‹ Princesses de lettresChapitre 9 sur 53 · Edmond Rostand, L'Aiglon, acte 1«^ scène xii · texte numérisé non relu

Edmond Rostand, L'Aiglon, acte 1«^ scène xii

Naturellement, les questions de sentiment ne seront pas son affaire. Je l'aime peu quand, sous l'uifluence d'Emile Gebhart, qui fut, avec Ferdinand Brunetière, son directeur de conscience littéraire, elle s'entraîne à Iranciscaniser. A chacune des « Princesses de Lettres » son domaine et tout sera pour le mieux. Les études sur les trois vertus théologales sont du ressort incontesté de ^1°"° Félix-Faure-Goyau. Il est surprenant de constater, en outre, que le béatifié d'Assise a trouvé parmi les protestants, soit en France, soit en Allemagne, ses traducteurs et ses apologistes les plus distingués. La version que M""® Barine donna, en latiniste expérimentée, de la Légende des Trois Compagnons est exquise ; la préface l'est moins ; trop de fleurs, il y a décidément trop de fleurs, pour la plupart artificielles, dans des pages qui n'eussent réclamé qu'un peu de piété. « Il est plus facile de constater que d'expliquer l'étrange pouvoir de séduction qui fut une des grandes forces de saint François, » avance naïvement cette peu naïve historienne ^, comme si elle ignorait que les lois de la psychologie ordinaire ne sauraient suffire à expliquer les phénomènes de

1. Sainî François cVAssise et la Légende des trois compagnons, p. 21.

la vie religieuse. Il est aussi malaisé de comprendre ces choses pour celui qui a perdu la foi, que de parler musique pour un sourd, peinture pour un daltonien !...

Au fond, M""^ Barine reste une classique ; aucune prosatrice n'est parmi nous aussi xvn^ siècle. Retenez cette formule et vous aurez la clef qui vous livrera le secret de ses jugements parfois sévères contre les hommes et les œuvres de la Révolution, du romantisme ^ et du naturalisme. Evidemment, sa suprême ambition serait de penser et d'écrire comme l'on pensait et comme l'on écrivait au temps de Molière et de Racine. Je ne dis pas qu'elle ait torl, mais, tout de même, cela ne l'a pas aidée à comprendre les étrangers dont, par nécessité, obhgation de carrière, elle avait constamment à s'occuper. La civilisation, la culture cosmopolites ont bien ajouté tout de même quelques clartés à l'inteKigence moderne. Si bref qu'il

1. (f J avoue à regret que mon aimable margrave ne goûtait en aucune façon le côté pittoresque de sa nouvelle existence. Les personnes senlimenlales nonî guère le sens du pilloresque de la vie, » dira Arvède Barine (Princesses el grandes dames, p. 341). D'où l'on peut déduire, qu'ayant à un degré irrésistible le sens du pittoresque, elle se reconnaît elle-même peu sentimentale.

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soil, laiL poétique de Verlaine parait d'une autre portée, d'une autre tenue que le compendieux poème de Boileau !...

Ces réserves, qui marquent des limites plutôt qu'elles ne formulent des critiques, ne sauraient empêcher M""^ Barine d'être, dans la pleine acception du terme, géniale, c'est-à-dire très supérieure à la moyenne de ses contemporaines, et très différente d'elles sur ces points de sensibilité qui, pour chaque époque, marquent les variations de l'âme féminine. « Il suffirait — écnl Lombroso — de jeter les yeux sur les portraits d'une collection de femmes de génie, pour constater à quel point elles présentent fréquemment des caractères masculins. Le génie pourrait donc s'expliquer chez la femme, comme Darwin expliqua l'identité de la couleur de la femelle et du mâle chez certaines espèces d'oiseaux, par une confusion des caractères secondaires, produit du croisement de l'hérédité paternelle et maternelle. » Le savant torinois ajoute : « Les leinmes de génie ressemblent à des hommes déguisés ! »

Je n'ai jamais feuilleté l'album des vingt-trois immortelles de VAcadémic Heureuse {quel titre pour un cénacle qui, avant de savoir s'il le faut quahfier d'heureux ou de malheureux, devrait

d'abord se proposer d'être sérieux)^ sans passer mes impressions au critérium de cette remarque. Pour peu que l'on écarte des vingt et un portraits publiés ceux de trois ou quatre personnes n'ayant, avec la littérature, que des rapports problématiques, on discernera chez les autres, malgré les élégances des parures, d'indéniables caractères masculins. En particulier, ce signe commun à toutes, la puisssance de l'os maxillaire. Beaucoup y joignent la largeur du front, détails (hàtons-nous de l'ajouter) qui n'empêchent nullement plusieurs de ces académiciennes d'être de fort belles personnes, mais qui rapprochent le genre Qe beauté de la femme de génie du type romain de la Vénus de Milo, plutôt que de la sveltesse de la Vénus Capitoline.

B. SUR LA TOMBE d'aRVÈDE BARINE

{In Memoriam).

Son âme eut son secret, sa vie eût son mystère !...

Dans le cimetière de Louveciennes, ce vers devrait être gravé sur la pierre tombale de la femme supérieure dont je voudrais retracer encore les années de vieillesse. On risquerait, à lire ses ouvrages, de se former vraiment une fausse idée de l'historienne de la Grande Mademoiselle ou de Madame Mère du Régent. Sa conversation même égarait le lecteur qui n'était pas averti. M"^ Vincens avait reçu du ciel beaucoup d'esprit mais elle cherchait à en montrer encore davantage, préférant, hélas ! le mot piquant au mot juste. Je me souviens de l'avoir entendue traiter une amie de tireuse de caries, l'une de ses bienfaitrices d'actrice sur le retour, à seule fin d'affir-

mer sa causticité et quoique, au fond, elle en pensât beaucoup moins qu'elle n'en disait.

Dans ses livres, c'était autre chose : elle professait une intransigeance morale qui ne saurait convenir à l'étude de Ihumanité moyenne. De là tant de jugements qui ont tort parce qu'ils manquent d'indulgence. Celle dame tenait à prouver — semblait-il — que le cœur, chez elle, demeurait quantité négligeable ; tout pour lesprit et par lesprit paraissait sa devise, tandis qu'en réalité, — et ses intimes le savaient, — Arvède Barine était sensible et pitoyable, une vraie femme, si invraisemblable que cela parut, et quoique sa vie affirmât le contraire, à commencer déjà par son pseudonyme.

A-t-il été assez discuté, chansonné ? Barine signifie en russe : monsieur. « Ainsi, c'est Maflame, Monsieur, cela n'a pas sens commun ; on ne peut être à la fois blanc et noir. N'en croyez rien : (< Arvède — m'écrivait la première intéressée — était le nom d'une amie que j'aimais lieaucoup ; il avait l'avantage de n'être ni homme, ni femme, ou plutôt il était les deux, et Barine est le nom d'une colline des environs de Toul. sur laquelle nous nous promenions le jour où nous avons cherché un pseudonyme pour moi. Il nous a paru bon à prendre et nous l'avons

pris. » Comme l'explication est simple ? Qui parlait d'énigme Fichet ? un passe-partout suffisait !

Les amis de cette maison n'étaient pas sans s'étonner non plus du besoin qu'éprouvait M™^ Cécile Vincens à leur imposer la présence de son époux :

Hyménée et l'amour par des désirs constants... Avaient uni leur cœur dès leur plus doux printemps ; Ni le temps ai Thymen n'éteignaient leur flamme.

Depuis des années, le sous-directeur honoraire du ministère de l'Intérieur n'était pourtant plus lui-même. Sa présence devenait une gêne. Frappé de diverses' attaques d'hémiplégie, le geste maladroit, la parole embarrassée, les efforts qu'il faisait pour prendre part à la conversation, en diminuaient l'intérêt. Je m'étonnair* qu'une femme aussi intelligente ne le comprît point et je concluais, sans croire tout à fniî à ma conclusion : Philémon et Baucis !... Ces entrevues avaient lieu l'été, à Louveciennes .

Demeure hospitalière, humble et chaste maison !...

Au retour, il fallait traverser des campagnes fleuries, des bois verdoj^ants. Pourquoi me serais-je retenu de fredonner l'air frétillant du bon

vieil opéra de ce cher Gounod, qui porte le titre idyllique de Philémon et Baucis ?

0 rianie naliire !

D'autres visites d'hiver dans l'appartement parisien me procurèrent d'autres impressions. Les empressements pour ce Philémon fatigué de cette Baucis qui affirmait un tel mépris des droits du cœur, un tel dédain des puérilités sentimentales finissaient par toucher. C'était si délicieux de découvrir qu'elle était plus femme qu'elle ne voulait le supposer ! C'est le cœur qui lait tout !... (( Oui, me raconta-t-elle, Gebhardt, Brunetière, m'ont donné de sages conseils ; ce dernier surtout m'a fort judicieusement orientée vers l'histoire, mais sans mon mari aurais-je eu la constance de poursuivre ? Le peu que je suis devenue, je dois tout à Charles ! » Avant que M. Vincens n'eût trouvé le moyen de protester, elle ajoutait, avec le fin sourire de ses bons jours : (( Je ne suis l'élève que d'un seul professeur î... Et ce professeur, le voilà !... »

Ces aveux sont d'une humilité charmante. Avec son bon sens imperturbable, M. Vincens accompagnait, soutenait d'accords fondamentaux et nécessaires la mélodie que transcrivait, à l'aventure, sa malicieuse épouse, mais il eût

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été bien incapable de trouver, pour son compte, la plus petite romance. Quoique sa femme ait écrit : <( Après des débuts brillants à la Revue bleue, mon mari avait soudainement et complètement renoncé à la littérature qu'il aimait avec passion, par conscience, parce qu'il estimait que ses articles feraient tort à son travail au ministère. Il est tout entier dans ces détails !... » Je dois avouer que rien ne subsiste du soi-disant éclat de ces premiers articles. M. Vincens savait beaucoup de choses, — c'est certain, — mais l'art d'en tirer parti ne lui avait pas été concédé. Quand la Chronique Parisienne de la Bibliothèque Universelle était aussi bourrée de renseignements qu'un pluîncake de raisins, les initiés se disaient : « M. Vincens a dû tenir la plume. )) Hélas ! le public préfère rire que s'instruire. L'une de ces chroniques documentées obtint pourtant le succès que toutes eussent mérité!... J'entends la fameuse analysant l'article sur les romans et les romanciers français que publiait en russe, au Messager de Saint-Pétersbourg, Emile Zola. A cette époque, l'Alliance n'existait pas encore ; nos rapports avec Saint- Pétersbourg étaient assez intermittents. M. Vincens, découvrant l'étude et jugeant l'auteur de Nana injuste pour ses confrères, eut In justice

d'en traduire quelques exirails. Ce ial l'un des plus beaux scandales littéraires d'il y a vingt-cinq ans ! M'""^ Barine ravie de s'écrier : <( Je n*y fus pour rien ; vous voyez le Christophe Colomb ! » Et, comme l'émotion nous gagnait, la maîtresse de céans coupait court : « Vous avez dû prendre chaud à gravir notre colline !... tasse de thé ou verre de bière ? »

Le Unge orné de Heurs fut couvert pour tout mets D'un peu de lait, de fruits et des dons de Cérès.

— (( Ce qu'il vous plaira !... Plus je viens au Sentier, et plus j'en apprécie la position !... » On est humoriste ou on ne l'est pas, et Arvède Barin(3 l'était superlativement. — « Oui, elle présente l'avantage d'être fort éloignée des chemins de fer. Il faut un motif sérieux pour faire les quelques kilomètres qui nous séparent des moyens de communication !... »

Que l'on vînt de la gare de Louveciennes ou de celle de la Macliine-^Iarly, les chemins étaient montants, malaisés et de tous les côtes au soleil exposés. La dernière fois que je fis cette promenade littéraire, je n'ignorais pas que je ne retrouverais plus, dans son fauteuil de valétudinaire, le vieillard aphone : « Vous savez tout ce que j'ai perdu, m'avait écrit M""^ Barine, nous

pensions ensemble depuis toute notre vie. J'espère bien que le travail sera mon salut, — si salut il y a, — mais quelle différence dans les satisfactions qu'il va dorénavant m'apporter î... C'était Charles qui jouissait de mes succès, bien plus que moi-même... Enfm, j'ai eu par lui, une si belle part de bonheur, que je ne veux pas me plaindre ^. )> Et puis, comme la vie continuait à propos d'autres prétextes : « Si je n'étais pas si triste, si vaincue par le chagrin, j'aurais discuté certaines de vos théories, mais je ne suis capable de rien en ce moment. Je pense à autre chose, je ne peux plus ne pas penser à autre chose 2. »

Pour ceux qui connaissaient M"^^ Vincens, de telles expressions acquéraient une importance inquiétante. Comme de se brûler, cette femme redoutait de se trahir. Sa littérature n'avait pas été un besoin d'expansion, mais le calcul des années d'épreuves, et ni le temps, ni le succès ne l'avaient engagée à se départir de ses prudentes habitudes. Il fallait qu'elle fût profondément touchée pour qu'elle cédât au besoin d'être plainte. Il me tardait de lui affirmer ma sympathie... Par une suite de hasards fâcheux, j'ar-

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