Lettre non daléc de ce même juillet
rivai en retard. A lenervement des mains qui m'accueillirent, je regrettai la lenteur du train, le manque de parole du voiturier : « Je vous attendais plus vite !... Je me disais : m'a-t-il oubliée?... » On la imprimé ; l'abord de M'"^ Vincens était intimidant. La conversation dévia. Alors l'impression s'imposa que cette visite serait la dernière...
^|me garine j^ie racontait : (( Oui, je commence à me remettre au travail, mais je n'ai plus le cœur à l'ouvrage. Quand la catastrophe est survenue, j'avais un chapitre de mon livre sur Madame préparé, il n'y avait plus qu'à l'écrire. Les médecins me rendaient confiance... « Vous n'avez rien à craindre avant l'automne ! me disaient-ils, et encore pour ces sortes d'affections, le printemps seul est redoutable... Et puis, voilà, en huit jours !... (Les yeux que j'avais vus si souvent ironiques s'humectaient.) J'avais choisi, pour ma rentrée, un sujet facile, un livre anglais, des questions éducatives... Ce que j'ai eu de peine à terminer mon feuilleton... les lecteurs des Débats s'en apercevront... )> (Les mains se joignirent : cette Baucis craignait de céder à l'émotion.) Nul cabotinage ne s'est jamais mêlé à sa littérature. De son éducation huguenote, elle conservait la maîtrise d'elle-même. On la tenait
MADAME ARVEDE BARINE
pour insensible, alors qu'elle n'était que réservée. Ce n'est pas hier que Shakespeare a comparé l'âme humaine à une forêt profonde. Lorsque les êtres sont partis, des conclusions permettent de déduire, mais, tant qu ils sont là, de mesquins amours-propres font souvent redouter d'être dupes... En psychologie comme en dessin, les fautes de perspective, les illusions d'optique sont faciles et redoutables.
Depuis la grave maladie que M"'" Barine fit à l'époque où elle cessa ses chroniques de la Bibliothèque Universelle, certes, son image n'était plus que le reflet de celle qu'elle avait été aux robustes années de la lutte pour la vie. Je ne l'avais cependant jamais trouvée aussi transparente que cette après-midi d'août, qui fut l'ultime où je la vis. Le salon estival n'avait pas changé . les mêmes coussins de mousseline Liberty capitonnaient les mêmes sièges de bois clair, et sur le bureau, il y avait toujours beaucoup de livres du xvif siècle, ouverts aux endroits intéressant les héroïnes qu'étudiait avec plus dé curiosité que de bienveillance cette tardive historienne. Mais l'ombre du soir atteignait visiblement celle qui était l'âme de ces lieux dédiés au travail.
J'essayai de lui dire : « Vous avez un fds, des
petits-enfants ! » Elle essaya de sourire : « Oui, tous les miens sont très bons pour moi... » Je sentis qu'elle pensait : Ce qui sera ne me console pourtant pas de ce qui fut !... — Le voiturier qui m'avait amené me disait : « Ce pauvre M. Vincens, ça a été une délivrance !... Allez, avec de beaux mioches comme lui en a donnés son fds, cette grand'maman ne sera pas longue à se consoler !... » Il jugeait selon le bon sens villageois. Cette femme ne s'est pas consolée du tout !... Le mal, que le savoir des médecins et sa volonté, sa volonté surtout — avaient arrêté, reprit inexorable et, comme le dénouement qu'il préparait acquiesçait à ses désirs, ce fut en moins de trois mois la conclusion :
Hélas ! dit Philémon si votre main puissante Voulait favoriser jusqu'au bout deux mortels, Ensemble nous mourrions en servant vos autels, Je ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux Ne troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux !
Quand on a le bonheur de pouvoir citer de l'Ovide traduit par La Fontaine, il est permis d'abuser.
Et comment mieux conclure qu'en déposant quelques fleurs sur la tombe de cette femme ae bien ?
MADAME ARVEDE BARINE 71
Elle fut creusée dans le petit cimetière de Louveciennes. Deux moyens d'accéder à ce champ de repos s'offrent aux touristes dépourvus d'automobile. Ou bien de la gare Saint-Lazare, un train v^ous conduira sans hâte, par Saint-Cloud, Garches et Vaucresson, jusqu'aux lieux qu'illustrèrent Louis XlV, Louis XV, et cette du Barry dont les historiens voudraient restaurer la virginité ; ou bien vous y arriverez du rond-point de l'Etoile, par un tramway ferrailleur et sonnailleur, dont rougiraient nos provinces les plus reculées. Mais, de la gare de Louveciennes ou de la halte de la Machine-Marly, pour parler franc, peu d'excursions sont aussi désobligeantes.
M"'" Barine avait coutume d'avertir ses amis : (( Surtout ne demandez pas votre route, nos paysans prennent plaisir à égarer les citadins. » Pour cette dernière visite, nécessité me fut de négliger le conseil. Je le déclare, à la gloire des Louveçois, le plus court chemin pour accéder à la porte du minuscule Campo Sanio, récemment installé au pied de l'aqueduc de M,arly, me fut tout de suite et très bien indiqué. Mais que ces lieux sont dépourvus de caractère et d'intimité ! Nul ombrage ne les poétise et le voisinage d'un corps de garde les prosaïse. Cependant, la pré-
sence de l'aqueduc ne doit point être indifférente à celle qui tant de mois vécut, pensa, écrivit à cette même ombre historique. C'était seulement de l'autre côté, voilà toute la différence ; le chalet du Sentier se trouve de l'autre côté des maçonneries. Cette remarque apparaît pleine de symbole : Arvède Barine n'est-elle pas aussi de l'autre côté de la prairie, de l'autre côté de la vie, retournée aux limbes du passé au lieu de marcher vers les lumières de l'avenir ? Sa carrière terrestre durant, Arvède Barine fut toujours,, d'ailleurs, une femme de hier plutôt que d'aujourd'hui ; demain lui faisait peur ! elle n'en concevait point la magnificence ; son esprit était de crépuscule plutôt que d'aurore.
Quand j'eus sonné, sonneras-tu ! une Margoton se décida à ouvrir. A main gauche, à l'angle extrême, elle me désigna la tombe de la famille Vincens. Je lus sur la pierre nue, cette inscription en lettres noires, Louise-Cécile Vincens, née Bouffé, 17 novembre 1840-14 novembre 1908. Des vers de ce Musset, qu'elle ne sut pas raconter avec l'enthousiasme que requérait un tel homme, me remontent à la mémoire :
Et ceux qui t'iront voir à la maison dernière, Ne trouvant pas ce nom qui fui aimé de nous Ne sauront, pour prier, où poser les genoux.
Quelques fleurs exhalant leur âme printanière jettent un accord de poésie sur ce désolant coin de terre. Contrairement à l'usage huguenot, aucun passage des Saintes Ecritures n'est gravé. Quoi ! pas même ce vers du Cent dix-neuvième Psaume, que je propose à l'affection du fds unique : « Heureux ceux qui sont intègres dans leur vie ! » pas même ces sentences du Livre des Proverbes, que je recommande à la vénération des petits-enfants : « Acquiers l'intelligence, exalte-la et elle t'élèvera, elle mettra sur ta tête une couronne de grâce, elle t'ornera d'un diadème impérissable !... »
Après cette montée parmi ces pierres et les rires du corps de garde, je cherche en vain l'oiseau, le nuage, l'émotion... Comme son existence, la tombe de cette femme est sévère. Pourtant sa vie eut l'esprit ; sa parole, sa voix, le charme. Je n'ai retrouvé ni le saule pleureur de Musset, ni le rosier funèbre de Schubert. On voudrait s'exalter, on ne peut que respecter. Au fond, j'avais si bien deviné qu'il en serait ainsi que, hasard ou précaution, j'avais négligé d'emporter les violettes saphiques, que iant de fois je fus, à Florence, semer sur la tombe de l'ardente Elisabeth Brov^^ning, les roses chères à Eros que tant de fois je fus effeuiller à Montreux,
sur le monument de l'énigmatique Elisabeth d'Autriche. Je n'avais pas même les pervenches bleues chères à M""^ de Warens, pas même les colchiques désirées par George Sand ; j'étais venu les mains vides, je suis reparti le cœur serré. Devant cette tombe trop bien close, j'ai senti que c'était la fm, le terme, qu'il fallait dire : Adieu !
EMILIE DE MORSIER^
« Elle est morte de dévouement, morte d'enthousiasme pour la justice et pour la vérité. ))
(Lettre de M^i^ Wild aux fils do M""" de Morsier.)
Pour peu nue, dans dix ou douze lustres, un fureteur de bibliothèques ait la chance de tomber sur l'un des opuscules que réserva au cercle
1. OPAJVRES : La mission de la Femme, 1 vol., librairie Fischbacher, Paris, 1897. — A mon frère, Nec ardua sislunî, octobre 1882 (hors commerce). — Souvenirs de la Conférence de Liège, 1879. — Amilcare Cipriani, Les Bomagnes el le peuple italien, 1 broch.. Dentu, Paris, 1889. — Parsifal, Vidée de Rédemption, 1 vol., Fischbacher, Paris, 1893. — Nouveaux Souvenirs, par E. de M., 1843-1896 (hors commerce). Pensées pour chaque jour (en collaboration), Fischbacher, Paris, 1884. — Fax, 1 broch., à l'occasion des noces d'or de M. et M^^^ N... (Hors commerce.)
de sa famille M""^ de jMorsier, il sera, dès les premières lignes, frappé par la forme et la pensée personnelles, au point d'en paraître insolites, de ces pages inconnues. Ravi, alors qu'il croyait n'avoir entre les mains qu'une liasse de documents jaunis, de trouver une âme vivante, il se mettra à rassembler ce qui, de près ou de loin, lui paraîtra se rattacher à la vie et à l'œuvre de cette femme originale, et nos petits-neveux finiront par posséder, sur Vune des plus vigilantes annonciatrices du xix® siècle, un de ces livres aussi attachants qu'un roman, et comme M"'^^ Luce Herpin (Lucien Perey) ou Cécile Vincens (Arvède Barine), en ont écrit de perspicaces sur les princesses de cour ou de lettres des sièces révolus.
Après avoir évoqué — je conjecture — le milieu de vertus civiques et de traditions huguenotes, où grandit, au confluent du Rhône et de l'Arve, à l'ombre des clochers de la Genève pro-
TRADUCTIONS de l'anglais : Les Portes enlr'ouverîes, par Miss Elisabeth Phelps, 1 vol., Lausanne, Mignot, 1874. — Sans issue, par miss Elisabeth Phelps, 1 vol., Grassart, Paris, 1876. — La Voix parfaite ou le Christ esotérique, par M^^ Anna Kingsford et Ed. Maitland, 1 vol., Alcan, Paris, 1891. — De l'italien Mazzini, par M™® Ashurst Venturi, Charpentier, Paris, 1881, etc., etc..
testante, M"' Emilie Naville, il nous la montrerait — selon les paroles d'une vieille amie — • « dans la grâce de sa jeunesse ; elle venait saluer sa mère avant d'aller en soirée ; une robe de soie mauve moulait son corps de Diane chasseresse, une écharpe de blonde voilait se» épaules et les boucles de ses cheveux dorés encadraient son visage aux traits délicats et sérieux... » Cet historiographe futur ne manquera point de remarquer que si M"® Naville était pâle de teint, bleue de prunelles et auburn de chevelure, c'est qu'elle tenait de sa mère, née Todd, du sang écossais, tandis que, dans la franchise de ses gestes, de ses paroles, elle se montrait bien, avec tout ce que ce cliché historique sous-entend de courage moral, la libre fille de la libre Helvétie, qu'elle était de par son père, le distingué Louis Naville. Et les pages resteraient pleines d'enseignement où seraient reconstituées cette enfance normale, cette famille puritaine, toute cette austère, cette calviniste Genève de 1860, bien différente de la cosmopolite Genève de 1909, laquelle, d'un geste péremptoire, vient de briser le joug religieux, sous lequel, trois siècles, l'avait asservie le sinistre homme de Noyon. En vérité, entre la cité aux lois somptuaires d'autrefois, et la ville aux ha-
bitudes somptueuses d'aujourd'hui, l'écarl reste tel qu'il semble paradoxal d'affirmer qu'il s'agisse d'une seule et même capitale.
Puis, au second chapitre, après avoir raconté que M'^^ Naville mit, à <( l'aurore de ses vingt ans, sa petite main dans la forte main de M. Gustave de ]\Iorsier », après nous avoir fait assister à la fête des noces champêtres, la jeune femme ayant tenu à se marier dans le village dont son père fut, trente ans, le maire et le bienfaiteur, — cet historien nous décrirait l'installation du nouveau ménage aux portes de Paris, dans ce lugubre faubourg de Saint-Mandé. L'horizon profond, mais assez étroit de Genève, s'élargissait. De nouvelles perspectives s'ouvraient aux investigations de cet esprit, de nouveaux buts s'offraient aux besoins d'activité de cette croyante 1... Après l'éducation de la famille, c'était l'éducation de la vie... et la tourmente de l'année terrible devait achever de donner à cette héroïne conscience de cet héroïsme qui allait lui devenir un état d'esprit propice à la manifestation de sa personnalité. <( Ce n'était plus la dame en robe de soie, — écrit l'amie de naguère, — mais une ménagère, en tablier blanc, dont les mains essuient les tasses du déjeuner, tout en philosophant avec esprit sur la métamorphose ;
c'était la même blancheur et la même fraîcheur. Elle avait accepté la destinée, non pas en baissant la tête, mais debout, avec la lance et le bouclier, avec déjà de Tindignation contre Tinjustice . »
x\insi, de chapitre en chapitre, se déroulerait la chronique des vingt-sept années de vie parisienne de M'"^ de Alorsier. On la verrait mère de famille, heureuse dans le cercle de ses trois enfants, qui ont été les dignes fils d'une telle mère ; on la verrait femme de pensée, industrieuse à découvrir et à traduire les livres étrangers qui lui parurent apporter quelque chose de nouveau dans l'ordre spirituel. On la verrait apôtre de l'action sociale, penchée sur la souffrance, avec une pitié de plus en plus attentive ; on la verrait errante à travers les labyrinthes des dogmes, au hasard des hasards de son existence, sans que jamais s'obscurcît la lumière de la foi. Enfin, selon les angoissantes paroles du pasteur genevois, on la verrait, <( au midi comme au soir de sa carrière, également consumée dans sa chair et dans son cœur, alteinte jusqu'aux moelles et jusqu'aux jointures de l'âme )).
Détail à noter : ses fils se sont voués chacun à l'une des spécialités auxquelles s'intéressa
celle prodigieuse femme ; tandis que l'aîné, M. Augusle de Morsier, préférait les questions sociales, le cadet, M. Louis de ]\Iorsier, devenait l'un de nos bons musicographes, cependant que le puîné, M. Edouard de Morsier, se faisait, dans la critique cosmopolite, une place distinguée. Ne voit-on pas à quel point ils furent tous trois, non seulement chair de sa chair, mais pensée d'une pensée qui revit ainsi, transposée, poursuivie, pendant plus d'un siècle, à travers déjà deux générations ? Une telle constatation eût séduit l'esprit bouddhiste d'Emilie de Morsier. N'a-t-elle pas écrit : <( Croyez-moi, rien ne se perd en ce monde : parole, action, pensées, tout est force et suit la loi de la force, se transformer ou s'anéantir. Il y a une grande consolation à se dire qu'une pensée projetée par notre cerveau ne peut pas plus se perdre qu'un rayon de lumière parti de Jupiter ou de Saturne ^. » Par malheur un tel livre ne saurait être composé par aucun de ceux de notre génération. ]\jme çjg Morsier a laissé une descendance directe et les familles protestantes n'admettent pas le public dans leur intimité. Elles connaissent sur ce point des hésitations qu'ignorent les milieux
1. Extrait d'une Esquisse de roman inédit (communiqué pa^ ïa famille).
catholiques. Je doute que, s'il se trouvait dans ce cercle intellectuel une Augusta Craven (et il s'en trouve une, si mes renseignements sont exacts), pour nous donner de nouveaux récits, — dans ce cas, il ne faudrait pas dire d'une sœur, mais d'une belle-sœur, — les fils et les petits-fils de la défunte n'y missent opposition. Assurément, on ne saurait que les approuver de témoigner d'une si respectueuse délicatesse morale. A un point de vue plus général, on peut regretter cependant qu'ils privent leurs contemporains d'une telle leçon de tolstoïsme, et qu'ils laissent, non pour eux, certes, mais pour ceux qui n'ont fait qu'entrevoir Emilie de Morsier, s'effacer la mémoire d'une femme qui fut une admirable semeuse d'espérance, comme l'a dit, en poète, Edouard Schuré.
Ces pages, où les indications biographiques se trouveront réduites au strict indispensable, n'ont pas d'autre but, que de préparer l'ouvrage futur. Avant le portrait en pied, c'est une miniature de ce visage, tout à la fois énergique et charmant. Mon but serait de montrer en quoi et pourquoi elle fut une fem.me d'action, d'indiquer quel cœur douloureux battait teous sa forte poitrine de conférencière, et surtout quelle âme mystérieuse éclairait la beauté de
ses yeux célestes. Peu de femmes méritent davantage de retenir l'attention des lettrés de toutes confessions. Après avoir été d'instinct, vers la philosophie indoue, cette chercheuse d'idéal crut, en effet, avoir trouvé le trait d'union qui unit le Christianisme au Bouddhisme et identifie le Sauveur de Bethléem au Sauveur Kapilavathou.
Dès sa jeunesse, Al'-'''' de Alorsier, qui avait toujours vu les siens exercer la charité, s'était accoutumée à considérer, d'une manière pratique, la plus méritoire des trois vertus théologales. Cependant, le bien qu'elle répandait autour d'elle, au profit des œuvres protestantes : à Genève d'abord, puis à Saint-Mandé, puis enfin à Paris, ne suffisait nullement à ses besoins de dévouement. Il lui semblait que ses efforts donneraient des résultats plus décisifs si, au lieu de se disséminer au gré des prétextes, ils se groupaient en faisceau de bonne volonté autour d'un but, d'une idée. Ce qu'elle cherchait, c'était une cause qui la passionnât au point d'y dédier sa vie.
Or, un soir d'hiver, en janvier 75, l'insistance que, sur l'heure, elle trouva excessive, d'une amie, l'entraîna à une séance où une Anglaise, M"° Joséphine Butler, parla, comme elle savait en parler, de la cause ou trop, ou trop peu attrayant^ -—selon le point de vue psycholo"
gique ou mondain auquel se placera le lecteur — du relèvement des filles perdues. « Je me souviens, comme si c'était hier, écrira plus tard, la présidente de la Fédération, de l'attitude d'Emilie de Alorsier, de son regard, quand je proclamais les injustices, et de l'ardeur avec laquelle elle répondit à mon appel !... » La femme d'action, la femme au cœur aussi infini que la misère, venait de naître de la prudente Genevoise. Emilie de r\lorsier avait trouvé un champ où son inlassable activité allait pouvoir s'exercer. Hélas ! quel champ rocailleux ! Il fallait plus que du courage ; il fallait la foi pour s'y aventurer. ?^Iembre bientôt du comité exécutif (elle le lut vingt et- une années, jusqu'au jour de sa mort), cette courageuse comprit vite la nécessité de se spécialiser. Parmi tant de questions actuelles, la cause des libérées de Saint-Lazare lui sembla la plus urgente, celle, en tout cas, dont les résultats restaient immédiats. Dès lors, de toutes ses forces, avec une patience et un courage héroïques, elle se consacra à cette tâche difficile, sans regarder à payer de son temps, de sa bourse ou de sa personne. Anecdote qui montrera la solution de continuité entre une bourgeoise comme Arvède Barine et une apôtre comme Emilie de
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Morsier. (Je tiens ce détail de Cécile Vincens elle-même.) A la suite précisément, de ces campagnes sur la traite des blanches, le directeur d'un journal du matin crut le moment venu d'y intéresser le public. Prenant son chapeau, il s'en fut sonner au 29 de Yavenue de Wagram, à la porte de la collaboratrice de la Revue des Deux Mondes. « J'ai demandé à réfléchir, me racontait sainte Scolastique, la cause me paraissait bonne, mais le courage de la soutenir me manquait ; consacrer des articles à des sujets aussi scabreux ; après avoir essayé, j'ai renoncé, cest trop compromeitant... c'était l'affaire de Séverine, non la mienne!... » Eh bien! voilà une réponse à laquelle Emilie de Morsier n'eût pas songé ! Son tort, car chacun en ce bas monde n ses torts, fut plutôt de ne pas toujours réfléchir assez avant d'oser. Mais, du moins, elle n avait pas peur de se comproînettre . — comme disait, avec admiration, l'un de ses panégyristes — et cela doit lui être compté.
Brièvement, voici en quoi consiste cette œuvre humanitaire, la moins discutable de celles qu'a suscitées la croisade de la Fédération. Et pour quelque mandarin qui s'avisera de sourire, je citerai ces paroles de Renan, écrivant à M""" Bogelot que « nul plus que dans
ÏŒuvre des libérées n'esl sur le chemin de la vérité, en faisant le bien sans esprit de parti, et en respectant la liberté individuelle... » Si j'avais cité Mgr Dupanloup ou le pasteur Wagner ?... mais Ernest Renan !... Le proverbe me venge de l'intelligence des mandarins. On sait qu'à Paris, il n'existe, pour les femmes, qu'une prison, celle de Saint-Lazare. Le moindre inconvénient de cet état de choses, c'est que les prévenues, les condamnées et les prostituées se trouvent confondues dans la plus pernicieuse promiscuité. L'excusable « midinette », qui aura dérobé un bout de ruban sera ainsi la compagne de dortoir de la « pierreuse », qui « surine )) les passants sous les arches des ponts. Bien loin d'être un sanatorium social, une telle prison devient une école de vices. Des femmes y entrent innocentes parfois — elles en sortent toutes sinon criminelles, du moins prêtes à le devenir. Une fois rendues à la liberté, ces malheureuses, la tare de Saint-Lazare les stigmatisant d'infamie, n'ont, en effet, que la ressource, à moins de se laisser mourir de faim, de demander à la police des mœurs de leur délivrer la carte qui leur permettra d'exercer la prostitution. M L'idée de M""^ de Morsier fut de recueillir à
leur libération ces prisonnières, de les aider à traverser les premières semaines, afm de leur rendre possible un avenir meilleur. Au lieu des règles sévères que les œuvres religieuses imposent à celles que les prêtres appellent des repenties, elle tendit, sans métaphore, ses mains à celles qu'elle appelait des sœurs, allant jusqu'à proclamer dans un discours << qu'à son point de vue l'âme de la pauvre prostituée comptait autant dans l'infinie évolution que celle de la femme des hautes classes ^ ». Parole humaine, doive la bourgeoisie en frémir sur ses quartiers de médiocrité !... L'une des collaboratrices d'Emilie de Morsier me disait dans le même sens : « Trente années de rapports quotidiens avec les filles publiques m'ont amené à cette conclusion, que les sentiments qui agitent ces malheureuses, alors qu'elles lont le ruban, ne sont pas sensiblement inférieurs à ceux qui animent les belles madames en couronne dans les salons à la mode. J'ai plus souffert et j'ai plus vu souffrir dans le monde que dans les prisons ! »
Si l'on demandait à Emilie de ^lorsier le but social que poursuivait son activité, elle répon-
1. Discours de M™« de Morsier, au Congres dc$ So^ ciéléfi féministes, en mai 1902.
dait par cette anecdote qui présente des prolongements de symbole :
(( Un matin que, pour les nécessités de mon service, j'entrais à cette lugubre prison, dont le nom seul a pris une signification tellement répugnante, que l'on hésite à le prononcer en société, l'une des bonnes sœurs de Marie-Joseph, m'arrêtant dès le grand escalier, me recommanda une toute jeune fille, qui allait être rendue à la liberté après une première et insignifiante condamnation. Craignant, pour cette conscience légère, le contact des ateliers, les nonnes en avaient fait leur servante. Sous le bonnet brun des prisonnières, d'où s'échappaient des boucles d'or, la petite Manon était un poème de printemps. Tandis que nous discutions, la porte brusquement s'ouvrit, et nous vîmes surgir une grande bringue de femme, drapée dans une sale cape noire. A travers les fleurs d'une dentelle espagnole, le visage exhibait les indélébiles plaques de la syphilis, et des yeux noirs, qui avaient dû être admirables, s'ouvraient avec une telle fixité, que d'un regard j'interrogeai la religieuse. A cet instant, cette ignoble mégère se mit à pousser des cris rauques, entrecoupés d'obscénités. Parmi ces jurons obscurs, une phrase revenait invariable, lamentable leit-motiv de boue
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et de folie : « Mon père est mort de chagrin !.. >> Voilà pourquoi Al""" de IMorsier avait renoncé aux ambitions littéraires ou mondaines que son intelligence et sa naissance lui eussent permis de réaliser ; pourquoi, avec une abnégation dont très peu de femmes auraient le courage, elle avait sacrifié les aises de sa quiétude fortunée, pourquoi elle alla même, sa pilié s'cxaspérant à mesure qu'elle discernait mieux l'horreur de la plaie sociale, que ses mains s'épuisaient à soigner, jusqu'à dépasser ses forces, jusqu'à compromettre sa santé. Non, l'idée que sur cette planète, la fille perdue n'avait aucune rédemption à espérer lui était intolérable ! L'impossible devait être tenté pour que la pauvre Manon ne devînt pas une Fille Elisa, mais pour que, régénérée par le travail, elle fmît en Manette, c'est-à-dire en brave ménagère d'un brave ouvrier, en mère heureuse d'une famille nombreuse.
A cet effet, deux ou trois fois par semaine, ^]me ^g j\Iorsier se rendait à Saint-Lazare et, après avoir pris conseil des gardiennes, elle entrait en rapports avec celles des détenues pour lesquelles il y avait de l'espoir. Il ne s'agissait pas d'enseigner à ces infortunées les « articles de la foi », mais, à force de tact, à
force d'indulgence et de sympathie, de capter leur confiance. Ainsi, peu à peu, cette femme découvrait — ce sont ses propres paroles — a chez les criminelles, chez les meurtrières, chez les prostituées, des possibilités morales dont la pohce, les débauchés et les médecins ne se sont jamais doutés i. )> A mesure qu'elle usait sa santé à cette tâche effrayante, à mesure « elle sentait diminuer — elle a osé l'écrire — la distance qui la séparait de ces êtres misérables, incomplètes, ignorantes et malades, que la société traîne derrière elle, comme l'arrière-garde d'une armée en déroute -. » Voilà la phrase admirable et qui n'est telle que parce que demeure admirable le sentiment qui l'inspire : sentir diminuer la distance. En vérité, c'est du Tolstoï avant la lettre. Jouer à la charité comme tant de femmes
1. Marquons déjà Taccord de la pensée de M°^^ de Morsier avec le dogme bouddhique. « Aucun être vivant — est-il dit, en effet, au paragraphe 118 du Catéchisme bouddhique — n'est exclu de la perfection. Chacun est capable — peut-être après une longue suite de renaissances — d'atteindre la compréhension et l'achèvement pourvu qu'il le veuille. »
{Inlroducîion à la docîrine du Bouddha Golamo, par Soubhadra Blikshon, traduit par Werner Mecklenburg, 1 vol., Eggimann et C'«, Genève, 1902).
2. Lettre de M™^ de Morsier au journal The Shield, décembre 1879.
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du monde et du demi, c'est si élégant ! Mais faire la charité jusqu'au mépris du qu'en dira-t-on, c'est plus périlleux. La bourgeoisie se montre sévère pour tous ceux qui sont trop, soit en haut, dans l'azur, soit en bas, dans la boue. Dans des pages inédites. M"'" de Morsier raconte, qu'en présence des étourneaux et des bécasses qui pensent ainsi, il lui arriva plus d'une fois de s'être entendue demander : « Vous aimez donc l'humanité. Qu'est-ce qui peut vous séduire en elle ? » Avec un de ces relevers de tête qui lui étaient familiers, Emilie de Morsier répondait : — la souffrance !
J'approuve tellement cette femme d'être arrivée, par les chemins ardus de la vérité, à celte conclusion à laquelle d'iautres étaient parvenus avant elle, par des chemins moins accidentés, à laquelle parviendront toujours ceux qui unissent le sens de la justice au mépris des conventions ; à savoir qu'il n'y a dans notre triste civilisation, d'intéressants, que ceux qui sont en haut ou ceux qui sont en bas, les palais ou les rues, les couvents ou les bouges, — tout savoir ou ne rien savoir, — et que le milieu, le banal milieu, c'est l'ennui, la nuit et la mort !...
Au jour de la libération, M""^ de Morsier se mettait donc au service de ses protégées. Or, les
délinquantes étant relâchées de grand matin, il fallait être là. Observez cette femme du monde, qui aurait pu être célèbre par son esprit et sa beauté : elle se lève avant le jour, s'habille à la hâte, traverse Paris dans les omnibus encombrés d'ouvriers des premières heures, et sans souci du brouillard, du froid, la voilà montant le guet devant la sinistre muraille, prête à recevoir en parenle, la victime d'une rafle ou l'héroïne de quelque sinistre procès ! Littérature ! Littérature ! murmurera en me lisant plus d'un de ceux que choqueront de tels efforts. Mais non, pas littérature, plutôt réalité, surtout pitié ! II ne s'agit pas (^inventions, mais de faits ; il me faut bien les colorer de quelques adjectifs si j'en veux traduire l'impression, mais je ne brode pas ; au contraire, je dis gros comme le doigt, quand il y en a long comme le bras !
Hélas ! il n'était pas toujours facile de caser ces épaves. Les asiles sont insuffisants ; les accusées hésitent d'ailleurs à en franchir le seuil. Dans les cas désespérés, il est arrivé à cette téméraire d'amener à son foyer une libérée !... L'une de ces prostituées ayant un enfant, un cliétif enfant, grandi à l'ombre des cachots, M"*" de Morsier ne craignit pas de conduire le fds de la condamnée à la chambre aux jouets de
ses propres garçons. « Je pris la petite fleur blanche de la prison et la laissai avec mon chéri de cinq ans, en leur disant : Jouez ensemble ^... »
Si l'on s'avisait de s'interposer : « C'est trop, vous dépassez la mesure ! » cette apôtre vous répliquait : <( Non, ce n'est pas trop ; d'ailleurs, est-ce jamais trop ? Le jour où nous avons compris qu'il y a un devoir humanitaire, aussi impératif que le devoir familial ou individuel, il faut être prêt à tous les sacrifices. La voix intérieure m'a commandé : Tu renonceras à ton repos, à tes plaisirs, à tes goûts, à tes préférences et jusqu'à tes amitiés les plus chères, pour accomplir le devoir que tu as accepté !... »
Et quand, de lassitude, Emilie de Morsier en venait à concevoir des doutes sur l'efficacité de son intervention, un terrible souvenir de ses premières expériences et qui, maintes fois, repassa en vision d'horreur, dans ses veilles et ses sommeils, ranimait son zèle fléchissant, la poursuivant comme un remords. La maîtresse d'un brillant officier — son amant étant mort accidentellement — était tombée dans la misère. La
1. Discours de M™« de IMorsier à VA^sinnblér ijrnr rnle de VOEuvrc de fi libérées de Sainl-Lazare, le 19 février 1893.
police ayant dû intervenir à propos de factures en souffrance, et trouvant la malheureuse sans ressources, sans métier, la fit, selon l'usage infamant, inscrire d'office sur les registres de la prostitution autorisée. W" de Morsier s'interposa, mais pour que son intervention devînt utile, il fallait que la délaissée entrât dans un asile.
Or, la règle des maisons religieuses répugnait autant à cette infortunée que la carte de la police des mœurs ; elle redoutait le titre de |i7/c repentie à l'égal de celui de iille publique. Avant que sa bienfaitrice eût trouvé un moyen, la malheureuse se tua. Ce cadavre de misère et de beauté, Emilie de Morsier le vit constamment — cela, on peut le dire, parce qu'elle l'a dit ellemême — passer et repasser devant elle. « Dors, pauvre esclave blanche, au fond de la mer immense ; que les algues vertes fassent à ton corps flétri un linceul d'espérance. Nous qui pleurons sur toi, nous croyons que tu t'éveilleras un jour, en un lieu où règne la vérité et où l'âme de la femme ne sera pas pesée dans la balance de la justice des hommes (1). »
1. Discours do M»^« de Morsier, au Congrès Pénîfen^ finiro de Pe^m, an juillet 1R85.
Lorsque Guy de Maupassanl, Jean Lorrain, Victor Margueritle et d'autres recommencèrent la Fille Elisa, comment advint-il qu'aucun de ces artistes ne discerna que c'était cela, le nouveau roman à écrire sur la prostitution ? Au lieu de refaire avec moins d'art l'ouvrage du vieux Goncoiui, que n'essayèrent-ils l'aventure véridique d'une Emilie de Morsier, c'est-à-dire d'une femme du monde, laquelle prise de pitié pour ses sœurs en la douleur ira dans l'impérieux devoir que lui impose, je ne dis pas sa foi religieuse, mais l'impératif de sa pensée, jusqu'à tendre ses mains, ses bras, sa bourse, à celles de ces misérables encore susceptibles d'être sauvées de la déchéance totale ! Quelle pathétique aventure il y aurait à décrire ! Songez que, pour se rendre compte, M™^ de Morsier (c'est elle-même qui le raconte) n'hésita point à visiter des maisons closes, non pas en dame patronesse, ce qui eût été inutile, mais incognito, sous le masque d'une Anglaise explorant les basfonds parisiens. Il y a des détails poignants... La feinte Londonienne crut distinguer dans les yeux de l'une des pensionnaires (Irma, Elisa ou Rosa) qu'elle n'était pas comme les autres. Emilie do Morsier ne sut résister au besoin de furtivfimf^nt lui ?nrrer le? doigts, Au?^ romançiff.s
yb PRINCESSES DE LETTRES
de reconstituer la scène ignoble : le décor de luxure, ces âmes légères. Que les sourires d'ironie semblent médiocres devant de telles splendeurs morales !..
Mais le roman qu'il faudrait écrire et que nul n'écrira jamais, car il n'y a point de Tolstoï parmi nous, — et ceux qui sauraient le composer ne sauraient pas le penser, et ceux qui sauraient le penser ne sauraient pas le composer, — ce roman ne s'arrêterait pas à ce premier chapitre. Ces fdles en carte, ces entôleuses, ces gonzesses de rade, dont Saint-Lazare essayait d'expurger la société, il convient de les traiter en sacrifiées. Pour nombre de celles qui me liront, cela paraîtra difficile. Ouvrir leur bourse, beaucoup de généreuses y consentent ; ne pas ménager leurs peines, les croyantes ne s'y refuseront point ; mais accorder leur sympathie, voilà ce à quoi les mieux intentionnées se refuseront, car elles sentent bien que ce don moral implique entre ces déchets d'humanité et leurs vertus une égalité devant la douleur à laquelle se refuse leur orgueil bourgeois.
Supposez donc que M"^^ de ]\Iorsier ait retrouvé parmi les recluses de Saint-Lazare l'intéressante pensionnaire de la maison close ! Quel dialogue possible entre la femme des sommets