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sa vie intérieure, étape après étape, souvent avec douleur, toujours avec effort. Or, enlevez l'effort, et vous supprimerez, du coup, sinon le mérite, du moins l'intérêt que présente ce mérite.
En relisant la Force de Vivre, après la Voie Douloureuse, j'ai pensé à ce vieux cliché des cours de littérature : « M"^^ de Staël s'est peinte dans Corinne telle qu'elle voudrait être, et telle qu'elle était dans Delphine... » Il est certain que nous sommes, cette fois, sur notre planète : mais le style ne sui'veille décidément pas assez le beau désordre de l'éloquence. C'est Sainte-Beuve qui observait que les étrangers qui écrivent notre langue imitent, d'ordinaire, les maîtres d'avanthier. Ce roman par lettres d'une très grande dame éprise d'un simple musicographe, et qui, après quelques chutes pardonnables', aura la cruauté de se reprendre et la sagesse d'oublier n'est point sans rappeler la Nouvelle Héloïse. Les derniers chapitres me paraissent les meilleurs : l'expérience en tempère le lyrisme. L'authoress consent à reconnaître que ses semblables ne sont point des anges ou des démons, mais, dans des proportions variées et variables, à tour de rôle et chacun à leur manière, des anges et des démons. On s'explique mal pourquoi M""^ Dornis qui a, dans la conversation, de l'esprit, du pitto-
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resque, une spontanéité délicieuse, et dont toute la personne témoigne d'une ardeur vibrante, écrit des histoires d'une abstraction aussi compassée. L'étude de mœurs l'ennuie ; les descriptions l'indisposent ; elle évite avec un souci romantique les médiocrités de l'existence. L'impression gagne le lecteur de se trouver en compagnie d'esprits dépourvus de corps, dans les limbes de l'absolu. Auprès d'un tel idéalisme, George Sand, elle-même, paraît attachée aux réalités de la terre. Parlons franc, ces mariages d'âme ne répondent plus aux goûts démocratiques de notre public. Il réclame plus d'humanité ; les sensations lui plaisent d'ailleurs davantage que les sentiments, — et il a raison, — car son instinct lui fait pressentir que les sensations sont plus sincères, — et ce qu'il recherche avant tout, même dans une fiction, c'est la vérité.
Cependant le Voile du Temple, où les mêmes défauts se retrouvent, a obtenu un succès refusé aux précédents volumes ; c'est que M*"^ Dornis s'était, pour la première fois, occupée de questions qu'elle se trouvait apte à traiter de façon originale. « Une conversion sincère n'est-elle pas le plus passionnant des problèmes moraux ? » se demandait un jour Paul Bourget ; et cette femme qui n'écoule pas volontiers les avis de l'auteur
de Cosmopolis, partagea cependant celle opinion, l'année qu'elle consacra à raconter l'inutile tentative de conversion au catholicisme d'une séduisante Israélite. Mais cet ouvrage mérite une étude à part ; j'en dirai tout à l'heure les raisons. C'est de ceux qu'a jusqu'à présent signés cette Française, de Florence, le seul qui présente un portée générale. Qu'il nous suffise de marquer qu'il dénote aussi, chez M""^ Béer, d'une remarquable aptitude à percevoir les idées, à les exposer, à les juger. Evidemment, cette écrivain pense beaucoup plus qu'elle n'observe, réfléchit beaucoup plus qu'elle ne sent ; ce n'est ni une impulsive, ni une spontanée, mais dans toute la force du terme, une cérébrale. Ainsi se rapproche-t-elle davantage de M""" de Staël que de George Sand et cela ne laisse pas d'être exceptionnel 1.
1. Signalons, en note, l'intérêt particuher que présente le recueil de légendes monténégrines, publiées sous le titre de la première d'entre elles : Frères d'élection. M"»® Dornis a su raconter et compléter, avec beaucoup d'art et de sens, les récits populaires qu'elle avait rapportés d'un beau voyage au pays arrosé par le Zetta et le Moratscha. Il ne manque que des rimes à ces légendes, pour valoir les meilleurs contes en vers de ce François Coppée, auquel le volume est dédié. Les musiciens trouveraient dans ces pages d'excel-
Nous serons donc peu surpris de la voir aclicver, pour l'Italie, ce que son illustre devancière fit pour l'Allemagne. Dès aujourd'hui, ses bilans des richesses littéraires de son ancienne patrie restent indispensables à ceux qui prétendent suivre l'évolution de la pensée italienne. Ses trois ouvrages, sur la poésie, le théâtre et le roman de la Péninsule, complètent, avec plus de méthode, les trois livres d'Amédée Roux (1). Lorsque M"^^ Dornis aura pubhé son dernier travail sur les philosophes et les esthéticiens, nous aurons, en sept volumes, le résumé d'un siècle de la vie intellectuelle de ce pays. Si la mode était encore aux sous-titres, on pourrait donner à cette collection celui de Promenades Littéraires à travers la pensée et Vimagination italiennes. Il ne s'agit pas, — il faut le préciser, — de tableaux historiques à la Taine ou à la Brunetière, mais de causeries au hasard et le long des sentiers. Et, si les sites fameux, les perspectives célèbres sont exactement décrits, les vi-
lents sujets d'opéra, concis et brutaux, selon la formule de la nouvelle école italienne.
Hiiiloire de la Lilîéraiure contemporaine en Ilalie, I>ar Amédée Roux, 3 vol. — I. 1800-1859, Durand et Pédone-Lauriel, édit., 1870. — IL 1859-1873. Charpentier, éditeur, 1875. — III. 1873-1883, Pion et C'«, 83. .
sioiis de sous-bois laissent parfois un peu à désirer. Cessons ces métaphores agricoles. Je rentre d'Italie, et mon enquête me permet de certifier l'excellente tenue des grands chapitres, mais elle me donne aussi le devoir de regretter que, pour ses résumés et ses introductions, M'"^ Dornis ait négligé la précision des détails... « Je Ta vais prévenue, — me raconte la plus imposante des princesses de lettres de là-bas, — ayez soin de demander à nos poètes, leur avis sur nos romanciers, — obtenez des dramaturges, qu'ils vous confient ce qu'ils pensent des poètes, ainsi de suite... Etant informée, sans bienveillance, — vous le serez avec exactitude... ]\Ion conseil était à retenir. Que n'est-il tombé dans une oreille attentive !... D'ailleurs, il n'est pas trop tard pour enlever ces taches vénielles des éditions subséquentes ! »
On n'attend point que je continue ce petit jeu de faire la critique de ces critiques droller V ombre cVun carrosse avec Vombre d'une brosse). Quand j'aurai révélé que, pour ses grandes études sur Fogazzaro, d'Annunzio et autres maîtres cisalpins, M™° Dornis procéda par fiches soigneusement établies, on î<era moins étonné de l'aisance avec laquelle ses analyses exposent des problèmes souvent fort subtils.
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C'est de l'ouvrage loyal, loyalement exécuté. De tome en tome, le progrès s'accentue, la personnalité s'affirme. On discerne mieux la générosité d'une personne à laquelle il en coûte sans doute moins qu'à une autre d'être généreuse. J'entends d'ici votre objection. Tant d'impartialité, — surtout de la part d'une femme, — car l'impartialité n'est pas le propre de ces dames, — ne dénoterait-elle pas une certaine indifférence ? J'avoue ravoir demandé à qui de droit, ce qui m'attira celle vive réponse : « Moi, indifférente ? Oh non ! jamais ! Ne le supposez pas !... Je ne saurais être indifférente : à observer de près mes écrits, vous y découvrirez même des traces de jalousie ! Vous pensiez être en face d'une savante ; crac ! la mondaine a surgi !... Je dirai volontiers : l'Italienne, avec ses vivacités et ses coups de tête !... »
Il faut le savoir, toutefois, pour deviner que ces ouvrages ont été écrits par une main féminine. Le secret du pseudonyme ayant été longtemps respecté, les méprises furent nombreuses. La plus amusante fut celle de ce ministre de l'Instruction publique, à Rome, homme de lettres, pourtant, à ses heures, — qui, satisfait de voir le Français Jean Dornis s'employer avec tant de sollicitude à introduire les auteurs
italiens à Paris, proposa de lui décerner la croix de Saint-Maurice et Lazare !
Sous ce rapport, comme sous plusieurs autres, les derniers volumes 'sont en progrès. Le masque se détache. La femme apparaît. Tl deviendra assez amusant de constater, par exemple, que ce critique réserve ses sévérités pour ses seules rivales. J'avoue avoir été enchanté de l'entendre déclarer que M""^ Deledda, — cette dernière erreur du snobisme ! — n'avait du génie que dans le sens étymologique. <( Génie vient, en effet, du vocable latin ingenium, qui signifie don naturel. Il est entendu que M™^ Deledda a du génie de cette façon-là i. » — Je ne crois nullement recevables, par contre, les raisons qu'avance M""^ Dornis. de la misanthropie de M""^ Neera, ou du féminisme de T^jme p>oselli, mais je songe d'autant moins à les lui reprocher, qu'il me plaît, au contraire, de l'entendre supposer que les romans de celle-là seraient plus indulgents si le ciel lui avait accordé le don de la beauté, et que les pièces de celle-ci seraient moins subversives, pour peu que certain attentat au coin d'un champ lui eût été épargné. Car je discerne dans ces paradoxes,