez plus de prosélytes que moi. Je connais votre ferveur, et si Dieu* nous juge sur nos œuvres, vous serez un jour les patronnes de quelque grande ville, tandis que feu votre ami sera tout au plus un saint de village. »
Une demi-heure après, pendant le concert, on entendit partir un carrosse, a Quelle idée, de 8*en aller sitôt I » dit le financier Framyn de Villiers.
C'était un ami de M. de Penhoër, parce qu'il lui servait tous les ans, à titre de prêt, vingt à trente mille livres, dont le marquis payait rigoureusement les intérêts.
Or le carrosse qui venait de partir était le sien. Un des laquais vint lui dire que sa femme, n'ayant pu résister à une violente migraine, retournait à l'hôtel et qu'elle lui renverrait la voiture au plus tôt.
Au même instant, à deux pas du fermier général, la marquise de Penhoër disait à la comtesse de Lubersac : tt Eh bien, vous voyez qu'il parlait sérieusement; ainsi, ni vous, ni moi, ni Fleur-d'Epine 1 Nous sommes vaincues avec outrage, car c'est par une bourgeoise; si c'était une comédienne, passe encore! Voyez-vous la figure épanouie du brave homme de financier? Cela ne vous console-t-il pas? »
Fleur-d'Epine murmurait alors devant le clavecin :
a Comme je suis heureuse que La Clos ne m'ait pas altendue ce soir, comme il l'avait dit! J'aime mieux La Clos amoureux avec ses dettes que cent louis avec un financier; mais j'aime mieux deux cents louis avec un financier que La Clos amoureux. »
C'est tout ce que je sais de Fleur-d'Epine. Comment son ami Voisenon, qui l'a confessée » aux matines de Cythère » , n'a-t-il pas écrit une page sur elle dans ses chiffons littéraires?
Mais le portrait de Fleur-d'Ëpine, par Péronneau, est là qui me parle par la plus jolie bouche de toutes les belles folies de cette comédienne oubliée. Fleurd'Epine me confesse ainsi qu'elle a aimé une fois, qu'elle a été aimée cent fois, qu'elle a tyrannisé tous les cœurs pour se venger de son premier amant. les liaisons dangereuses 1 dirait La Clos.
Ce portrait est une merveille d'éclat et de fraîcheur, — des fraises fondues dans du lait, des pèches mûrissantes, des lys et des roses, — ou plutôt, comme dit le poëte antique : a Une goutte du sang de Diane sur la neige des montagnes. » Jamais le pastel n'a répandu plus de charme féminin, plus de grâce féline, plus de volupté pénétrante.
u II est passé , le temps des cinq maîtresses ! »
s'écriait Dorât à quarante ans; ce qui ne Fempécha pas de mourir dans les bras de l'amour un an après. L'amour, ce jour-là , s'appelait mademoiselle Fannier, de la Comédie française.
C'était sous le règne de la poésie galante, du persiflage et du gazouillement, le règne pomponné des passe-tempSj des bagatelles, des héroîdes, des à-propos, enfin de toutes ces œuvres folâtres qui ont eu leur jour de fête dans le boudoir des marquises, mais qui heureusement n'ont pas eu de lendemain , parce que le lendemain de cette fête a été 1789! U y a ça et là quelques études curieuses sur ce chapitre, un peu trop
dédaigné ; l'esprit n'a rien à risquer dans ce domaine aujourd'hui désert : l'inspiration ne vous prendra jamais parmi ces ombres fugitives. On peut, sans crainte du mal, ramasser et respirer ces bouquets flétris, toucher à cette lyre brisée qui a tant de fois appelé le déUre : les bouquets n'ont plus un parfum , la lyre n'a plus un son. Le dernier soupir de Louis XV a passé sur tout cela. Les mascarades de Watteau , les pastels de La Tour, la déesse d'Amathonte, les Muses et les Grâces, Amour et Apollon, enfin le beau monde du Parnasse et de l'Olympe, ces vieilles illusions, si bien enluminées jusqu'à la fin, se sont évanouies pour jamais aux premiers éclats de l'orage révolutionnaire. La belle saison du dix-huitième siècle touchait à son déclin; les hirondelles ont pris leur vol pour ne plus revenir. Dorât, qui avait été durant vingt ans le roi ou plutôt le petit-maitre de toutes ces chimères, leur a élevé un mausolée sur ses cendres.
Je m'étais arrêté hier devant la boutique en plein vent d'un marchand d'estampes, à la porte de l'Institut, cherchant ces chefs-d'œuvre de Moreau et d'Eisen qui égayent les poésies de 1775. Je voulais par là ramener toutes mes idées dans le dix-huitième siècle; déjà j'étais en bon chemin, lorsqu'un vieux chevalier, que j'ai vu l'hiver aux soirées d'un gentilhomme bourgeois , vint à passer à propos, «c Que faites-vous donc là? me demanda-t-il. — Mon cher joueur de whist, j'étudie tant bien que mal le frontispice du dix-huitième siècle, ou, pour parler plus simplement, je
cherche l'histoire de Dorât. — Dorât le mousquetaire! Et à quels livres allez-vous donc vous fier? — A aucun^ mais à tous , mais surtout au Journal et aux œuvres de Dorât. — Tout cela est bel et bon, mais je sais quelque part un vieux livre presque déchiqueté par le temps, un livre précieux qui date de 1754, et qui en sait long sur ce poëte. Croyez-m'en, consultez ce livre-là. — Mais dans quelle bibliothèque? — Rue Saint-Dominique ; je vous y conduirai. Venez me prendre ce soir à onze heures. — A onze heures? — Oui, le livre en question n'est ouvert qu'entre onze heures et minuit. Je parle sérieusement; vous verrez. Adieu. »
Et mon vieux joueur de whist s'éloigna sans vouloir dire un mot de plus.
Comme il n'y a rien en lui d'extravagant, j'allai le soir en son logis à toute aventure. Il m'attendait, a Ah! diable, dit-il en me voyant, vous n'avez ni jabot ni manchettes ! y» Je voulais sourire, a Ni poudre ni talons rouges ; en vérité , cela n'a pas le sens commun : vous êtes habillé à la façon des poètes d'aujourd'hui ; c'est bien la peine de s'habiller! Croyez-moi, si vous aviez une veste à la Louis XV, une culotte de soie et des talons rouges, sans oublier l'esprit du temps, vous seriez mieux accueilli dans la susdite bibliothèque. Malgré tout, allons rue Saint-Dominique. »
Nous arrivâmes bientôt à la porte d'un petit hôtel délaissé, un peu égayé à la façade par des lumières sans nombre. Le vieux laquais qui nous avait ouvert dit au chevalier : a Vous arrivez à propos , il y a ce
soir petit souper. — Voilà, pensai-je, une bibliothèque qui s'annonce bien. » Nous montâmes un petit perron qui nous conduisit dans un grand vestibule illuminé. De là nous passâmes dans une chambre à coucher qui était un souvenir fidèle du dix-huitième siècle. Des boiseries sculptées, encadrant des médaillons de Fragonard; des dorures partout, des pastels de La Tour, un portrait de Rigault, un buste d'AUegrain, des tableaux de Boucher, des tapisseries, un lit en bois de rose; enfin rien n'y manquait, pas même la ruelle. Mais, pourtant, ou étaient le petit abbé, le petit poëte, le petit-maître? a A merveille I dis-je en entrant. Mais où est donc madame la marquise de céans? — En effet, vous l'avez deviné, il y a ici une marquise; elle s'habille pour le souper. »
J'étais de plus en plus surpris et curieux; il me semblait, comme au beau temps, lire un conte de fées. L'apparition soudaine de la dame du lieu ne fit que me pousser plus loin dans mon illusion. C'était une marquise de quatre-vingt-quatre ans. Il avait neigé sur ses cheveux pendant plus d'un demi-siècle, mais cela ne l'empêchait pas de se poudrer comme en 1775. C'était d'ailleurs une belle vieillesse, souriante, un peu mélancolique, dans des atours vieillis, mais encore aimables; une robe de satin à grands ramages, une mantille de fine dentelle à mille fleurs, un petit bonnet couronné de roses de mai, des mules de soie, des bracelets à médaillons. Elle s'appuyait sur une femme de chambre assez éveillée, qui riait sous cape des
ridicules de la pauvre marquise. « La voilai voilà notre bibliothèque , » me dit mon mentor.
Il attendit que sa vieille amie fût dans son fauteuil pour me présenter. Elle nous avait à peine entrevus. La femme de chambre la fit asseoir et lui mit des lunettes, ce qui ne gâta pas du tout sa physionomie. Nous nous avançâmes en silence. Mon joueur de whist prit la parole : a Madame la marquise, je vous présente un jeune poëte de vos amis. » La marquise retrouva un reste de ce charmant sourire du dix-huitième siècle qui n'est plus que dans les pastels. » Un jeune poète de mes amis, cela n'est point un madrigal, mais une épigramme. — Marquise, vous savez comme je parle de bonne foi; je voulais dire par là que notre poëte
en question a feuilleté Dorât Ne vous offensez pas,
me dit le vieillard à l'oreille, mais il faut que Dorât soit pour vous à cette heure un poëte. »
A ce nom de Dorât , la marquise regarda tendrement les médaillons de ses bracelets, a Dorât ! Dorât ! » ditelle en souriant.
Elle pencha la tête et regarda autour d'elle comme pour retrouver l'image évoquée de son cher poëte. Son regard s'arrêta sur moi. u Soyez le bienvenu. Vous riez en songeant à Dorât. Mais , si Dorât n'a pas été un poëte par ses vers, il l'a été par son cœur. — Allons, allons , marquise , dites par ses amours. — Comme il vous plaira, chevalier. »
Ici, la marquise repoussa son écran et respira son flacon, tt On vous a parlé des philosophes, reprit-elle
avec dédain, des philosophes comme Helvétius et Diderot. Croyez-m'en , Dorât était un plus grand philosophe; il est mort comme un sage de la Grèce. — C'est vrai, dit le chevalier, mais il n'a pas vécu ainsi. — Bien mourir avant tout, chevalier; la sagesse n'est pas de vivre sagement, j'imagine. Que voulez-vous, je suis entêtée en diable; plus d'un demi-siècle, un horrible demi-siècle , plein d'orages et de bourrasques , a passé sans m'entraîner. J'ai tenu bon; je suis restée fidèle à mon temps, fidèle à mes souvenirs, fidèle à mes amours ; mes amis ont eu beau faire et beau dire ; ils ont ri de mes vieux ridicules, comme s'ils n'en avaient pas d'autres, mes pauvres amis! N'est-ce pas, chevalier? Sonnez donc Zoé, s'il vous plaît : j'ai faim; le vidame , d'ailleurs , est arrivé , et Fanfreluche veut se mettre à table. »
J'oubliais : la marquise avait sur les bras un griffon endormi que je pris d'abord pour un chien de la manufacture de Sèvres, a Hélas I me dit*elle en me le présentant, c'est mon dixième grifiTon et je crois que c'est toujours le même. J'ai survécu à dix générations de chiens I »
Nous passâmes bientôt dans une salle à manger des plus curieuses, tendue de tapisseries magnifiques représentant diverses scènes agrestes : les Nymphes bocagères buvant à la fontaine et les Chasseresses égarées. Deux petits buffets en bois de rose, ornés de miniatures , deux consoles dorées , deux glaces de Venise , des groupes de Sèvres , des dessus de porte ,
voilà à peu près l'ameublement de cette salle. Je ne décrirai pas le souper, pour en finir et pour ne pas offenser les amphitryons modernes; c'était un petit souper, voilà tout. Le vidame, qui était un arrièrecousin de la marquise, nous attendait dans la salle en lisant la Gazette de France, a Toujours dans vos papiers publics! dit la marquise avec dédain; de quoi est-il question, s'il vous plaît? — De Méhémet-Ali, de M. Thiers et de M. de Lamartine. — Je ne connais pas ces gens-là. Que joue-t-on à la Comédie française? — La Camaraderie. — Je ne connais pas ce mot-là; c'est sans doute quelque copie des Preneurs de Dorât Tenez, toutes vos gazettes ne savent pas ce qu'elles disent; le journal de Dorât, à }a bonne heure! Après le souper, pendant que le chevalier donnera à mon cousin une leçon de trictrac, nous deviserons tout à notre aise sur ce chapitre. )»
Après le souper, nous retournâmes dans la chambre à coucher. Le chevalier et le vidame se mirent à jouer silencieusement dans un coin; la marquise demeura un instant pensive et un peu attristée : elle recueillait ses souvenirs; elle repassait d'un pied tremblant au travers de toutes les fêtes dorées de sa jeunesse; elle ressaisissait d'une main défaillante l'ombre de toutes les chimères de son cœur, a Ah ! que je suis loin de tout cela! dit-elle avec un soupir; j'ai beau tendre les bras, je ne saisis que la mort! Au moins, je me console un peu quand je babille sur le temps passé , alors même qu'on ne m'écoute pas. — Eh bien, de grâce,
madame la marquise , parlez du bon temps ; moi , je vous écouterai avec religion ; parlez-moi de Dorât surtout , de Dorât et des cinq maîtresses qu'il a si bien chantées. — Songez, monsieur, que dans la bonne édition de ses poésies les cinq maîtresses sont réduites à trois; mais, du reste, il y en a d'autres qu'il n'a pas chantées, mais qu'il a aimées, r»
La marquise baissa les yeux avec une candeur de quatre-vingt-quatre ans. Le moment était venu de feuilleter le vieux livre, comme avait dit le chevalier; déjà j'en avais secoué la poussière, a Je vous écoute, madame la marquise; vous savez par cœur l'histoire de Dorât : de grâce, racontez-moi cette histoire, si vous ne voulez me condamner à la lire dans quelque mauvaise biographie. — Hélas I mon jeune ami, c'est une histoire qui me touche de trop près. Comment vous raconter... Après tout, un confesseur de plus ou de moins I... Ah ça! chevalier, n'écoutez pas aux portes. Pour vous, poëte, pardonnez-moi mon jargon et mes péchés. »
a Avant tout, je vais vous dire à peu près mes aventures ici-bas; mes aventures, car je me pique d'en avoir sur le cœur. Je suis entrée dans le moade par le mariage : une assez mauvaise porte, n'est-ce pas? Mais vous n'en savez rien sans doute.
» Au bout de deux ans et demi (j'ai compté les