‹ Princesses de comédie et déesses d'opéraChapitre 9 sur 65 · S90 PRINCESSES DE COMÉDIE · texte numérisé non relu

S90 PRINCESSES DE COMÉDIE

jours), M. le marquis mourut. Je me tins à ce nouveau malheur, de peur de pire. Je n'eus pas de regrets bien vifs, car M. le marquis s'était donné la peine de venir au monde et de s'en aller, voilà tout. Il n'avait rien laissé dans le souvenir des hommes ni des femmes, si ce n'est un jargon brillant, un curieux attirail de petite-maitresse et un testament en ma faveur de vingtquatre mille livres de revenu. C'était tout ce qu'il pouvait faire de mieux — avant de mourir pourtant. Le pauvre homme! Figarez*voos que je fus de bonne foi dans le mariage; je voulus m'entéter à l'aimer, maïs il n'y avait pas de prise.

D Comme le vent soufflait alors à la philosophie , il s'obstinait à se croire philosophe; en conséquence, il me tourmentait avec réflexion, me tyrannisait avec méthode et m'ennuyait, comme dit M. Jourdain, par raison démonstrative. J'eus beau faire pour l'aimer; de guerre lasse, je me mis à le haïr. Il se laissa faire « le philosophe : à tout événement le sage est préparé. Mais pourtant, quand il vit que je poussais la philosophie trop loin, il se dépita si bien qu'il tomba n^ialade. Je ne sais trop pourquoi il mourut; par système peut-être.

n J'arrosai le testament de mes larmes , et je me voilai la face d'un crêpe austère qui me laissait entrevoir le riant, horizon du veuvage.

« J'ai oublié de vous dire que j'avais en ce beau temps une figure à désespérer amoureux et rivales; aussi , quand vint l'heure de jeter au vent ma grande

coiffe y je n'eus pas du tout l'idée d'aller m'ensevelir aux Carmélites ou au Sacré-Cœur. Je rentrai dans le monde par une porte à deux battants; mais, hélas! le monde, si attrayant à l'horizon, perdit de beaucoup quand je le vis de tout près I

1) En 1775, ce n'étai^pjus qu'une génération abâtardie. J'allai dans vingt cercles sans rencontrer rien qui vaille. Qu'étaient devenus l'amour, l'esprit et la grâce? Ces messieurs se gardaient bien d'en avoir. Et pour* tant ces dames disaient encore, les adorables. Les Anglais appelaient ces adorables, les singes; c'était mieux trouvé : il est vrai qu'alors nous disions des petits-maitres anglais, les ours. Oui, les singes, car ils singeaient les philosophes et les Anglais : c'était bien la peine! Us n'avaient pas perdu pour cela l'extravagance sans verve, le jargon insipide, l'esprit paré des vices du cœur, c'est-à-dire l'apanage de leurs atnés. Mais, au lieu d'enjouement, nos adorables n'avaient plus que de l'engouement, de l'engouement si exagéré pour toutes les sottises humaines, qu'à la moindre controverse, ce n'était plus que des espèces de coqs anglais, dressés sur leurs ergots et se livrant bataille pour la distraction des spectateurs.

n Je vis bien qu'il n'y avait pas grand'chose de bon

à faire avec l'amour; et, comme une femme ne peut

pas vivre sans féerie, j'eus recours à la musique, à la

peinture, à la poésie. J'ai griffonné, j'ai barbouillé,

j'ai fait du bruit. Après cela , j'ai joué la comédie de

paravent avec la reine Marie-Antoinette. Que dis-je, la

comédie de paravent ! j'ai joué la Comtesse, du Mariage de Figaro , à Versailles.

)) C'est vers ce temps-là que les Baisers de Dorât me sont tombés sous la main ; j'ai raffolé de cette poésie sans savoir pourquoi, sans doute parce que c'était, comme l'a dit lui-même le poëte, le chemin de notre amour. Je lui écrivis une lettre assez spirituelle , quoique assez longue, que vous retrouverez un peu arrangée dans son journal , si j'ai bonne mémoire. La première fois que j'entrevis Dorât, ce fut aux fêtes royales de Fontainebleau. Je ne le trouvai ni bien ni mal au premier coup d'œil; mais, peu à peu, je découvris je ne sais quelle douceur charmante dans son regard , je ne sais quel caractère de délicatesse et de mélancolie à travers son joli masque de légèreté et d'insouciance; il m'avait plu , bientôt il me toucha. Son front avait de la noblesse, son sourire une grâce spirituelle ; avec un peu de naïveté, c'eût été le sourire de l'Amour. La rêverie allait assez à son front; mais la pensée, jamais. 11 était bien le sommaire de ses œuvres ; mais il était plus doux encore à entendre qu'à lire.

» Je ne l'avais qu'entrevu. Je le vis peu de jours après au bal de madame d'Ange ville. Je raffole du bal; le bal est le premier enjôleur des femmes. Il y pleut des pommes de l'arbre de la science ; il y règne un oubli de soi-même et des autres qui m'enchante , du moins qui m'enchantait, car il me faut parler au passé.

» Donc, j'étais dans l'enivrement de la fête, quand Dorât passa près de moi. Il m'avait dit trois paroles

aimables , j'avais répondu par deux sourires et demi. Il y avait prise d'un côté comme de l'autre ; mais mon entourage nous obsédait, a Eh I madame la marquise , s' estait écrié avec un air d'humeur qui m'a réjouie , n faites donc fermer votre porte , que je puisse vous » parler à mon aise ! n

n C'était en vérité la première fois que je rencontrais dans le monde un homme d'esprit : aussi je l'écoutai de tout mon cœur. 11 me parla en conséquence. Que vous dirai-je! il vint chez moi et me prouva qu'il était chez lui, jusqu'au jour où une servante de Molière, mademoiselle Fannier, détrôna l'orgueilleuse marquise de Marivaux. Je ne rappelle ceci que pour mieux vous peindre mon cher poëte, ou bien c'est pour abuser mon cœur une fois encore par le riant souvenir de cette rencontre.

9 11 s'appelait Claude comme mon mari, il s'appelait en outre Joseph; mais ce Joseph-là ne se fût pas laissé vendre par ses frères et n'eût pas perdu son manteau. Il est né à Paris en 1740. Son père, originaire du Limousin, était auditeur des comptes. Sa famille, connue depuis longtemps dans la robe , voulut qu'il suivit le barreau. Après quelques succès de collège , il endossa la sombre casaque; mais cela n'allait pas à sa jolie figure enjouée qui semblait demander du soleil, de l'amour, des aventures. Il abandonna bientôt le grimoire de la justice , il se fit mousquetaire en dépit de tout le monde , hormis d'une petite créature de son voisinage qui l'avait agacé.

» Une fois mousquetaire , les choses allèrent grand train. Mais, comme disait si bien le marquis de Pezay: tt Baisers surpris sont les moins doux, n La voisine y mit de la mauvaise foi; elle fit semblant de se défendre, et quand elle vit que le mousquetaire , au lieu de loi donner sa main, ne lui donnait que son cœur, elle s'en alla trouver une vieille tante de Dorât , une janséniste outrée, à qui elle confia les beaux faits d'armes de son neveu le mousquetaire. La vieille tante effarée promit à la voisine de prier Dieu pour elle, a Voilà tout ce » que vous pouvez faire pour moi, madame 1 n

n La vieille janséniste fit venir le coupable à son tribunal de piété. « Mon pauvre enfant , pour l'amour n de Dieu, ne soyez plus mousquetaire, car un moas- « quetaire n'a jamais fait son salut. »

y> Dorât eut beau dire que le ciel l'avait fait naître mousquetaire, que le temps seul lui manquait pour devenir maréchal de France, la vieille tante fut inflexible; et comme elle avait des écus qui parlaient encore plus haut qu'elle-même, Dorât se résigna : il fit des vers pour se consoler. Savez-vous qui il chanta dans ses premiers vers ? Le Malheur. Quel contre-sens! 11 arrive dans le monde à dix-huit ans avec le plus riant cortège, et le voilà qui chante le Malheur, quand les €hloé, les Zulmis et les Thémire attendent à la porte I

ii Dorât ne resta pas longtemps dans le grand chemin du Parnasse, où il se fut perdu. 11 fit bien encore une ou deux tragédies, mais la tragédie était alors, suivant un mot de Diderot, l'antichambre de la poésie; il

fallait bien passer par là. Dorât se mit bientôt à soupirer des héroïdes; il rima sans perdre haleine les plaintes amoureuses de je ne sais combien de colombes infortunées; il attendrissait tous les cœurs, excepté le sien.

1» Il a pourtant tenté la fortune littéraire par une tragédie , Zulica, qui obtint la plus belle chute du monde. Crébillon le tragique avait pris la pièce sous ses auspices ; il avait voulu refaire à son gré le cinquième acte, a Ah ! quelle était mon ivresse I disait » Dorât; je voyais déjà ma pièce aux nues, j'écoutais D les applaudissements, je n'aspirais pas à moins qu'à « l'imnMnrtalité. Le jour fatal arrive : c'est le coup de » baguette qui change en désert les jardins d'Armide. 9 Mes quatre actes cependant furent reçus avec trans* 9 port; mais l'acte de Crébillon le tragique fut siiSlé D à outrance. Hélas ! le charme s'évanouit, et le temple » de la postérité se ferma pour moi. »

« Il voulut se venger de cette défaite par Théagène et Chariclée; mais, là, ce fut bien pis. Cette pièce n'eut pas une chute éclatante comine l'autre , elle tomba en silence. Dorât supporta cette chute avec beaucoup de philosophie. Il avertit gaiement son monde qu'il renonçait aux honneurs du sublime pour les baisers d'églé.

3) En effet , partant de là , il s'appuya gracievsemeni sur sùBL insoscianee et voyagea dans l'Ile de Cythère avec la troupe rieuse des Nym|^es et des Grâces. Od peut dire qu'il fut le Printemps en personne de l'empire

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de Vénus. Chaque année, on voyait éclore sous ses pas toutes les fleurs de Tamour et de la poésie. Que de bouquets! que de guirlandes! que de couronnes! que d'épitres fugitives! que de contes en l'air! que de baisers de feu ! Jamais la Muse Erato n'avait été si bien encensée. A tout propos, il jetait les fleurs à pleines mains. Il célébrait en même temps les reines et les bergères y les marquises et les comédiennes , les philosophes et les comètes. Quel joli persiflage ! quel babil léger! quelle gracieuse enluminure! mais surtout quelle aimable insouciance I

n Un soir, il rentre gaiement en son logis, en fredonnant je ne sais quel air de Rameau ; il trouve le marquis de Pe2ay gravement incliné sur un in-folio, tt Que diable fais-tu là, mon cber? — J'ai de l'ambî- 3) tion depuis ce matin , répondit le marquis ; je veux 3) gouverner la France, ni plus, ni moins. — En vérité! » reprit Dorât; mais voilà que ton ambition me passe y> par la tête : je veux arriver aussi , moi. — A quoi y» donc? n Dorât réfléchit un peu : u Au cœur de la » petite Julie, de la Comédie italienne, v

yi Les deux amis passèrent deux heures à dresser leurs batteries. Comme c'était sérieusement, ilsarrivèrent tous les deux. Pezay donna des leçons de tactique à Louis XVI, qui le nomma grand inspecteur des côtes, aux appointements de soixante mille livres. Il se plaça bientôt si haut à la cour, que le premier ministre trembla de perdre son portefeuille. C'est par lui que Necker arriva; ainsi il a presque, en effet, gouverné

la France, a C'est une comédie qui finira plus mal que » mes tragédies , y> lui disait gaiement Dorât.

n En effet, le marquis de Pezay, exilé dans sa terre de Blois, y mourut de chagrin. Pour Dorât, vous me dispensez de vous dire de quelle façon il prit d'assaut le cœur de la petite Julie, a Hélas I écrivait-il au mar- » quis , je n'ai rien pris, n

y> Dorât menait la vie dissipée de tous les merveilleux de son temps; c'était un pilier de spectacle, un poëte de petits soupers, un enfant gâté des filles d'Opéra. Il jetait à tous les vents légers son amour, son esprit et son argent. Où prenait-il donc le temps d'écrire? Le matin, à son lever, il courait en chenille, c'est-à-dire en grand négligé , toutes les promenades et toutes les ruelles à la mode ; le soir, on le voyait partout où était le plaisir. Au moins, n'allez pas croire que ce poëte-là faisait des vers comme M. Jourdain faisait de la prose, c'est-à-dire sans peine et sans labeur. 11 avait l'air de les jeter sur son chemin, comme des roses qui s'effeuillent; mais la vérité, c'est qu'il avait plus tôt cueilli un ' baiser qu'une rime.

n Dorât, qui savait décocher l'épigramme, fut en butte à plus d'un mot malin, mais il tenait bon. A propos des jolies estampes dont il ornait ses livres, je ne sais plus quel abbé disait dans un salon : a Ce poëte » se sauve du naufrage de planche en planche, y» C'était un luxe incroyable de vignettes. Ainsi le seul recueil de ses fables lui coûta plus de trente mille livres pour les estampes de Marillier et d'Eisen , qui sont le chef-

d'œuvre du genre. Malgré les images , le livre ne se vendit pas. Mais ce qui désola le plus le pauvre fabuliste , ce fut cette insolence bien connue d'un Anglais qui entra chez le libraire de Dorât , paya sans marchander le prix du livre, en découpa toutes les gravures, et s'en alla sans mot dire , laissant les fables. Pour en finir sur toutes ces estampes, je vous dirai que ce pauvre Dorât a poussé l'enfantillage, dans une épitre à l'impératrice de toutes les Russies, jusqu'à envelopper ses Amours , à cause du pays oii ils allaient, dans des fourrures d'Astracan , sans compter que le çul-de-lampe qui est à la fin de l'épitre les représente sur des traîneaux.

» Il eut des amitiés célèbres : Voltaire , qui le craignait , le traitait de puissance à puissance , mieux que le roi de Prusse. Les grands seigneurs le recherchaient pour son esprit, les gens de lettres pour ses allures de gentilhonune, les femmes pour sa galanterie. Il y avait souvent cercle dans son joli logis de la rue d'Enfer; c'était un hôtel de Rambouillet au petit pied où on riait de l'Académie, oii on transformait le Parnasse en île de Paphos. On y jasait sur tout le monde, sur Voltaire et sur madame du Barry, sur le roi de Pmsse et sur mademoiselle Clairon. Fréron, qui n'avait d'esprit qu'au bout de la plume, venait là se reposer, ou plutôt recueillir pour sa gazette ; M. Lemierre venait y lire ses tragédies, mais c'était prêcher dans le désert; le marquis de Pezay et le marquis de Saint-Marc y amusaient les comédiens à petits traits d'esprit; Cré-

billon le gai u'y perdait pas son temps. On y voyait par-ci par-là Colardeau et Gilbert, deux poètes triâtes à faire peur ; le sieur Marmontel , un poëte en prose ; le jeune Fontanes , tendre nourrisson des Muses ; enfin , bien d'autres encore qui ne se sont pas donné la peine d'inscrire leur nom sur le grand-livre de la postérité. » Il eut en même temps des inimitiés sans nombre ; je vous l'ai dit, jamais poëte n'a subi tant d'épigrammes; mais, en revanche, que de jolies épitres et que de lettres charmantes l'Amour lui apportait chaque matin sur ses ailes de flamme ! A sa mort, on en a brûlé sans relâche pendant huit jours : il en reste quelque chose encore. Ainsi cette jolie peinture de Gilbert, qui raconte que, dans une promenade au Permesse, il voit un poëte endormi sur un lit de roses et veillé par les Grâces :

Oui , dis-je , quand on voit un mortel près des GrAces , Graînt-on de se tromper en disant : « G* est Dorât ! n

» A toutes les épigrammes , Dorât répondait par un trait d'esprit ou par un sourire. .Avec le siêur La Harpe, cependant, les choses allèrent plus loin; ainsi vous verrez, dans l'Année littéraire, que Dorât parlait dudit La Harpe en ces termes :

a Je démens les propos que ce fougueux petit gaze- » tier m'impute dans ses derniers chifibns périodiques, n II y a des gens d'une humeur vive qui prétendent " qu'un ridicule aussi outré demande une correction à yf l'avenant. Bah! on' se moque d'un nain qui se piète

n pour se grandir ; et quand il importune , une chique- » naude en débarrasse, n

n Ce petit paragraphe valait bien une volée de coups de bâton, toute l'Académie le jugea ainsi ; mais le sieur La Harpe, qui ne savait se défendre qu'avec la plume, reçut cela avec sa philosophie. Seulement, quand Dorât fut mort , il riposta tout à sçn aise. Que l'Académie lui pardonne !

» Cependant le pauvre Dorât, que j'avais perdu de vue, était sans ressource du côté de la fortune. Ses succès au théâtre lui avaient coûté cher. Le premier, il s'avisa de payer les applaudissements du parterre et le sourire des loges. On cite plus d'une petite vertu à la mode qui gagnait autant à ce métier qu'à tout autre. Aussi, à chaque succès, on appliquait à Dorât le mot des Hollandais après la bataille de Malplaquet : tt Encore une pareille victoire , et nous sommes ruin nés. n II tomba dans cette misère dorée qui est la pire des misères. Gilbert n'était pas plus désolé dans son grenier que Dorât dans son hôtel.

n Malgré les créanciers , les critiques , les épigrammes , malgré la mort , qui était déjà au seuil de sa porte, il poursuivit de plus belle, comme pour s'abuser, ses aventures galantes et son œuvre de poëte. Madame de Beauhamais a été sa dernière folie , en ne parlant pas de son poëme épique ni de mademoiselle Fannier, de la Comédie-Française, qu'il avait épousée à l'ombre.

y> Dès que j'appris qu'il était itiourant , j'oubliai le

poëte volage, je ne me souvins plus que du poëte qui m'avait aimée. J'allai à lui. C'était toujours le même petit -maître sans souci, persifleur, souriant. 11 me sauta au cou. a Je vous attendais depuis longtemps, » dit-il d'un air joyeux et avec un peu de fatuité.

n £i il voulut encore lutter avec l'amour : il fut galant, mais du bout des lèvres; c'était un comédien fatigué, voulant jouer son rôle de poëte à bonnes fortunes jusqu'à la fin. Hélas I quand je retournai pour le voir, il n'était plus aux prises avec l'amour, a Mary) quise, me dit-il en me tendant une main sèche et » brûlante , me voilà aux prises avec la mort. J'ai reçu y> hier la visite de M. le curé, qui s'en est allé en » disant qu'il reviendrait. — Ce h*€St pas la peine, » lui ai-je dit, car, moi, je serai parti, »

n Je regardais le pauvre poëte avec douleur. Il était sur son Ht de repos, en robe de chambre et en pantoufles, tt Ah çàl voyons, reprit-il en se soulevant avec « peine, j'attends quelques visites. Madame de Beau- » harnais*, madame d'Angeville, mademoiselle Fani> nier et madame la Mort Si je ne me trompe , il ne » me reste que deux heures à vivre; j'ai à peine le Ti temps de faire ma toilette. »

» Il appela son valet, il me pria d'attendre et se fit traîner dans son cabinet

* La comtesse de Beauharnais, qui se peignait la figure et qui faisait rimer ses vers. Le Brun disait d'elle :

Ghloé , belle et poëte , a deux petits travers : Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.

» Quand il revint, le petit salon était plein de visiteurs ; il salua en s'appuyant sur son valet ; après quoi il s^assit dans son fauteuil. Tout le monde remarqua la coquetterie recherchée de sa dernière toilette : on ne l'avait jamais vu mieux coiffé y mieux poudré y mieux bichonné. « D'où vient ce surcroit de luxe? dit eo » cachant sa douleur le marquis de Saint-Marc ; il y a » là-dessous quelque intrigue mystérieuse. — Vous ne » savez donc pas, dit Dorât en s'égayant, que j'ai des D accointances avec la Mort; ce n'est pas pour en » médire y mais celle-là se fait moins prier encore que » les autres. Son messager, c'est-à-dire mon médecin , p m'a dit qu'elle viendrait me prendre cette aprèsn midi ; vous verrez que je n'attendrai pas longtemps. » J'ai conservé la galante coutume d'être le premier n au rendez-vous. »

* » Le marquis de Saint -Marc ne put arrêter un soupir. Toutes les dames présentes se détournèrent pour cacher une larme; le jeune Fréron pleurait dans un coin. Mais une douleur profonde, plus amère que la mienne, ce fut celle de mademoiselle Fannier, qui survint à ce moment. Elle se jeta toute pâle et toute brisée dans les bras de Dorât. « Tu m'as fait du bien S) au cœur, lui dit-il en souriant, mais tu m'as dé- » coiffé. »

» Ce furent, je crois bien, ses dernières paroles; il mourut un instant après avec une insouciance stpïque. n

En achevant cette histoire de Dorat, la marquise poussa un soupir et essuya une larme, tout en regardant un des médaillons de ses bracelets. Je me penchai un peu vers elle par curiosité. « C'est Dorat, dit-elle, voyez. »

C'était bien Dorat, avec son sourire léger et moqueur.

Après cette histoire, racontée un peu dans le style du héros, je n'ai pas grand'chose à dire; je remarquerai cependant que notre vieille marquise a, comme de raison, fait l'apologie plutôt que la critique du poëte. Je ne suis pas de ceux qui relèguent la poésie dans le gazouillement et le persiflage : la poésie a la voix plus haute; elle est plus belle dans les larmes que dans le sourire , dans les hymnes que dans les chansons. J'aime mieux le poëte de bonne foi qui va la chercher dans la splendeur du ciel ou dans le silence de la vallée, que le poëte mal inspiré qui la prend, bon gré , mal gré , dans la foule , dans son boudoir ou dans les coulisses du théâtre; j'aime mieux le poëte qui écoute son cœur que celui qui écoute le vain bruit du monde; enfin, j'aime mieux Gilbert que Dorat. Mais je ne suis pas de ceux qui condamnent par défaut,

sans les entendre , ces jolis oiseaux dont le gai ramage

est aujourd'hui sans écho. Accordons au moins un

sourire à la mémoire de ces jolis chanteurs, à ces enfants gâtés des vieilles Muses et des jeunes marquises. Ils n'ont point connu, comme nous, cette dixième Muse qui s'appelle la tristesse; ils n'ont pas touché la harpe d'or des grands poètes; mais pourtant, il faut le reconnaître, leurs airs sans façon et leurs chansons enjouées n'étaient pas sans quelque charme.

Dorât a été le plus célèhre entre tous, grâce aune impertinence originale, grâce à ce ton cavalier dont raffolaient les femmes à la mode, à cette galanterie licencieuse qui les enjôlait, grâce aux vingt-deux volumes de folâtreries qu'il a sur son compte. C'est trop de vingt et un volumes et demi. Je viens de feuilleter tout ce pêle-mêle profane de tragédies , de comédies, d'héroïdes, d'épitres, dç contes, de poèmes, de fahles , de chansons , de stances , de romans ; car Voltaire ne fut pas plus universel^. 11 y a des fleurs, tonjours des fleurs, pas un seul fruit à cueillir; on y trouve à tout propos l'homme d'esprit qui cache son cœur pour rire plus à son aise des travers du monde. C'est un papotage scintillant, enguirlandé daus la grâce, trop intime avec le jargon; c'est un style miroitant qui séduit quelquefois les yeux, mais qui n'entraîne jamais le cœur.

Les tragédies de Dorât sont de sérieux enfantillages; Diderot lui avait en vain donné de sages conseils,

* tt Quelle sera la place de Dorât sur le Parnasse français? denaandait - on à Voltaire. — Dorât! il sera le ver laisant du Parnasse. >"

enregistrés par Grimm. Dorât voyait les Romains au travers du dix -huitième siècle; il ne prenait rien à rhistoire, si ce n'est le nom des personnages, qu'il défigurait à plaisir. Aussi la meilleure critique de ses tragédies se trouve dans l'estampe de Régulus, où Eisen a montré un Génie de Rome campé en petitmaître de Paris. Avec plus de gaieté, ses comédies eussent fait fortune. Il y a certes la grâce, l'esprit et la gentillesse; il y a même la satire; enfin , il y a tout, hormis la comédie; car la comédie rit à helles dents, et Dorât ne riait que du hout des lèvres. Je ne dirai rien de ses héroïdes , car il n'y a rien à en dire. Ses épitres, qui sont de l'école de Voltaire, avec un tour plus délicat, mais avec moins d'enjouement, sont presque toujours dignes de celles du maître. Ses contes ne content rien qui vaille ; Dorât était trop sur ses gardes pour hien conter. Ses contes, comme ses fiihles, sont indignes de rappeler La Fontaine. Il a gazouillé quelques chansons à boire de l'eau ; il a cultivé un grand nombre de madrigaux qui ont eu l'éclat et la durée des roses. Il a babillé sur quelques fantaisies de son cœur, et il a appelé cela écrire un roman ; enfin, il a rimé laborieusement des poëmes ennuyeux, comme les Baisers, le Mois de mai, les Tourterelles de Zubnis. L'amour devrait jouer un grand rôle dans ces poëmes; mais on n'y trouve que le Copidon suranné des anciens. Il y a pourtant de charmantes images à la façon d'Ovide, de Sannazar et de Passerat; de jolies

scènes d'amour qui rappellent les Baisers de Jean

Second et de Jean Van der Does ; enfin , des tableaux délicieux, comme on disait alors, que Dorât ou Boucher pouvaient seuls imaginer.

Dorât était né pour chanter, comme l'oiseau ; mais le pauvre oiseau, mis de bonne heure en volière dorée, n'a presque pas chanté sur la branche soli* taire et fleurie , au milieu des saintes harmonies de la vallée. Il n'en chantait pas moins. C'était la gazette en vers des frivolités du siècle. Il chantait pour tout le monde, à tout propos : ainsi pour mademoiselle*** y qui avait dit en riant que je passerais la nuit avec elle. On chanterait à moins, il est vrai. Tous les matins, it couronnait sa muse folâtre de fleurs qui tombaient fanées tous les soirs, quand ce n'étaient pas des fleurs artificielles.

Dorât et Gilbert , qui s'aimaient par le cœur et par l'esprit , sont morts en même temps , jeunes tous les deux, l'un dans tout l'attirail du petit-maître, l'autre dans toutes les misères de l'hôpital; l'un tué par le plaisir, l'autre par la faim ; Dorât avec plus de phUo- Sophie dans l'esprit, Gilbert avec plus de poésie dans l'âme; Dorât après avoir écouté les vaines séductions du monde, où il a recueilli du bruit et de la fumée, Gilbert après avoir écouté les vaines séductions de l'orgueil, qui l'a conduit à la mort par un chemin semé de ses larmes ; le premier au milieu de ses amis et de ses maîtresses, sur un fauteuil doré, tout en disant ces paroles mémorables : Fannier, iu m'as fait du bien au ccsur, mais tu m'as décoiffé; le second sans

amis et sans maîtresses , délaissé sur un grabat d'hos-» pice, tout en jetant ce cri sublime :

Salut , champs que j'aimais , et vous , douce verdure , Et vous, riant exil des bois....

Or, de ces deux poètes amis, qui se font si vive-* ment contraste dans le dix -huitième siècle, quel a été je ne dirai pas le plus grand, mais le plus heureux? Gilbert! Gilbert, qui a vécu dans son âme et qui a pris le temps de descendre dans son cœur.

On pourrait dire de Dorât ce que sainte Thérèse disait du diable : Le malheureux I il ne savait pas aimer. C'est l'amour qui fait le poëte; car l'amour, c'est le trépied d'or d'où il s'élance dans l'infini.

Mademoiselle Fannier avait débuté en 1764 dans les soubrettes de Destoucbes et de Marivaux. Dorât lui donna son cœur et des rôles ; peut-être ne prit-elle le cœur qu'à cause des rôles. Toutefois , quoiqu'elle fût très-recherchée. Dorât, qui avait été mousquetaire, et qui avait l'art de prendre vertement les femmes , prit mademoiselle Fannier. La comédienne fit beaucoup de chemin avec lui et avec d'autres sur la carte du Tendre, mais elle lui revint toujours. Cet homme qui riait de tout inspirait de sérieuses passions. Sa poésie était un masque rieur où l'âme ne passait jamais, mais

sous le masque , il y avait un homme pétri comme les autres. Quand il mourut , quoique mademoiselle Fannier eût beaucoup de chagrin, elle ne voulut pas le suivre chez les morts. Elle vécut un demi-siècle après lui ; il n'y a pas bien longtemps qu'elle est morte à Saint-Mandé avec quatre pensions : une de Dorât, une de la Comédie, une du roi et une de son mari, car elle avait fini par se marier, n'ayant plus rien à faire. Elles veulent toutes mourir en odeur de mariage; elles veulent toutes finir comme Baucis avec un Phi* lémon débonnaire, ces chercheuses d'amour qui ne trouvent jamais , parce qu'elles trouvent trop.

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