DIRECTEUR DE LA REVUE
Cher monsieur et ami,
Soyez remercié de me laisser inscrire ici votre nom. Cétait mon désir et c'était aussi justice, puisque sans vous ces pages n'eussent /amais été composées. Certes, depuis toujours, f avais eu Vidée de ce livre. Sur la page de garde d'une plaquette que je publiai à vingt ans, on peut lire : lame fé.minine, études sur les femmes écrivains. Puis, dans mes projets, le titre devint : Reines et Princesses de Lettres. Reine est tombé. Si nombreuses que soient dans l'Europe actuelle, les authoress, je ne discerne aucune Gernminc de Staël, pas l'ombre d'une Elisabeth Browning, pas même une George Eliot ; mais j'ai conservé ce titre de Princesses,
ma propriété, et /e tiens à le préciser a^in d'éviter aux critiques Verreur de rri accuser de métré paré des plumes littéraires de Colette, Colinette ou Colombine... Est-ce que /e sais?... Sait-on jamais ?...
Certes, d'excellents ouvrages, celui de M. Paul Fiat notamment, ont paru sur ces dames de lettres. Ce recueil est le premier cependant où Von ait essayé de soumettre ces intéressantes personnes à la méthode de Sainte- Beuve, laquelle consiste — pour dire les choses en peu de mots — à expliquer les caractères de Vœuvre par les circonstances de la vie et à laisser aux guirlandes, leurs épines. Ce genre de critique semble lort négligé aujourdliui, et nos contemporains et nos contemporaines supportent assez mal de s'y voir soumis. Un romancier me disait : « Mais notre vie est notre propriété ; nos œuvres, seules, appartiennent au public ! » Je répondrai : La critique littéraire a du bon, mais le Français n'a [amais été esthéticien, et cette sorte d'exercice n'intéresse, en somme, qu accidentellement. D'ailleurs, prendre un livre, deux livres, vingt livres, et les étudier sans s'inquiéter de qui les écrivit, ni dans quelles circonstances, ni pour quels motils, c'est cueillir une lleur, deux lleurs, vingt lleurs, et en jormer
un herbier. Quelque curiosité subsistera pour un peu de temps, mais la vie n'y est plus ; poussière que cela est, cela aura vite lait de retourner à la poussière. Pourquoi lit-on encore Sainte- Beuve, et ne lit-on plus Gustave Planche ? Pourquoi les Essais de Psychologie de Bourget sont-ils touiours vivants et delà mortes les études littéraires de Brunetière de ne dis pas ses Discours de combat ; ça, cest autre chose) ; mais précisément, par le souci qu'eurent les romanciers de Volupté et de Mensonges, de ne iamais dissocier la vie des pensées, les œuvres de la destinée /...
A quoi bon ? Voilà ce que chacun et chacune devrait se dire. Ou bien V individu et ses bouquins sombreront, et le jugement de la postérité importe peu, ou bien la gloire persistera et il laut redouter que, faute d'indications, les qualités soient omises par curiosité pour les laiblesses ! Donc ou indiflérente ou utile par ses eflets, — la méthode psychologique reste, par sa loyauté, préférable entre toutes.
Que de bévues elle aide d'ailleurs à éviter ! Je me souviens d'avoir, dans mon enlance, possédé une édition de A/'"^ de Staël, en tête de laquelle figurait une étude, vrai modèle d'éloquence, signée Necker-de-Saussure. A croire cette ver-
tueuse cousine de limpéiueuse Corinne, Germaine de Staël témoigna de toutes les vertus connues et de quelques autres par-dessus le marché !... Le cant le plus sévère, la morale la plus pure, ne trouvaient rien à critiquer dans une vie, modèle d'innocence, de pudeur et de piété !... Hélas ! quand je lus devenu grand, il me lallut déchanter. J/"^ Mélegari publia le Journal, de Benjamin Constant, .1/™^ de Boigne raconta les loties in extremis. Lliermine de celle àme navait pas que les petites taches noires des queues !... Or, le cas d'Albertine Xecker est d'autant plus grave, qu'elle savait, qu'elle ne pouvait pas ne pas savoir. Imprimons le mot, elle mentit : elle mentit pour llatter les parents, plaire aux amis, trontper V opinion. Que ne se bornait-elle à laire de la tapisserie, ou à conlectionner des bracelets genevois ? Sans tomber dans r indiscrétion, elle pouvait vanter Vâme généreusement passionnée de sa parente, et laisser les vertus dormir en paix. Depuis, elles se sont vengées. On ne dérange pas des vierges sages de cette importance, pour une dame qui les praliquait aussi peu !
Eh bien ! voilà un genre de plaisir que ne pourront se procurer ceux qui plus tard liront ce recueil. Je suis loin, certes, d'avoir dit tout ce
que ie savais, mais /e me suis refusé à mettre blanc quand c'était noir, tout au plus ai-je adouci en rose les crudités du rouge. A/""^^ Burine, Dornis et Félix-Faure-Goyau lacilitèrent en tous points mon travcdl. Emilie de Morsier ne pouvcdt plus rien ; sa lamille y pourvut. Que ces dames et les personnes qui m'aidèrent de leurs conseils soient ici remerciées. Pour j^jmes ^Yee/^a et Robinson, ce fut plus délicat. N'importe, le souvenir d'Albertine Necker-de- Saussure me conseillait, la vérité a lej droa d'être dite par cela seul qu'elle est la vérité, et je crois n'avoir point abusé !
Ma méthode consiste en somme à user de loyauté. Conversations, interviews, enquêtes, lettres, iournaux, ie nieHorce de dégager ce qui lut aussi bien des fleurs de ceux qui voudraient que tout soit pour le mieux dcms le meilleur des mondes, que des ronces de ceux qui préférercdent que nous soyons parmi les ruines, sur une terre de réprobcdion. La moyenne finit par s'établir automatiquement. Je dis aussi : les visafjes pas plus que les paysages ne sont dé- ]>ourvus d'ombres et de brouillards, pourquoi voudriez-vous que les paysages intérieurs et les visages psychologiques fussent d'une absolue perfection ? Si mes porlrcdts effaçaient toute
ride, corrigeaient toute tare, ce ne seraient ptu^y des portraits, mais des photographies, de ces aflreuses photographies, chères à la bourgeoisie, où les vieillards apparaissent avec des ioues polies de bébés. Je vise à davantage quau rôle de flagorneur de ces dames.
Si cela ne suHit pas, on peut alouter : Certes, il faut approuver que les (( Princesses de Lettres » aiment les roses, mais peut-on supposer quelles en désirent de dépourvues d'épines? Elles seraient cdors de mousseline peinte et de rigide fil de fer, artilicielles et non pétries d'azur, de rosée et de soleil ? Aurai-ie eu tort de supposer ces dames {celles du moins dont {e m'occupe) assez artistes pour prélérer les guirlandes des jardins aux piquets des magasins de mode, dussent leurs mains en conserver quelques égratignures, ou leurs yeux se mouiller de quelques larmes. M. Fiat assure tenir d'un évêque cette remarque : u Les petites lilles cdment tant à pleurer que l'en ai connu qui allaient pleurer devant un miroir pour fouir doublement de leur état. )> Que de femmes, mênie de lettres, restent, sous ce rapport, petites lilles toute leur vie !...
Il serait abusif de tirer de ces six portraits des conclusions sur le développement artistique de
la lemme. Deux points seuls se précisent : celles qui réussirent à s'imposer à Vattention de leurs contemporains, lurent des autodidactes. La culture intensive, de mode dans les lycées, parmi les étudiantes, ne produit que des lemmes savantes et nous savons, depuis Molière, ce quil en faut penser. Le don ne s'acquiert pas. Celles qui Vont reçu sauront, quoi quil advienne, trouver les possibilités de le laire fleurir et Iructifier. Malgré lahsence de prolesseurs, en dépit des étroitesscs du milieu, quoique les tentations de la richesse leur murmurassent des conseils dangereux, M""'' Barine, de Morsier et Dornis devinrent aussi instruites que maints bacheliers ou licenciés, et j'en pourrais dire autant de ^jmes js^QQra, Robinson et Félix-Faure-Goyau, quoique les conditions parmi lesquelles se développèrent, à Milan, à Florence ou au Havre, ces trois ieunesses ne fussent pas précisément favorables à V apprentissage des bonnes et belles leftres. La thèse a été trop nettement établie par A/'"' Barine, pour qu'il soit nécessaire de la reprendre.
Tout au plus, remarquerai-ie que les femmes supérieures ne seront qu'assez tardivement en possession de leur supériorité. Ce qui reste précisément le contraire des aulhoress moyennes
dont le premier livre demeure le meilleur. L'on sait à quel point les enfards prodiges sont exceptionnels parmi les hommes dont les plus intelligents emploient a ordinaire trente ou trentecinq ans à acquérir les qualités quils manilesteront dans leur maturité. Lombroso aurait-il raison ? «• Le génie chez la lemme ne s'expliquerait-il que par une conlusion des caractères secondaires ? )> Il est certain que plus une lemme a de talent, et plus ses manières de réiléchir, de déduire et de vivre se rapprochent de celles des hommes. Je veux dire quen visitant ces cérébrales, qu'en étudiant leur vie et leurs opinions sur la vie, on perd l'impression de la diflérence du sexe, pour acquérir lillusion de se trouver en face d'êtres neutres, d'une beauté peut-être classique, mais dont la léndnilé s'est lortement atténuée. Je ne sais pas si c'est un mal. Mon intention serait d'approuver, mais fentends n'exprimer qu'une opinion personnelle. Laissons le léminisme aux léminisies, l'intellectualisme suffit. En tout cas, la femme-enfant, la femme-poupée, la femme-mannequin ou cocotte a fait son temps. L'Eve future sera l'associée, l'égale, le compagnon sûr, à l'inverse de celle d'autrefois que le poète appelait peu sûre. Alors le joug sentimental sera brisé, ce joug sous le-
quel dégénèrent les races latines, alors la phrase désespérée de Germaine de Staël naura plus qu'un terme d'exact; pour les deux entités humaines, Vamour ne sera plus qu'un épisode, que des épisodes multiples et multipliables et nous assisterons, audessus de ces épisodes, à de véritables et sûres unions — basées non plus comme c'est la lotie de ceux qui prétendent éterniser la minute de l'heure qui chante — sur l'amour qui passe, sur l'attrcàt qui s'émousse^ mais sur l'amitié, le respect qui — lorsqu'ils sont mérités — persistent et se lortifient d'expérience en expérience !
Le second points c'est qu'aucune de celles auxquelles le Min lut inconnu ne parvint à traduire ses pensées avec clarté. Le Sainte-Beuve italien, M. Croce, le prétendait. C'est le délaut de Neera, elle n'a jamais su écrire proprement . Emilie de Morsier, géniale, s'en rendit si parlaitement compte, qu'elle renonça à terminer les romans qu'elle avait l'intelligence de concevoir. Les autres furent toutes des latinistes achevées. Cela paraît ridicule : mais pour écrire avec goût un article de vie parisienne, un sonnet de vie amoureuse, il faut savoir décliner Rosa la rose et conjuguer, autrement quen action, le verbe ninnre, aimer. N'est-ce pas plein de philo-
Sophie de penser qu elles doivent toutes, oui, toutes, ces grandes sœurs latines, s en venir puiser à la source primitive, les Italiennes comme les Françaises, les Suissesses comme les Espagnoles ! N'est-il pas dune beauté classique, le geste de les voir s agenouiller et tendre la blanche urne de leurs rêves sous la source aussi vieille que notre monde moderne ?
Quoi qu'il en soit de ces opinions, que conlirment déjà vingt cas, plus tard, si Voccasion et les forces me sont données de poursuivre cette enquête jusqu'aux limites que lui fixe mon ambition, il sera temps de déduire de Vobservation, d'autres lois que je commence à prévoir sur Villogisme, linstabilité, Vinsincérité congéniaux de Vesprit féminin. César Lombroso me disait : « Vous entreprenez sous une autre forme Vouvrage que je ne composerai plus sur la femme de génie. » Robert de Montesquiou nï écrivait : (( Je ne pense pas que le titre de « princesses » puisse convenir à une publication qui confond les oiseaux bleus avec les bas-bleus... et les cordons bleus et qui veut accomplir ce tour de force, de loger à la mênie enseigne, et sous le même bonnet, les têtes du phénix, de la linotte et de la bécasse !... » La vérité est entre ces deux avis. Je ne conçois pas d'aussi
synthétiques ambitions que navait Vindulgence de le supposer le sociologue torinois. Dois-je répéter à Vauteur des Hortensias bleus quun seul mot peut être pris dans diverses acceptions, au propre ou au figuré, avec ironie ou par plaisanterie ? Le même bonnet, selon quil sera posé sur une tête de phénix, de linotte ou de bécasse, ne produira pas le même eflet — c'est une vérité reconnue de toutes les modistes de Paris. Pour renseigne, ie pense bien loger à la même auberge les dames dont je ferai les portraits, mais nous ne les mettrons pas toutes au même étage. En bon hôtelier littéraire, nous réserverons à celles qui les méritent, les appartements de luxe ; les autres devront se contenter des chambres au Nord ou sous les toits. Et quant aux bas-bleus, s'ils sont passés de mode, (e ne lerai pas fi des cordons bleus, Rossini en était un et cela ne Va pas empêché d'avoir du talent. Je déplore, au contraire, de n avoir pas rencontré de Vatel parmi ces dames de lettres (car l'aime les plats savants), et pour l'oiseau bleu, n'attendons-nous pas tous, tant que nous sommes, qu'il s'en vienne frapper à la fenêtre de notre âme ?
Plus fy pense, mon cher Directeur ami, et plus je trouve que ce fut une chose merveilleuse, que vous ayez ainsi, de but en blanc, accepté mon
pro'iet. Je venais les mains vicies, il n'y a pas un rédacteur de Paris qui m'eût répondu comme vous : (( C'est entendu!... » Ensuite, vous avez été patient, indulgent, à ne pas le croire !... Mais cétcdt le temps, depuis je Vai constaté, où vous écriviez votre inestimable Science du Bonheur. Je le devine, vous vous eHorciez de la mettre en pratique. Vous vouliez procurer un peu de joie à celui de vos collaborateurs d'hier et même d'avant-hier qui se juge le plus modeste et se dit le plus reconnaissant de vos obligés.
Ernest Tissot.
Paris, 22 Mai 1909.
MADAME ARYÈDE BARINE^
Dans son salon d'été aux portes-fenêtres ouvrant sur un jardin barré par l'énorme aqueduc de Marly, — cette ombre historique rendant ces lieux tout à fait dignes d'inspirer une historienne, — dans son salon d'angle parisien, où il y a plus de livres que de fleurs, et dont l'intimité silencieuse révèle une carrière de labeur,
]. OEUVRES : UOEuvre de Jésus ouvrier (Les cercles catholiques), 1 vol., 1879, G. Fischbacher. — Porlrails de Femmes, 1 vol., 1887, Hachette et O^. — Essais el Fantaisies, id., 1888. — Princesses eî Grandes Dames, id., 1 vol., 1890. — Bernardin de Saint-Pierre, id., 1891. — Alfred de Musset, id., 1893. — Bourgeois el gens de peu, id., 1894. — Les Névrosés, id. — Sainl- François-d' Assise, id., 1905. — La Jeunesse de la Grande Mademoiselle, id., 1905. — Louis XIV et la Grande Mademoiselle, id., 1906. — Madame Mère du Régenl, id., 1909. — Nombreux articles non réunis dans la Revue Bleue, la Revue des Deux-Mondes
de dignité, — je n'ai jamais pu apercevoir la femme élancée, aux yeux ironiques, à la voix musicale, qui rendit célèbre ce pseudonyme d'Arvède Barine, sans penser immédiatement à sainte Scolastique !
Cependant, les travaux de la plus humoristique de nos princesses de lettres me sont trop familiers et j'ai trop souvent apprécié sa conversation, d'autant plus divertissante qu'elle s'observe moins, pour ignorer qu'il s'agit d'une sainte Scolastique infiniment trop spirituelle pour être le moins du monde orthodoxe.
D'abord, jM""^ Barine est protestante, avec indépendance, mais avec constance. « Je suis née mauvaise protestante, je n'ai pas eu à le devenir », m'écrit-elle i. Et pourtant la satire
(notamment VEiude sur les Contes de Perrault qui obtint en 1885 le prix d'éloquence à l'Académie française), au Journal des Débats (série Hors de France), au Figaro (série les Idées d'une Ménagère), à la Bibliothèque Universelle (où M™^ Barine écrivit longtemps la Chronique Parisienne), etc., etc. M™« Barine a, en outre, traduit de l'anglais, V Introduction à la Vie sociale de Spencer ; du russe, les Souvenirs de Tolstoï, 1886 ; du latin, la Légende des Trois Compagnons, etc., etc.
1. Lettre du 14 janvier 1908 ; toutes les lettres citées sans autre mention sont adressées à M. Ernest Tissot.
MADAME ARVÈDE BARÎNE 19
des œuvres de charité catholique qu'elle publiait à trente-neuf ans et la Protestation contre la loi de la Séparation qu'elle donnait vingtcinq ans plus tard au Journal des Débats, montrent que, durant ce quart de siècle, sa foi personnelle avait peu varié. Le protestantisme a toujours attiré et retenu ces esprits individualistes. M'"^ Barine estima son devoir de se faire inscrire parmi les membres de l'Association Cultuelle de Passy. Le pasteur Stapfer dit sur la tombe de cette femme de bien : « Elle tenait beaucoup à affirmer les liens qui l'unissaient à l'Eglise réformée de France !... » Il n'y a donc aucune probabilité qu'elle soit jamais canonisée. Mais cette comparaison avec la sœur de saint Benoît — symbole d'une impression — marque bien l'antinomie fondamentale de ce caractère à la fois épris de libertés et prudent jusqu'au respect de tous les ordres, et que n'abandonnent jamais non plus la bonne humeur d'une conscience en paix, l'équilibre d'un esprit, disons parlait, avec les restrictions que comporte cette épithète dans les domaines de la passion et de l'au-delà !
Sous le masque moscovite de son nom de lettres, et malgré ses convictions huguenotes, M""^ Barine est Française, même Parisienne, issue d'ancêtres établis sur les bords de la Seine depuis plus de deux siècles. « Quand vous entendrez dire qu'il n'existe pas de famille de la bourgeoisie dont la transplantation dans la capitale remonte à plus de cinquante ans, il faudra penser à moi... Regardez, à gauche de la cheminée, sur la frise, la figure de cet homme en habit bleu de roy, dont les yeux pétillent sous la perruque blanche... c'est le portrait d'un nommé Vincens qui, des Cévennes, vint à Paris, en plein xvn^ siècle, et dont nous descendons à des degrés divers mon mari et moi... »
Quoique M""^ Barine ne soit donc point provinciale, rien ne fut moins parisien, dans l'acception ordinaire de ce terme, que son éducation. Son père, grand liseur devant l'Eternel, s'étant, à la suite de circonstances mystérieuses, retiré en Touraine, la jeune fille, réduite à faire
bon visage à mauvaise fortune, vécut sans parentes, sans amies, sans professeurs même, dans une solitude propice à la réflexion, les années qui vont de la sixième à la quatorzième — cela se passait sous Louis-Philippe et pendant la seconde République. En guise de maîtres, M. Bouffé avait donné à son enfant les clefs d une vaste bibliothèque, où la place d'honneur avait été réservée aux classiques. Les éditions, pour la plupart princeps, étaient sans notes, avec des | à la place de s, des o à la place de a ; l'enfant n'avait qu'à se débrouiller. D'autres eussent lancé de tels livres par la fenêtre et se fussent mises à avoir du vague à l'âme. En personne déjà pleine de sagesse. M"® Cécile préféra s'appliquer et « découvrir toute seule les bons endroits )>. Ainsi s'éveilla en elle, le sens de la beauté ; le raisonnement n'y était pas encore. « Les classiques français échouèrent entièrement à donner à mon esprit les qualités solides qui priment toutes les autres dans la conduite de la vie. Surtout la plume à la main, je disais ce que je pouvais au lieu de ce que je voulais, prenant ainsi la funeste habitude de laisser diriger ma pensée par les mots... »
Heureusement que l'étude du latin allait remettre tout en ordre, l'étude du latin entreprise
bientôt, sous la direction du meilleur des maris. « J'éprouvai d'abord — avoue M""^ Barine — une impression du même genre que lorsque j'avais bien rangé mon armoire à linge. Les choses s'ordonnaient dans ma tête, les idées prenaient l'habitude de se mettre à leur place, chacune selon' son importance... C'est l'effet de la syntaxe latine. Aucun travail ne prépare mieux une jeune fille au rôle de maîtresse de maison que l'étude du latin, à condition de la faire sérieusement ^ » M"* Bouffé n'était pas devenue M"^ Vincens et avait à peine eu le temps de monter son ménage à La Rochelle, que M. Vincens, désireux de combler les solutions de continuité de cette instruction à coups de lectures, — car il avait tout de suite discerné la valeur d'une aussi belle intelligence, — recommençait l'éducation de sa compagne, affectueusement, « en maître qui comprend son enseignement comme une gymnastique destinée à discipliner et non à diriger les mouvements de l'esprit. Je fis alors ma rhétorique, ma philosophie et même mes humanités, — me raconte l'écrivain, — mais à un âge où je ne risquais plus de laisser à ces divers e-'xercices.